‹ Mémoire sur les Carmathes du Bahraïn et les FatimidesChapitre 30 sur 36 · II. Les Djat et peuples voisins nu Sind · texte numérisé non relu

II. Les Djat et peuples voisins nu Sind

Il résulte de ce qui précède que le nom de Zott est la forme que prend, chez les Arabes, le mot Djat et que ceux qui le portent sont originaires de l’Inde. Voyons maintenant ce que les géographes et les historiens arabes nous apprennent sur les Djat et autres tribus sindiennes ^).

Ibn Khordâdbeh dit seulement que le chemin qui du Mokrân mène à al-Mançoura, la capitale du Sind, passe par les pays des Zott et que ceux-ci ont la garde de la

1) J’emploie le mot «sindien” dans le sens général de tout ce qui concerne rinde occidentale.

2) P. 56 du texte.

route. C’est là ce qui a suggéré à l’auteur du Mafâtîh al- ^oloum le renseiguement singulier que les Zott sont une caste des Indiens, chargée de garder les chemins ^).

Istakhri p. 35: »le Sind, c’est al-Mançoura et les pays des Zott et ce qui y est contigu jusqu’à al-Moltân” ; Ibn Hauqal p. 40 »le Sind, c’est al-Mançoura et les pays des Zott qu’on appelle al-Bodha ®), qui s’étendent jusqu’à al-Moltân”.

Istakhri p. 180 et Ibn Hauqal p. 235 : «Entre al-Mançoura et le Mokrân les eaux du Mihrân (l’Indus) ont formé des marais comme ceux de l’Irâq (al-Batâih), dans lesquels se sont établis des Sindiens nommés az-Zott. Ceux d’entre eux qui vivent pi’ès de l’eau demeurent dans des cabanes (comme celle des Berbères Ibn H.) et se nourissent principalement de poissons et d’oiseaux aquatiques. Les Zott qui sont loin des eaux, dans les plaines, vivent comme les Kurdes et se nourrissent de lait, de fromage et de pain de maïs”. Moqaddasi p. 484 dit à peu près la même chose.

Masoudi, Moroudj III, 254, Tanhîh p. 90 du texte, compte les Djat parmi les peuples nomades du Kirmân.

Selon Ibn Hauqal les Bodha seraient une fraction des Zott. Belâdhori p. 436 1. 2 mentionne » les Zott d’al-Bodha”, comme si al-Bodha était un nom de pays. Nous lisons chez Istakhri p. 176 et Ibn Hauqal p. 231®): Les infidèles qui habitent les pays limitrophes du Sind sont les Bodha et un peuple appelé Maïd ^). Les premiers sont des tribus

1) Ci-dessu3 p. 7.

2) La prononciation de ce nom n’est pas absolument certaine; quelques mss. ont Nodha et cette forme a été acceptée par Yaqout.

3) Yaqout IV, 772 et suiv. a ajouté quelques mots que j’ai mis entre parenthèses.

4) La prononciation de ce nom n’est pas. non plus certaine; plusieurs mss. ont Mand (Mend).

disséminées entre les frontières du Tourâu (la province dont Qoçdar est le chef lieu), le Mokrân, al-Moltân et le territoire d’al-Mançoura. Ils demeurent à l’ouest du Mihrân et s’occupent de l’élevage des chameaux. Les étalons [à deux bosses] recherchés au Khorâsân, en Perse etc. pour la production [avec des chamelles arabes] des chameaux hahhti (bactriens) de Balkh et des chamelles de Samarqand, proviennent des Bodha. La ville où les Bodha viennent vendre leurs produits et acheter ce dont ils ont besoin est Qandabîl ^). Ils sont comme des Bédouins, vivent dans des cabanes comme les Berbères et possèdent des jonchâtes et des marais où ils trouvent un asile et d’où ils tirent les moyens de subsister. Les Maïd sont établis aux bords du Mihrân, depuis les limites de Moltân jusqu’à la mer; ils possèdent, dans les campagnes situés entre le Mihrân et Qâmohol, beaucoup de prairies et de campements, tant d’été que d’hiver. Ils sont très nombreux”. Yaqout ajoute qu’ils diffèrent peu des Zott. Mais que, à proprement parler, les Bodha appartiennent aux Zott, voilà qui est confirmé par le passage suivant du Modjmii at-tawârikh^). »I1 y avait deux tribus dans le pays du Sind, et une rivière nommée Péhen ®). Une de ces tribus s’appelait Maïd et l’autre Zat; l’une et l’autre descendaient de Kham (fils de Noé). Maintenant encore, dans la langue des Arabes, on appelle les Indiens Zat.

»On raconte que les Maïd subjuguèrent les Zat, et les

1) Non loin Est de Qoçdar; le nom actuel est Gandâva.

2) Keinaud, Fragments p. 25 et suiv. Le livre a été rédigé en persan d'après un livre arabe en 1026 de notre ère.

3) Le ms. suivi par Reinaud a ici (Béher). C'est sans doute un affluent

de rindus.

traitèrent avec beaucoup de dureté. Les Zat, obligés de quitter leur pays, se retirèrent sur les bords de la rivière Pében, où ils établirent leur demeure. Ils connaissaient l’art de la navigation, et ils pénétrèrent par eau dans le territoire des Maïd, Ceux-ci élevaient des brebis. A la fin, les Zat incommodèrent beaucoup les Maïd ; ils en tuèrent plusieurs et dévastèrent leurs terres ; les Maïd furent à la merci des Zats”.

Sur la proposition d’un chef des Zat, les deux partis s’accordèrent enfin pour demander au roi qu’il leur envoyât un prince pour régner sur le pays. Sous le gouvernement de ce prince le Sind se peupla et on y fondit des villes. On assigna aux Zat et aux Maïd des domaines spéciaux.

La tribu des Maïd qui était établie près de la mer, et qui portait le nom de Kork, exerçait la piraterie et infestait les environs des bouches de l’Indus. Lorsque Haddjâdj était gouverneur de l’Irâq, sous le règne d’Abdalmelik, le roi de l’île des Rubis (Ceylan), pour se concilier les bonnes grâces du gouverneur, lui envoya des femmes musulmanes qui avaient vu le jour dans l’île, et dont les pères, venus à Ceylan pour le commerce, étaient morts. Le navire sur lequel se trouvaient ces femmes fut attaqué et pris par ces pirates, que Belâdhori p. 435 nomme des Maïd du Daïbol, mais que le commentateur du poète Djarîr appelle les Kork. Cet événement, qui se passa vers 703, a été la cause de l’expédition de Mohammed ibn al-Qâsim et de la conquête de l’Inde.

1) F. 220 du ms. de Leide. Le passage a été publié par Reinaud, Mém. sur l’Inde, p. 181, n. 4, d’après un extrait que Dozy lui avait envoyé.

Les Kork faisaient même des expéditions lointaines. Sous le règne du khalife al-Mançour, en 768, ils pénétrèrent jusqu’à la mer Rouge et firent une descente à Djedda, le port de la Mecque ’). A cette occasion ils emmenèrent dans leur pays des prisonniers arabes de l’île de Dahlak ^), qui furent rachetés plus tard. L’apparition de leurs navires, appelés bârî {beri) ou hâridja {beridja), inspirait une telle crainte que chez quelques auteurs arabes, Berouni même^), le nom des vaisseaux a été pris pour le nom des pirates eux-mêmes '*). Nous trouvons chez Tabari III, p. 1582 1. 12 et suiv. quelques détails sur l’équipage de ces vaisseaux, qui se composait de 45 personnes: le capitaine, trois lanceurs de naphte (feu grégeois), un charpentier, un cuisinier, et 39 rameurs et soldats. Il est bien curieux que les Tsiganes emploient encore de nos jours ce nom de navire: ber O ®). Elliot ®) croyait que notre mot barge dérive de ce bâridja.

La fraction la plus septentrionale des Zott s’appelait les Qîqân, et étàit connue comme éleveurs de bons chevaux '). C’étaient de fameux archers, et les khalifes omayades en avaient un corps à leur service ®). Mais il doit en avoir

1) Tabari III, 3S9, 1. 14.

2) Tabari III, 135, 1. 12.

3) Alberuni’s India, trad. par Sachau, I, 208. Le passage avait été déjà publié par lleinaud, Fragm. 120.

4) V. mon Glossaire Bibl. Geogr. IV, p. 195 et comp. Diez, Denkwürdigkeiten von Asien, II, 159.

5) Pott, Zigeuner, II, 89, Miklosich, die Mundarten und die Wanderungen der Zigeuner, VII, 19, v. Sowa, Wôrterbuch des Dialekts der deutschcn Zigeuner, 10, 94.

6) Hist. of India, I, 539 et suiv. Comp. Mac Ritchie, The Gvpsies of India, 71.

7) Belâdh. 432, 433, 445.

8) V. le Gloss, sur Tabari CDXLII.

demeuré aussi près de l’embouchure de l’Iudus, car leur uom a reçu la signification de pirates '). C’est au khalife Motaçim que revient l’honneur d’avoir mis fin aux déprédations de ces corsaires qui n’avaient cessé d’infester les rivages de la Perse, de l’Oman et les environs de Basra ®).

Il est bien curieux que nos géographes ne fassent aucune mention des buffles qui constituaient sans doute de leur temps, comme avant eux et de nos jours encore ^), la richesse de ces peuples. Nous pouvons en conclure qu’un argumentum ex silentio n’a souvent pas la moindre valeur. Car on attribue même le développement extraordinaire que la musique a eu chez les Zott au fait qu’ils s’occupent de l’élevage de ces animaux, qui sont très sensibles à la musique ^).

Il est très vraisemblable qu’anciennement déjà on trouvait, comme encore actuellement, parmi ces tribus de pâtres des troupes errantes vivant à la manière des Tsiganes et partageant le sort de ces tribus dont ils avaient même adopté le nom. Je veux donner ici un extrait d’une longue lettre au sujet des Zott que, dans le temps, j’ai reçu de feu le Dr. Sprenger, datée du 1er Novembre 1889:

»Pour moi, dans toute cette matière, il s’agit de la solution du problème anthropologique : »Une race humaine entière peut-elle changer son caractère, comme des individus

1) üâïLa's chez Payne Smith, 488, 8 (Frankel dans la Wiener Zeitsehr. Vil, 84). V. le Gloss, sur Tab. et le passage de Djâhiz que j’y ai cité.

2) Masoudi, Tanbîh, p. 354, 1. 4 et suiv. du texte. 11 suit de ce passage le texte d’Ihn al-Faqîh 53 1. 4 est corrompu et qu’il faut lire

que

3) Comp

Ritter, Erdk. VII, 173, 175. Berouni, India, 200 1. 12 a seuletrad. de Sachau I, 401 «cattle-owners”.

4) Halhat al-komdit 177 infra.

ment

perdus?” J’incline à admettre certaines qualités fondamentales de race, au sens des paroles Qoraniques (30 vs. 29) : »La nature sur laquelle Dieu a formé l’homme; on ne peut changer la création de Dieu”, et je crois que chaque race a possédé, dès sa naissance, des dispositions et des propensions particulières qu’elle conserve toujours sous une forme ou sous une autre. Le trait caractéristique des Tsiganes, c’est la légèreté, le manque d’estime de soi-même, le penchant à la gaieté. Il est bien remarquable que les traits par lesquels les Nègres se distinguent des Arabes sérieux, dont Doughty dit qu’il n’en a jamais vu aucun qui fût follement gai, sont la légèreté, la vivacité des émotions et l’étourderie ’). Yaqoub al-Kindi, peut-être déjà Galène, attribuait ces qualités à l’organisation du cerveau des Nègres. On trouve des bandes de chanteurs ambulants, saltimbanques et vagabonds dans tous les pays mal gouvernés; elles se recrutent de la lie de la société, mais bien que les enfants des vagabonds deviennent aussi des vagabonds, elles dépérissent par le temps et sont absorbées par la partie saine de la société. On aura de la peine à trouver quelque part une corporation comme celle des Tsiganes qui a subsisté pendant des siècles, si ce n’est en Inde, où probablement ils ont encore des parents. A cause de cela, il me semble que ce qu’al-Kindi dit des Nègres s’applique également aux Tsiganes: ils sont autrement organisés que nous et aiment à vivre d’une manière qui nous serait insupportable à la

SjaSj . Spreiiger traduit le second par »Vor-

wiegen von Frdhlichkeit (das Engl, glee drückt den Begriff besser ans)”, le troisième par «Heissblütigkeit”.

longue. Leur besoin de vagabondei’, plus encore leur attachement à la tribu, qui subordonne la volonté de l’individu à l’intérêt de l’ensemble et qui rend superflu tout gouvernement, comme l’açabîya des Bédouins, sont des traits qui ne se trouvent que chez les peuples primitifs, La force du sang ne se manifeste chez aucun peuple plus clairement que chez les Tsiganes qui, comme on peut le prouver historiquement, ont gardé pendant plus de mille ans, au milieu des nations diverses de toutes les contrées du monde qu’ils ont parcourues, non pas seulement leur manière de vivre et leur nationalité, mais même leur langue. Leur répugnance à l’égard de l’individualisme et des occupations sédentaires et régulières est beaucoup plus forte que celle des Bédouins ; car parmi ceux-ci il y en a beaucoup, comme nous le savons par Ibn Khaldoun et par notre expérience personelle, qui savent se conformer à la vie sédentaire et qui deviennent des citoyens intelligents et laborieux.

Une chose me paraît certaine, c’est que les Tsiganes, dès le commencement, longtemps avant qu’ils vinssent en Perse, étaient ce qu’ils sont encore aujourd’hui — des musiciens vagabonds, sans la moindre trace d’estime de soi-même. On ne peut leur donner le nom de Djat, qu’en tant qu’ils ont été les compatriotes des Djat qui, d’après leurs propres traditions et les rapports des Musulmans, sont venus de Qandahar et de Ghazna en Inde. Y existait-il, outre d’avoir habité ensemble, un rapport plus ancien entre les Djat et les Tsiganes? Voilà une question qui mérite bien d’être résolue; moi je ne possède pas les données nécessaires pour y répondre. Cependant, la conjecture suivante a peut-être quelque valeur. On a fait remarquer que les Tsiganes étaient

d’habiles maréchaux. Cela nous rappelle les Çolaïb, nommés aussi Çolouba, qui vivent de la chasse, n’ont pas de chameaux, mais seulement des ânes, parcourent le désert syrien et celui de l’Arabie du nord, sont tellement méprisés qu’un Bédouin ne les attaquera point, comme il n’attaquera pas le sanglier, portent avec eux les outils de maréchal et se rendent utiles aux Bédouins comme forgerons, spécialement comme maréchaux. Or, si les Djat (Zott) étaient réellement ce que je pense, une peuplade nomade militante, il me semble probable que les Tsiganes les auront accompagnés pendant leur lent progrès vers l’Indus, comme musiciens et forgerons. Car les peuples nomades qui n’ont pas la gravité sévère des Arabes, ont besoin non seulement de forgerons, mais aussi d’amusements. Une observation du professeur Caro sur les Juifs russes et polonais vient à l’appui de ma conjecture. Il dit que les Juifs suivaient les expéditions des Huns, des Avares, des Tatares, des Khazares et autres peuples nomades. Comme les Juifs furent les vivandiers de ces peuples, les pères des Tsiganes auraient suivi les Djat nomades comme musiciens et forgerons”.

Selon Trumpp les Djat qui habitent le riverain de rindus, à partir des embouchures jusque dans la vallée de Peshâwer, constituent la population aréenne originaire du pays. Ils sont agriculteurs et éleveurs de chameaux, mais on trouve au milieu d’eux des familles demi-sauvages qui vivent de la chasse et de la pèche et qu’on appelle Bhangi (biberons-).

1) Zeitschr. D. M. Ges. XV, 690 et suiv.

2) Mac Ritchie, The Gypsies of India, 84: »Dr. Mitra, of Calcutta, states, with regard to the Bediyâs, a people whom he compares with the gypsies, that «chiefs of clans assume the title of iliangy, or ‘drinkers of bhang’ (India hemp), far excellence, as a mark of honour”.

Trumpp ajoute que ceux-ci lui semblent être nos Tsiganes. Ce dualisme de caractère que les Djat présentent en Inde, nous le retrouvons en Asie et même dans l’Europe orientale. A côté des Zott qu’on employait, comme nous le verrons bientôt, au service militaire, qui se rendaient redoutables comme corsaires, qui savaient organiser une résistance énergique contre le khalife lui-même, et qui se prêtaient à la vie sédentaire, on trouve des groupes du même nom qui ont en tous points le caractère tsigane. Toutefois, il ne faut pas oublier qu’en Asie le nom de Zott était devenu le nom générique de tous les hommes d’origine indienne, comme le dit l’auteur du Modjmil at-tawârikh ’), de sorte que ce nom ne suffit pas à prouver que celui qui le porte soit réellement issu des Djat.

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