‹ Mémoire sur le système grammatical des langues de quelques nations indiennes de l'Amerique du NordChapitre 26 sur 129 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Formation des mots des langues algonquines.

Nous ne parlerons pas ici des pronoms inséparables, ni des formes au moyen desquelles le pronom possessif se joint au nom substantif; et la personne ou la chose régie par le verbe, et celle qui régit, se trouvent réunies dans le même mot. Ces formes existent dans les langues savantes de l’Asie et dans beaucoup d’autres, et elle se rencontrent quelquefois même dans la langue française. Lorsque pour mon amie, nous disons m’amue, ou plutôt mamie (car l’apostro-

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phe n’est que pour les yeux); nous employons une forme algonquine. Elle est, cependant, si opposée au génie de la langue que la plupart écrivent ma mie. On dit à un enfant : Votre mie vous appelle.

Nous allons plus loin encore; nous joignons aussi le pronom au verbe; lorsque nous disons: On appelle, tu m’étourdrs; nous faisons de l'algonquin sans le savoir. Otez les apostrophes qui ne disent rien à l'oreille, et vous avez l’accusatif pronominal préfixe, et le nominatif par forme d’inflexion. Le tu qui précède n’est qu'une répétition; car, changez le mode et mettez le verbe à l'impératif, en disant : Ne m’étourdis pas; le pronom tu se trouve exprimé par la désmence du mot éfourdis à la seconde personne du singulier’; de sorte que voilà la forme algonquiné tout entière : C'est ainsi que ce qui. paraît étrange dans les langues des autres peuples, se trouve quelquefois dans la nôtre,

C'est encore plus frappant au pluriel; par exemple dans vous l’aimez ; ez est la forme de la seconde personne au nominatif (vous), qui est répété par tautologie au commencement de la phrase ; / est l’'abbréviation de Z ou lui. Faisons-en un motalgonquin, en supposant le français une langue sauvage, non écrite , nous aurons lémé, pour vous l'aimez. Dans l'ancien francais on supprimait lepronom vous.

et plus souvent, peut-être, qu'on se l'imagine.

Ces formes pronominales dans les noms et les verbes ne sont qu'une faible partie, une suite naturelle de l’organisation de nos langues indiennes. Ce système polysynthétique domine non seulement dans les noms, les pronoms et les verbes, mais aussi dans toutes les parties du langage, à l'exception des interjections, encore celles-ci sont-elles quelquefois exprimées par des formes, comme le vocatif de la langue latine, où la désinence du nom fait sous-entendre l’interjection 6. Nous allons donner des exemples de cette manière de former les mots, qui est, en général, la même que nous avons exposée dans notre quatrième chapitre, surtout dans les exemples quenous avons donnés de la langue du Groenland. Ceux qui vont suivre seront trés de différens idiomes de la famille algonquine, et nous commencerons par le lénäpé, parce qu'il nous est le plus familier.

1° Langue lénapé.

Chingoteney, grand village. — Formé de chingué, grand , et ofeney, village.

Chingiwilenno, grand homme.—De chingue , grand, et /ezno, homme ; wi, particule euphonique.

Lachsuwilenno , le héros , l'homme terrible, ce-

lui qui fait peur (à l'ennemi ).— De lachsu, effrayant, effroyable; Zenno, homme; w, pronom inséparable, £/ ou lui; 1, euphonique.

Piläpé, jeune homme non marié. —De pisit, chaste, et /énäpé, homme; retranchant la dernière syllabe du premier mot et la première du second. De ce mot on a fait pilawetschitsch, un jeune garcon , un adolescent , et pi/awe-

| lit, un petit garcon.

Quitagischgook, espèce de serpent qui vit sous

terre, et ne sort que la nuit.— De quitamen, craindre; gischgu, le jour, la lumière ; et achgook, serpent. On observera dans les deux dernières syllabes, le rapprochement de la première de gischgu et de la dernière d’achgook, et en même temps comme les dernières syllabes de ces deux mots se confondent.

Nadholineen, amenez le canot —Ce mot est formez des suivans : Vaten, amener, apporter; amochol, canot;

neen , forme transitive du verbe qui signifie & nous, comme 7nilineen, donnez-nous. La syllabe 207 est seule conservée du mot amochol ; iesteuphonique.

Nadholawal, il a traversé la rivière en canot, ou, il est venu en canot. — Forme verbale des mots précédens.

N’schingiwipoma , je n'aime point à manger (à vivre) avec lui. — Ce mot est formé de schinginamen, ne pas aimer, précédé du pronom inséparable de la première personne »”, et de pomauchsin, vivre; #1 est une syllabe qui réveille plusieurs idées; le w , (ou) pronom inséparable de la troisième personne , soit au commencement, soit à la fin de la forme verbale, réveille l'idée de /ui, et wi, celle d’'avec, se trouvant dans plusieurs mots composés, tels que, witschewot, celui qui va avec lui; witschewil, allezavec moi, etc.

Voyez le même mot dans la

langue chilienne, ci-dessus, chap. IV.

Amanganaschquiminschi, chêne à larges feuil-

les, appelé chêne espagnol (spanish oak). Les feuilles de cet arbre ont la forme d’une main.

Voici les mots dont ce nom est composé : Arnangi, grand, gros, large; achpansi, tronc d'arbre dont on a fait au pluriel, achpanschiall, bois, du bois ,; pris collectivement ; nachÆ, main; im, quim, terminaison des noms des fruits à coque, comme 77’sim, noix de l'arbre appelé Aickory; ptuckquirn, noix COMMUNE; WAP, châtaigne.

On voit aisément dans ce nom les mots amangi, nachk, et la terminaison guim ; maisil est remarquable que du mot achpansi, tronc d'arbre, on n’aperçoit que la dernière, encore est-elle pour l’euphonie changée de si en schi, comme

dans le mot achpanschiall “ mentionné ci-dessus. Nous allons voir maintenant le nom du fruit de cet arbre.

Wunachquim, gland du chêne espagnol. — Ce | mot est formé de wunipak, feuille; 7achk, main, et la terminaison gwim, indiquant l’espèce defruit. On observera que le mot /ezille ne se trouve pas dans lé nom de l'arbre, mais seulement dans celui du fruit.

Par les exemples ci-dessus, on doit voir la difficulté de trouver la racine de mots ainsi composés; presques toutes les syllabes sont radicales, étant extraites de différens mots, quelquefois comme dans le français, l'anglais et généralement les langues d'Europe, de mots pris dans un autre idiome, ou dont le simple n’est plus en usage. Ce qui augmente les difficultés, c'est que des syllabes qui appartiennent à un grand nombre de mots, et souvent de simples sons, sont significatifs, et il faut savoir les distinguer d’avec ceux qui ne sont qu'euphoniques; car les Indiens tiennent beaucoup à l’euphonie, ce qui fait que souvent une lettre ou un son d’une syllabe radicale est changée en un autre, comme s en sch, ainsi que nous avons vu ci-dessus.

Cela n'empêche pas cependant, qu'il n’y ait des mots dont la racine principale est facile à découvrir, et dont la famille est très nombreuse ; nous allons en donner un exemple :

De wulit, beau, bon (le xx10ç des Grecs), sont formés les mots suivans :

Wulik, le bon, le beau, le bien.

Vulaha, meilleur (forme comparative très rare ).

IT ulisso, joli.

IT ulissowagan, la beauté.

FVulantowagan , la grace (au physique).

Ici il faut admirer IT'ulamoeyu, c'est vrai. la jonction de li Fulamoewagan, la vérité. ( dée de beauté à

celle de vérité.

IT ulatenamuwi, heureux.

JT'ulatenamoagan , bonheur.

FF ulapensowagan , bénédiction.

JW ulapan, belle matinée.

ITulichen , IT ulihilleu, IT ulittol , ils sont bons.

Wulikeu, cela croît, prospère , va bien.

Wulichsin, parler bien.

IWulelendam, se réjouir.

| c'est bon, c’est bien.

Wulamalsin,

! être heureux, content.

IV ulatonamin, À

IV ulandeu ,

IV'uligischgu ,

JFulapeyu, juste, honnête. (Encore l'idée du beau).

IT uliwatam, avoir du bon sens.

Tuliachpin, être en bon lieu.

Wulilissin, bien faire.

Wulilissik, soyez sage, conduisez-vous bien.

ulinaxin, paraître bien.

MWulineichquot, cela paraît bien.

Wulatopnachgat, une bonne parole.

Wulatopnamik, de bonnes nouvelles.

Wulelemileu, c'est étonnant.

; un beau jour.

Wuliwichinen, reposer bien.

Welsit manitto, le bon, le grand esprit.

Ce mot wulit entre de plusieurs manières dans la composition des mots, comme dans Æulgatschis (kouligatchis), ta jolie petite patte; # est le pronom possessif de la seconde personne; ouli est abrégé de wuli, joli; gat est la dernière syllabe de wichgat, pied ou patte, et chis est une terminaison diminutive.

Le mot wulit n’est pas le seul qui ait ainsi des dérivés directs , puisque tous les adjectifs et beaucoup de verbes en ont plus ou moins. On peut citer, entre autres, le mot machtit, mauvais, d’où machttsu, vilain, sale, machtesinsu, laid, matschi manitto où machtando, le mau-

vais esprit, le diable. Nous citons ce mot poux rendre hommage à la sagacité de M. de Volney, qui a observé que, dans ces langues , la lettre m au commencement d’un mot indique presque toujours quelque chose de mauvais, de méchant, de désagréable. Cette observation est parfaite ment juste, on pourrait la confirmer par une foule d'exemples tirés des différentes langues de la famille algonquine ; mais ce serait alonger ce mémoire inutilement. M. Heckewelder et tous les indianologues américains conviennent de la vérité de ce fait.

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