‹ Mémoire sur le système grammatical des langues de quelques nations indiennes de l'Amerique du NordChapitre 37 sur 129 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Du verbe en général.

Nous avons dit plus plus haut que l'immense complication des verbes indiens n’est pont ce qu'il y a de plus remarquable dans ces langues, ni ce qui les distingue le plus des autres qui nous sont connues. Cette complication se retrouve en effet, à un moindre degré à la vérité, dans un stat nombre d’idiomes de l'hémisphère orien— tal, dans l’hébreu, par exemple, et généralement dansiles langues appelées sémitiques. On y trouve la jonction, sous une forme verbale au moyen de préfixes et de’suflixes, de l’objet ou de la personne qui agit, et de celui sunlequel

l'action a lieu; on y trouve des verbes causatifs, réfléchis , et bien d’autres manières de concentrer dans une seule parole une multitude d’accessoires de l’idée verbale; mais ces langues manquent de ce moyen inépuisable de composer les mots qui fait le caractère vraiment distinctif des langues indiennes et auquel doit être, au moins en partie, attribuée la grande multitude de leurs verbes; qui n’en est dans le fait qu’uné conséquence: |

Le verbe, dans ces idiomes, est lé chef suprême du langage ; il attire dans sôn cercle magique, toutes les autres parties du discours , et les fait agir, mouvoir, souffrir et même exister de la manière et dans la situation qu'il lui plaît. Un savant philologue des Etats-Unis a comparé le verbe dés Indiens à Atlas qui porte le monde sur ses épaules ; si une langue peut être comparée à un monde, cétte comparaison nous paraît extrêmement juste ; le verbe peut la porter tout entière dans son vaste sein. Le même philologue fait monter les formes du verbe, dans l'idiome chippéway, à six ou huit mille’; c’està-dire, qu’elles sont innombrables.

| Chippeway first lessons in spelling and readingi published by order of the Baptist Board of Missions; by Edwin James. M. D. (sans date ni lieu d'impression).

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Nous croyons en avoir dit assez dans té mémoire pour faire comprendre ce qu'est le verbe dans les langues algonquines. Son mécanisme est celui des aflixes et de l’intercalation des syllabes joint à celui des inflexions. Cependant, ce mécanisme demande à'être connu dans sa marche et.dans ses détails. Nous ne croirions pas avoir rempli le désir de la commission, si nous. nous arrêtions ici : elle voudra voir ces verbes pour ainsi dire en action , afin de s’assurer par elle-même des faits que nous avancons ; c'est ce que nous tächerons de faire dans les chapitres suivans , autant que les bornes de ce mémoire nous le permettront. Le présent chapitre est destiné à quelques observations: générales. |

La première chose qui frappe dans le système verbal des langues algonquines est l'absence totale des verbes dits substantifs ou auxiliaires étre

et avoir ; les idées qu'ils représentent sont com-.

prises dans les formes du verbe; mais elles ne sont nulle part séparément ou abstraitement présentées à l'esprit. Les Indiens ont une foule de verbes où l’idée de l'existence est exprimée d'une manière concrète. Ils ont : Je suis ici, je suis debout (sito), je suis vivant, je suis bien, je suis mal. Enfin, ils combinent cette idée avec toutes les circonstances de la vie. Ils ont le verbe

avoir dans le sens de Éenir, posséder ; et ces verbes diffèrent selon le genre de possession, absolue , temporaire, etc.; mais il leur manque les verbes abstraïts et justement nommés auxiliaires, qui facilitent lexpression dans tant de langues.

Plusieurs indianologues ent cru, sur la foi de quelques paradigmes, que le verbe né dans son sens absolu, se trouvait dans plusieurs de ces langues. La question a été long-tems agitée, et à Ja fin on à trouvé le moyen de la décider d’une manière qui ne laisse plus de doute. On a cherché dans la Bible indienne d’Eliot, la traduction du célèbre passage : ego sum qui sum. (Exod.

ut, 144) , et on a trouvé ren nutinnün, nen nutnniin ; on a Cherché aussi dans le même livre, la traduction du passage ego (sum) sieuf pos, dans l’épitre de saint Paul aux Galates, ch. 4, v. 12, et on a trouvé zen neyané kénadu ; on a envoyé ces deux passages ainsi traduits âux missionnaires les plus instruits dans les langues algonquines, et ils ont trouvé que le premier signifiait : je fais, je fais'; et . second : zou

* Abel-Rémusat, dans sa Grammaire de la langue chinoise, cite une forme d'expression dans laquelle l'idée d'étre et celle dé faire, paraïssent être confondues ; c’est le mot wét qui, dit-il, peut se rendre par étre; maïs signifie proprement faire. Il Papplique à cette phrase : Hoei était

nous ressemblons où je vous ressemble, et que ni l'un ni l’autre n'exprimait l'idée abstraite de l'existence. On a ensuite demandé à ces mission naires et à d’autres, enfin à des Indiens de traduire littéralement le passage : ego sum qui sum , ils ont tous reconnu leur impuissance , et déclaré unanimement que le verbe substantif étre n’existe point dans ces langues sous une forme abstraite et séparée ’. |

Nous avons cru, pendant quelque temps, que ‘c'était à l'absence de ce verbe substantif que devait être principalement attribuée Pétonnante complication, non seulement du verbe, mais d’autres parties du discours dans les langues indiennes; une plus mûre réflexion nous a fait appercevoir de notre erreur : nous avons observé que ce verbe manque aussi dans les langues polynésiennes, et que cependant elles sont de la plus grande simplicité dans leurs formes et dans leur

(ou faisait) véritablement uh homme. (Voy. Gram. chin. p.65.) Nous disons de même en francais, il fuit nuit, il fait jour, pour il esé nuit, il est jour. Quelle est donc la relation entre l’idée d'évre et celle de faire ? Nous soumettons cette question aux philologues.

\Vovez Collections of the Historical Society of Massachusetts, second series, vol. 9, append. p. XXIV , et vol. 10, p .CXII, où l’on verra quece verbe paraîtmanquer généralement dans les langues des Indiens des deux Amériques.

structure *. D'un autre côte, l’hébreu qui, quoiqu’il soit considéré comme une langue simple, a cependant beaucoup de formes indiennes , possède le verbe substantif dans toute sa gloire, puisque c’est à cette langue qu'appartient le nom de Jehovah qu'on dit signifier : Celui qui est, qui fut, et qui sera. Enfin, la langue basque dont le système verbal est entièrement fondé sur les deux verbes étre et avoir, est une des langues les plus compliquées qui existent. Tout s'y.conjugue, dit-on, jusqu'aux lettres de l’alphabet. Nous ne citons ce dicton que pour donner une idée de son extrême complication. Après avoir réfléchi sur tout cela, nous sommes arrivé à la conclusion : qu'ilne faut pas trop se hâter de généraliser.

Condillac a supposé que, dans l'origine des.

langues , le verbe étre aurait été inventé avant tous les autres, et que ceux-ci auraient été for-

! Un voyageur éclairé dont nous avons déja faitmention, nous a assuré que le verbe étre ne s’y trouve point sous sa forme abstraite. M. Mariner qui, à la suite de sa description des îles Tonga, a donné une grammaire abrégée de la langue de cet archipel, dit seulement que le sens du verbe substantif est presque toujours (m0stly) enveloppé dans les formes des autres verbes ; mais il ne dit point que ce verbe y existe sous la forme simple, Voyez An account of the natives of the Tonga Island, etc. by William Mariner. London, 1817, vol. 2, p. 374.

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més de son union avec des substantfs : Ce verbe, dit-il, joint à œil aura signifié voir, joint à oreille , il aura signifié ertendre, etc.' Ce n’est pas, selon nous, la marche qu'ont suivie les formateurs des langues américaines; nous ne voulons pourtant pas dire que Étepar peuples w'aient pas procédé selon la méthode de Condillac; nous sommes toujours convaincu : que toutes les langues, dans leur origine, n’ont pas été formées sur le même modèle, et que leur structure et leur organisation ont dépendu, en grande partie, du génie et de l'intelligence de ceux qui les ontinventées, àquoi on peut ajouter. des circonstances locales qui ont pu contribuer à les modifier ; après tout nous en revenons à notre adage qu’il ne faut pas se hâter de généraliser.

Ilparaîtrait, en comparant le génie et les formes des différentes langues ,.que des. peuples dont les idiomes entièrement dissemblables quant à leur structure, ont cependant, en les formant, tendu au même but, mais par des moyens directement opposés. Les Chinois, par exemple, et les Al gonquins ont voulu également transmettre leurs idées aussi rapidement qu'il leur a étépossible ; les premiers, plus intelligens et doués d’une plus

\ Cours d'études (Grammaire). C, 8.

vive imagination , ont adopté le système des monosyllabes , et leur perception facile leur a suggéré l'usage fréquent de l’ellipse. Le Chinois, au moins à ce qu'il nous paraît, par la lecture de grammaires et d’autres ouvrages qui ont été écrits sur cette langue , car nous ne prétendons nullement au titre honorable de sinologue, sous-entend beaucoup plus qu'il n'exprime; sa langue est brève et rapide, et transmet les idées avec vitesse d’une intelligence à l'autre; les Indiens, moins délicatement organisés, ont voulu toutdire et tout exprimer à la fois; à mesure qu'ils ont saisi un groupe , une masse d'idées , ils ont fait un mot pour la représenter , tandis que les Chinois ont saisi la portion du groupe qui leur a paru le plus propre à le réveiller tout entier, se reposant sur leur sagacité pour deviner ce que le mot ne représentait pas ; de là sont résultées la simplicité d’une de ces langues, et la complication des autres ; mais l’objet des deux peuples a été le même. C’est donc dans le caractère des nations, modifié par le climat et d’autres circonstances, qu'il faut chercher la cause des différences si Fra qui existent dans la structure de leurs idiomes.

Quoi qu'il en soit, c’est dans la richesse des mots et la variété des formes grammaticales

qu’existe le caractère principal des langues algonquines, et c’est surtout dans le verbe que. ce caractère se déploie C’est là qu’on voit les idées présentées en masse, chaque groupe avec un mot qui lui appartient en propre. S'agit-il de manger, il y a, en lénapé et en chippéway, un verbe pour Bis je mange de la soupe, de la bouillie, etc. C’est comme si on disait pour l’un : je “pate ; et pour l’autre : j'avale. En abénakï, je mange, se dit rémitsési ; je mange céla, 76milzi; je mange du poisson, du chien, des légumes, zémouhank; je mange de l’Iroquois (la chair d’un Iroquois prisonnier), némouhanouk. On ajoute le substantif après ces verbes, pour distinguer plus particulièrement l'espèce de nourriture qu’on prend, à moins qu'on ne veuille s’en tenir à l'expression générale du verbe. On dit encore dans cette langue : négadotamen, j'ai envie de manger; nénobatsihaï , je lui donne à manger ; nouripoudéran, je lui mets la nourriture dans la bouche; zouitsipoumañ., je mange avec. lui ; zabipou, 1 mange vite; nénoudappi, | je ne mange pas assez, etc.

En lénäpé on dit : #’mitzi, je mange ; 7’mamitzi, je suis dans l'action de manger; r'dappi ulzi, je viens de manger; mais cela se dit seulement si le lieu où l’on a mangé est proche, et

qu'on vienne de le quitter ; si, au contraire, on vient de manger à quelque distance, il faut dire : n'dappa rutzi.

Ces langues sont plus ou moins riches de ces verbes composés ; comme les Indiens inventent des mots à volonté, il n'est pas étonnant que telle tribu ait tels mots dont d’autres ne font pas usage; il serait très difficile de former làdessus une comparaison entre elles; mais ce dont on peut être assuré, c'est que le système

-est le même dans toutes, et que les différences entre elles ne sont que des variétés.

Ea langue des Abénakis est celle qui nous fournit le plus de ces verbes qu’on peut appeler spéciaux; nous allons en citer quelques-uns, dont l’idée principale est le verbe penser ; on verra par là, en partie, la vaste variété de manières dont cette idée modifiée et combinée avec d’autres, peut être présentée à l'esprit. La syllabe az est toujours nasale :

Je pense , —néderitéhansi, ou nédererdam.

Je pense à cela, — nétépitéhandamen , — genre noble,

par nékéritébanman , — genre

ignoble,

Je pense à lui, — némikouitéhanman

Je pense pour lui, — némikouitéhandamaouan.

Je cesse de penser à lui, —nédékouimoutéréman.

J'ai des pensées plus justes de lui, —nouédéréman , ou noudanioui nédédoudéreman.

Je dis ce que je pense , — nésanbikérousi, ou nésanboué.

Je fais cela dans ma pensée ,—nékisitéhandamen. J'ai des pensées de frayeur , —néhouankoutaïtéhansi. six HRÈPI

J'ai des pensées de crainte, — nédaskouitéha. — d'inquiétude , — négaghiouansi.

— de paix, de douceur, —némennitéhansi.

J'ai de bonnes pensées, —nouritéhé.

— de mauvaises pensées, — nemetsitéhansi.

— de mauvaises pensées de lui, — nouritéhanman.

P. RAsSLes.

” Cette langue a aussi cértaines manières de parler pour les hommes et d’autres pour. les femmes. Le P. Rasles dit quelquefois, à la suite des mots Indiens, aif vir, ait mulier; cependant, cela ne s'étend pas bien loin. En voici un exemple qui suflira pour en donner une idée ; il y a un verbe qui signifie : je »’ai pas beaucoup d'esprit ; un homme dira : 7énananbasanbai ; une femme : zézananbaseskouaï. M. Heckewelder nous a assuré que rien de pareil n'existe dans la langue lénâpé , n1 dans le chippéway, ni dans aucune des langues plus méridionales. Il est

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propable que cette différente manière de parler. entre les hommes et les femmes est particulière aux langues de l’ancienne Acadie; on la trouve aussi chez les Caraïbes. Voyez la grammaire et le dictionnaire du P. Breton’.

On croira, peut-être qu’au milieu de ‘cette multitude de mots formés d’une manière aussi singulière, les Indiens ne peuvent pas s'entendre, et que leur mémoire ne peut suflire à les retenir; cependant il est très certain qu'ils s'entendent parfaitement, et que leur imagination est accoutumée à saisir les idées que ces mots représentent. Pour s’en convaincre, il ne faut que jeter les yeux sur nos propres langues, toutes remplies de mots empruntés aux langues étrangères, et qui n’ont aucune analogie de sons les uns avec les autres. Quelle analogie y a-t-il, par exemple, entre les mots : /éw, brüler, ardeur, incendie, combustion, tous présentant la même idée-mère, et qui, cependant, n’ont aucune affinité étymologique. On comprend maintenant comment les Indiens peuvent retenir ceux qu’ils composent avec au moins une certaine méthode.

Admettons, cependant, que cette manière de

" Grammaire de la langue caraibe, par le R. P. Raymond Breton, de l’ordre des frères précheurs, etc. Auxerre, 1667.

Dictionnaire de la méme langue, par le même auteur. Auxerre, 1665.

former les mots soit aussi sauvage et aussi bar

bare qu'on pourra se l'imaginer; admettons que les mots indiens soient un chaos informe, un dédale duquel il est impossible de se tirer, on n’en sera que plus étonné, lorsqu'on verra sortir de ce chaos, de ce dédale, des formes grammaticales aussi régulières que celles des plus-belles langues de l'antiquité. Le mot, il est vrai, quant à.son étymologie et à la manière de le former, est pour nous un monstre. privé de, lumière; mais une fois qu’il est composé et sa signification entendue., l'obscurité cesse, la lumière brille, l'ordre.et la méthode règnent partout. Le nom se décline, le verbe se conjugue, et tout devient désormais soumis à des règles fixes et invariables. Les rapports entre les idées paraissent maintenant, dans le plus grand jour. C'est cé phénomène qui distingue ces langues de toutes les autres; tant d’arbitraire dans la. formation des mots, tant de régularité et de système dans les formes qu'ils recoivent, n’existent, à notre connaissance, dans aucun des idiomes des autres peuples. Nous avons déja fait connaître une partie de cés formes, nous allons essayer d’expliquer celles du verbe; nous craignons seulement de ne pouvoir le faire aussi complètement qu'on pourrait le désirer, ni surtout aussi brièvement.

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