CHAPITRE XXI
Conclusion.
: Nous avons parcouru un vaste champ dont nous avons été obligé de resserrer les limites pour ne pas fatiguer l'attention de ceux qui prendront la peine de lire ce mémoire. Nous croyons cependant en avoir dit assez pour faire connaïtre le caractère grammatical de la famille des langues qui nous a été indiquée, et avoir rempli par là, autant qu'il était en nous, l’objet que s’est proposé l'honorable commission de l’Institut de France. Si nous n'avons pas donné à notre travail toute la méthode qu'il exigeait ; sinous avons été trop diffus sur quelques points, et si d’autres ne paraissent pas avoir été suffisamment développés, 1l n'en faut accuser que la faiblesse de notre talent et la nouveauté du sujet que nous avons eu à traiter. Nous n’avons considéré ce sujet que dans une de ses parties; dans son ensemble il est immense. Toutes les langues de notre univers demandent à être comparées, afin de
connaître le vraï caractère grammatical et le gé-
nie de chacune; et, remontant à leur origine, découvrir, s'il est possible, la marche des idées et les différentes manières dont elles se développent dans l'esprit humain, lorsqu'il cherche à les
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fixer et à leur donner des formes accessibles aux sens dont la nature nous a doués, et capables de les transmettre d’une intelligence à l’autre. C’est une noble science qui est encore au berceau, dont l’'illustre Volney a senti toute l'importance
et dont sa munificence va faciliter le progrès. Le caractère grammatical des langues qu’avec plusieurs philologues américains, nous avons appelées algonquines, peut être considéré sous chfférens aspects parmi lesquels il en est un qui nous paraît être celui par lequel elles diffèrent de toutes. les autres hors de l'Amérique. C’est la méthode dont les Indiens se servent , pour former leurs mots, non seulement par des préfixes et des suflixes, ce qui leur est commun avec beaucoup d’autres peuples ; maïs par l’intercalation non seulement de syllabes, maïs de simples sons significatifs au moyen desquels, comme en conviennent tous les auteurs qui, depuis deux siècles , ont écrit sur cette matière, ils peuvent former des mots à l'infini. On a demandé plusieurs fois, et on demandera peut-être encore, comment il est possible que les Indiens retiennent tous ces mots dans leur mémoire ; on dira que les sons simples peuvent représenter une foule d'idées ; et comment fera-t-on pour les discerner ? C’est, sans doute, un phénomène et nous n'entreprendrons pas de l'expliquer
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d'une manière satisfante; cependant, il nous semble que nous pouvons, dans nos propres lanques, trouver quelque chose qui peut au moins conduire à cette explication. La lettre 2, par exemple, est dans plusieurs langues un son qui, très souvent, fait partie des mots dont l’objet est d'exprimer une idée négative; nous le voyons dans zolo, nemo, nullus, nihil, et autres. Ne serait-ce pas cette lettre z qui représente à notre entendement l’idée de la négation? Il est vrai que nous ne nous en aperCevons pas; mais la pensée est si rapide que l'effet seul se fait sentir, et le moyen nous échappe. Que de mots formés de cette lettre z qui comprennent l’idée négative, sans que nous nous en apercevions! Vox, la nuit, absence du jour, de la lumière; zegligo, non lego, non colligo; et tous les mots commencant par in : incapax, inglorius, infidelis, et tant d’autres que nous pourrions citer! Le sens de la phrase aide à tout cela ; mais nous ne nous arréterons pas plus long-temps sur ce sujet, il suffit de lavoir indiqué.
C'est cette manière de former les mots que nous considérons comme le caractère distinctif des langues de l'Amérique, et par conséquent , des langues algonquines considérées comme faisant partie de celles de ce continent. Sans doute, il existe des différences entre ces langues et les
autres idiomes de cette partie du monde; mais ves différences sont moins marquées, ce sont des différences de détail qui nous auraient mené trop loin, s’il eût fallu nous en occuper, et qui, d’ailleurs, n’appartiennent point à notre sujet. La commission sentira aisément qu'elles ne pouvaient pas-entrer dans le plan de ce mémoire, parce qu’elles auraient trop détourné l'attention principale, et auraient exigé, non pas un mé- . moire Comme celui-ci, mais un ouvrage volumineux, que quelques mois n'auraient pas suffi pour produire. LT
Les formes grammaticales de ces langues sont parfaitement en harmonie avec la manière dont ces Indiens forment leurs mots; le même système domine partout; et partout on voit l’absence de l'esprit d'analyse. Nous avons cru, autrefois, que l'analyse avait dû précéder la synthèse ; mais des études plus approfondies, et de plus mûres réflexions nous ont convaincu que les formes synthétiques qui caractérisent ces idiomes, proviennent de l'impossibilité où se sont trouvés ceux qui les ont formés, d'analyser les.idées concrètes qui se sont présentées à leur imagination, et ils ont cherché à les exprimer en masses, telles qu'ils les ont aperçues.
Si la manière dont les mots indiens sont composés excite notre étonnement, les formes
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grammaucales qu'ils recoivent après leur première composition, sont bien dignes de notre.
admiration. Il est impossible d'en trouver de plus régulières dans aucune langue du monde ; l’analogie la plus stricte y est observée, et nous ne Connaissons aucun idiome dans lequel il y ait moins d'irrégularités. Cela est d'autant plus admirable que le nombre de ces formes est presque infini ; nous avons sous les yeux le paradigme
d’un seul verbe, qui est bien loin de contenir.
toutes les formes dont il est susceptible, et qui couvre, imprimé sur deux colonnes, 36 pages in-folio. Qu'on veuille bien considérer combien de travail, de réflexion, de sagacité et de génie il a fallu, pour inventer toutes ces formes, pour changer, ajouter, retrancher ici une lettre ou un son; à, une syllabe; et mettre toutes les parties de ce grand tout en harmonie les unes avec les autres ! C’est cependant l’homme sauvage qui a fait toutes ces choses.
Mais ce que nous sommes loin d'admirer et ce qui donne lieu à de bien tristes réflexions,
c'est le caractère tout matériel de ces idiomes.
qui ne nous avait jamais tant frappé que lorsque nous nous sommes occupé de ce mémoire; il
semble que ces langues n'aient été faites que: pour exprimer les besoins et les passions de ceux
qui les parlent. Les passions, à la vérité, sont
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des sentimens moraux; mais l’homme sauvage, aussi bien que l'homme civilisé, a besoin de les exhaler et de les communiquer à ses semblables ; il a besoin de dire à ses amis que tel homme est bon, tel autre méchant, et de faire connaître ses propres sentimens d'amour, de haine, de jalou-— sie, ses espérances et ses craintes : tout cela exige des mots capables d'exprimer des sensations morales ; mais au-delà, tout, dans ces langues, a une teinte physique qui montre que la spiritualité et les abstractions qu’elle entraîne, ne sont jamais entrées dans l'esprit de ces sauvages.
Cependant , ces langues sont riches; elles abondent en mots où les idées prennent une multitude de formes, et présentent les différences et les distinctions les plus subtiles ; quelle est la cause de ce phénomène? Nous n’en pouvons trouver d'autre, sinon que les idées se présentent à nous en groupes qui varient continuellement. Les Indiens ont donné une forme de langage à chacun de ces groupes, sans penser à les analyser et à en extraire les portions d'idées qui leur étaient communes , et qui les auraient dispensés d'inventer tant de mots, dont la plupart seraient alors devenus inutiles.
Il est vrai aussi que, malgré la matérialité de ces langues, les missionnaires ne trouvent au
çune difficulté à faire entrer dans l'esprit de ces. Indiens, les vérités les plus abstraites de la religion chrétienne; la Bible tout entière a été traduite dans un de ces idiomes, et celui qui les à étudiés en recoit fidèlement les impressions , quoique sous des formes différentes. Que conclure de tout cela? Nos, langues, aujourd’hui abondantes en termes métaphysiques, auraientelles eu le même caractère matériel dans leur origine, et ce caractère serait-il caché sous des étymologies qui nous sont inconnues ? Ce n'est pas à nous à décider cette question ; nous nous contenterons de dire qu’elle ne nous paraît pas indigne de l'attention des savans.
On n'a pas encore en Europe. des idées fixes sur le génie et le caractère des langues de l’Amérique. De Pauw, auteur des Recherches sur les Américains, avec plus de sagacité que de science, a deviné leur #natérialite ; mais il en a conclu qu’elles étaient pauvres, et en cela, il s'est bien certamement trompé. On a bâti ensuité sur Ce Système , On a raisonné & priori ,. et on a dit que les sauvages, ayant-peu de besoins, avaïent nécessairement peu d'idées, et qu'avec peu d'idées, ik leur fallait peu de mots ; et voilà comme on trouvetoujours desraisons pour soutenir, et même enchérir sur l'opinion d’un écrivain qui à fait un gros livre où il a parlé sans connais-
— 9h3 — | ‘sance de cause. De Pauw a encore dit, d'après La Condamine, que les Indiens n'avaient pas de mots pour exprimer les idées abstraites ; qu'ils n’en avaient point pour swbstance, durée, espace, matière, et autres termes de nos écoles. L'abbé Clavigero, dans son Histoire du Mexique, a très bien répondu à cela, que les Indiens n'avaient point étudié la métaphysique, et que Cicéron lui-même, lorsqu'il voulut faire connaître à ses compatriotes la philosophie des Grecs, ne trouva pas dans sa langue, la belle langue latüine ! des termes analogues aux idées qu'il voulait rendre, et fut obligé de les emprunter de la langue grecque; mais Clavigero, écrivain si savant et si judicieux, était enthousiaste de la langue mexicaine qu'il savait parfaitement ; il s’efforca de prouver qu'elle possédait des termes abstraits, tels que ceux que nos écoles ont admis dans le latin d’après Sergius Flavius , et en dépit de Cicéron qui n’a jamais fait usage des mots barbares ens et essentia. Enfin, il a trouvé dans la langue mexicaine un mot qui, dit-il, signifie essence ; et ce mot (jelitzli), selon les dictionnaires , ne signifie autre chose que le rang ou la condition d’un homme dans la société, terme nécessaire dans un état monarchique, et dans une langue qui a des verbes révérentiels. Clavigero trouve encore dans là langue mexicaine les
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substantifs unilé, binilé, trinilé ; mais ces mots ontévidemment été inventés parles moines espagnols qui possèdent ce pays depuis trois siècles et qui n’ont rien eu à faire qu’à ajouter aux nôms de nombre la terminaison substantive £4z/1; de manière que de cé, un, ils ont fait cetilitzli, unité; d’omé, deux, ometilitzli, bmité; et de yei, trois, yeitilitzli, trinité; et c'est le grand mot qu'il leur fallait, et qu'aucun missionnaire ne manquera d'inventer, s’ilnele trouve pas, dans quelque langue que ce soit, en quoi nous sommes bien loin de les blämer.
Clavigero a été conduit trop loin par son enthousiasme pour la langue mexicaine; mais il a eu raison de dire qu’elle possède des substantifs abstraits formés d’adjectifs ou de verbes, comme force de fort, crainte de craindre, en quoi elle ne diffère pas des autres langues indiennes. Il aurait dû , cependant, ajouter que ces substantifs en mexicain , comme en algonquin , sont en général très Icngs, comme, par exemple, 7ejoltiquipacholitzli,repentir; Halticpactlacajotl, humanité; #/allicpacayoelcuilitzli, avarice; cenhuelicilitzli, toute puissance; ce qui fait voir qu’ils ne sont pas beaucoup en usage, et que plusieurs ont pu aisément être inventés par les mis: sionnaires, dans une langue où la composition des mots.est si facile.
La langue mexicaine est riche comme les autres langues indiennes ; mais, comme elles, elle est matérielle et n'abonde pas en mots significatifs d'idées abstraites; comme elles, elle est synthétique dans sa structure, et n’en diffère, quant à ses formes, que par des détails qui n’atfectent point son génie et son caractère. Elle abonde en particules intercalées.
Si on désire connaître la belle langue du mexique, il ne faut pas s'arrêter à ce qu’en disent les grammairiens espagnols ; il faut étudier, comparer et juger par soi-même. Les pères Rincon, Galdo, Betancourt et plusieurs autres y trouvent les cmq déclinaisons et les six Cas de la langue latine; le P. Carocchi et le licencié Gastello n'y découvrent que quatre déclinaisons. Le P. Avila en admet cinq; mais il ajoute que chaque nom peut être décliné selon chacune d'elles. Enfin, le curé don Carlos de Tapia Zenteno, finit par nous dire que tous les noms mexicains sont érzdéclinables ; mais en comparant ces diverses grammaires , et avec le secours des dictionnaires, on peut se former une juste idée de cet idiome, et on verra qu'il appartient bien décidément au système général des langues de l'Amérique.
Nous nous sommes un peu écarté de notre sujet; mais nous avons voulu montrer que nous
n'avons été mu ni par un fol enthousiasme, ni par le triste orgueil de la civilisation, dans le tableau fidèle que nous venons de faire des langues de la famille algonquine. Nous n’avons eu pour objet que ce qui nous paraît être le but du programme de la commission qui est d'éclairer par des faits l'importante question de l’origine et de la formation du langage que la philosophie s’est jasqu'à présent bornée à effleurer.
Ainsi, nouscroyons avoirsuflisamment fait connaître le Caractère de ces langues; s'il s’agit de les distinguer par une épithète, nous n’hésitons pas à adopter celle de polysynthétiques, qui leur a été donné par les philologues américains, et qui nous paraît les désigner par leur différence la plus remarquable des autres langues, en exceptant seulement celles de l'hémisphère américain, qui toutes participent plus ou moins de ce caractère. do
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