V. La langue des Tsiganes orientaux et occidentaux
Il n’y a pas, chez les historiens, le moindre indice d’une émigration ou d’une déportation de Sindiens, ultérieures à
1) Fragments, 315 note 1. Comp. Elliot, Hist. of India, I, 187, 449 et sûiv., Ritter, Erdk. VII, 175. 2) Moroudj I, 378.
celles que nous avons décrites. On a bien parlé d’une émigration ou une déportation au temps de Timour, on a même supposé que ce monarque employait un grand nombre de ces geus comme espions et fourrageurs et que ceux-ci furent emmenés par les Turcs en Asie Mineure (Grellmaun, Rienzi, Heister), mais ce sont des conjectures sans aucun fondement. Non seulement ce que Timour, dans son autobiographie, dit sur ses mesures contre les Sindiens est en contradiction flagrante avec cette supposition, mais aussi la chronologie s’y oppose. Car ce n’est que dans une des dernières années du quatorzième siècle que Timour aurait pu prendre des Sindiens à son service, et il est bien certain qu’en 1417 des bandes de Tsiganes passèrent la frontière allemande venant de la Hongrie. Il faudrait donc admettre aussi que c’est dans une période de seulement quinze à vingt ans que les Sindiens ont passé des bords de l’Indus à la frontière allemande. Or, comme la langue de tous les Tsiganes européens porte les traces évidentes d’une influence de l’arménien et surtout du grec, ce qui suppose un séjour prolongé dans les pays où ces langues sont parlées, l’absurdité de cette hypothèse saute aux yeux.
Mais le silence des historiens ne suffit pas à mettre hors doute le fait que nous discutons. Nous ne saurions rien d’un séjour des Tsiganes dans un pays arménien, si l’examen de la langue de ce peuple par Miklosich n’eût prouvé qu’elle renferme un nombre assez considérable de mots empruntés directement à l’arménien. Il est donc nécessaire avant tout d’interroger la langue des Tsiganes. Si tous les dialectes de ce peuple ont le même fond sindien, nous sommes en droit de conclure que leurs ancêtres ont quitté la vallée
du Sind à la même époque. Si, au contraire, le fond des dialectes divers n’est pas identique, notre conclusion devra être qu’il y a eu émigration à des époques différentes.
Quant aux dialectes des Tsiganes européens, y compris ceux de la Turquie européenne et de la Grèce, il n’y a plus aucun doute possible, surtout après les études minutieuses et précises de Miklosich, que le fond de langue sindien de tous les Tsiganes ne soit le même, et que les divergences ne s’expliquent par l’influence des divers milieux où il ont demeuré ou demeurent encore. Une comparaison des dialectes orientaux nous fait encore défaut. Miklosich ne les cite qu’exceptionnellement, et les matériaux qui sont à ma disposition sont très loin d’être aussi riches et aussi bien ordonnés que ceux dont nous disposons pour la connaissance des dialectes européens.
Nous avons sur les Tsiganes d’Egypte deux renseignements, dont le plus ancien a la plus grande valeur. 11 se trouve dans le Journal R. Asiat. Soc. de 1856, XVI, p. 285 et suiv. et est dû à Newbold, qui à ses propres observations a joint celles de Rickard. En Egypte les Tsiganes se divisent en trois classes: les Helebis, les Ghadjar et les Navrar. D’après le petit vocabulaire que Newbold a donné de leurs dialectes, ce sont les Ghadjar qui ont conservé le plus grand nombre de mots sindien s. Le vocabulaire des Helebis est pour la plus grande partie arabe ; celui des Nawar ne contient chez Newbold qu’un petit nombre de mots, dont plusieurs persans. L’autre renseignement est de A. von Kremer, Aegypten, I, p. 138 et suiv. Le vocabulaire qu’il nous donne ne contient pas un seul mot sindien, si je ne me trompe. V. Kremer a bien ouï dire qu’ils ont
encore une autre langue, mais il n’a pas réussi à s’en procurer des mots. Un article dans le Journal of Gypsy Lore, II, p. 199, contient quelques mots de la langue des Ghadjar de la Sahara qui sont tous sindiens.
Nous devons aussi à Newbold une notice sur les Tsiganes de la Syrie, les Nawar et les Kourhât, avec un vocabulaire de la langue des Eourbât des environs d’Aleppo, accompagné des mots correspondants des Tsiganes Doumân du pasbalik '' de Bagdad. Il y a joint un petit vocabulaire de mots tsiganes composé par Burckhardt Barker à Aleppo en 1847.
Des Tsiganes de Palestine nous avons encore un petit vocabulaire fait par Seetzen, Reisen durcb Syrien, Palaestina etc., II, p. 184, un autre de ceux de Damas communiqué par Madelle Everest dans le Journal of Gypsy Lore, II, p. 25 et suiv., un troisième de ceux de Beyrouth, dû à Eli Smith et publié par Pott dans la Zeitschrift für die Wissenscbaft der Spracbe de Hofer, I, p. 175 et suiv. J’espérais que les articles sur les Nawar, publiés naguère par le P. Anastase dans le Macliriq de 1902, augmenteraient cette collection, mais j’ai été déçu. Les seuls mots donnés comme des mots tsiganes que j’y aie rencontrés sont kohna ou tchohna, plur. kohan (p. 1032, 1079) signifiant une jaquette de feutre, et djo^djorra, plur. djaâdjir (p. 1080), nom d’une espèce de petits gâteaux que les femmes tsiganes vendent, en promettant à celui qui les porte ou qui les mange cuits avec du rob, qu’il obtiendra ce qu’il désire. Le dernier mot se trouve dans le Tâdj al-'^arous (III, p. 104) et semble arabe quoique je ne sache pas en donner l’étymologie avec certitude. Quant au premier, il semble identique avec le mot kabaiia, plur. kaban, feutre, mentionné dans le Glossaire du »Diwan aus
Centralarabien” de Socin et qu’on y rapproche du turc kepenek. L’arahe moderne kouhân, couverture de cheval, aura bien la même origine. Le P. Anastase dit, p. 967, qu’il est entré en conversation avec des Kâwoli’s, mais qu’ils ne voulaient pas lâcher un seul mot de leur langue, pas même pour »du jaune sonnant”.
Ce que nous savons de la langue des Tsiganes persans, nous le devons en premier lieu à Ouseley, Travels, III, p, 400. Newbold, dans son article cité (p. 311), donne une dizaine de mots tsiganes persans. J’allais mettre la dernière main à cette étude lorsque M. Mac Ritchie appela mon attention sur »Une correspondance inédite de Prosper Mérimée”, publiée par M. Schemaun dans la Revue des deux mondes du 15 Octobre 1902. Dans sa lettre du 7 Septembre 1856 (Revue p. 733) Mérimée parle d’un » petit vocabulaire des Bohémiens de la Perse” que De Gobineau avait transcrit pour lui. Il en dit: »I1 y a certainement un rapport assez frappant entre la plupart des mots de vos Bohémiens et ceux des nôtres, et il est surprenant qu’une langue non écrite ne s’altère pas bien davantage parmi des individus placés à une si grande distance les uns des autres. Un mot m’a frappé, c’est lô, vin. Le correspondant du dialecte espagnol est mol, et dans le même dialecte Ion désigne du sel. Je vois par votre vocabulaire que vos gens n’ont pas d’expression pour dire sel. Ils disent l’dcre, q,q <\m pique eio,. Peut-être le mot qui s’applique au vin, lô, a-t-il quelque signification semblable, laquelle pourrait convenir également au sel”. M. Schemaun écrit p. 725: »Nous aurions vivement désiré pouvoir y joindre les lettres addressées par M. de Gobineau à Mérimée, mais par malheur elles ont probablement été
détruites avec la maison qu’habitait celui-ci lors de l’incendie de la rue de Lille en 1871”. Comme Mérimée s’intéressait beaucoup aux Tsiganes et à leur langage, il me semblait possible que le vocabulaire eût été sauvé avec d’autres papiers de Mérimée. M. Schemann m’a répondu qu’il a très peu d’espoir que le vocabulaire en question pourra encore se retrouver. Il me signala en même temps l’article de M. de Gobineau sur les Bohémiens de la Perse qui a été publié par Pott dans la Zeitschrift der deutschen morgenl. Gesellsch. de 1857. Cet article ne m’était pas inconnu, mais il y avait plusieurs mois que je l’avais dépouillé et je ne l’avais pas comparé avec les remarques de Mérimée. Je n’ai aucun doute maintenant que le vocabulaire publié par Pott ne soit celui que Mérimée avait sous les yeux. Car on y trouve lô, vin, et le mot sel est rendu par shourâki qui est une dérivation du persan shour et signifie saumâtre. Le mot lô paraît répondre au persan lah (vin). On trouve la même substitution de voyelle dans puno, eau, pour pani, et dans gliora, cheval, pour gara. Les deux mots cités ne sont pas les seuls mots persans que contient la liste. Fille est rendu par dalkhosch, qui paraît être dil khawsh, joyeux ; dékhna., bouche, est bien dahan (dahân). Le mot kélim, pied, sera bien l’arabe qedem; nour, les yeux, l’arabe nour, lumière; le verbe akhaliden, manger, semble être dérivé de l’arabe akal, comme vakhiden, voir, du mot tsigane jakh (oeil). Je ne sais identifier le mot lagou, couteau.
De Gobineau avait encore envoyé à Mérimée un petit vocabulaire de la langue des Kourbât et des Ghadjar, recueilli par lui en Égypte, et qui aura sans doute péri avec l’autre.
Une seconde lettre de M. Mac Ritchie me donna l’espoir d’obtenir des informations précieuses sur la langue des Tsiganes persans. Un Parsi, M. Benjamin, qui se trouve actuellement à Edinburgh, lui avait dit qu’il avait collectionné en Perse, spécialement au Louristan, une liste de trois à quatre cents mots tsiganes, qu’il avait laissée à St, Petersbourg. Cependant, sur la prière de M. Mac Ritchie, il a eu l’obligeance de chercher parmi ses notes et il en a tiré une cinquantaine de mots, afin de me permettre de les examiner. Malheureusement, ni M. Mac Ritchie, ni M, Sampson, ni moi-même n’avons pu découvrir dans cette liste un seul mot tsigane. C’est un mélange de mots kurdes, persans, arabes, arméniens et même indiens (comme p, e. gura, roi ou shah, qui est le mot bien connu gourou).
Le vocabulaire gourbati, publié l’an dernier par M. le Major Sykes dans le Journal of the anthropological institute of Great Britain and Ireland, vol. XXXII, p, 345 et suiv,, et sur lequel M. Mac Ritchie a appelé aussi mon attention, est de la même nature que celui de M. Benjamin, mais contient pourtant un très petit nombre de véritables mots tsiganes. M. Longworth Dames, dans une note sur l’article de M. Sykes, 1. c, p. 350, est d’opinion que ce gourbati ne mérite pas le nom de langue, mais que c’est un jargon secret artificiel comme on en trouve en Inde parmi les Tchangars, les Doums etc.
J’ai dressé avec les données énumérées ci-dessus un tableau comparatif, dans l’ordre de celui que Miklosich a publié dans les livraisons VII et VIII de son travail »üeber die Mundarten und die TVanderungen der Zigeuner”. La première colonne contient la forme que Miklosich a mis en
tête de son article, les trois autres le mot tsigane correspondant, respectivement du dialecte égyptien et saharien, syrien et bagdadien, persan. Les majuscules indiquent la source^). J’ai négligé les mots asiatiques qui ne se trouvent que chez Paspati, surtout parce que Miklosich les cite ordinairement, et de même les mots que ces dialectes ont en commun, mais qui ne figurent pas dans le tableau de Miklosieh.
Miklosich
Égyptien
Syrien
Persan
akhor noix
amen nous
an mener
kôr S
amin ES, ameen E nân (impér.) N, ES,
naun impér. 0
angust doigt
angûsti N
aan(impér.) anda {part. ) E
anglü, àngul N
angûl 0
an gus tri anneau
angustri N
angüshtari N
angüshteri
av venir bakro brebis
bakra N
ûwami (je viens) ES bakra N, backra S, BB
bekra 0
bal cheveu, poil
bdl ou vâl N
vâl ou bôA N, wahl S
bâl 0,palmak
bar pierre
path N
wat BB, vüth N, wütt
Sy(?)
baro grand
barra, burri
E, watt S burro, barro N
bar ah, varah
bers an
'bis vingt
varras, barras N, worszüs S vois S, vist, bist N, weest E, bîst ES
1) GL = Journ. of Gypsy Lore; N = Newbold; S = Seetzen; BB = Burckhardt Barker; E = Everest; ES = Eli Smith; O = Ouseley; G = Gobineau; Sy = Sykes. J’ai gardé l’orthographe des sources.
Miklosich
Égyptien
Syrien
Persan
bok faim
bkâla (affamé) ES
brisin pluie
hursunden N
barsenden N, waursundaw BB, wursündu E, würrszinda S
but beaucoup b U Z n 0 bouc
hhût N
hhdyih N bizin {chèvre) BB
cavo enfant
chavo GL, chabo (garçon), chai (fille N)
chogo N, tcimga E, châgha ES
djava G
curi couteau dad père daj mère
chiiri, chiri N
chiri N
dad BB, E, aida N, dajûr S
chéri 0 dadi 0
dand dent
ddndi, N
dend ES, dennt S, dândeir N
des dix
d i k 1 0 fichu
d iv es jour drakh grappe
das, desh N
dilk (ceinture de chasteté*) N, diklo N, GL
das N, dass S, dûs E, des ES, de BB
dis S, bedis N drâk S, durcLk E
duj deux
düi N
di S, dedi ES, BB, doothee E
d za aller d Z 0 V orge
d Z U V pou
ja (impér.) N
jô (impér.) N, jan E dschôu S, jow N, djao BB dschu S
jaunk 0
dzuvel femme
djûry S, jûr ES giour B B
jivi 0, djévid G
1) Comp. Journ. of Gypsy Lore III, 158 et suiv., Pischel, Beitrage zur Kenntniss der deutschen Zigeuner, p. 32, extrait de //Festschriften der vier Fakultàten zum zweihundertjahrigen Jubilâum der vereinigten Friedrichs- Universitât Halle-Wittenberg”, 1894.
Miklosich
Égyptien
Syrien
Pers.yn
gadzo non-Tsigane
châju N, gudjo
gajei (pav^san) E
gara cheval
(homme) GL ghora, aghorai
ghora. aghora N,
ago)'a 0,
(étalon) N
gorih S, uguhra BB,
ghoi'a N,G, Sy
gav village
go no sac gudlo doux guruv bœuf
gao N, gaonti GL
gôru N
goher ES, goi'eih E
gonih S
güldih S, güllda (mel)S gôru N, goi'u S, yooi'ur BB
ch a manger
khaha N
khâm (impér.) N, kami
ka^nen 0
jag feu
àg, yàg N
(l’^v pers. du prés.) BB, ami (id.) ES ack S, ag BB, agr, âg,
aik 0, aghi G
j a k h œil
ankhi N
oug, âr N, uiagr, ag E aki ES, akkihS, akki,àn-
aki 0, vakhi-
j e k un
ek, yek N, ek
khi N, akium (plur.) BB ek N, ika ES, jijuk S
den (voir) G
kahni poule kalo noir
GL
kagniyeh N kdlô'N,kalo GL
ka'ld, kdlô N, kalah BB
kala 0
kan oreille
keun S, kan ES, kdn,
kian 0
kast bois
kannir N gashtt E
kâehtd Sy
ker faire
kham soleil
kâ7n N
keki kai'dun {karduri qu’as-tu fait) ES gmn BB, gemm S, gàham
gam 0
kher âne
khdris K
karr S, kharr, kha^'ri N
gheri'ah G,
kher maison
kh' N
kuri, kiri N, kiry E, kuri
gù'reh Sy gar 0, guri
laco bon
1 0 1 0 rouge
lacho GL
ES, kurih (tente) S
lorey. loley N, louro BB,
(tente) 0
lü (sang) Sy
Ion sel
lôn N
low (sang) B B lony S, lôn N, lona BB
mul 0
Miklosich
Égyptien
Syrien
Persan
(sona paraît être une faute), looneh (salé) E, nolony (salé) S
lubni mauvaise
fille,
labtee, lavtee BB, lafli
lovki 0
fille *)
Madchen) N, lambun (garçon) N
N, lâfti E, lautih S (Madchen, Tochter)
ma CO poisson
makhi mouche m a n g désirer, vouloir
machchiyeh N
machchi N, macha ES, rnachau BB mcckih S
keki mangi (que désirezvous) ES
metchè 0
manro pain
marey N
manna N, mani S, mana ES, BB, manaa E
menaw, menav 0, mena G, mana Sy
m a n u s homme
mai’ battre
mânsh (père) N
manns BB, manus E, menés ES, manissihd S maros (tuer) BB, maross (avec suif. 3 pers. sing., imparf. mardhoss) E
mânes 0, maris Sy(?)
mas viande
maas N
maszih S, mdrsi N
mâsi G
masek mois
mer mourir mindz pudendum muliebre
muj bouche, face m U r d a 1 mort (adj.)
muter urine
minchiâ N
mürdal (malade) N
mas N, maszus S merisli (mort) BB
muh ES
muturr S
nakh nez
nack S, nak ES, nakoum BB
na/r, 7iank 0
pane cinq
yenk, yteng N
penj ES, N, 2')endsch S, yeni BB, yünch {pi<nj)E
1) Comp. Kluge I, 334 Lnpni das Madchen.
Miklosich
Égyptien
Syrien
Persan
pani eau
pdni N
pâni N, pâni ES, pany E, banih (banà) S, bdny (source) S
pdni 0, panovj N, puno G, ponü Sy
par no blanc
purno GL
pannarey'^ , braurah BB
pavana h 0
per ventre (comp.
Micklos., VI, 68)
harri N, hatu N, bûdi, bâd (pudendum muliebre) N
pêt S
büth (cuisse) 0
phen sœur
bhdnü N
behn 0
phral frère
bürdi, beravan N
bhairû N, bahr BB
bor 0
pi boire
P 0 s 0 m laine purano vieux raklo garçon
imro GL rakler (fille) GL
piûm (impér.) N, nepium BB
paschümm S
lepi 0
rat nuit
râtsi N
ardt N, arrat S [arrak semble être une faute *)
ardt N
r U P argent
orp E, urrb S
ùrp, ourp 0
sa P serpent
sânip N
sdnb, sdmp N, sob BB, szoppih S
sov dormir
sobelar N
soeesh (sommeil) BB
stiari étoile s a s t i r fer
sel cent
astra N sisia, shir N
astara N, BB
szey S
selo corde
szaleh S
sehli 0
sero tête
sir, shirit N
sir, chir N, ser BB, szerinn S
sil froid
szy S, sid (adj.) N, su (adj.) BB
si (adj.) 0
star quatre
stârS, shtâr ES.s/îtarBB, ishttdrE, char,shtar'S
ishtàr 0
1) Comp. pourtant Ascoli, Zigeunerisches, p. 39 sur la permutation de t et h dans ce mot même.
Miklosich.
Égyptien
Syrien
Persan
tato chaud ter no jeune
thav fil t h U 1 0 gros t i k n O petit trin trois
vando œuf vast main
tatâi ES, tottey N, tuhtie
tata 0
turno , turro
BB, tatd (chaleur) S tûrôntay, thoranki (petit)
(jeune hom-
me) GL, thoranki (petit) N , thoraki (peu) N
dâf S
ttulla (grand) E tika ES, iknootta E turrun N, turûn ES,
teràn 0
ivâni N
tron E, tarann S, sérum BB
dni N, ana (plur.) S
anai N
kustür N
khüst ES, chasst S,
khüst 0, G
kustim, kustür N, hastome B B (ha bsome est une faute)
Ce tableau, quoique nécessairement restreint, suffit pourtant à constater que le fond sindien des dialectes tsiganes d’Asie et d’Égypte est identique à celui des dialectes européens '), et nous autorise à interpréter le silence des historiens sur une émigration ou déportation de Sindiens qui aurait eu lieu après celle du neuvième siècle comme un témoignage qu’il n’y en a eu aucune. Cela n’exclut pas la possibilité que des familles sindiennes aient trouvé de temps à temps moyen d’entrer dans l’empire musulman, mais ils se sont sans doute confondus avec leurs anciens compatriotes, sans exercer une influence considérable sur leur langue.
1) Comp. Colocci, Gli Zingari, p. 246.
Mais si le fond sindien de la langue des deux grandes branches des Tsiganes est le même, elles se distinguent par les emprunts qu’elles ont faits à d’autres langues. Tous les dialectes européens ont en commun un petit nombre de mots persans, un nombre un peu plus grand de mots arméniens et un nombre considérable de mots grecs. Miklosich tirait de ce fait à bon droit la conclusion que les Tsiganes sont entrés dans l’empire byzantin par un pays habité par des Arméniens et qu’ils y ont fait un séjour assez long. Les éléments grecs et arméniens manquent dans les dialectes asiatiques. Par contre, on y trouve beaucoup plus de mots persans et encore plus de mots arabes, surtout dans les dialectes occidentaux.
La question la plus importante pour l’histoire du passage des Tsiganes à travers l’Asie, est celle des éléments arabes de leur langue. Dans mon essai de 1875 j’écrivais: »Non seulement tous les dialectes tsiganes de l’Europe occidentale ont en commun des éléments slaves, mais en outre, ensemble avec ceux des pays slaves et turcs, beaucoup de mots grecs. Il s’ensuit incontestablement que tous les Tsiganes ont vécu un certain laps de temps en terre grecque. Mais nous avons à y ajouter une observation de grand intérêt. Il n’est guère surprenant de trouver des mots arabes dans la langue des Tsiganes de la Turquie, puisque le turc est fortement imbibé d’arabe. Mais si on en trouve aussi chez les Tsiganes de l’Europe occidentale qui demeuraient dans les provinces danubiennes, en Hongrie et en Transsylvanie longtemps avant la conquête des Turcs, il n’y a d’autre conclusion possible
1) Mundarten, III, 4, VI, 62.
que celle-ci : que les Tsiganes ont demeuré ensemble aussi dans un pays arabe. Ce séjour doit avoir précédé leur arrivée dans Tempire byzantin. Cela est déjà extrêmement probable en soi, mais acquiert une confirmation par le fait que le nombre des mots arabes est beaucoup plus petit que celui des mots grecs. Je n’ai pu qu’examiner très superficiellement la présence de mots arabes dans la langue commune des Tsiganes, mais je crois pouvoir en signaler un certain nombre dont l’origine arabe est absolument hors de doute”.
Je m’étais trompé, non pas quant à la thèse, mais bien au sujet de la plupart des exemples. Miklosich, VI, 64, a tâché de démontrer de tous les mots cités, soit qu’ils n’appartiennent pas à la langue des Tsiganes, soit que je les avais mal expliqués. Je dois lui donner cause gagnée pour une partie. Si alicati (temps, arabe al-wagt) et car (chaleur, arabe harr) ne sont en usage que chez les Tsiganes espagnols, ils ne prouvent rien, car les Tsiganes peuvent les avoir appris en Espagne. Il est cependant remarquable qu’on ne les trouve pas dans les dictionnaires espagnols et qu’on les cherche en vain dans le glossaire des mots espagnols et portugais dérivés de l’arabe de Dozy et Engelmann ; chor (cJioro) et koter sont, selon Miklosich, des mots arméniens; kesz (kesh) a pu être emprunté directement au persan ; moshton (comp. Miklosich, Beitrage, III, 16; Journal of Gypsy Lore II, 310; Sowa 53, 113) est bien sans doute identique à Tai’abe moshtân, mais il se peut également que l’arabe l’ait emprunté à la langue des Tsiganes. Quant à cdha (maison), Miklosich dit que Pott a admis ce mot à tort dans son dictionnaire des mots tsiganes. Si la forme szahn (plat) pour szahro (caro) est fausse, comme le dit Miklosich, l’identité
avec l’arabe çalin devient douteuse. Cependant, il est à remarquer que les Tsiganes syriens ont la forme szahhenika^ qui est sans doute l’arabe çalin avec la terminaison tsigane ika ou iha.
Mais Miklosich n’a pas réussi à éliminer l’arabe hhandaq (fossé). Dans ses »Mundarten”, III, 25 il avait dérivé le mot tsigane allemand handâkko du grec x^vroini^ qu’il avait mis en rapport, p. 14, avec le bessarabe cliâing (source) et l’ancien indien kliani (mine). Plus loin, VI, 64, il dit que liandako n’existe que dans le seul dialecte allemand. Il a corrigé tout cela tacitement VU, 61, où il ajoute au mot allemand l’adjectif hongrois liânduk (profond) et le substantif sirmien de la même forme (profondeur) et où il admet que le mot grec (Du Gange) comme le néogrec
et le serbe hendék dérivent de l’arabe kliandaq. Ce mot est bien dérivé du verbe persan khan (creuser) ^), mais il est devenu tout spécialement arabe, et Miklosich eût bien fait d’avouer que son attaque contre ma thèse sur ce point avait été malheureuse.
Un mot tsigane emprunté sans doute à l’arabe est le mot chasar^ perdre, que Miklosich VII, 62 rattache au néogrec xxvcù ; le verbe n’a cette signification qu’en arabe. Le même verbe, en hébreu, signifie manquer, et le substantif khosrân manque. C’est ce dernier mot qui semble être le chassoren de l’argot allemand (Kluge I, 296 6). Quant au mot kîsi, bourse, Miklosich, VII, 84, le dérive de l’arabe Ascoli (Miklos., Beitr. IV, 44) de l’hébreu. Je n’ose pas me prononcer. Mais chomér, pâte, que Miklosich, VI, 67, VII, 64, dérive de l’arménien, est bien certainement l’arabe
1) Comp. Fr. Millier chez Miklos., Beitr. IV, 42.
khamir (levain). Le nom du singe maïmoun (a) a été emprunté par les Tsiganes comme par les Turcs et les Persans à l’arabe L- Le mot signifie heureux^ s’emploie aussi par plaisanterie du pénis et est donné souvent comme nom à un esclave. Les Tsiganes anglais nomment ainsi leur âne. Le mot hrck, sein, dérive probablement de l’arabe herka (Gloss, sur Tabari) ®). Comme une autre forme arabe du mot est ferg^ on est en droit de supposer une origine persane, quoiqu’on le cberche en vain dans les dictionnaires.
L’origine arabe du mot zeiti, buile, est indubitable. M. Pischel dit, Beitr. 31, de ce mot qu’il est entré dans la langue des Tsiganes comme dans le hindoustani du persan. Je ne dis pas que cela est impossible, mais on pourrait, avec le même droit, admettre que les mots persans bakht (bonheur, Miklosich V, 9, VII, 14, Sowa 8, 93), kêsh, kêz (soie, Miklos. II, 47a, VI, 64, VII, 77, Sowa 42, 108), mom (cire, Miklos. VI, 50(», VIII, 18, Sowa 113) ont passé dans la langue des Tsiganes par l’arabe où ils étaient entrés déjà anciennement. Sous le règne des Sassanides le persan était devenu la langue dominante de l’Irâq. Depuis la conquête l’arabe y avait fait de grands progrès et au neuvième siècle c’était la langue ofiBcielle et littéraire, celle que parlaient les gens bien élevés, tandis que le persan continuait à être parlé par le bas peuple des villes, comme le nabathéen par les paysans, l’un et l’autre fortement imprégnés d’arabe. C’est à ce milieu que les Tsiganes empruntèrent des mots arabes et persans, et il est souvent difficile ou
1) Un nom analogue du singe est sa'ddn, y. Dozy, Supplém. et Musil, Kusejr ’amra, p. 40 (Wiener Sitz. Ber. 1902).
2) Comp. Ascoli, Zigeunerisches, p. 135.
même impossible de déterminer à laquelle des deux, de l’arabe ou du persan, l’emprunt direct a été fait. L’arabe hondoq, noix" aveline, p..e., qui a été formé de nux pontica, a passé en persan comme aussi en turc. Les Tsiganes l’ont reçu dans leur langue sous les formes pendech etc. (Miklos. VIII, 36 sous pelenda, Sowa 60). Comme les Arabes n’ont pas le son p, on est tenté de penser dans ce cas au persan comme intermédiaire, mais une forme pondoq en persan m’est inconnue. On a bien la forme fondoq. Pott a noté dans son Dictionnaire, II, 365, handuq dans le sens de halle, fusil, mais selon M. Sowa ce mot n’appartient à aucun dialecte tsigane.
Un autre exemple est le mot hâghed, papier, dont M. Pischel dit, Beitr. 40, que les Tsiganes l’ont emprunté » certainement” au persan. On peut assurer avec le même aplomb qu’ils l’ont pris à l’arabe.
C’est ce qu’on pourrait dire également du mot tremo (vestibule, portique, Miklos. I, 42, VI, 34a, Sowa 80, 126) qui paraît emprunté à l’arabe târima, lequel, à son tour, vient du persan târem. Le mot katouna, nom de la tente chez les Tsiganes nomades (Miklos. V, 29, VII, 31) comme le uéogrec zxtoùvx (Meyer, Konversationslexic. sous Zigeuner), doit son origine à l’arabe qaitoun qui, à sou tour, vient du grec KoiTciv et est revenu au grec avec toutes les significations qu’il avait reçues eu arabe (aussi chambre, camp). Miklosicb, I, 16, a comparé à tort; »türk. qutbûn babitatio”. Ce dernier est le nom d’action du verbe arabe qatana, demeurer. Même chez les Tsiganes du Soudan le mot kaiton a conservé la signification de tente, v. Journal of Gypsy Lore, II, 199. Ascoli, Zigeuneriscbes, p. 9, a voulu
à tort dériver katouna de l’arabe qoton (coton), Paspati du sanscrit.
Le mot kurko (dimanche, Mikl. V, 32, VI, 426, 54ct, VII, 88 et suiv., Sowa 46, 110, comp. J. of Gyps. L. I, 169, 245) existe aussi en arabe (kurki, v. mon Gloss. Bibl. Geogr. IV, 339 et suiv.), mais l’un et l’autre doivent leur origine au grec xvpixjcoi ^).
Il y a trois ou quatre mots dans la langue tsigane que je crois être d’origine arabe sans pouvoir le prouver. Le mot tcheni {tchen, dzjeni, boucle d’oreille, Miklos. VII, 31) me semble être une abréviation de odJini, nom relatif de odhn, oreille, qui se prononce actuellement en Égypte widn, en Syrie déni (Landberg, Prov. et Uict. p. 99). Le mot khev (trou, fenêtre, Miklos. VII, 62 et suiv.) me paraît venir de l’arabe kav (kavva) ou kov (kovva) qui a la même signification. Le verbe chud (saisir, prendre, Miklos. VII, 65 avec sa forme prolongée chutel, p. 66) est, je crois, dérivé de l’impératif khud du verbe arabe akhadh qui a le même sens, ou bien est une abréviation de ce verbe. L’aphérèse de l’aleph initial est, comme on sait, très fréquente p. e. bilîs au lieu de iblis, had au lieu de ahad, etc. comp. Spitta, Gramm. § 3. Enfin le mot achal (comprendre, Miklos. VII, 5) semble bien être l’arabe ^aqal, qui a le même sens.
Je crois que ces exemples suffisent à prouver ma thèse que les ancêtres des' Tsiganes, du moins la majorité, ont passé un certain temps dans un pays arabe. Et comme nous ne connaissons après la déportation des Zott du temps
1) Ascoli, Zig. p. 43 et suiv. voit dans le mot tsigane ves/i, forêt, l’arabe wash, solitude. Miklosich VIIT, 95 propose une autre étymologie.
des Omayades, d’autre émigration de Sindiens en Asie occidentale qu’au commencement du neuvième siècle, il me semble que nous devons en conclure que les ancêtres des Tsiganes furent ceux-là mêmes qui en 834 passèrent par Bagdad^). L’argument que M. Pischel oppose à mon hypothèse (Die Heimath der Zigeuner, dans Deutsche Rundschau IX, p. 363), c’est-à-dire que ces ancêtres se sont montrés des hommes vaillants, tandis que les Tsiganes se distinguent par la lâcheté, n’a pas de valeur. Des siècles de persécution incessante ne peuvent qu’avoir une influence funeste sur le caractèi'e des persécutés. Il semble superflu d’en citer des exemples. Cependant, nous apprenons de Hunfalvy (Actes du 8“® Congrès des Orientalistes tenu en 1889, Section aryenne p. 101) qu’en 1557 des Tsiganes hongrois au nombre de mille environ, chargés de la défense d’une forteresse, se sont montrés de braves guerriers. Quelques ans plus tôt, en 1545, le roi de France avait le dessein d’enrôler dans son armée quatre mille Tsiganes comme pionniers (Journ. of Gypsy Lore, III, p. 228). Mais en outre, il y a à l’égard de ces Sindiens une observation à faire que je réserve à un chapitre suivant et qui me paraît suffisamment expliquer ce double caractère.
Il y a entre les Tsiganes orientaux et occidentaux encore ce trait de ressemblance que, parmi les chevaliers d’industrie, ils forment une branche spéciale qui s’est maintenue, nonobstant le contact multiple qu’ils ont eu continuellement avec les autres. Les Arabes appellent les mendiants de toute
1) M. Bataillard a même cru découvrir un souvenir du séjour à Kaskar dans le nom de Cascarots porté par quelques Tsiganes, comp. Mac Kitchie, The Gypsies of India, p. 224.
espèce les Sâsâuîya Abou Dolaf Mis'ar, bien connu aussi par le récit de ses voyages, a composé, vers le milieu du dixième siècle, un poème dans lequel on trouve beaucoup de renseignements sur toute cette industrie, avec les termes d’argot qu’ils emploient entre eux. C’est un ouvrage dans le genre d’un de ces traités curieux dont nous devons la connaissance au livre de M. Kluge, Rothwelscb, Quellen und Wortschatz der Gaunersprache, 1. 1901. Tha^âlibi nous a conservé une grande partie de ce poème dans sa Yatîma, ni, p. 176 — 194, où beaucoup de ces termes sont expliqués. Il y a dans cet argot plus d’un mot étrange, mais je n’y ai pas rencontré un seul qui appartienne certainement à la langue des Tsiganes, bien que Abou Dolaf mentionne parmi les diverses espèces aussi les Kàboli et les Zott (p. 189). Chez Djaubari aussi les Tsiganes ne sont qu’une branche spéciale des chevaliers d’industrie, précisément comme en Allemagne, ainsi qu’il résulte de presque chaque page du livre de M. Kluge. Là aussi la langue des Tsiganes, le sclimàhlem (Kluge p. 248), est tout différente de l’argot qu’on appelle jenisch (Kluge p. 251) ou hokumlosclien (p. 283, composé des mots hébreux kliokem, sage, et losclien, langue). Le mot de schmcüdem semble corrompu d’ismaëlites, comme ceux de Gischmol, GesclimeiUn, Schiuahlemer, Schmdlemer (Kluge p. 330, 340, Colocci, p. 44), par lesquels on désigne les Tsiganes en argot. La prothèse du g dans Gischmol a sou analogie en gschor au lieu de tchor (voleur, Kluge p. 338 6, 3436). Je n’ai pu découvrir le nom spécial que les
1) Les Sassanides; v. sur l’origine de ce nom la seconde et la quarante-neuvième maqâma de Harîrî avec les commentaires.
Tsiganes européens eux-mêmes donnent à leur langue, n’osant pas attacher d’importance au passage d’Irvine, cité par Pott I, p. 37 »Their dialect they call Roomus” Je parlerai plus bas du nom oriental de cette langue.
Si, par ce qui précède, l’unité primitive des Tsiganes européens et asiatiques a été prouvée, les paroles de Miklosich, III, p. 4: » Quant à la voie que les Tsiganes ont suivie dans leur marche, il faut distinguer entre les Tsiganes de l’Asie et ceux de l’Europe” n’ont plus de valeur.