ANOMALIES SECONDAIRES
Section I. — Œuf à vitellus multiples.
§ 1.— Chez les animaux vertébrés l’œuf normal n’est jamais constitué que par un seul vitellus; mais, chez quelques invertébrés, la même coque renferme quelquefois plusieurs de ces corps. C’est surtout chez des birudinées et chez des mollusques que ce fait a été observé. 11 ne sera question ici que des animaux chez lesquels les vitellus multiples dans une même coque constituent un état anormal.
§ II. — Chez la poule, l’existence de l’œuf à deux vitellus a été trèsanciennement connue : Aristote fait la remarque que les œufs qui donnent deux poulets sont pourvus de deux jaunes et que certaines poules produisent toujours des œufs de cette sorte (1). Quant à des
(1) Aristotelis Hist. de ammalibus; Ed. Scaliger, lib. vi, § 60, p. 659. Tolosæ, 1619.
œufs à trois jaunes, nous croyons que c'est de nos jours seulement que leur existence a été signalée :M. Valenciennes rapporte qu’il en a observé trois; ces œufs provenaient de la balle de Paris où tous ceux qu’on y vend sont comptés et mirés par des employés spécialement chargés de cette fonction. Ces employés estiment qu’ils trouvent, dans l’année, cinq ou six œufs contenant trois jaunes; or, il arrive à la halle plus de 140 millions d’œufs par an, c’est donc environ un œuf à triple jaune sur 23 millions. r
Les œufs à deux vitellus sont proportionnellement beaucoup plus communs : on en compte sur la même halle deux ou trois cents par an, c’est-à-dire sur 140 millions d’œufs. On a remarqué que ces œufs à double jaune sont plus communs dans les arrivages du Mans et de la Normandie (1). Certaines races de poule sont plus fécondes en œufs de cette sorte, telle est celle dite de brahma-poulra.
§ III. — Les œufs à deux jaunes sont généralement plus volumineux que des œufs ordinaires : Hagendorn en a vu de la grosseur d’un œuf d'oie (2); Dugès parle d’une poule qui, dans sa vieillesse, se mit à pondre tous les trois jours des œufs énormes et à deux jaunes; elle mourut après trois semaines, son dernier œuf n’ayant pu être expulsé (3J.
Trois œufs à double vitellus, pondus successivement par la même poule, m'ont donné les mesures suivantes :
Premier, grand axe, 75 millim., petit axe, 47 millim.
Deuxième, — 77 — — 48 —
Troisième, — 73 — — 50 —
Ces. dimensions, malgré leurs variations, donnent pour chaque œuf un volume à peu près égal et bien supérieur à celui d’un œuf ordinaire qui, en moyenne, a 60 millimètres suivant le grand axe et 40 millimètres suivant le petit.
Les deux jaunes sont quelquefois contigus; d’autres fois, ils sont
(1) Valenciennes, Note sur des œufs à plusieurs jaunes contenus dans la même coque. Compte rendu acad. des sciences, t. XLII, p. 3. 1856.
(2) D. Ehrenf. Hagendorn. Ova duplici vitello prædita, Mise. nat. ccr., déc. i, ann. ii, obs. ccxu, p. 347.
(3) Ànt. Dugès, Traité de physiologie comparée, t. III, p. 318. Paris, 1839.
séparés par une couche plus ou moins épaisse d'albumine, ainsi que l’avaient reconnu Aristote et Harvey (1).
D’après M. Valenciennes, ces œufs sont ordinairement anormaux dans leur constitution; leurs sphères vitellines sont déformées et privées de clialazes.
Huit œufs que j’ai examinés dernièrement avaient une coque régulière, une chambre à air unique, placée au gros bout, deux jaunes sensiblement égaux en volume, sphériques ou légèrement aplatis par pression mutuelle, pourvus l'un et l’autre de leur cicatricule. Ils différaient de l’état normal quant à la position des deux cicatricules relativement à l’axe de l’œuf et quant au nombre et à la situation des cbalazes : sur l’un des œufs, la cicatricule d’un vitellus étant située normalement, la cicatricule de l’autre était placée entre les deux jaunes ; sur un autre œuf, les deux cicatricules étaient tournées vers les deux pôles opposés ; sur un autre, elles étaient placées en dedans des deux sphères vitellines ; chez tous, enfin, l’une au moins des cicatricules avait une situation qui n’était pas tout à fait régulière. Quant aux cbalazes, leur nombre n’a point dépassé deux ; tantôt elles étaient adhérentes au même jaune, celui du petit bout, et occupaient une position transversale par rapport au grand axe de l’œuf ; tantôt elles appartenaient chacune à l’un des jaunes ou l’une était commune aux deux jaunes.
Il peut se faire toutefois que les deux vitellus aient des chalazes disposées normalement comme l’a observé Harvey : « Ovum nuper in « utero gallinæ perfectum teslàque obtectum reperi, cum vitellis, ci- « calriculis atque albuminibus crassioribus, omnibus geminis ; ade- « rant etiam quatuor chalazæ; albumen autem unicum duntaxat « prædicta omnia circumambibat (2). »
J’ai vu moi-même, il y a quelques années, un œuf à deux jaunes dont chaque sphère vitelline avait sa cicatricule propre et ses deux chalazes, mais les deux internes (par rapport aux deux jaunes) étaient fusionnées en une seule.
§ IV. — Quant aux œufs à trois vitellus observés par M. Valenciennes, leur grosseur était celle d’un œuf de poule ordiuaire ; «leurs jaunes « sont petits et sont loin d’avoir atteint leur grosseur normale. La « sphère vitelline n’est pas régulière; ces jaunes sont déformés, ils
(l! Harvey, ouv. clt. , p. 98.
(2) Harvey, ouv. cit. , p. 54.
« ne se touchent pas entre eux; des couches plus ou moins épaisses « d’albumine les séparent les uns des autres; chaque vitellus est en- «veloppé de sa membrane vitelline propre. » Soumis à l’incubation pendant huit jours, ils n’ont offert aucun indice du développement embryonnaire (1).
§ V. — Les œufs à deux vitellus ont encore été observés chez d’autres oiseaux que la poule : M. Valenciennes en a vu chez le moineau commun, l’alouette des champs, le pigeon ramier, la tourterelle des bois, le canard musqué et le cygne.
§ VI. — Chez des invertébrés, l’on a vu aussi des œufs à deux vitellus : j’en ai observé chez le planorbe et chez la paludine vivipare (pl. II, fig. 2, 3, 4) (2) ; M. Jaquemin en a vu également chez la paludine (3) ; M. de Quatrefages, chez quelques mollusques d’eau douce ; M. Valenciennes, chez des gastéropodes pectinibranches ; enfin, M. Robin m’a dit enavoir vu un chez Yancylus fluviatitis.
L’anomalie dont nous nous occupons a été signa e par Dujardin chez Y ascaris acas du brochet (4), et par Dugès chez l’oxyure du crapaud (5) ; mais, dans ces deux cas, il n’était probablement question que d’un fractionnement normal du vitellus en voie de développement.
§ VII. — Quel est le mode de formation des œufs à deux et à trois jaunes?
D’après les faits connus et d’après la manière dont se constitue l’œuf des oiseaux, on peut juger que la cause d’une telle anomalie se trouve tantôt à l’ovaire, tantôt à l’oviducte; en effet, deux vitellus complets se forment quelquefois dans une seule vésicule ovarienne; nous avons mentionné, en parlant des causes des anomalies primitives, un assez grand nombre d’observations de ce fait. Au sortir
(1) Valenciennes, mém. cit., p. 3.
(2) C. Davaine, Comptes rendus des séances de la Soc. de biologie, t. 1, 1849, p. 88.
(3) Jaquemin, Histoire dd développement du planorbis cornea, 1835.
(4) F. Dujardin, Hist. nat. des helminthes, p. 213. Paris, 1845.
(5) A. Dugès, Recherches sur l’organisation de quelques espèces d'oxyures, in Ann. sc. nat., t. IX, p. 231. Paris, 1826. .
île la vésicule, ces vitellus saisis par la trompe en même temps, doivent nécessairement être enveloppés ensemble par les produits que l’oviducte fournit à l’ovule; en outre, l’anomalie dans laquelle deux jaunes sont en partie fusionnés ne peut avoir son origine qu’à l’ovaire. Mais, d’un autre côté, l’anomalie pourrait avoir son origine à l’oviducte si deux vésicules ovariennes donnaient leur ovule presque simultanément; les vitellus, engagés dans le pavillon de la trompe, seraient trop rapprochés pour s’envelopper séparément de leurs membranes complémentaires; c’est ainsique, nécessairement, devait se produire celte anomalie dans le cas suivant : une poule qui était en ma possession, donnait constamment des œufs à deux jaunes; elle fut tuée, et j’en fis l’autopsie afin de constater l’état des organes génitaux. L’ovaire formait une grappe très-considérable dont chaque calice ne contenait qu’un seul vitellus. Un fait observé par mon ami le docteur Laboulbène, prouve d’ailleurs que l'inclusion de deux jaunes dans un seul œuf peut reconnaître ce mode de formation, car dans ce cas, l’un des jaunes étant enveloppé de sa vésicule ovarienne, l’autre avait dù être fourni par un autre vésicule. (Voy. sect. iv, c.)
§ VIII. — Trois opinions différentes ont été admises relativement au résultat de l’incubation des œufs à deux jaunes; ce sont : leur infécondité, la production de deux embryons, celle d'un monstre double.
Plusieurs observateurs professent aujourd’hui la première de ces opinions.
La seconde a été celle d’Aristote, d’Harvey, de Wolff, etc. Toutefois, Harvey fait à ce sujet quelques réserves, et dit que l’un des poulets, si ce n’est tous les deux, périt le plus souvent dans l’œuf (1). Ou voit dans Pline que les anciens étaient, comme les modernes, partagés l’opinion sur cette question : « Quelques poules, dit ce naturaliste, . pondent toujours des œufs à deux jaunes, et parfois deux petits « éclosent à la fois, fur plus grand que l’autre, d’après Celse. D’au- « très auteurs nient la naissance de ces poussins jumeaux (2). »
Il existe des observations authentiques de deux poulets éclos d’un seul œuf; un cas de ce genre très-remarquable a été vu par mon ami
(fi Harvey, Exercit. XIII, p. 55.
(2) Pline, Hist. nat., trad. par Littré, liv. X, ch. 64.
M. Claude Bernard: sur dix œufs à deux jaunes pondus et couvés par une poule, neuf donnèrent chacun deux poulets vivants (1).
M. Dareste a constaté sur quelques œufs à deux jaunes couvés depuis six jours environ, l’existence de deux embryons; celui qui était placé vers le gros bout de l'œuf, c’est-à-dire vers la chambre à air était plus volumineux que l’autre (2). M. Panum (de Kiel), a dernièrement donné l’observation de deux embryons développés sur les deux vitellus d’un seul œuf ; l’un des embryons avait une anomalie du cœur (3).
Les œufs à deux vitellus peuvent donc se développer ; ce qu’indique d’ailleurs l’existence de deux cicatricules ; mais assez souvent, sans doute, la situation de l’une ou celle des deux cicatricules étant peu favorable au développement, l’un des embryons périt ou tous les deux périssent à l’époque où la respiration prend une activité plus grande ; car alors les organes respiratoires éloignés de la chambre à air remplissent leur fonction d’une manière insuffisante.
Dans les œufs à double vitellus de la paludine et du planorbe, j’ai pu suivre le développement complet et normal de deux embryons (pl. Il, fig. 3, 4) (4).
Quant à la troisième opinion, elle appartient à Fabrice d’Acquapendenle (5). Suivant le grand anatomiste, desœufs de poule àdeux vitellus donnent des poulets pourvus de quatre jambes ou de quatre ailes, et de deux têtes sur un seul corps. Depuis le temps de Fabrice jusqu’à nos jours, un grand nombre de physiologistes ont regardé l’existence de deux jaunes dans l’œuf comme la raison de la monstruosité duplicitaire ; la compression que devaient éprouver, suivant eux, deux embryons renfermés dans la même coque, déterminait la coalescence des parties en contact, et la formation d’un monstre double.
Deux observations semblent venir à l’appui de cette opinion :
1° L’une est consignée dans le Magasin de Hambourg :
« Quelqu’un qui examinait des œufs en les regardant au soleil, en trouva
(1) Cl. Bernard, Comptes rendus Soc. de biol,, 1. 1, p. 9. Paris, 1849.
(2) Dareste, mém. cité.
(3) Panum, Arch. de Virchow, 1859, et Compte rendu Acad, des sciences, t. XLVII1, p. 922, 1859.
(4) C. Davaine, Comptes rendus Soc. de biol , 1849, p. 88.
(5) Fab. d’Acquapendente, ouv. cité, part. Il, cap. 1, p. 11.
« un à deux jaunes. Il le fit couver et acquit un monstre composé de deux « poulets réunis ensemble, à deux têtes, et dans lequel quelques parties pa- « raissaient manquer, et d’autres étaient mêlées de façon à n’en faire qu’une « seule (1). »
2° L’autre observation appartient à l’illustre Etienne Geoffroy-Saint- Hilaire :
Il s’agit d’un poulet double qui fut mis sous les yeux de l’Académie des sciences, en mai 1826. Il provenait d’un œuf remarquable par son volume, lequel, à cause de cette dernière circonstance, avait été examiné avant l’incubation au moyen du mirage ; on avait alors constaté qu’il existait deux jaunes, non-seulement distincts, mais placés à distance. Les deux sujets qui en provinrent, d’ailleurs bien conformés, étaient réunis ventre à ventre par une portion commune allant d’un vitellus à l’autre (2).
Ces exemples ne peuvent être pris comme des preuves absolues de la réunion de deux embryons nés de deux vitellus complètement distincts, car le mirage ne donne jamais qu’une apparence un peu confuse des sphères vitellines. Dans le cas observé par Geoffroy-Saint- Hilaire, il se peut qu’il y ait eu une fusion partielle des deux jaunes semblable à celle que M. Dareste a observée deux fois. Dans cette condition on comprend l’union des deux embryons par l’ombilic; Or, quelle serait la raison d’une semblable union dans le cas de deux vitellus complètement distincts? Serait-ce la compression réciproque? Mais dans les premiers jours de leur existence, les deux embryons sont séparés par les membranes vitellines, et ils n’augmentent nullement la masse des vitellus sur lesquels ils sont couchés. Par la suite, à mesure qu’ils se développent, l’espace libre, loin de diminuer, s’accroît autour d’eux de jour en jour ; l’œuf, en effet, perd de son poids, comme l’a établi Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire (3), et la chambre à air s’agrandit proportionnellement. L’union ordinaire des monstres
(1) Cité par Cb. Bonnet, 3Euv., t. III, p. 501, note, d’après le Magasin de Hambourg, t. II, p. 649.
(2) Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Compterendu Acad, des sciences, tom. XL, p. 873, 1855.
(3) Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire, Des differents états de pesanteur des œufs au commencement et à la fin de l'incubation, Journal complément, dessciences med., t. VII, p. 271, 1820.
doubles par des parties similaires ne trouve point non plus sa raison dans la coalescence des germes de deux vitellus, car les cicatricules ont généralement sur les deux jaunes une situation respective fort variable, et de telle sorte que la loi de conjugaison devrait être l’union par les parties non similaires.
La formation d’un monstre double sur un seul vitellus pourvu de deux germes nous parait établie par les faits, et sous ce rapport celle qui aurait son origine de deux jaunes distincts, manque de preuves certaines; celle-ci ne s’explique point par la compression réciproque des deux germes, ni par la manière dont se fait le développement embryonnaire, ni par la situation respective et trop variable des embryons. Il y a donc lieu de croire que, dans les deux cas rapportés ci-dessus, il existait une fusion primitive et partielle des deux vitellus que l’examen par le mirage ne pouvait faire reconnaître.
Sectiox II. — Œuf inclus dans un autre.
§ I. — De toutes les anomalies de l’œuf, la plus singulière, celle qui a généralement paru le moins susceptible d’explication, est l’inclusion d’un œuf dans un autre. Cette anomalie a été signalée il y a bientôt deux siècles, et, depuis lors, d’assez nombreux exemples en ont été observés.
§ II. — L’œuf qui renferme l’autre est quelquefois plus volumineux, quelquefois de même volume qu’un œuf ordinaire ; il possède une coquille et un blanc normaux et généralement aussi un jaune intact ou seulement déformé par la pression de l’œuf inclus qui est toujours situé en dehors de ce jaune.
L’œuf contenant n’est quelquefois formé que d’une coquille et d’un blanc, le vitellus faisant défaut. Ce cas est rare;M. Flourens en a observé un exemple qui offrait encore cela de remarquable que l’œuf inclus était volumineux et pourvu d’un blanc et d’un jaune normaux. L’œuf contenant était énorme (1).
L’œuf inclus est très-rarement d’un volume ordinaire ; presque toujours il est fort petit et constitué seulement par une coquille et un blanc, sans jaune. Tels sont la plupart des cas rapportés par les ob-
(1) Flourens, communication à l'Académie des sciences citée.
servateurs; il en est cependant quelques-uns dans lesquels le jaune existait. Nous venons de mentionner un fait de ce genre observé par l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences ; nous en citerons un autre de M. Rayer (pl. II, fïg. 5) : il s’agit d’un œuf d’oie trèsvolumineux qui en contenait un autre; celui-ci possédait un vitellus bien développé, un blanc et une coque calcaire. L’œuf extérieur était complet, toutefois son vitellus était fortement aplati et comme écrasé par la coquille de l’œuf intérieur (1). Dans un cas anciennement observé par un chirurgien aux Indes, l’œuf inclus était complet, mais fort petit (2). Jung avait vu un cas semblable : le vitellus de l’œuf interne, très-petit, avait ses deux chalazes (3).
Il arrive aussi que l’œuf inclus n’est constitué que par un blanc et la membrane coquillière, le jaune et la coquille faisant défaut.
§ III. — Cas d’un petit œuf sans jaune et quelquefois sans coquille, inclus dans un autre du reste normal :