DE MERCURE; GUÉRISON
Obs. IV. — Mlle T..., âgée de 10 ans, porte une tumeur érectile veineuse placée au centre de la lèvre supérieure. Cette tumeur occupe toute l’épaisseur de la lèvre et s’étend par conséquent de la peau vers la membrane muqueuse. La peau présente une teinte violette. Cette coloration est encore bien plus prononcée du côté de la membrane muqueuse. En hauteur la tumeur s’étend du bord libre de la lèvre jusque vers la sous-cloison du nez. En largeur elle occupe à peu près le tiers de ia longueur totale de la lèvre supérieure.
J’enfonçai, dès la première séance, douze épingles d’ivoire d’avant en arrière, et perpendiculairement aux places de la lèvre, dans la tumeur. Une douleur vive accompagne celte introduction, et disparaît au bout de deux heures.
Dès le lendemain la lèvre est tuméfiée ; le gonflement ne tarde point à diminuer. Cependant, après cinq jours, la tumeur est plus grosse qu’au moment de l’opération ; elle offre une teinte violacée ; il s’écoule alors un peu de pus bien lié par un des trous des épingles. Les parens disent que du pus s’est fait jour par d’autres trous.
Au 9e jour trois épingles sont tombées spontanément. Le gonflenn nt a diminué ; il s’écoula à peine un peu d’humeur par les trous des épingles. Voyant que je n’obtenais pas, des aiguilles en ivoire, plus d’action que de celles en métal, je renonçai de suite h de nouvelles applications de ces corps étrangers, el je mis dès lors en usagé un procédé dont je vais tout à l’heure donner la description. Jepoussai à différentes reprises, dans les trajets des aiguilles, des injections irritantes. J’obtins de la sorte uoe vive inflammation. Il sortit par les trous du pus éldu tissu cellulaire sphacelé, et la transformation du tissu érectile fut opérée dans l’espace de deux mois.
La malade examinée trois mois après, on constate une régularité parfaite dans le volume de la lèvre supérieure. Le lobule médian est à peine plus développé que sur la lèvre ta mieux conformée. La peau et la muqueuse ont repris leur couleur normale. Le bord libre de la lèvre offre seul quelques vaisseaux qui semblent faire partie de l’ancienne tumeur; mais ils ne forment aucun relief et nv prennent pas le moindre accroissement.
Voulant à tout prix provoquer une inflammation violente dans les divers points d’une tumeur érectile, je pensai qu’il serait possible d’utiliser les irous faits par les épingles, en injectant dans plusieurs d’entre eux une liqueur irritante et meme caustique. Pour atteindre ce but, je lis faire un syphon en platine, avant le volume et la longueur d’une grosse épingle, creux à son intérieur, évasé par une de ses extrémités pour s’adapter à une seringue de verre.
Voici maintenant comment on agit et quels sont les effets de ce traitement : il faut enfoncer dans la tumeur un certain nombre d’épingles : six, huit, dix ou douze, selon le volume de la tumeur.
Il faut employer des épingles d’un fort calibre, afin que le syphon pénètre aisément dans le trou qu’elles font à travers le tissu morbide. Au bout de cinq à six jours, les épingles sont retirées, et l’on pousse immédiatement dans chacun des trajets qu’elles se sont creusés une injection irritante. 11 est très facile de faire pénétrer le syphon de platine dans le fond du canal, creusé par l’aiguille. On reconnaît, à la sortie du liquide, entre le syphon et l’orifice du trou, que la liqueur a parcouru tout le canal.
Le liquide dont je me suis servi est le nitrate acide de mercure. Une douleur vive accompagne et suit immédiatement l’injection. La tumeur et les parties voisines ne tardent pas à se tuméfier considérablement ; la peau devient rouge, chaude, les battemens s’accroissent dans la tumeur et dans les environs; ce sont les battemens artériels qu’on observe dans le phlegmon. Au bout de quelques jours, celte inflammation se termine par suppuration, et l’on voit sortir le pus soit par les trous, soit par des ouvertures spontanées. Pendant ce temps, plusieurs points durs se forment dans la tumeur, les vaisseaux érectiles disparaissent, et il reste un noyau d’induration, dont la résolution se fait longtemps attendre.
Il est rare qu’une seule application d’épingles suffise pour arriver à la guérison. Presque toujours, il reste des points suspects, dans lesquels on est obligé d’enfoncer de nouvelles épingles et de pousser de nouvelles
injections. Tantôt j’ai procédé en mettant à la fois un certain nombre d’aiguilles, que je retirais toutes le même jour, faisant ainsi deux ou tr,ois applications, séparées par des intervalles de temps, pendant lesquels la tumeur restait sans épingles ; tantôt, au contraire, j’enfonçais ces corps étrangers dans certains points , à mesure que j’en retirais des autres, de telle sorte qu’il y en avait toujours plusieurs implantés dans la tumeur.
Cette méthode est au premier abord on ne peut plus satisfaisante ; elle forme le complément de celle imaginée par M. Lallemand. Je l’ai mise en usage un grand nombre de fois et j’en ai retiré de grands succès. Cependant elle n’est pas à l’abri de tout reproche. D’abord il faut une grande attention pour empêcher que la liqueur caustique ne se répande sur des tissus, qu’il est important de ménager. Ce danger est surtout à craindre lorsqu’on opère sur les lèvres ou les joues et que les épingles ont traversé de part en part ces parties; car alors la liqueur tombera dans la bouche et pourra passer vers le pharynx, surtout si on agit sur des enfans, ainsi que cela a lieu le plus souvent.
Le second reproche, plus sérieux que le précédent, consiste dans le défaut de régularité des phénomènes que produit l’injection. Dans quelques cas, rares, il est vrai, l’effet irritant du caustique esta peine prononcé, de telle sorte que l’on ne détermine pas plus d’inflammation qu’avec les épingles seules. Dans d’autres cas, au contraire, l’irritation est tellement vive qu’elle ne se borne plus à entraîner la suppuration ; et l’on voit des plaques gangreneuses tantôt bornées au tissu intérieur de la tumeur, tantôt étendues vers la peau ou la muqueuse, tantôt enfin comprenant toute l’épaisseur de la lèvre ou de la joue. Ces différences tiennent peut-être à ce que, dans le premier cas, le liquide ne fait que toucher la surface du trajet fistuleux tracé par l’épingle, tandis que dans le second il en reste qui séjourne dans des excavations élargies de la tumeur, ou qui, peut-être même, s’infiltre dans les aréoles du tissu érectile. La production d’une ou de plusieurs escarres n’est point un phénomène fâcheux lorsque les limites de la partie mortifiée restent bornées à la tumeur et que la perte de substance qui en résulte ne laisse à sa suite aucune difformité. Loin de là, cette gangrène est doublement avantageuse, puisqu’il en résulte la destruction d’une partie morbide et un travail inflammatoire très actif dans les parties, qui confinent à l’escarre pour en amener l’élimination. Mais on ne peut à priori prévoir toute
l’éienduéde celte gangrène; ici donc existe un danger, que l'on parviendra sans doute à éviter en perfectionnant cette pratique.
Un dernier inconvénient qui résulte des injections du nitrate acide de mercure, c'est l’action générale de ce caustique sur toute l’économie, action qui ressemble à un véritable empoisonnement. J’ai vu quelques malades qui ont éprouvé ces accidens avec une telle violence que j’ai été vivement inquiet sur leur sort pendant quelques jours. C’est en raison de ces accidens que j’ai renoncé à l’emploi des injections caustiques. Il est probable qu’ils tiennent au liquide particulier dont j’ai fait usage, et qu’on ne les observerait pas si on se servait de l’acide sulfurique concentré, ou d’une solution de potasse caustique. Mais comme je n’ai point expérimenté ces dernières substances, je ne puis dire quelle serait l’innocuité de leur action sur l’économie entière. Je vais rapporter une observation qui nous fournira un double exemple de la production des escarres et du développement des accidens généraux dont je parle.
TUMEUR ÉRECTILE VEINEUSE DE LA LÈVRE INFÉRIEURE ; EMPLOI DES ÉPINGLES ET