CHAPITRE XVII
Des formes du verbe.
Nous ne pouvons donner sur ce sujet que des vues bien générales. La matière est immense, et si nous voulions l’examiner en détail, elle exigerait des volumes. Nous n’avons jamais vécu parmi les sauvages , et quand même nous l’eussions fait, nous pourrions tout au plus connaître à fond une ou deux de leurs langues, et nous serions laissé à nos conjectures sur le reste. L’étude que nous avons faite de ces idiomes, en les embrassant tous, autant qu'il a été en notre pouvoir, est peut-être la meilleure pour nous donper une juste idée de leur caractère ; mais non pour détailler correctement les différences spéciales qui existent entre elles. Ceux qui écrivent sur ces langues, ne disent pas tout et ne peuvent pas tout dire; leur objet, à peu d’exceptions près , est différent du nôtre, et ce n’est pas sous un point de vue philosophique que la plupart composent leurs grammaires et leurs vocabulaires. Plusieurs les compilent pour s’instruire eux-mêmes , ce sont des notes qu'ils prennent à mesure qu'ils acquièrent la connaissance d’un idiome, et qui souvent sont fautives. A l'étude des livres et des manuscrits, nous avons joint
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des correspondances avec des personnes ins= truites, qui ont souvent rectifié nos premiers jugemens; nous avons conversé avec des sauvages, et avec des blancs qui ont vécu longtemps parmi eux; mais, malgré tous Ces moyens, ‘que nous avons mis Giégontmerit en usage, notre ‘connaissance des langues indiennes est et ne peut être que très imparfaite. Comment pouvons-nous savoir, par exemple, que telle formé que nous trouvons dans telle langue, existe où n'existe pas dans telle autre sur laquelle nous n'avons aucun renseignement ou dont les orammairiens ont omis de parler ? On voudra bien se rappeler que, dans notre Vocabulaire compara= tif, nous avons des mots de trente langues ou dialectes de ‘la, famille: algonquine, dont nous nous occupons ici exclusivement; il est impossi= ble que nous connaissions les variétés de formes de toutes ces langues, de plusieurs, desquelles il nous est parvenu à peine quelques mots. Mais d’après l'étude que nous avons faite, nous croyons pouvoir affirmer qu’elles sont toutes formées d’après le même système, qu’elles sont toutes susceptibles des: mêmes formes, parce qu’elles ont la même facilité et la même manière de former leurs mots, et parce que leurs idées paraissent toutes suivre la même route. Si nous trouvons dans telle langue tel temps ou tel mode
du verbe, et que le grammairien d'une autré n'ait pas inclus ce temps ou ce mode dans ses paradigmes, nous n’en conclurons pas que cette langue en est privée, parce que nous savons qu’il peut aisément se composer, et souvent nous trouvons dans les compilations des phrases données par les grammairiens, et dans leurs traductions en langues indiennes , des formes qui nous sont connues, et que nous savons exister dans d’autres langues , maïs dont leurs grammaires ne parlent pas. C’est donc d’un point de vue élevé que nous sommes obligés de partir; c’est pour ainsi dire à vol d'oiseau que nous devons considérer ces langues, autrement nous nous perdrions dans des détails qui ne rempliraient pas l'objet que la commission s’est proposé. On verra, par les différences que nous pourrons indiquer, combien peu elles affectent le système général de ces idiomes.
Nous allons maintenant essayer de faire connaître les différentes formes que le verbe peut prendre dans les langues de la famille algonquine.
1. Forme substantive. Nous appelons de ce nom toutes les formes verbales dont l'effet est de suppléer à l’absence du verbe étre, et qui présentent à l'esprit l'idée de l'existence diversement modifiée. Comme on ne peut pas dire en deux
nôts : bonus sum, bonum est, et que l’idée com: plexe que ces deux mots présentent demande à être exprimée, on en fait un verbe, que les grammairiens appellent verbe adjectif; ce que nous appelons le participe, que plusieurs grammairiens ont placé dans la classe des adjectifs, recoit naturellement de semblables formes, et nous pouvons y appliquer ce que nous avons dit plus haut de l'adjectif, qu'il est essentiellement verbe, et que l’idée de l'existence y domine: L’adverbe ; qui est l'adjectif du verbe, est joint avec lui sous une forme verbale, et forme ce qu’on appelle des verbes adverbiaux: Enfin ; toutes les idées qui modifient l'existence; peuvent être exprimées sous la forme du verbe.
Cependant, le nom substantif n’est pas aussi malléable que les autres parties du discours; On fera bien travailler, de travail ; boire; de boisson, ou vice versé; Car il est assez probable que ces noms sont dérivés des verbes, et non les verbes des noms; mais On n’y joindra pas aussi facilement l’idée de l'existence. Le Lénâpé dira bien é/éndpéwi (homo sum) en donnant au mot lénäpé la forme à la fois adjective, adverbialeet verbale #1, et le verbe pourra se conjuguer comme un autre; mais il ne dira point /ernowi (sum vir); il dira /enno r’hackey , mon corps
est un homme, ainsi que nous l’avons expliqué
dans notre Vocabulaire, au mot corps. C’est ici qu’on peut voir toute la matérialité de ces langues. Les Lénäpé ont cependant le mot manitou, que nous traduisons par esprit, mais il faut savoir quelle idée ils y attachent ; ils croient que, dans le monde des esprits, on boit, on mange et on chasse, qu'il y a beaucoup de-gibier, etc. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet; on trouverait peut-être que nos langues ne sont pas aussi immatérielles qu’on le pense ; mais ce n’est pas de cela que nous devons nous occuper.
Cependant, lorsqu'on veut exprimer, en général, l'idée du verbe étre, combinée avec celle d’un nom substantif, on sous-entend le verbe, et on se contente de faire précéder le substantif du pronom personnel. Ainsi, en chippéway, on dit : 74 manitou, je (Suis) un esprit; 722 addik, je (suis) un chef, etc.
Lorsqu'on ajoute ladjectif au substantif, les deux ensemble peuvent prendre la forme verbale, pour exprimer l'idée de l'existence; ainsi le chippéway fait un verbe de : je suis le grand esprit, ou je suis dieu; voici comme il se conjugue :
Ninkitchimanitowi, je suis le grand esprit (je grand esprit ).
Kikitchimanitowi, tu es —
Kitchimanitowr, 1l est. ——
Ninkitchimanitowinin, nous sommes les grands esprits.
Kikitchimanitowinin, vous êtes ——
Kikitchimanitowak, \s sont oi
La forme subjonctive mérite quelque attention , parce qu'elle est en même temps adjective et participiale.
Kitchimanitowiyan, si je suis (ou moi étant) le grand esprit.
Kitchimanitowiyôn, si tu es —
Kitchimanitowit, s'il est —
Nous nous arrêterons ici pour faire voir l’effet de cette forme subjonctive. Gittanotowit, ou plutôt Kitanitowit, est un des mots qui, chez les Lénâpés, signifie dieu ou le grand esprit ; cemot est ainsi formé : de Æitchi, grand ou bon, on a retenu la syllabe kit; et de manitou ou mamito, la totalité moins la lettre 77, ce qui fait arito, et kit-anito; à quoi on a ajouté la syllabe wif, qui termine la troisième personne du singulier du présent du subjonctif, à laquelle, donnant la signification participiale, on fait kif-anito-it, toi étant le grand esprit, ou toi qui es le grand esprit; et voilà comme, au moyen de l'existence sous-entendue, on fait un verbe d'un nom substantif, en y joignant une idée adjective qui , à la fin, disparait et ne laisse qu’un nom appellatif, dont on fait un verbe. De la seconde personne