PRÉFACE
Dans la séance du 11 Janvier 1875 de l’Académie royale des sciences d’Amsterdam, je donnai lecture d’un essai sur la migration des Tsiganes, qui parut dans les »Verslageü en Mededeelingen” de l’Académie, 2e série, tome 5 (1875) sous le titre »Biidrage tôt de geschiedenis der Zigeuners”. Je tâchai d’y démontrer, d’après des sources orientales, que les Tsiganes, appelés Zott par les Arabes, étaient issus de l’Inde occidentale et appartenaient pour la plus grande partie à la tribu des Djat qui occupe les pays situés sur rindus dans le voisinage de Moultân. Des colonies de ces gens avaient été établies en Babylonie et ailleurs au temps des Sassanides et leur exemple avait été suivi par les Arabes, qui, sous la dynastie des Omayades, transportèrent un grand nombre de familles avec leurs troupeaux aux régions du Bas-Tigre. Ces colons se multiplièrent au point que^ au temps du khalife abbaside al-Mamoun, ils osèrent organiser une résistance ouverte contre le gouvernement qu’al- Motacim, le successeur d’al-Mamoun, ne réussit à dompter qu’au prix de grands efforts. Les Zott se soumirent à condition d’avoir vie et bagues sauves et furent conduits à Bagdad, pour être ensuite transportés à diverses places frontières du côté de l’empire byzantin. Nous savons que
les Zott établis à Aïnzarba furent emmenés en pays byzantin par les Grecs, dans une de leurs razzias ; il semble probable qu’une grande paidie des autres est entrée aussi en Asie Mineure, soit par force, soit volontairement. C’est de ces Zott que les Tsiganes européens dérivent leur origine. Je tâchai de corroborer ces résultats par un examen superficiel de la langue des Tsiganes qui, dans ses éléments persans, arabes et grecs, semblait refléter les diverses étapes du passage de ces gens par l’Asie en Europe.
Mon mémoire fut reçu d’abord avec grande bienveillance. 11 eut l’honneur d’être discuté dans l’Academy, dans la Revue Critique et dans le Litterarisch Centralblatt. Je ne citerai que l’article du dernier journal du 2 Octobre 1875, de la main de A. von Gutschmidt — paru plus tard dans ses »Kleine Schriften” 3 (1892j, p. 612 — 615 — qui me causa une grande satisfaction. M.M. Burton et Bataillard me flrent observer, très amicalement du reste, que j’avais oublié de dire qu’ils avaient déjà reconnu l’identité des Zott avec les Djat. J’avais bien dit dans mou Mémoire, p. 16 et 19, que l’identité des Zott ou Djat et des Tsiganes avait été entrevue par Elliot et par Pott, mais je ne savais pas que Burton avait eu la même idée. Quant à M. Bataillard, je me sentais coupable. La vérité est que cet aimable savant avait rattaché cette idée à sou hypothèse générale d’après laquelle les ancêtres des Tsiganes se seraient trouvés eu Asie Mineure et eu Europe orientale déjà au temps d’Homère, et que, par là, elle avait échappé à mon attention. Je regrette bien de ne pas avoir réparé ma faute eu 1886, lorsque M. Mac Ritchie publia dans ses »The Gypsies of India” une traduction anglaise de
mon mémoire revisée par moi-même. C’est à juste titre que M. Bataillard s’en plaignit dans une note du Journal of Gypsy Lore, I, p. 191.
Mais en 1876 Miklosich, dans la VI® livraison de ses »Mundarten und Wanderungen der Zigeuner”, tâcha de démontrer que j’avais fait erreur lorsque je croyais avoir trouvé dans la langue des Tsiganes des traces d’un séjour prolongé dans un pays arabe. Les mots tsiganes que j’avais signalés comme arabes ne l’étaient pas, selon lui, ou n’appartenaient pas réellement à la langue tsigane. Comme le savant auteur avait découvert lui-même un assez grand nombre de mots arméniens dans cette langue, sa conclusion était que les Tsiganes de l’empire byzantin, dont ceux de l’Europe descendent, étaient entrés dans l’Asie Mineure, non pas par un pays arabe, mais par l’Arménie. Quelques années plus tard, M. Pischel, dans un excellent article du » Deutsche Rundschau” (IX, 12, p. 353 et suiv.) fit valoir contre ma thèse cet argument que la langue actuelle des Djat diffère essentiellement du tsigane et que, par conséquent, les Djat ou Zott ne peuvent être les ancêtres des Tsiganes.
Quoique, pour la plupart des mots traités, je dusse reconnaître le bien fondé de la critique de Miklosich, il restait au moins un mot tsigane dont l’origine arabe ne pouvait être nié. Je n’avais pu qu’examiner superficiellement le dictionnaire tsigane, et je me disais que peut-être un examen plus attentif en augmenterait le nombre. L’article de M. Pischel semblait prouver, sinon que ma thèse dans son ensemble était devenue insoutenable, du moins qu’elle recélait une grande faute ou bien était incomplète.
Mais j’étais trop occupé alors pour reprendre la question. Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pu le faire, et ce retard forcé n’a pas été sans avantage, car j’ai eu le bonlieur de découvrir quelques renseignements importants, notamment le passage de Masoudi sur l’émigration des Sindiens, qui me semblent pouvoir contribuer beaucoup à la solution du problème.
Je ne puis terminer cet avant-propos sans un mot de reconnaissance à M. Mac Ritcbie qui m’a rendu de véritables services, et à M. Salverda de Grave qui, comme auparavant, a eu la bonté de corriger mon style.