CHAPITRE XIX
De l'infinitif et des participes.
Les langues algonquines diffèrent entre elles àu sujet de Pinfinitif. M. Ebot, dans sa grammaire de la langue du Massachusetts , reconnaît dans les verbes de cet idiome, un mode qu'il appelle indéfini, et dont il donne des exemples. Ce mode se termine en af; ainsi on dit : wafchanonat, garder, et péomounat (verbe formé de l’anglais, to pay) payer ; l’auteur conjugue ainsi cet infinitif, selon les formes transitives ou personnelles :
Nouwatchanokhonat, ‘me garder.
Kouwatchanokhonat, te — Ouwatchanonat, le — Nouwatchanokhonanonat, nous — Kouwatchanokhonaout, Vous — Ouvyvatchanonaout, les —
: M. Eliot appelle ce paradigme le présent de Pinfinitif, d’où il faut conclure qu'il peut se conjuguer au passé et au futur. M. Cotton, dans son vocabulaire de cette langue, cite un grand nombre de phrases dans lesquelles, ainsi que dans la traduction de la Bible, ce mode estemployé dans le sens de notre infinitif; par conséquent , il est impossible de douter que cet idiome n’en soit
pas pourvu, à moins que nous ne voulions penser que ces missionnaires l'ont modifié pour l’assimiler à leur langue, ce que nous sommes loin de présumer ; nous devons dire , cependant, que le mode infinitif ne nous paraît pas être dans le génie des langues alsgonquines.
Nous n'avons de l’abénaki et du mohican que deux dictionnaires , à la vérité très amples : le premier, qui est imprimé, par le P. Rasles; et le second, manuscrit, par le missionnaire Schmick, et ce dernier ne contient presque que des verbes. Dans l’un et dans l'autre, le verbe est donné dans la langue de l’auteur à l'infinitif; mais les exemples sont tous dans d’autres modes. Sous le mot français croire, par exemple , et le mot allemand glauben, ces auteurs donnent un nombre de phrases formées de ce verbe; néanmoins, dans aucune de ces phrases ne se trouve une forme indienne qu'on puisse appeler proprement infinitif. Si, par hasard, ce mode entre dans la phrase francaise ou allemande, c’est par un mot composé, ou par quelque forme indirecte qu'il est rendu en indien. Rien ne prouve mieux l’aversion que ces peuples ont, en général, pour les abstractions. Nous n’avons malheureusement pas de grammaire de l’une ni de l’autre de ces langues , et nous manquons des renseignemens nécessaires pour nous éclairer dans les conjectures que nous pourrions faire
sur une matière aussi épineuse. Rien n’est si difficile à saisir que les différentes marches suivies par les indiens, dans leurs divers idiomes, lorsqu'ils se sont trouvés embarrassés par des abstractions qu'ils n’ont pu séparer de la masse de leurs idées, et qu'ils ont, cependant, voulu faire sous-entendre.
Zeisberger, dans sa grammaire lénâpé, attribue une forme infinitive à la plupart des verbes de cette langue, quoiqu'il y en ait plusieurs aux-
“quels il n'en donne point. Cet infinitif est, en gé-
néral, formé de la première personne du singulier du présent de l'indicatif, et quelquefois de l'impératif, avec quelque modification; ainsi, de r'mitzi,je mange, il fait mitzin, manger ; d'achpil, impératif de 7’dappi, je suis présent, il fait achpin, être présent ; enfin, quelquefois il se contente de retrancher le pronom personnel préfixe : de z’schiwelendam, je suis triste, il fait schiwelendam, être triste; il donne aussi un temps passé au mode infnitif, en retranchant seulement le pronom préfixe : ainsi, 2’mitzineep ou 2’mitzihump, signifie j'ai mangé, et riézineep ou mitzihump est le prétérit de linfinitif manger. M. Heckewelder n'hésite pas non plus à donner un infinitif aux verbes lénäpés, comme on pourra le voir par le Vocabulaire marqué A,
et par le Vocabulaire B, aux mots dormir, mourir.
Mais, lorsque ces auteurs écrivent dans cette langue, nous ne trouvons point qu'ils fassent beaucoup usage de ces formes indéfimiés. Zeis= berger, à la fin de son abécédaire, donne une histoire abrégée de la création en anglais et en lénäpé, on y trouvera cette phrase : « Il (Dieu) leur défendit de manger (du fruit) de cet arbre. » Il la traduit ainsi dans la langue indienne : Net hitgunk untschi w’tellapanil, katschi nutzihek; ce qui signifie littéralement : il (Dieu) leur dit, de cet arbre ne mangez pas; #’{ellapanil, il leur dit; znéschi, de; neli hitgunk;, cet arbre (le mot kittuk, arbre, a ici la désinence locale); katschi, ne (particule de prohibition); mitzihek, mangez (forme de l'impératif), mitzik ou mitzihek. Katschi mitzihek répond à l'anglais dont eat, et au latin zolite comedere ; mais la forme de l’impératif prend ici la place de celle de lin- | finitif. |
Le chippéway a une forme d’infinitif qui res- | semble à celle de la langue de Massachusetts, | dont nous avons parlé; elle se termine en ef (orthographe anglaise a), et est ordinairement | précédée de la particule insignifiante £chi, qu’on pourrait comparer au éo Ge la langue anglaise ;
ainsi, on dit : échi pémôset, marcher; {chi pimibatôn, courir; {chi wisinit, manger, etc. Mais cette particule n’est pas essentielle, et elle est souvent omise. Le baron de la Hontan, dans un paradigme du verbe aimer, en langue algonquine, à la fin de la relation de son voyage, donne pour infinitif de ce verbe, la forme du présent de l’indicaüif, dont il retranche le pronom préfixe; ainsi de zisakia, kisakia, j'aime, tu aimes, etc., il fait linfinitif sakia , aïmer ; mais ce voyageur -n€ savait pas la langue dont il parle; son paradigme est partout fautif; il confond les formes transitives avec les intransitives, et quoique son vocabulaire soit assez correct, il ne mérite, quant à la grammaire, aucune confiance.
Les Indiens font rarement usage de la forme infinitive; elle est trop abstraite pour eux, et ils n'aiment pas, en général, les mots qui ne sont appuyés sur rien de matériel ou de tangible. C’est pourquoi ils emploient les formes transitives du verbe. Ils ne diront point volontiers : j’erztends ; is préfèrent dire : je ’entends ou je l’entends ; et quoique les formes simples se trouvent dans toutes les'grammaires, elles sont très peu usitées parmi ces peuples.
Par la même raison, ce qu’on appelle participe dans les langues indiennes ne ressemble point aux formes que nous appelons du même
nom dans les autres : ceci demande quelque explication. |
Le participe, dans l’acception la plus générale du mot, a deux significations très distinctes, dont l’une est adjective et l’autre substantive. Le participe latin amans peut se traduire en francais par aimant et par amant. Lorsqu'Ovide dit :
Militat omnis amans, on ne peut pas rendre cette phrase par : tout aimant est en état de guerre ; il faut dire tout amant. Dans ce dernier sens, les Indiens ont une espèce de participe qui leur sert en même temps d’infinitif. S'ils veulent dire : J'entends un chien aboyer, aboyant ou qui aboie, ils diront en chippéway : Minéndowd énimous migid (g dur), ou bien : rinéndowd éminous tchi' migid; nmôndôwa signifie je l’entends (audio illum); érimous, un chien; migid, celui qui aboie. L'idée du pronom relatif qui, est comprise dans cette forme; 7igi, sans le d final , signifie i/ aboie ; c'est cette consonne qui lui donne la forme participiale. En lénâpé, c'est la lettre #; on dit : 7’pomauchsi, Fpomauchsi, pomauchsu, je vis, tu vis, il vit; pomauchsit, vivant, celui qui vit; pomauchsitpannik, celui qui a vécu; pomauchsitschik, celui
1 Tchi imdique labstraction, la forme infinitive ou le sens participial.
qui vivra; ces formes servent pour le singulier et le pluriel; ainsi, le z7orifuri te salutant des gladiateurs à l'empereur Claude se rendrait très bien en lénäpé par angellatschik , ceux qui vont ou plutôt qui doivent mourir ; la forme du verbe qui signifie sa/utant, détermine le nombre du participe qui le précède. |
Cette forme de participe n’est pas étrangère aux langues orientales. C’est le bayim mitsrëéma de la Bible hébraïque (Exod. I, 1.) que la Vulgate a traduit par qui ingressi sunt in Ægyptum; en chippéway ondirait: f4kochingig Egyptink, ce qui rendrait parfaitement le sens de la phrase latine, en combinant les idées qu’elle renferme dans une seule forme grammaticale.
Le participe, dans ces langues, ne représente donc point une idée abstraite, comme en francais aimant, vivant; une semblable idée n'entre point dans l'esprit des Indiens; toutes leurs formes sont concrètes, et doivent s'attacher à quelqu'un ou à quelque chose, c’est par cette raison qu'ils ont, pour rendre les abstractions, une multitude de manières qui sont très difficiles à expliquer.
Une forme participiale, par exemple, dont on ne se douterait pas facilement, est le subjonctif du verbe dont les Indiens se servent très souvent comme participe; et quelque extraordinaire que
cela paraisse, c'est cependant très aisé à comprendre. La forme subjonctive est formée par l'idée de 5: ou quand; si je vais ou quand j'irai à tel endroit, se rendent en indien par des formes subjonctives; mais ces formes peuvent se traduire par un participe; si je vais ou quand j'irai signifie la même chose que moi allant. Si je deviens riche, je vous ferai un cadeau; voilà une forme subjonctive; mais le sens sera le même si on dit; moi devenant ou moi devenu riche; quoiqu'en francaislelangage ne soit paspur, cependant la même idée se communiquera de celui qui parle à celui qui écoute; ainsi les Indiens, au lieu de dire « allant à Paris je rencontrerai, » disent : quand j'allai & Paris ; et de cette manière, ils {ont un participe du subj re du verbe qui frappe leur intelligence dans le sens où ils veulent être entendus.
IL serait trop long d'expliquer tous les moyens dont les Indiens se servent pour éviter l’expression des idées abstraites et les combiner avec d’autres; nous croyons en avoir dit assez pour faire connaître la marche de leurs idées, et le système d’ après lequel ils les assemblent sous différentes formes de mots.
m'heE CHAPITRE XX.
Des adverbes, prépositions, conjonctions et interjections.
Nous avons peu de choses à dire sur ces parties du discours considérées dans leurs formes simples ; une longue nomenclature ne servirait à rien; elle ne nous apprendrait que des sons qui seraient sans doute utiles dans une grammaire où l’on voudrait enseigner à parler ces lan-
" gues , mais qui n’ajouteraiént rien à notre connaissance de leurs formes grammaticales.
L'adverbe, comme nous l'avons déja observé, qualifié le verbe de la même manière que l’adjectif qualifie le nom substantif; l’un et l'autre, par conséquent, représentent des abstractions, c’est pourquoi les Indiens en font rarement usage autrement que sous une forme combinée. L'adverbe comme l'adjectif, prend facilement les formes verbales , et les Indiens préfèrent s’en servir de cette manière. Nous avons fait voir au chapitre XVIII comment l’adverbe négatif prend la forme du futur dans la conjugaison des verbes ; d’autres adverbes, et même les pronoms personnels séparables recoivent cette forme. On dit en lénäpé italtsch n'dappin, je serai là présent ; réunissant la terminaison £6cA du futur avec l'ad-
— 94h — verbe ##a qui signifie Za (illic). On dit encore nekamatsch w’dappin, il sera là, joignant la même désinence au pronom séparable z7 (ille), et au pluriel zekamawatschw” dappinewo, ils seront À. L’adverbe peut prendre toutes les formes du verbe, dont il résulte une classe de verbes appelés adverbiaux. Ainsi, de wingi, volontiers , et pendamen, entendre, on fait wingsittam, entendre quelqu'un volontiers ou avec plaisir; de mayawi, bien, on fait le verbe mayawiechton, faire quelque chose bien. Les bornes de ce mémoire ne nous permettent pas de donner de plus nombreux exemples, qui, au reste, ne nous apprendraient rien-de plus sur le système d’après lequel ces mots sont composés. Nous avons aussi fait connaître comment la préposition se joint au verbe, soit par des formes où elle est sous-entendue, soit par d’autres où elle y est jointe ou intercalée en tout ou en partie. Les Indiens ont très peu de conjonctions ; ils ont des particules explétives qui servent à joindre les membres de la phrase; les Chippéways, entre autres, ont dôji (duzhé) qui répond à la particule ge de la langue latine, et jointe au nom substantif signifie et. Ils disent aussi £a; (ké) comme les Grecs, mais cela ne prouve pas leur origine hellénique. Les Massuchusetts disent £a, qu'ils prononcçent ke.
Quant aux interjections, elles ne reçoivent point de formes , et, par conséquent , il n’y a rien à. dire à leur sujet. ‘
Toutes les parties du discours peuvent être employées séparément, sans se servir des formes synthétiques, et on peut, par ce moyen , se faire entendre par les Indiens; mais ils n'aiment point cette manière : ils l’appellent langage de femme, parce que c’est ainsi que parlent les Canadiens. qui ont épousé des femmes sauvages, et qui, pour se faire mieux entendre, leur répondent dans ce
mauvais baragouin; c'est ainsi que parlent les voyageurs, et en général ceux qui ne savent pas parfaitement la langue. Mais le véritable Indien rejette ce langage informe; néanmoins, si un étranger le lui parle, il ne fera pas semblant de s’en apercevoir : il croirait manquer aux règles de la politesse. Les chefs indiens se font un point d'honneur de parler parfaitement leur lanoue ; il y a parmi eux des puristes qui ne pardonneraient point une faute contre les règles de la grammaire. On pourrait expliquer par là comment Homère et Ossian ont pu composer des chants sublimes, lorsque leurs langues n'étaient pas encore écrites, si toutefois la tradition qui le supposeest véritable.