CHAPITRE XIV
Du pronom.
Il est dans la pensée humaine un point principal, une idée mère autour de laquelle, comme de leur centre, se rassemblent et s'agglomèrent toutes. les autres. Cette idée est celle de l'exrstence. Dans nos signes d'idées appelés langues, elle est partout exprimée ou sous-entendue.
Quand nous disons ur homme, un arbre, mous sous-entendons que cet homme , que cet arbre
est ou.existe, et il en est de même lorsque nous représentons cet homme ou cet arbre sous la forme d'un «pronom personnel ou relatif : 77, cela, équivalent à ilest, cela est; Vidée de l'existence est toujours au fond de notre pensée; elle est plus aisée à remarquer dans le verbe que dans les autres parties du discours : je marche, Jjesouffre peuvent se traduire par Je suis marchant, je suis souffrant; comme nous traduisons en français les verbes latins ægroto, vigilo, par Jesuis malade, je suis éveillé: n'y a peutêtre rien de neuf danscette observation , mais elle servira à expliquer ce que nous allons dire.
Ce fut une sublime invention que: celle de l'homme qui , dans l’origine des langues, trouva le moyen de dégager, par une subtile analyse, cette idée centrale de celles qui l’environnent; de l’homme qui, le premier, proféra les mots étre et je suis , dans le sens abstrait qu’ils. ont dans les langues de l’ancien monde: C'est un élément de la pensée qui, semblable au feu dans le monde physique, donne la vie et le mouvement au monde moral des idées, mais qui est souvent caché dans les mots, comme le feu dans les substances qu'il anime. Pour bien comprendre tout le mérite de cette invention, que l'usage et l'habitude: notSgempéchent de discerner com-
plètement , il faut voir ce qu'ont fait les sauvages de l'Amérique du nord.
Il faut se les représenter au berceau de leurs langues, cherchant à à ‘analyser les groûpes d'dées qui.se présentent à leur esprit et à en simplifier l'expression. Ils sont parvenus à en extraire : je suis, cela est; mais ils n’ont pu'aller plus loin. Ce petit groupe contient deux idées dont l’une matérielle, je ou moi, et l’autre immatérielle; étre ou exister. Ils n’ont pu concevoir séparément l’idée abstraite ou immatérielle, et ils se sont arrêtés à celle qui était accessible à leurs sens. Cependant l’idée abstraite était dans leur esprit; maïs elle y était confondue avec l'autre, comme elle l’est dans celui du paysan illettré quand il dit : je dors, il ne se doute pas qu'il pense : je suis dormant, et que, danstla rapidité de son imagination, il saute à pieds joints sur l’idée abstraite pour se prendre à celle qui est purement physique. Ainsi, les Indiens ne pouvant porter leur analyse plus loin, ont saisi seulement le pronom et l'ont adopté pour représenter la double idée que leur esprit n’a pu développer.
Mais cette idée de l’existence, sous quelque forme qu'elle se présente, est le ciment de la pensée et par conséquent du länbage; il est im-
possible de former un jugement et de le revêtir de mots, sans qu’elle s'y trouve exprimée ou sous-entendue; au défaut d’une forme plus simple, les Indiens d'Amérique ont adopté celle du pronom parce que, sans l’exprimer séparément, il présente à leur esprit cette idée mère, sans laquelle aucune langue m1 la pensée elle-même ne pourrait exister. C’est la première de nos sensations.
Pour nous expliquer plus clairement, prenons des exemples tirés de la langue latine. Quand on dit : mortuus est, personne.ne peut douter que l’idée de l'existence ne soit comprise dans la phrase, puisque le mot est la représente directement; mais quand on dit decipitur, où est alors cette idée? Elle est dans la dernière syllabe zr, qui est en partie une forme pronominale, et ainsi les deux idées.se trouvent confondues comme dans les langues indiennes. Le mot latin, de même que le mot indien, ne lés réveille pas moins toutes deux dans l'esprit de l’auditeur autant qu'il est nécessaire pour l'intelligence de ce qu'on veut faire entendre. La traduction francaise il est trompé ne fait pas un effet différent. L'oreille intérieure, l'oreille mentale entend à demi-mot : La pensée vole, la parole chemine. On trouvera plus d’une fois l'application de ces principes dans la suite de ce mémoire; c’est pour-
quoi nous nous sommes permis cette digressiôn®
Le pronom, par lui-même, n'offre rien de remarquable; il ne devient vraiment intéressant que lorsqu'il est joint aux autres parties du discours. Cependant il convient d’en dire au moins quelque chose afin de présenter un tableau de ces langues aussi complet que la nature dé ce travail le permet.
M. Eliot, dans sa grammaire de la langue de Massachusetts, ne considère pas le pronom comme une partie du discours; il n’en parle que comme d’une forme possessive du nom et du verbe, et c'est en effet le rôle principal qu'il joue dans ces langues. Cependant nous croyons devoir en traiter séparément, d’abord parce que le pronom a des formes séparées qui lui sont propres, quoiqu'on en fasse rarement usage; et quand même il en serait autrement, nous pensons que, dans plusieurs cas, la méthode ordinaire des grammairiens est la meilleure pour arriver du connu à l’inconnu. On sait ce que c'est qu'un pronom et l'idée qu'il représente ; le tout est de suivre cette idée sous différentes formes, mais toujours sous le nom que la science lui a approprié.
Il n'y a point de différence dans ces langues entre le pronom personnel et le pronom possessif sous la forme inséparable; on les distingue
par le sens de la phrase etpar les désinences nominales ou verbales du mot auquel ils sontjoints. Le pronom est séparable ou inséparable; la première de ces formes est rarement.en usage et ne’ l’est que dans le sens personnel; cependant il convient de la faire connaître. On sent bien que nous ne pouvons pas la donner dans un grand nombre de langues; nous nous contentons d’en choisir trois très éloignées l’une de l'autre. La première, au nord-est, est le dialecte penobscot du micmac où abénaki; la seconde, ‘au nord-ouest, est l'algonquin propre ou chippéway, et la troisième, au sud, est le lénäpé. On verra que, quant à ce pronom, ces langues ne diffèrent pas beaucoup les unes des autres.