‹ Mémoire sur le système grammatical des langues de quelques nations indiennes de l'Amerique du NordChapitre 29 sur 129 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Des genres et des nombres.

Les genres et les nombres diffèrent si essentiéllement dans les langues américaines de ce qu’on appelle ainsi dans celles de l’ancien continént, que nous croyons devoir faire connaître, avant d'aller plus loin, en quoi consistent ces différences si remarquables, d’autant plus qu’étant applicables à toutes les parties du discours, qui ne sont pas dans la classe des particules, nous ne serons pas obligé de nous arrêter, pour donner ces explications, lorsque nous aurons à parler des noms et des verbes, et l'application dece que nous allons dire en deviendra plus facile; nous avons donc jugé plus convenable de consacrer à ces modifications d'idées un chapitre séparé : nous commencons par les genres.

Ce n’est point, dans les langues algonquines, le sexe qui détermine les formes grammaticales qu'on nomme genres; on ne donne point de forme ou de términaison sexuelle aux objets qui n’en sont pas susceptibles. On ne.dit point ur lit, une table, ur miroir, une glace ; on ne met point, comme dans certaines langues, une femme et une fille au genre neutre; on ne fait point de la lune un être mâle, et du soleil ur

être femelle; tous ces embarras qui proviennent de l'adoption d'un faux principe pour la classification des êtres dans l’origine des langues, n'existent point dans celles de nos sauvages. Comme il n’y a rien dans la nature qui nesoit ou animé ou inanimé, ils ont adopté ces deux grandes classes dont la grammaire s’est emparée, elle a appliqué à chacune d'elles des formes distinctives et en a fait ce que nous appelons des genres.

En parlant ainsi, il est bien loin de notre pensée de vouloir jeter du ridicule sur aucune langue existante ; elles ont toutes leurs beautés et leurs défauts ; nous voulons seulement faire voir comment la nature a opéré dans l’origine du langage; elle a suggéré aux uns ce qu’elle a laissé ignorer aux autres. Si les peuples sauvages ont été heureux d’apercevoir cette belle division des choses naturelles et de l'appliquer à leurs langues , ils ne l'ont pas été de même lorsqu'ils n’ont pu découvrir le verbe substantif éfre et séparer ainsi l'idée de l'existence de toutes les autres avec lesquelles elle est nécessairement liée. L'absence d’un mode simple , pour exprimer la plus noble, la plus grande et la plus compréhensive des idées, de ce verbe appelé auxiliaire à si juste titre, est peut-être la principale cause de l’embarras'qui les a forcés à recourir à des formes si compliquées, n'ayant pu trouver

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le fil au moyen duquel ils seraient aisément parvenus à sortir de ce labyrinthe. Nous reviendrons sur ce sujet en parlant du verbe.

Le genre, dans les langues algonquines , est donc animé ou inanimé. Les missionnaires francais disent le genre noble et le genre ignoble; mais ce qui fait la distinction entre ces deux genres n’est pas la même chose dans tous les idiomes. Selon Eliot, le premier ne comprend, dans le massachusetts, que les êtres vivans; les arbres et les plantes sont censés inanimés. Les parties -du corps entrent aussi dans cette catégorie, n'importe que l'animal soit vivant ou mort. Mais dans la langue lénâpé, selon Heckewelder, tout ce qui vit ou végète appartient au genre animé, excepté seulement les herbes et les plantes an— nuelles. Les parties du corps sont aussi de ce genre, tant que le corps est vivant et qu’elles y sont attachées ; ilen est autrement lorsqu'il est mort ou qu’elles en sont séparées. Ces différences n'affectent point le principe général sur lequel la distinction des genres a été établie.

Les formes indicatives du genre différent dans chaque partie du discours à laquelle elles s’appliquent. Nous en parlerons à leurs places respectives; nous ferons connaître en même temps

celles qui servent à distinguer les sexes lorsque le cas l'exige.

Les formes expressives du nombre sont sin-.

gulièrement variées dans cette famille de langues ; elles ont, comme les nôtres, le singulier et le pluriel; elles n’ont point le duel des Grecs; elles ont à sa place un pluriel spécial qui peut s'appliquer à deux personnes comme à un plus grand nombre; il a un sens plus étendu que le duel, et cependant restreint. Ces langues ont deux pluriels que les indianologues américains appellent le pluriel généralet le pluriel particulier. M. Schoolcraft croit qu’on doit dire le pluriel 2rclusif'et le pluriel exclusif; mais cela nous paraît assez indifférent. Gilü, en parlant de la langue des Tamanaques, tribu de l’Orénoque, où ces formes sont en usage, appelle la dernière le pluriel déterminé! et cette dénomination en vaut bien une autre; mais celle de particulier a prévalu. Nous allons rendre compte de la nature de ces deux pluriels et-de celle de leurs formes séparées et combinées.

Le pluriel général est toujours pris dans un sens illimité; le pluriel spécial, au contraire, l'est toujours dans un sens restreint ; il ne Comprend que ceux qui sont assemblés ou conversent ensemble, ou qui font le sujet de la conversation. Ainsi, quand on dit rzous, sous la

! Saggio di stoniu americana, vol. 3, p. 163 et 181.

forme spéciale on entend nous deux, nous trois, nous quatre, nous qui sommes iCi assemblés, nous les Lénâpés, nous les Mahicans, nous les Abénakis; et le nom ou le verbe ainsi formulé n’est jamais compris dans un sens absolument général. Cette espèce de pluriel nous paraît supérieure au duel des Grecs qu’elle contient, parce que les entretiens entre les hommes ne se passent pas toujours en dialogues, et que nous ne voyons aucune raison de limiter cette spécialité à deux personnes. On pourrait croire que le duel n’a été inventé que pour les amans et les époux.

On ne s’attendra pas , peut-être, à trouver ce pluriel spécial dans la langue francaise; cependant on en fait tous les jours usage lorsqu'on dit nous autres, vous autres; et les Italiens de même , lorsqu'iis disent not altri, voi altri. — Nos otros et vos otros ont presque chassé nos et vos de la langue espagnole. Ni les Francais, ni les Italiens, ni les Espagnols probablement ne se doutent pas qu’en parlant ainsi ils se servent d’une forme de langage qui appartient de droit aux peuples sauvages qui, s'ils ne l'ont pas inventée, lont au moins les premiers réglée, étendue et introduite Systématiquement dans leurs idiomes. Ainsi, comme nous l'avons déja observé, on fait de l'algonquin en francais et dans d’autres

langues plus souvent qu'on ne se l’imagine.

Les naturels des îles du Grand Océan, ainsi que nous en avons été informé par un respectable et intelligent voyageur qui a résidé plusieurs années à Taïti et s’est beaucoup. occupé de la langue de ces peuples, ont non seulement le duel, mais encore le triel (si on peut se servir de ce mot), qui s'applique à trois personnes comme le duel à deux. Ils ont aussi le pluriel spécial ou exclusif pour un plus grand nombre, mais ils en font rarement usage.

Toutes ces formes de langage appartiennent à la grammaire générale, comme beaucoup d’autres que cette science ne s’est pas encore appropriées, parce qu'elles ne se trouvent pas dans les langues usuelles ou savantes, ou qu’elles y sont cachées et inapercues. Si nous ne nous trompons pas, la grammaire générale ou philosophique demande à être refondue.

Il nous reste encore quelque chose à dire au sujet des nombres dans les langues algonquines. Elles ont des formes au moyen desquelles elles peuvent en réunir deux en un seul mot. Par exemple, le mot qui signifie mon père est composé de deux singuliers , celui du pronom et celui du substantif; notre père (parlant de Dieu, le père de tous les hommes) présente le singulier joint au pluriel général; le même mot adressé

À un frère ou à une sœur donne, sous une forme différente, le singulier et le pluriel spécial conjoints ; enfin , le mot qui signifie 705 pères, suivant le sens dans lequel il est pris, recoit la forme de l’un ou de l’autre des deux pluriels ; nous ne connaissons rien de semblable dans les langues de l’ancien hémisphère. Nous donnerons des exemples de ces formes, lorsque nous vien-

drons à parler des parties du discours auxquelles elles peuvent s'appliquer.

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