‹ Mémoire sur le système grammatical des langues de quelques nations indiennes de l'Amerique du NordChapitre 8 sur 129 · DEAR · texte numérisé non relu

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poète, était très Versé dans la théologie de son temps et qui écrivait sous les yeux de linquisition, alors,si formidable, et depuis , quand elle n'épargna pas Galilée, nous apprend avec beaucoup de franchise et de simplicité ce qu'est devenue la langue de nos premiers parens. Il nous rend compte, dans sa vision du Paradis, d’une conversation qu'il prétend avoir eue avec notre père Adam au sujet de la langue primitive : « Qu'est devenue, lui demanda-t-il, la langue que vous parliez avec notre mère Eve, dans le jardin d'Eden? Voici la réponse du partiarche :

La lingua ch’ io parlai fu tufta spenta

Innanzi che al! ovra inconsumabile

Fosse la gente di nembrotte attenta.

Et il ajoute cette grande vérité :

Che nullo affetto mai razionabile

Per lo piacere uman, che rinnovella

Seguendo ?1 cielo, sempre fu durabile.

Paradiso , canto XXVI.

Ainsi on peut présumer, même en théologie, qu'il y a eu une époque dans le cours des siècles où la langue primitive a été totalement éteinte et où les hommes ont été laissés à leurs propres moyens pour en former de nouvelles. Il est assez indifférent que ce soit avant ou après l'érec-

tion de la tour de Babel; mais, en bonne théclogie ; je suis porté à croire que ce fut à l'époque de la confusion des langues, quoique le Dante prétende que ce fut auparavant. Nullius in verba est ma maxime. Des autorités, même poétiques, ne sont pas des raisonnemens.

Quoi qu'il en soit, il me paraît impossible que toutes les langues maintenant existantes soient dérivées d’une même souche. Il est heureux pour la science que la découverte qui a été faite de l’affinité des langues de l'Inde avec celles de l’Europe et de l'Asie occidentale n'ait pas eu lieu à l'époque où Grotius écrivait. Dès-lors la lan— gue primitive eût été trouvée et le doute n’eût plus été permis. Heureusement cette déconverte a été faite dans un siècle plus éclairé et où il est licite de tout examiner et de tout discuter. Je vais donc expliquer les raisons qui me portent à croire que toutes les langues ne proviennent pas d’une seule.

L'histoire des langues bien avérée remonte au-delà de quatre mille ans. On peut en citer plusieurs dont la structure nous est connue et qui datent d'aussi loin. Parmi ces langues, il y en a qui ont cessé d’être parlées , mais elles exissent encore à nos yeux au moyen de l'écriture

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et dans les idiomes vivans qui en sont dérivés: Je me bornerai à en citer trois : le sanscrit, le chinois et le copte, c'en est assez pour fonder mon raisonnement. Ces trois langues diffèrent essentiellement dans leurs formes et n’ont cessé de différer depuis que nous avons connaïssance de leur existence. Pendant quatre mille ans le chinois est demeuré monosyllabique et dépourvu de liaisons grammaticales. Le sanscrit et les langues de l'Inde qui lui ont succédé ont toujours été synthétiques au plus haut degré; le copte, jusqu’à son extinction, a eu un Caractère mixte. De ces faits incontestables il me paraît résulter que toutes les langues ont une tendance, malgré le voisinage d’autres peuples, à conserver leur structure et leurs formes grammaticales. Le basque, entre la France et l'Espagne, en est encore une preuve mon moins frappante : s:

cette conséquence est logique, il me semble qu'il doit s’ensuivre que sinon les mots, au moins les formes de la langue primitive de vraient exister partout, puisque leur tendance naturelle les aurait portées à se maintenir; au lieu de cela, nous voyons des formes diamétralement opposées, qui sont demeurées immua-bles pendant une longue suite de siècles.

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On me citera peut-être les langues filles du latin, qui diffèrent dans leurs formes de celles dont elles sont dérivées. Je répondrai que c’est l'effet du mélange des idiomes produit par l’invasion et la conquête. Jene garantis pas les événemens de force majeure; je crois pouvoir dire seulement que les langues laissées à elles-mêmes ont une tendance manifeste à conserver leur structure et leurs formes originales.

Les Egyptiens ont gardé leur ancienne langue etses formes grammaticales, après avoir été suc— cessivement conquis par les Perses, les Macédoniens et les Romains; enfin les Arabes sont venus, race destructive, race dominatrice, race exclusive. Ils n’ont pu changer la forme de l’ancienne langue; le vieil édifice a résisté à leurs efforts; ils l'ont détruite, etelle a péri; il ne nous reste que les écrits qui lui ont survécu et qui attestent la vérité de ce que j’avance. Le basque, dans toute la gloire de ses formes antiques, existe encore, entouré d’ennemis, au centre des Pyrénées, tandis que le grec et Le latin ont succombé. Le sanscrit est mort naturellement, mais a laissé des enfans qui ont conservé ses traditions. Le chinois est encore ce qu'il était du temps de Confucius. À ces preuves incontestables on pourrait

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gn ajouter bien d’autres de la tendance des lan gues à conserver leurs formes primitives. On pourrait entre autres citer l’hébreu et toute la famille des langues dites sémitiques et.les langues de l'Amérique, dont les formes polysynthétiques règnent sur toute l'étendue de ce vaste continent et dont l'origine se pérd dans la nuit des siècles. Qu'on aille chercher maintenant parmi elles, ou dans les vastes régions de lAfrique et dans les îles de l'Océanie la langue primitive de Grotius et de ses sectateurs !

Mais ni Grotius , ni Gébelin (dont , malgré les erreurs , le nom et la mémoire me seront toujours en vénération)’, ni aucun de ceux qui se sont occupés de la recherche de la langue primitive n'a pensé à la structure ni aux formes grammaticales de cet idiome. Leurs recherches se sont bornées à la comparaison de mots isolés et à ce moyen, en prêtant un peu à la lettre, il est possible de tout trouver, dépuis alphana

? Gébelin était vraiment un homme de génié que sa vive imagination a trop souvent égaré; son Histoire naturelle de la parole, savamment commentée par Lanjuinais, est pour les philologues un ouvrage classique. Ses dictionnaires sont pleins de rapprochemens heureux ; le reste ce ses ouvrages sera toujours lu avec plaisir et avec intérêt.

jusqu'à equus. Par exemple, le ministre suédois Campanius, fait dériver le mot cuun, qui dans la langue delaware signifie neige, d'un mot hébreu qu'il traduit en latin par aptavit, disposuit, paravit, constituit. « La neige, dit-il, comme la pluie ; prépare la terre et la rend féconde, Donc le mot indien qui signifie neige vient du mot hébreu qui signifie préparer. » Et voilà la langue primitive toute trouvée, C’est l’hébreu à n'en pas douter.

Des savans moms enthousiastes, Vater, en Europe, et Barton, en Amérique, le premier dans la vue de rechercher , le second de prouver l'origine asiatique des aborigènes du Nouveau Monde (M. Jefferson veut, au contraire, que ce soit l'Amérique qui ait peuplé l’Asie) ont essayé de comparer entre elles Les diverses langues des deux continens, et leurs laborieuses recherches n’ont produit aucun fruit. Comment est-il possible.en effet de trouver de nombreusés affinités entre toutes ces langues’, tandis qu’on n’en trouve point entre deux langues voisines , l’iroquois et l'algonquin, quoiqu’elles se ressemblent presqué entièrement quant à la structure, ainsi que

® Kort Beskrifning om Provincien Nya Swerige, p. 119:

je le prouve dans le mémoire suivant par un vo-

cabulaire comparatif de ces deux langues, où sur 250 mots on en trouve à peine un ou deux qu'on puisse rapporter à la même origine. Que

sera-ce donc si on compare le groenlandais avec

le péruvien, le huron ou le sioux avec la langue

du Chili? Selon moi, cette recherche est un jeu d’enfans et ne peut conduire àaucun résultat utile dans le but qu’on s'est jusqu'ici proposé avec des vues moins étendues; elle peut cependant conduire à la découverte de faits intéressans, mais on ne saurait êlre trop sur ses gardes contre les fausses lueurs qui se présentent à chaque pas; alphana etequus se rencontrent partout dans la science étymologique".

: S'il y a des étymologies qui, au premier coup d'œil, paraissent évidentes et qui cependant sont fausses, il y en a aussi qui sont véritables, mais dont personne ne se douterait. On a souvent cité le mot Jour, dérivé du latin dies. Voici un exemple encore plus frappant, c’est le mot anglais wig, qui signifie perruque. Ce mot est dérivé du latin pilus, et voici comment : de plus les Espagnols ont fait pelo, de pelo , peluca; de peluca les Francais ont fait perruque, que les Flamans ont transformé en peruik, dont les Anglais ont fait perwis, periwig et par contraction wig. Cela prouve évidemment l'incertitude de la science étymologique et limpossibilité de retrouver, par son moyen , la langue de nos premiers parens.

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Je crois donc pouvoir prédire avec assurance que les philologues (au moins ceux qui méritent ce nom) ne s’occuperont plus désormais de la recherche de la langue primitive, non plus que de l'invention d’une langue philosophique d’un usage plus facile que celles qui existent actuellement. Une langue philosophique, bon Dieu!

qu'est-ce qu'une langue philosophique? La nature a fait les langues comme elle a fait les fleurs et les fruits , en donnant à l’homme et aux plantes le pouvoir et les moyens deles produire; elle les a faits variés dans leurs sons et dans leurs formes , parce que telle a été la volonté du Tout- Puissant, pour des raisons qu'il ne nous est pas donné de connaître. Et nous, faibles mortels, nous voudrions surpasser les ouvrages de la nature et de l’Etre suprême ! Une langue philosophique ! Et pourquoi pas un monde, une création tout entière de la main et de la facon des philosophes ?

Vous voulez, dites-vous , inventer une langue philosophique supérieure à toutes les autres, et vous croyez pouvoir le faire? Jetez les yeux, philosophes, le Mithridate à la main, sur toutes les langues dont les principes y sont développés, et dites-moi quel est le type que vous adopterez?

Votre langue sera-t-elle monosyllabique, elliptique, dénuée de formes, comme le chinois ? Serat-elle polysyllabique , symétrique et ornée de flexions et de désinences, comme le sanscrit? ou bien sera-elle polysynthétique, abondante en mots composés , formés par la jonction et lintercallation de syllabes en apparence insignifiantes, comme l'iroquois , l’algonquin , le mexicain? Je sens que cette question est embarrassante. Lepère Lamy , de l'oratoire, voulait qu’on prît pour modèle la langue des Tartares mongols, dont il ne pouvait avoir que. quelques notions vagues putsées dans le Recueïl de voyages de Thévenot, mais le plus grand nombre s’en.sont tout bonnement tenus à leurs langues naturelles et à celles qu'ils avaient apprises au collége. Cela est beaucoup plus facile; c'est d’ailleurs une vérité reconnue partout que ce que nous savons est infiniment préférable à ce que nous ne savons pas.

Si l’on ne veut avoir qu’une langue commune à l'usage des savans , pourquoi a-t-on abandonné. le latin qui a si bien rempli cet objet pendant tant de siècles ? C’est que les savans ont voulu être lus par le plus grand nombre, et que dans le siècle présent le plus grand nombre de ceux qui sent ne sait pas la langue latine, La même

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