‹ Mémoire sur le traitement de l'esthiomèneChapitre 4 sur 5 · TROISIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBSERVATION

Lupus exedens étendu, ancien et très -rebelle aux traitements généraux; emploi convenable des caustiques : guérison.

Une fille, de Cabrières (Vaucluse), âgée de 22 ans,

ayant appris qu’un habitant d’une commune voisine de la sienne avait été heureusement traité par moi d’une affection scrophuleuse , se fit conduire a Aix par son père , dans le courant du mois de mai 1840, afin de me consulter sur son état* Sa figure présentait un hideux et repoussant aspect à cause d'un ulcère rongeant qui , quoique ayant sept années d’existence , était encore dans toute son activité. Celui-ci avait commencé à se déclarer, d’après les souvenirs de la malade , au lobule du nez , et , étendant de ce point sa marche rongeante , il avait ulcéré peu à peu tout le contour des orifices externes des fosses nasales , y compris le bord inférieur de la cloison , et avait exercé ses ravages destructeurs sur ces diverses parties. A cette époque , en effet, 26 mai 1840 , tout le lobule , les ailes du nez presque en totalité , la partie de la cloison de l’os vomer, avaient été corrodés et détruits par le lupus ; et cette grande étendue ulcérée était supportée par des tissus indurés , d’une consistance squirrheuse. Pour peu qu’on laissât ces parties exposées à l’air , elles se recouvraient d’une croûte grisâtre ou d’un gris jaunâtre, formée par le pus desséché. La peau voisine des ulcérations était d’un rouge un peu violacé. C’était lâ un beau cas de l’esthiomène serpigineux d’Alibert , ou du lupus détruisant en surface de Biett.

On ne pouvait guère , dans cette circonstance , rapporter à aucun vice interne l’origine de cette maladie. La fille qui en était atteinte paraissait bien portante d’ailleurs , sauf un peu de pâleur et de maigreur à la figure. Elle n’avait jamais eu la teigne ni des dartres. Elle était brune , et avait été toujours exempte de symptômes scrophuleux. Peut-être seulement sa nourriture

avait-elle été souvent de mauvaise qualité , car elle appartenait à la classe laborieuse mais peu aisée des paysans fermiers.

Bien des traitements avaient été déjà administrés par deux médecins jouissant d’une confiance bien assise , et ils avaient été suivis avec assiduité, la malade étant stimulée à cette exactitude par le vif désir de se débarrasser prochainement d’une infirmité qui exerçait ses ravages sur la partie la plus apparente de sa personne.

Ces remèdes avaient consisté principalement en divers dépuratifs donnés surtout sous forme de tisane : ainsi les décoctions de patience , de bardane , de douce-amère avaient été pendant fort long-temps prises. Il en avait été de môme de beaucoup de pilules ou poudres dont la malade ne savait pas m’indiquer la nature. Plusieurs applications de caustiques liquides ou de nitrate d’argent avaient été également faites sur le mal. Enfin, un séton à la nuque était porté depuis environ six mois.

Je conseillai d’abord à cette malade de rester à Aix, pour que je pusse surveiller le traitement de plus près. Mais, cette concession ne pouvant être faite, je voulus encore une fois tenter les médications générales , et m’assurer par moi-meme si elles pourraient procurer du mieux, en les dirigeant avec beaucoup de soin. J’étais certain, en effet, que la malade, fortement désireuse de guérir, observerait ponctuellement mes prescriptions. Je me décidai donc à ordonner : 1° l’usage de cataplasmes émollients pendant quelques jours , pour détacher les croûtes et diminuer l’inflammation concomitante ; 2° les lotions chlorurées pour la propreté et la désinfection du nez; 3° l’usage de l’onguent de styrax ou du styrax

liquide, qui devait être étendu sur de la charpie et appliqué ainsi sur les ulcères ; 4° la tisane de racine de patience pour boisson ordinaire , même pendant les repas ; 5° des pilules d’arseniate de fer, d’après la formule suivante :

% Arseniate de fer, 1 5 centigrammes ; extrait de houblon , 4 grammes ; poudre de guimauve , 2 grammes ; sirop de fleur d’oranger , q . s.

M. pour 48 pilules égales. — On sait que ces pilules ont été effectivement recommandées pour des maladies de ce genre , contre les affections cancéreuses , les dartres ulcérées .

6° Une pilule par jour aussi de 4 milligrammes d’oxide d’or , en commençant , cette dose devant être ensuite augmentée progressivement.

A ces moyens , j’ajoutais de temps en temps quelques cautérisations avec le nitrate acide de mercure , ou avec le caustique dont se sert M. Récamier contre les ulcères cancéreux , et qui est composé d’eau régale tenant en dissolution une certaine quantité de chlorure d’or pur , dans les proportions de 30 centigrammes de chlorure pour 32 grammes d’acide nitro-muriatique.

Cette malade , qui était obligée à une vie assez active à la campagne , ne pouvait que de loin en loin franchir la distance qui la séparait d’Aix. Elle suivit cependant assez exactement mes prescriptions. Nous obtînmes même un amendement réel , qui me parut pendant quelque temps de bon augure pour la guérison , et que nous croyions devoir attribuer principalement au styrax et aux applications des caustiques. La cicatrisation même avait commencé à s’effectuer en quelques points»

Mais , l’automne étant venue et avec elle le refroidissement de l’atmosphère , nous vîmes disparaître le mieux que nous avions remarqué : l’ulcération esthioménique s’étendit encore, et en vint au même point qu’avant de commencer notre traitement.

Convaincu pourtant que , si nous n’avions pas pu parvenir à nous rendre maître du mal , la cause en était inévitablement due au manque de soins suffisants de ma part , par suite de l’éloignement de la malade , et que , pour procurer sa guérison , il convenait d’insister sur des topiques plus actifs, j’exigeai cette fois que la malade restât à Aix , et ne consentis à continuer mes soins qu’à cette condition. Je pressentais qu’en luttant de plus près avec le mal , je devrais finir par en triompher.

Mon avis fut goûté , et ce fut le 8 décembre que commença la nouvelle ère du traitement. Je fis appliquer , ce jour-là même , un cataplasme émollient pour détacher les croûtes et déterger les plaies.

Le 9 décembre , m’apercevant que les parties latérales de l’orifice externe des fosses nasales étaient les plus indurées , j'en recouvris la surface ulcérée avec la pâte de Rousselot. Je touchai tout le restant avec le nitrate acide de mercure, lequel occasionna d’abord une douleur très-vive qui se calma bientôt. — - Application de charpie par-dessus et bandage.

Le 11 , je revois la malade : tout le nez et les parties voisines des joues sont rouges et tuméfiées. La cuisson occasionnée par le caustique arsenical est apaisée. — Je renouvelle seulement la charpie des fosses nasales , qui était trop humectée par les mucosités.

Le 16 , î’escharre produite par la pâte arsenicale se

détache à droite. On voit alors une surface ulcérée, grisâtre , recouverte par du pus adhérent. J’y fais une application de nitrate acide de mercure pur. Je touche également toutes les autres parties ulcérées.

Le 18 , la partie qui avait été cautérisée après la chute de l’escharre , est fort belle , rouge , recouverte de bourgeons charnus de bon aloi ; elle est évidemment en voie de guérison. L’escharre du côté opposé s’étant aussi détachée , je fais sur la plaie un peu blafarde qu’elle cachait , une autre application de nitrate acide de mercure. J’en fais autant sur les autres parties ulcérées. — Onguent de styrax pour les pansements.

31 décembre. — La malade, qui vient de faire une absence de quelques jours , est de retour à Aix. Son état n’a pas souffert de cette absence. Je vois avec plaisir que les parties qui avaient été recouvertes par la pâte arsenicale sont complètement cicatrisées. — Je touche avec le nitrate acide de mercure les parties encore ulcérées , savoir : la cloison dans toute son étendue, et la partie inférieure du dos du nez , de même que la partie postérieure du pourtour des orifices des fosses nasales.

6 janvier. — Les parties ci-dessus dénommées étant encore ulcérées, et l’inutilité des caustiques liquides paraissant démontrée , je songe à attaquer différemment ce qui était encore suppurant. Comme la pâte de Rousselot avait concouru avantageusement à la guérison des parties latérales du nez, j’en fais une nouvelle application sur la partie inférieure du dos de cet organe , tandis que je cautérisai la cloison et quelques autres parties situées en arrière et en dehors de celle-ci avec 20 centigrammes de sublimé corrosif. Et pour qu’aucune partie de cette

poudre vénéneuse ne fût attirée en dedans par l’inspiration , j’eus soin de boucher , avec deux tampons de charpie , les deux fosses nasales dans le voisinage de la cloison ; je posai ensuite la poudre avec le doigt humecté de salive.

24 janvier. — Ces cautérisations plus actives et d’une action plus durable ont produit le résultat que je désirais. Ces plaies persistantes ont pris un meilleur aspect ; elles paraissent plus aptes à la cicatrisation.

1er février. — La vaste ulcération de la cloison est cicatrisée ; la partie inférieure du dos du nez s’avance aussi vers la guérison.

Le 10 février, nous pouvons constater que la cicatrisation est obtenue partout, et partant la guérison.

Notons que , vers la fin , des pilules de Belloste à dose purgative étaient de temps en temps données. La malade portait encore depuis long-temps un cautère au bras. Le séton avait été supprimé dans les premiers temps que nous la vîmes.

Voilà encore une observation qui nous a rendu bien manifeste aussi la presque inutilité des médications générales. Déjà, en effet, bien avant nous, on y avait eu recours et largement ; nous -meme , lorsque nous comprimes que la malade ne pouvait se trouver sous nos yeux que de loin en loin , nous nous étions adressé également aux remèdes modificateurs de l’organisme. Nous n’étions peut-être pas fâché que cette occasion se présentât à nous encore d’étudier si réellement on pouvait en attendre quelque résultat. Mais nous eûmes le déplaisir de voir qu’au bout de huit mois nous n'étions pas plus avancé que le premier jour , quoique nous eussions

prescrit l’arseniate de fer , l’oxide d’or , les tisanes plus ou moins appropriées en apparence au cas dont il était question. Ajoutons meme que l’arseniate de fer et l’oxide d’or avaient été l’un et l’autre continués pendant environ deux mois. Nous n’avons réellement progressé vers la guérison q$c lorsque , négligeant tout-à-fait ces médications internes , nous avons énergiquement attaqué le mal avec les caustiques. 11 est bon de noter encore que parmi ceux-ci le nitrate acide de mercure tant vanté dans ces cas a été insuffisant , de même que l’acide nitro-muriatique recommandé par M. Récamier , à cause sans doute de leur action trop passagère , tandis que la pâte arsenicale ou le sublimé corrosif, à action plus persistante et plus durable , ont procuré la modification heureuse que nous recherchions.

Or , je le demanderai maintenant , n’y a-t-il pas lieu de penser que , si on avait attaqué six ans auparavant le mal avec énergie et localement , comme nous avons fini par le faire , on aurait évité à cette malade bien des dépenses et des peines qui ne lui ont aucunement servi , bien des soucis cuisants que faisait naître en elle l’idée de se voir atteinte d’un mal dont rien n’arrêtait les progrès , et enfin l’irréparable dommage de la perte de presque la moitié du nez?... Et combien d’autres personnes sans doute trouverait-on qui sont dans le cas de celle dont je viens de tracer l’histoire !

Ajoutons qu’un de ces jours derniers, savoir le 15 octobre , cette fille est venue me revoir. J’ai pu constater que la guérison se maintenait ; sa constitution s’était paême notablement améliorée.

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