CHAPITRE XII
Du nom substantif.
Le nom substantif est rarement employé seul dans cette langue; on lui adjoint presque toujours le pronom possessif préfixe, c’est-à-dire, lorsque l'objet que le nom représente en est susceptible; ainsi, en chippéway, on dit n6s , mon père ; en lénâpé, nooch; et en mahican, nogh; la consonne ? représentant le pronom possessif de la première personne. M. Edwards, qui a écrit sur cette dernière langue, qu'ilavait apprise dans son enfance, affirme qu'il est impossible de parler autrement , et que celui qui dirait ogh tout seul devant des Mahicans, se ferait infailliblement moquer de lui. M. Heckewelder, au contraire,
dit que le mot ooch, pris séparément, signifie père, dans la langue lénäpé; et M. Schoolcraft en ditautant du chippéway. ILest possible qu'ils aient tous raison, chacun dans la langue qui lui est familière; ce qui paraît certain, c’est que dans toutes ces langues, le nom substantif demande presque toujours à être accompagné du pronom préfixe.
Ce qu'on appelle cas, dans les langues grecque et latine, n’est dans le fait que des terminaisons ou désinences du nom substantif, tenant la place des prépositions ou particules qui, autrement , l'accompagneraient, En grammaire générale, le nombre de ces cas ou désinences n'est pas déterminé; il pourrait exister telle langue où il y en aurait autant que de prépositions. La langue latine en a six; le russe en a sept; les langues appelées tchoudiques en ont de dix à quinze. Les Algonquins , en général , n’en ont qu'un proprement dit, qu’on peut appeler le locatf: 1l mdique la place ou la localité du nom. En langue lénâpé, il se termine en ink où unk ; ani, on dit: wéeney, ville , Ute= nink, en ville; wachitschu, montagne, wachtschunk, à, sur ou de la montagne. En chippéway, le locatif se termine en eng, ing ou ung, suivant la voyelle terminant le mot qui recoit cette forme. Il est inutile d'en donner des exem-
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ples. Ce cas locatif paraît exister dans toutes les langues algonquines avec des terminaisons analogues.
Au lieu du vocatif, on emploie une forme verbale qu’on applique au nom substantif; elle varie selon les nombres. Ces formes, qu'il est inutile de préciser davantage, tiennent la place du verbe être : ainsi, lorsqu'on dit Ô mon dieu ! c'est comme si on disait : Ô toi gui es mon dieu! Nous en donnerons un seul exemple. Dans la langue lénâpé, nihillaliyenk est le vocatif plu- “riel de rihillalid, seigneur ou maître, et signifie Ô notre seigneur! Ce nom substantif se conjugue ou se décline, comme on voudra l'appeler : z1hillalid, nihillalquonk, nilüllalat, il est, ou celui qui est mon, ton, son maître; et au pluriel niluillalquenk, nihillalqueek, nihillalquichtit, il est, ou celui qui est notre, votre, leur maître. Ainsi se mêlent les formes des différentes parties du discours. Le même mot est souvent substantif et verbe; et dans le fait, tous les verbes peuvent prendre la forme substantive, et les substantifs la forme verbale ; c'est que, dans l’origine de ces langues, les mots ont dü servir de noms et de verbes tout à la fois; les différentes formes sont venues successivement, et conservent encore des marques de l'état primitif du
langage. Ainsi nous disons manger, le manger, etc.
Le génitif dont l’objet est de faire connaître avec précision la relation qui existe entre deux substantifs, se reconnait dans ces langues par Ja place du substantif auquel cette forme doit appartenir, et qui précède toujours l’autre. Ainsi, quand on dit : Pierre livre, on entend : le livre de Pierre. Souvent on ajoute au premier nom la forme pronominale de la troisième personne ; cette forme, en chippéway, est o; ainsi, o Pierre livre, exprime encore avec plus de précision : le livre de Pierre; c’est comme si on disait : son Pierre hvre, ou Pierre son livre.
Cette forme de génitif se trouve dans la langue anglaise : Peter’s dook, pour Peter his bvok, Pierre (c’est) son livre; le verbe éfre est sousentendu.
Le datif, l’accusatif et toutes les idées accessoires du nom qui, dans la plupart des langues de l'Europe, sont représentées par des prépositions, et pourraient l'être, comme elles le sont quelquefois par des cas ou désmences, ne varient point, en général, la forme des noms dans les langues algonquines; mais l’idée accessoire est représentée par une forme du verbe. Ainsi, pour exprimer la phrase : je donne à Pierre, on dit
en lénâpé : Pierre n° milan, Pierre je lui donne, appliquant au verbe la forme dative du substanüf. Il en est de même, lorsqu'il s’agit d’une forme accusative ; pour dire : j'aime Pierre, on dit : Pierre je l'aime, Pierre n° dahoala ; c'est comme, si en latin, au lJieu de: Petrum amo ; onvdisait : :Petrus amum, appliquant au vérbe la forme accusative du nom substantif; amum , alors, serait abrégé de amo eu.
Cependant, on peut, pour l'élégance du langage, ajouter encore une forme pronominale au nom substantif, et il paraît que cette manière de parler est communément en. usage dans le chippéway ; ainsi, dans cet idiome , on dit : Pontiacan’ w’emittigojiwog ogisakian*. Nous allons analyser cette phrase.
Pontiacan, pontiac, eux.
Ouimittigojiouog , les Français. Og en chippéway, ah en lénäpé est la terminaison indica-
* M. Schoolcraft écrit Pontiacun; mais noùs sommes convaicu que son u muet n’est ici que l’ä bref français. Nous ne suivons pas toujours, servilement l'orthographe anglaise, afin d'être mieux compris, et de faire ressortir nos analogies. La lettre » dans Pontiacan , doit se prononcer ; la voyelle n’est point nasale.