‹ Mémoire sur les Carmathes du Bahraïn et les FatimidesChapitre 29 sur 36 · ORIENTAUX · texte numérisé non relu

ORIENTAUX

Le poète Firdawsi raconte que le roi persan Bahram Djour vers la fin de son règne (420 — 438 de notre ère), comme les Mobeds s’étaient plaints à lui que les pauvres n’eussent point de musique, pria le roi de l’Inde de l’aider à y pourvoir. » O roi secourable ! écrivit-il, choisis dix mille Louris, hommes et femmes, experts à jouer du luth”.

» Lorsque les Louris arrivèrent, le roi ordonna de les admettre auprès de lui; il donna à chacun un bœuf et un âne, car il voulut faire d’eux des agriculteurs; il leur fit livrer par ses percepteurs mille charges d’âne de blé, car ils devaient cultiver la terre avec leurs bœufs et leurs ânes, employer le blé pour les semences et produire des récoltes, faire de la musique pour les pauvres et leur rendre gratuitement ce service. Les Louris partirent, mangèrent les bœufs et le blé, puis ils se présentèrent au bout d’un an, les joues jaunies. Le roi leur dit: »Vous n’auriez pas dû » dissiper les semences, le blé en herbe et la récolte. Main- » tenant vos ânes vous restent, chargez-les de vos bagages, » préparez vos instruments de musique et mettez-y des cordes

1) Trad. de Mohl VI, 60 et suiv. Firdawsi mourut environ 1024.

»de soie”. Encore aujourd’hui les Louris, selon ces paroles justes du roi, errent dans le monde, cherchant leur vie, compagnons de gîte et de route des chiens et des loups et toujours sur les chemins pour voler jour et nuit”.

L’historien Hamza, qui connaissait fort bien l’histoire des Sassanides et qui écrivit un demi-siècle avant Firdawsi, raconte de même ') que Bahram Djour, ayant décidé que ses sujets ne travailleraient que la moitié de la journée et passeraient le reste du temps à manger et à boire ensemble au son de la musique, s’arrêta un jour devant une compagnie qui avait du vin sans musique^). Il dit: »Ne vous » ai-je pas ordonné de ne pas négliger la musique?” Ils se prosternèrent devant lui et dirent: »nous avons tâché » d’avoir un musicien, mais nous n’avons pu eu trouver »un, pas même à raison de cent dirhems pour la soirée”. Le monarque là-dessus écrivit au roi de l’Inde, le priant de lui envoyer des musiciens. Celui-ci lui en expédia 12,000 qu’il répartit sur les divers pays de son royaume, où ils se multiplièrent. Leurs descendants s’y trouvent encore, quoiqu’en petit nombre ; ce sont les Zott”.

Il n’y a aucune raison de mettre en doute l’authenticité de cette tradition, comp. Nôldeke, Geschichte der Sasanideu, p. 99 note et p. 108 note. Nous allons y revenir, mais avant tout il est nécessaire de voir ce que les lexicographes arabes nous apprennent sur les Zott.

Le Lisân al-arab a: »Az-Zott peuplade noire des Sind, à laquelle les étoffes (ou vêtements) zottîya ont emprunté

2) Boire du vin sans qu’on fasse de la musique est honteux en Orient, v. YAÿMni XVII, 124, 1. 8 a f.

leur nom. On dit que Zott est la forme arabisée de Djatt, nom d’une peuplade indienne. — Une tradition contient les mots; »I1 rasa sa tête à la zottienne (zottîya)”, c’està-dire, dit-on, en forme de croix, comme si c’était là la coutume des Zott. Ceux-ci sont une espèce de nègres et de hindous. Le nom siugulier est Zottî, comme celui de Zandj (Nègres) est Zandjî , de Eoum (Romains) Roumî. Voici quelques citations de poètes :

Nous venions avec les deux tribus de Wâïl et leur

[multitude,

Les Tamîm venaient, leurs Zott et les Asâwir ^). et “^Arham ibn Abdallah dit ;

Les Zott tiennent lieu de nous pour les Abdalqaïs; les

Asâwir nous aident contre les Mazoun (les Azd de l’Oman).

Khâlid ibn Abdallah ayant donné une esclave des prisonnières de l’Inde au poète Abou ’n-Nadjm, celui-ci récita un poème du mètre redjez, commençant par les mots :

Je suis épris d’une belle femme des filles des Zott.

On dit aussi que les Zott sont les mêmes que les Sabâbidja, hommes du Sind qui vivent à Basra ®)”.

Le Tâdj al-’^arous contient quelques détails de plus : »Az- Zott, avec un o, nom d’une peuplade, comme on lit dans le Çihâh (de Djawhari), et dont il a été fait mention chez Bokhâri 3) dans la description de Moïse : » [Et quant à Moïse,

1) Voyez ci-après. Au lieu de 'Arham, l’édition du Lisân a 'Auham; v. Add. et Em. ad Tabari II, 456, 1. 13.

2) Je parlerai de ces Sabâbidja ou plutôt Sayâbidja dans l’Appendice.

3) II, 368 1. 10 de l’édition de Krehl; comp. le comm. de Qastalâni V, 462.

il était d’une complexion brune foncée, long, de belle taille] comme s’il était un homme des Zott”. On n’est pas d’accord sur leur compte ; quelques-uns disent : » Ce sont les mêmes que les Sayâbidja, hommes sindiens à Basra”; le qâdhi “^lyadh dit: » c’est une espèce de nègres, de haute stature”, ce qu’on lit aussi dans le Tawslâh de Djalâl-addîn qui ajoute »et maigres”. Al-Azhari, d’après al-Laïtb, dit que c’est une peuplade de l’Inde qui a donné son nom aux étoffes (vêtements) dites zottiya, et il ajoute que leur nom est arabisé de l’indien Djatt avec un a, ce qui, au dire de Çaghâni, ne se trouve pas dans le livre de Laïth. Le nom indien est en réalité Ujatt; il se trouve sous cette forme dans un exemplaire d’al-Azhari corrigé par lui-même. Au fond, le nom arabisé devrait se prononcer également avec un a. Selon le Çiliâh le singulier est Zottî, comme le singulier de Roum est Roumî, de Zandj Zandjî. Ibn Doraïddit: »Az- Zott est le nom de cette peuplade connue, mais leur nom n’est pas arabe quoique les Arabes l’emploient comme dans ce vers:

Nous venions avec les deux tribus de Wâïl et leur

[multitude.

Les Tamîm venaient, leurs Zott et les Asâwir.

et dans le vers d’Abou ’n-Nadjm [poète du temps des Omayades] :

Une belle femme des filles des Zott, aux appas [délicieux.

1) Il faut lire au lieu de oLi:>, v. V Aghâni IX, 79, 1. 9 a f. Nous

y lisons que cette esclave portait le costume de son pays nies deux fouta’, c’est-à-dire ce que aux Indes néerlandaises on appelle «sarong en kabaai”.

Je dis : Khâlid ibn Abdallah [al-Qasri, gouverneur de l’Irâq] avait donné à Abou ’n-Nadjm une esclave d'entre les prisonnières de rinde, et celui-ci composa sur elle un poème du mètre redjez dont le premier vers est:

Je suis épris d’une belle femme des filles des Zott.

On dit: »il a rasé sa tête à la zottienne”, c’est-à-dire en forme de croix, comme font les Zott, d’après ce qu’on lit dans certaine tradition”.

Il n’est point du tout invraisembable que la prononciation de Zat pour Djat doive être attribué, non pas aux Arabes, mais aux Sindiens. Djâhiz dit dans son Bayân^ I, p. 32: »Le Sindien adulte venu en pays arabe ne peut prononcer la lettre dj que comme z et n’apprend pas la bonne prononciation, quand même il vit pendant cinquante ans parmi les Tamîm, les Qaïs et les Hawâzin”. De ce Zat les Arabes auront fait Zott, parce que cette forme est arabe, pluriel de azatt qui signifie imberbe ou ayant peu de barbe.

Le dictionnaire moderne al-MoMt contient ceci: »Az- Zott, nom d’une peuplade de l’Inde, est une prononciation arabe de Djatt. Les étoffes dites az-zottîya ont été nommées d’après elle. Un individu s’appelle Zottî. A Damas (as-Shâm) on les appelle an-Nawar, et quelques-uns leur donnent le nom de Motribîya (musiciens), puisque leur métier est de faire de la musique avec des tambourins et des flûtes, et de danser. On emploie leur nom aussi pour insulter, disant à quelqu’un »o Zotti!” ou de quelqu’un » c’est un Zotti”, c’est-à-dire vil, commun” *).

1) Comp. Mac Ritchie, The Gypsies of India, 61.

Et i. V. Nawar: »Les Nawar sont des Indiens du bas peuple qui ne cessent de se transporter d’un lieu à un autre et de parcourir le pays. On en trouve en Asie, en Europe, en Afrique et en Amérique. Ils ont un langage particulier et, pour vivre, le plus souvent ils volent, mendient, prédisent l’avenir, ou fabriquent des tamis, des cribles etc. Il n’est pas improbable qu’ils aient été nommés Nawar parce qu’ils adoraient le feu {an-nâr) ou la lumière {an-nour). Un individu s’appelle Nourî”.

Selon M. Wetzstein *), les Nawar de Syrie qui s’occupent de la fabrication de tamis et de cribles ont conservé leur langue indienne, qu’on y appelle » langue de moineau”, tandis que les musiciens et les danseurs parlent ordinairement un dialecte turc.

Un exemple de l’emploi de Zottî (fém. Zottîya) comme insulte a été donné par M. Landberg, Proverbes et Dictons^ I, 100, qui ajoute dans son commentaire: »Zott est le nom donné aux Bohémiens en Syrie et en Palestine. Wetzstein, Marht^ p. 482. On les appelle aussi Nawar ou Motribîn, parce que leur métier est d’égayer le peuple par leur musique et leur danse. Une Zottîya, aussi légère que belle, est devenue synonyme de hâdia, ou qaliba (grue), comme Zottî l’est de mamhoun (cynède); voir Fleiscber, Beitrâge, I, p, 112. Zott vient du persan Pjat [d’où aussi Gitano\ Fleiscber Z. D. M. G., III, p. 326”.

La collection de proverbes arabes de Maïdâni, faite vers l’an 1100 de notre ère, contient les proverbes ®) : » N’enseignez

1) Z. D. Pal. Verein XIV, 1.

2) Freytag, Prov. II, 580, n. 609.

pas au commissaire de police de faire des recherches, ni au Zotti de voler”, et ^) : »Plus grand menteur que le prisonnier des Sind”. L’auteur remarque à propos du premier que les Zott sont des gens vils, à propos du second que chaque Sindi de basse extraction se donne pour un fils de roi. On trouve le second proverbe aussi dans »Le livre des beautés et des antithèses” attribué à Djâhiz, édition van Vloten, p. 45 1. 16 et suiv., et chez Baihaqi, édition Schwally, p. 423 1. 9.

L’auteur du livre Mafâtîh al-'^oloum, écrit vers 1000, nomme parmi les castes indiennes, p. 123 de l’édition van Vloten: »les Zott qui sont les gardiens des chemins. C’est, à proprement parler, une peuplade sindienne, appelée Djàttân”.

Le dictionnaire persan-latin de V ullers nous apprend : »Djat nomen tribus segregatae infimae sortis et deserta habitantis in Hindûstân. B'\ et sous Lourî: »3) cantor, musicus et qui in plateis mendicat. B', 4) nom. gentis cujusdam, alias Kâwolî {F Qaratshî) dictae. B. F”.

Dans le traité sur les vagabonds, les joueurs de tours de passe-passe etc. écrit par Djawbari environ 1235 sous le titre ï Secrets dévoilés”, et auquel j’ai consacré une notice détaillée dans le 20® volume de la Zeitschrift D. Morg. Gesellsch., les Tsiganes sont désignés par le nom de Zott,

Encore aujourd’hui les Tsiganes de l’Oman portent le nom de Zottî, pl. Zotout; v. le Journal Royal Asiat. Soc. XXI (1889), p. 840.

Voici ce que nous lisons dans le dictionnaire françaisarabe de Bocthor: Bohémien^ enne, s., Arabe vagabond,

1) Freytag, H, 381, n. 211.

Tchinghianè, qui dit la bonne aventure, vole etc., Gbadjary, pl. Ghadjar (Egypte); — Noury, pl. Nawar (Kasraouan);

— Qorbâty, pl. Qorbât (Alep) ; — Zotty, pl. Zott (Damas) ;

— Dharrâb fâl [diseur de bonne aventure],

Belot, Dict. français-arabe, i. v. Bohémien, est le seul qui appelle un individu des Nawar: Nawarî. 11 semble avoir suivi l’analogie, non pas l’usage. Seetzen, lui aussi (Reisen, II, p. 183), dit que les Tsiganes syriens portent le nom d’el-Nâwar et qu’un individu est appelé »el-Nürî”.

Redbouse, dans son Dict. turc-anglais, dit ceci: »Zutt (n. U. Zutty). The people who formerly inhabited the marshes between Wasit and Basra; also the Jats of India” et note aussi les noms de Tsinghyânè (xjL^Â>), que les Tsiganes portent en Turquie^ et de Ghadjar, qu’ils ont en Égypte.

Voilà pour le moment assez de témoignages. Nous reviendrons dans la suite sur quelques-uns de ces noms.

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