CHAPITRE XV
De l'adjectif.
Les auteurs’qui ont écrit sur les langues de cette famille, ne sont pas d'accord sur la question de savoir si l'adjectif pur et simple existe ou non dans ces idiomes. Edwards, dans ses observations sur le mahican, qu’il avait appris dans son enfance, décide expressément en faveur de la négative. Eliot, qui a traduit la Bible en massachusetts, nous dit, au contraire, qu'il y a des adjectifs dans cette langue, et qu’ils sont susceptibles des formes du genre; dont il donne des exemples. Zeisberger, dans sa grammaire lénâpé, dit qu'il a hésité sur cette question; mais qu'il s’est enfin décidé en faveur des adjectifs simples, quoiqu’ils ne soient pas nombreux, ni souvent mis en usage, et qu'il soient tous susceptibles des formes du verbe, mais pas également dans tous les modes et dans tous les temps.
Après avoir mürement réfléchi sur cette matière, nous nous sommes vu obligé d'adopter l'opinion du docteur Edwards, que l'adjectif pur
et simple n'existe pas dans les langues algonqui-. nes, mais que l’idée que cette forme présente à l'esprit d’une qualité du nom substantif, est combinée avec celle de l'existence; qu’on ne dit pas : blanc, noir, bon, mauvaiss mais il est, ouje suis blane, noir, etc.
Ce que la plupart des auteurs, qui ont écrit sur cette matière, appellent l'adjectif simple dans ces langues, n’est autre chose que le verbe impersonnel : il est bon, mauvais, etc. Ce qui a embarrassé ces auteurs, c’est que la terminaison la plus ordinaire de la troisième personne du singulier dans le présent de l'indicatif des verbes, est : 0, 00, ou, u, eu, ew; nous disons le plus souvent, car il y en a d’autres que nous croyons inutile de détailler ici. Les écrivains anglais et allemands, pleins de l'adjectif de leurs propres langues, ont voulu le trouver partout où le mot qui en exprimait l'idée, n'avait pas une termimaison strictement verbale, Ainsi, Zeisberger, tout en hésitant, a cru pouvoir considérer comme adjectifs purs et simples ceux qui se terminent par À, #1, en ou #, précédé ou non d’une voyelle ; mais, quand il vient ensuite à parler de ce qu'il appelle avec raison des verbes adverbiaux, il place dans cette catégorie toutes ces terminaisons et beaucoup d’autres : et des adjectifs: qu'il ne conjugue pas en entier , 1l fait des verbes im
personnels, et les traduit par : il est bon, mauvais, blanc, noir, etc. D'un autre côté, Eliot, en voulant donner des exemples d’adjectifs purs, donne au genre animé: #ompesu, blanc; mouisu, noir; menuhkisu, fort, et nouchumwisu, faible; qui tous ont la forme verbale z (ou), et sigmifient évidemment : il est blanc; il est noir; il est fort; il.est faible, On voit ici ce que nous avons déja observé, l’idée de Pexistence quisse présente partout dans ces langues mais combinée avec d’autres, parce que les inventeurs du langage n’ont pas su l’extraire de la masse complexe de leurs pensées, et la présenter séparément et distinctement à l'esprit.
Quant aux désinences du genre dont ces He jecuüfs verbaux sont en effet susceptibles; elles ne font rien à la question, puisque les désinences de genre appartiennent au verbe, aussi bien qu'au substantif et à l'adjectif.
Nous ne voulons pas dire, que l'idée verbale : i/ est, cela est, se présente toujours à l'esprit d’un Indien, lorsqu'il désigne par des mots la qualité des objets. La formeverbale ne le frappe que lorsque le sens de las phrase l'exige. On n'analyse pas les mots quand on parle; l’usage l'emporte sur la forme et, dans toutes les langues, telle idée est souvent réveillée par un mot ‘qui semble signifier toutebautre
chose ; nous en avons déja donné des exemples, nous nous dispenserons d'en citer, davantage.
C'est ce, qui fait que, quoique l'adjectif pur n'existe pas ici dans la forme du langage, il existe dans la pensée de celui qui parle et de ce- Jui qui écoute ; et le verbe qui est compris dans le mot, ne se présente à l'esprit que lorsque le sens de la phrase l'exige.
L'usage de l'adjectif pur est rarement nécessaire dans ces langues ; tant elles sont susceptibles d’une infinité de combinaisons d'idées sous ” la forme de mots; les Indiens ont, comme nous, des noms substantifs dans lesquels l’idée de l’adjectif est comprise ; tels sont : vieillard, barbon, adolescent (à la fois adjectif et substantif), ceval, jument, poulain, 4non, dindonneau, cadavre, squelette, et une foule d’autres qu'il est inutile de spécifier.
Voici la manière dont ils joignent l'idée. de l'adjectif à celle du substantif ou du verbe; ces exemples sont pris dela langue lénapé.
De kikey ou kikei, vieux (il est vieux).
Kikeyin (verbe), — être vieux.
Kikeytschik (pluriel) —de vieilles gens.
Kikeilenno , —un homme vieux , avancé en age. Kikeyochqueu , — une vieille femme.
Kichéchum , — un vieux quadrupède.
Kikehelléu , — un vieil oiseau, etc.
Ils disent aussi : Mihillusis,—un vieillard.
Mihil, nihil, racine de plusieurs mots qui rappellent l’idée de supériorité, de maîtrise. Les Indiens respectent beaucoup la vieillesse, mais dans les hommes seulement.
Chauchsisis,— vieille femme.
De chowiey, vieux, dans le genre
inanimé. Idée de mépris.
Mihilluschum , — vieux quadrupède mâle.
Chauchschachum ,— vieux quadrupède femelle.
Chum est une terminaison’ qui s’applique aux quadrupèdes, et helleu aux volatiles.
Au genre inanimé ils disent :
Chowiey ,— vieux, il est vieux.
Chowigawam ; — vieille maison. (Wigwam,
maison.)
Chohakihacan ,—vieux champ. (Dehacki; terre.)
Chowaxen,— vieux souliers. (Maxen, soulier. )
Chowasquall, — vieilles herbes. (De maskik, herbe. )
On voit ici la désinence du genre, all, a même que celle du pluriel.
I ya différens mots pour gieux
par l’âge, et vieux par l'usage, un mot différent selon la chose dont on parle, et la manière dont elle est employée; ainsi , on dit :
Metchihilleu , — vieux, usé, parlant d’une hache ou d’un autre instrument tran-
| chant.
” Pikibilleu, —détérioré par l'usage.
Lokihilleu, déchiré, tombant en morceaux, etc.
De wuski, jeune, nouveau; on forme de la
même manière des substantifs composés; il y a aussi des mots particuliers pour exprimer les différens âges des hommes et des animaux.
Voici d’autres exemples tirés de la langue de Massachusetts : , Wonomayokod,—beau chemin, chemin uni.
FV'on1 est wulit des Lénâpés,
bon , beau, agréable.
Wonôquat ,— beau temps.
Nayanat, —l'année dernière.
Kakot ,— cette année, l’année présente.
Nekonishaog, — de vieux oiseaux.
On voit ici la terminaison og, ak, du genre animé ; il faut observer que cette distinction n’a lieu qu’au pluriel dans les substantifs et dans les adjectifs; c’est ce qui fait que, dans les verbes,
on a été obligé d'inventer üne autre manière de distinguer les genres, comme nous le verrons à sa place. |
Mais, nous nous apercevons que cès exemples de détails ne nous apprennent rien de bien re— marquable relativement au caractère et au génie de ces langues. La forme verbale de l'adjectif est tout ce que cette partie du discours a d'intéressant dans la considération de cet objet. Nous nous arrêterons donc ici, et passerons au verbe, qui mérite bien autrement notre attention.
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