‹ Mémoire sur les Carmathes du Bahraïn et les FatimidesChapitre 7 sur 36 · VI II · texte numérisé non relu

VI II

4) Tabarî III, 1763, 1, 11; 1781, 1. 17; 1848, I. 5 et suiv.

5) Voyez p e. Tabarî III, 1502, note

6) Wüstenfeld, Falim. , p. 18; Dasiour al-monacldjimin dans Tappeiidice.

qu’il s’écria que si l’expédition n’avait eu d’autre résultat que celui de faire retrouver ses livres , elle mériterait encore d’être qualifiée de grande victoire. Sans aucun doute ces livres contenaient la prédiction que la domination des Arabes cesserait en Occident vers la fin du troisième siècle. Cette prédiction se rattachait probablement à la conjonction de Saturne et de J upiter qui devait se produire en 296 (=908)^) et, en effet, cette annéelà vit et la chute des Aghlabides et l’inauguration d’Obaïdallah al-Mahdî par l’armée victorieuse d’Abou Abdallah. Il est également assez probable qu’on trouvait dans ces livres l’annonce que lors de la conjonction suivante des deux planètes supérieures eu 316 (=928) le triomphe des Fatimides serait consommé; car, d’après l’auteur du Fikrist *) et Bèrounî •^) , qui nous ont conservé ce renseignement, les Carmathes s’attendaient à ce que la nouvelle ère , celle de la vraie religion , commençât par la septième conjonction à partir du passage de la triade des signes aqueux à celle des signes ignés , qui devait se produire du Scorpion au Sagittaire '’).

Les actions des Carmathes et des Fatimides étant en accord avec la croyance à cette prédiction et celle-ci nous

1) Comp. Ibn Khaldoun, Prolégomènes, traJ. de Slane II, 216. Selon le Bastonr al-monaddjimîn , un oracle qui avait cours en Afrique portait qu’en 96 il arriverait des choses étonnantes.

4) La huitième, dit le Fikrist-, mais c'est une erreur et Loth l’avait déjà remarqué, bien qu'il ne connût point le passage de Bèrounî (.lyor^en/. AorjcA. J). 269, note 3). C’est à tort toutefois qu’il propose de lire la treizième, puisque le jtassage aux signes terrestres aurait déjà eu lieu dans cette conjonction.

5) Comp. Bèrounî p. 213, 1. 13.

étant donnée par. des autorités dignes de confiance , il faut que , dans le poëme d’Abou Tâhir , nous acceptions la variante de Bèrounî et que nous rejetions celle d’Abou ’l-Mahâsin. Car s’il y eut eu effet des conjonctions de Mars et de Saturne dans l’Ecrevisse en 303 (=915) et en 333 (= 944), aucune des deux ne convient ici A l’époque où nous devons placer le vers, Saturne était même fort éloigné de l’Ecrevisse. Il y eut une conjonction de Mars et de Saturne en 317 (=929) dans le Capricorne et, suivant quelques auteurs^), c’est alors que ^

Saturne est le plus dangereux , attendu que le Capricorne est sa maison ; mais c’est le contre-pied de la théorie ordinaire^). En réalité, dans notre cas, le sort doit frapper spécialement l’irâk. Or , pour ce pays , c’est l’apparition de Mars dans l’Ecrevisse qui exerce l’influence la plus malfaisante, à moins qu’elle ne soit contrebalancée par les deux astres favorables , Jupiter et la Lune ^).

Nous devons donc admettre que l’année fatale à l’Irâk sera annoncée par cette apparition de Mars au moment où Jupiter et la Lune étant dans leur déjection ne pourront exercer que le minimum de leur influence bienfaisante, et qu’elle tombera dans la période de la septième conjonction de Jupiter et de Saturne, dans le Sagittaire, qui commence en 316 (928); en effet, cette conjonction annonce le triomphe de la religion blanche , c’est-à-dire de la doctrine des Carmathes.

Nous savons du khalife fatimide Moïzz qu’il prati-

1) Ibn abî Osaïbia II, 16.

3) Morgenl. Forscli., p. 383 et suiv.

3; Ibid. p. 383.

quait lui-même l’astrologie avec ardeur^). Et on. ne peut douter que l’expédition de ce prince contre l’Egypte n’ait été entreprise en vue de la conjonction de Saturne et de Jupiter en 356 (= 967) , de même que, comme nous le verrons plus tard , on rattachait à celle de 439 (= 1047), la première de la triade des signes terrestres, de grandes espérances de victoires à remporter par les Fatimides et les Carmathes.

Nous possédons encore un écrit du célèbre Avicenne ^) , intitulé: ))Réfutation des astrologues” et publié récemment en traduction abrégée par le savant M. von Mebren ^). Avicenne y démontre que la base de l’astrologie est fausse, puisqu’elle se fonde sur des thèses a priori qui ne sont pas prouvées et qu’il est même impossible de prouver, comme p. e. les vertus des planètes, l’influence qu’exercent sur elles les signes du zodiaque, la relation qui unit difi'érentes planètes à différents pays ou villes etc. Mais ces bases une fois acceptées , l’astrologie est réellement une science, parce qu’elle procède au moyen d’observations irrécusables et de calculs précis. Mon ami le docteur van de Sande Bakbuyzen , professeur à l’université de Leide et directeur de l’observatoire, a eu l’obligeance de vérifier pour moi les calculs de Kindî et de quelques autres et il les a trouvés exacts au fond. Il a dressé en même temps une liste des conjonctions des deux planètes supérieures à partir de

1) Macrîzî ], 354, 1. 3 LoyL.»

2) Man. de Leide 1020 a, n. 11 (Catal. 111, p. 329).

3) Dans le Muséon (Louvain, 1885).

l’année de la naissance de Mohammed (571) jusqu’en 1385; une liste des époques où Saturne a été au milieu de l’Ecrevisse depuis l’an de l’Hégire 621 jusqu’en 1562; une autre de l’apparition de Mars dans l’Ecrevisse entre 915 et 945 et des conjonctions de Mars et de Saturne dans les différents signes du zodiaque pendant les années 915 à 947 ^). Les deux dernières tables sont surtout d’une grande importance pour le temps où l’activité des Carmathes s’est déployée avec le plus d’énergie ; d’autant plus que les conjonctions des deux planètes malheureuses , de même que l’entrée de Mars dans le signe de l’Ecrevisse , sont d’un mauvais présage pour l’irâk. Les conjonctions de Saturne et de Jupiter, au contraire, annonçant les grands événements, ont dû naturellement être données pour une période beaucoup plus longue , afin que nous puissions contrôler aussi quelques données des temps postérieurs.

Je vais en présenter quelques exemples. Nous trouvons chez Ibn abî Osaïbia un poëme prophétique relatif aux invasions dévastatrices des Tatares au milieu du treizième siècle ; par une cruelle ironie du sort , il a été attribué à Avicenne , l’adversaire éclairé de l’astrologie. Ce poè'me commence par ces mots: )iCrains, O mon fils , la dixième conjonction et fuis avec la plus grande hâte”. Le puissant prince de Khowarizm devait périr vers le milieu de la période de cette conjonction , mais les Tatares seraient battus en Syrie à la fin de la période par le pi'iuce d’Egypte. D’après Ibn abî Osaïbia la dixième conjonction tombe dans le Capricorne. Cela

1) On trouvera ces listes dans l’appendice. 2) II, 16 — 18.

n’est pas tout-à-fait exact; la dixième conjonction de la triade des signes terrestres se place en 623 (= 1226) , et cela dans le Verseau, quoiqu’elle ne soit éloignée du Capricorne que de deux degrés. Mais le début des Tatares (Mongols) comme grande puissance a eu lieu en 616 '), tandis que l’expédition de Houlagou ne commença qu’en 653 ^). La conjonction s’est opérée entre ces deux années. La défaite des Tatares près d’Aïn Djalout en Ramadhân 658 ^) a donc eu lieu 15 ans après la fin de cette période et n’a pas été aussi désastreuse pour les Tatares qu’Ibn abî Osaïbia le croyait. Comme la première édition de son livre a paru en 640 et qu’il a été tenu au courant par des insertions faites jusqu’en 667, année qui a précédé celle de sa mort, nous avons affaire ici à une addition , faite vraisemblablement peu de temps après 658. Mais en tout état de cause , ce qui précède montre que le savant éditeur de l’Histoire des médecins, M. A. Millier, a eu bien raison de dire d’Ibn abî Osaïbia^) » qu’il faut qu’il se soit plus occupé de la partie anecdotique que de la partie mathématique de la littérature astrologique ; car il est plus que faible en arithmétique”.

Chez le même auteur , il faut encore remarquer le commencement d’un autre poè'me prophétique, également attribué à Avicenne: » Lorsque Mars se lèvera sur la terre de Babel et que les deux malheurs (Saturne et

1) Weil III, 384—387,

2) Ihid. P 472.

3) Weil, Gesck. d. Ahlas. Khal. in Egypten, I, 16.

4) Actes du 6me Congrès des Orientalistes à Leide, III, 271.

Mars) seront en conjonction , soyez sur vos gardes , soyez sur vos gardes !

Car infailliblement il arrivera des choses étonnantes, infailliblement les Tatares viendront fondre sur vous”.

La première ligne est presque entièrement conforme à la rédaction du poè'me d’Abou Tâhir dans Abou ’l-Mahâsin. On peut appliquer à ce poëme ce qu'Ibn abî Osaïbia dit de l’autre poëme prophétique , à savoir qu’il se fonde sur le livre à.'al-Djafr *) , qu’ on attribue à Djafar aç-Çâdik , ou encore à Alî. Quant au premier poëme prophétique , il contient des indications tellement précises, par exemple quand il dit que le vainqueur des Tatares en Syrie sera al-Melik al-Mothaffar , c.-à-d. Cotoz; que le khalife, succédant à Djafar, c.-à-d. al-Mostancir , sera le dernier , qu’il est invraisemblable au plus haut point que la composition en soit antérieure à 658. Ibn abî Osaïbia voit un miracle dans cette prédiction , car tout s’est réellement accompli de son vivant même comme le poëme l’avait annoncé. Il faut donc supposer qu’il aura été victime d’une fraude assez grossière; car, bien qu’il n’ose pas dire positivement qu’Avicenne (-|- 428) en est l’auteur , il n’ose pas non plus le nier.

Macrîzî ^) donne le commencement d’un poëme prophétique sur le sort du Caire , qui , chose remarquable , est identique au début du poëme dans Ibn abî Osaïbia , sauf pourtant une légère différence de rédaction: » Crains, O mon fils , la dixième conjonction , et pars avec ta famille avant que la trompette sonne”.

1) Voyez plus haut p. 116.

2) I, p. 372 et suiv.

Il dit que la dixième conjonction commence en 786 et, cette année, ou pour être plus précis, l’année suivante, une conjonction eut lieu ('12 Avril 1385); cependant ce ne fut pas la dixième , mais bien la sixième de la triade des signes aqueux. A part cela, ses calculs sont exacts. En 664 (= 1265) il se produisit réellement une conjonction de Saturne et de Jupiter dans les Gémeaux, et en 818 (=1415) une conjonction de Mars et de Saturne dans l’Ecrevisse. C’est sous cette conjonction que la chute du Caire devait se réaliser, la durée assignée du Caire, soit 461 ans selon la prophétie, expirant en 819. »Et, dit Macrîzî, quand on voit combien le Caire a été appauvri, comment les maisons menacent de s’écrouler, comment les fermes et les villages se trouvent dévastés , on ne saurait douter de la justesse de la prédiction”.

Je me suis permis cette digression pour bien faire voir à quel point la croyance aux prédictions astrologiques a régné au moyen-âge et dominé les hommes. Le Tatare Houlagou lui-même n’osa pas attaquer la ville de Bagdad avant que son astrologue, le célèbre Tousî, l’eût l’assuré ’). Cette foi était universelle et ce qui donnait du cœur aux uns décourageait les autres. Bien qu’on réussît parfois à invoquer certains phénomènes de nature à paralyser quelque peu une prédiction défavorable , le caractère de cette prédiction n'en restait pas moins inébranlable: ce qui, à la fois, glaçait le parti perdant et inspirait de l’enthousiasme aux vainqueurs. Il va sans dire qu’il y a toujours eu des gens sensés pour

1) Weil III, 475.

rire des prédictions des astrologues. Tabarî se moque d’eux ; Avicenne les réfute ; Abou ’l-Alâ al-Ma’arrî oppose la foi qui a pour objet l’influence de Caïwân- Saturne à celle qui a pour objet l’Eternel ; Ibn Khaldoun trouve impie toute tentative d’un homme ordinaire pour approfondir l’avenir ; enfin le célèbre théologien motazilite Abou Alî al-Djobbâî (235 — 303) , tout en croyant que Dieu se sert des corps célestes pour annoncer l’avenir , combattait les astrologues qui attribuaient aux astres une influence directe *) ; malgré tout cela , la grande masse , les princes aussi bien que les sujets , restait crédule ^). Mais je ne puis m’étendre davantage sur ce sujet et j’en reviens à Abou Tâhir.

L’incertitude qui naît des variantes de son poè'me nous empêche de déterminer positivement quand il l’a récité. Mais son départ du pays de Coufa en 319 rend probable qu’il regardait l’an 320 (= 932) comme l’époque où il donnerait le coup de grâce au khalifat de Bagdad et où » l’attendu” de la maison du prophète apparaîtrait en vainqueur. Il me semble qu’un événement qui avait jusqu'ici échappé à l’attention et dont je vais donner la relation d’après différentes sources , contient la preuve qu’Abou Tâbir nourrissait de semblables idées dans ce teraps-là.

Voici d’abord le récit d’Arîb’): »En cette année (319) ,

1) III, 1364, 1. 13—20, et 2184, 1. 8 et suiv.

2) P Mlôsophiscke Gediehte des Ahou 'l-Ald Mdarrî par A. voq Kremer, Zeitschr. d. D. M. G. XXXVIII, p. 499 et suiv., 504 et suiv.

3) Hamadzânî, man. de Paris, f. 14 v.

4) Comp. Reinaud, Monuments du cabinet de M. le duc de Plaças, II, 367

et suiv. 5) Man. de Gotha, f. 181 r.

Zacarî al-Khorâsânî vint à l’armée de Solaïmân ibn abî Sa’îd al-Djannâbî et sut le séduire honteusement , lui et les siens , par ses ruses et ses fourberies ; trompés , ils l’bonoraient, le servaient et faisaient tout ce qu’il leur ordonnait, déclarant permis ce qui est défendu et versant le sang de leurs frères et de leurs autres parents. Voici quel était le motif de sa venue: lorsque les Carmatbes se répandirent dans le pays de Coufa jusqu’à Caçr Ibn Hobaïra, ils emmenèrent beaucoup de gens en captivité et les réduisirent en esclavage. Chaque corps de Carmatbes était commandé par un an/. Un jour Tarif dans la troupe duquel ce Zacarî se trouvait comme prisonnier exigea de lui quelques services; mais il refusa d’obéir et lui tint tête d’un ton si haut et si impérieux que le chef prit peur et fit au prince un rapport sur cet homme. Abou Tâhir le manda immédiatement auprès de lui et eut avec lui un tête-à-tête dans lequel il fut tellement charmé de ses paroles qu’il le reconnut comme sou seigneur et ordonna aux siens de le reconnaître également et de lui obéir. Il l’emmenait toujours avec lui dans une litière ^), caché aux regards des hommes. Cette aventure ayant détourné les Carmatbes de poursuivre leur expédition , ils retournèrent dans leur pays. Ils étaient convaincus que cet homme connaissait les secrets et savait ce qui se passait dans leur cœur. Dans la suite il devint la cause de leur ruine , comme nous le verrons plus loin”. Le, manuscrit de la chronique d’Arîb finit

2) iOi.

malheureusement en 320, de sorte que les communications promises ne nous sont pas parvenues.

Ecoutons maintenant Bèrounîi): »Au commencement du mois de Ramadhân de l’année 319 parut (parmi les Carmathes) Ibn abî Zacarîya at-Tammâmî , individu de mauvaises mœurs , qui invita les hommes à le reconnaître comme Dieu et qui parvint à les convaincre. Il leur donna toutes sortes de préceptes honteux , introduisit le culte du feu, porta des peines sévères contre quiconque éteindrait quelque feu par la main ou la bouche et maudit tous les prophètes anciens qu’il qualifiait d’imposteurs et de séducteurs; il fit encore beaucoup d’autres choses, que j’ai racontées en détail dans mes » Rapports sur les partisans de la religion blanche et les Carmathes”. Ils subirent son influence pendant quatrevingts jours, mais alors Allah le fit attaquer par celui qui l’avait suscité et il fut assassiné. Le mal qu’ils avaient fait retomba ainsi sur leurs propres têtes”.

Une troisième source, c’est le Kitâb al-Oyoun, où nous lisons ce qui suit à l’occasion de la mort d’Abou-Tâhir , survenue en 331 ®) : ))Les Carmathes avaient sept vézirs , dont l’un était Ibn Chanbar ’^). Cet Ibn Chanbar fit venir un homme originaire d’Ispahan , lui communiqua

1) Ed. Sachau, p. 213.

3) L’original arabe est plus fort.

4) Je les omets dans ma traduction,

6) Man. de Berlin, f. 206 r

7) Ordinairement on e'crit Sanbar. Voyez plus haut p. 37.

certains secrets qu’Abou Sa’îd lui avait confiés et lui indiqua l’endroit où quelques trésors se trouvaient cachés. Or Abou Tâhir ignorait que son père eût fait ces confidences à son vézir Ibn Chanbar. Le vézir dit à l’Ispahanien : «allez trouver Abou Tâhir et dites lui que vous êtes » celui au service duquel son père et lui invitent les » hommes, et s’il vous en demande les preuves et les «signes, révélez-lui ces secrets”. Ensuite il lui fit promettre que, s’il obtenait quelque autorité, il tuerait un individu qu’il haïssait. L’Ispahanien le promit, se rendit chez Abou Tâhir , lui donna les signes et lui révéla les secrets. Abou Tâhir ne pouvant douter de l’exactitude de ses communications , se leva , resta debout devant lui et lui transféra la puissance suprême. Puis il dit à ses gens: «voilà celui au service duquel je vous appelais , je »lui ai remis le pouvoir”. C’est ainsi que le gouvernement passa entre les mains de cet homme , qui tint d’ailleurs les promesses faites par lui à Ibn Chanbar. Puis il ordonna à Abou Tâhir et à ses frères de mettre à mort tantôt celui-ci , tantôt celui-là en disant «il est malade” ce qui signifiait: «sa foi est suspecte” et ses ordres furent exécutés. Il fit ainsi périr un grand nombre des chefs les plus notables et les plus braves. Quelqu’un recevait-il l’ordre de tuer son père , son frère ou son fils , il n’hésitait pas à l’exécuter. Mais, à la longue, Abou Tâhir se prit à trembler pour sa propre vie. 11 dit à ses frères: «je commence à douter que cet homme «soit le véritable maître de la chose que nous attendons. «Si mon doute est fondé , il faut que nous le fassions «mourir avant qu’il nous tue”. Ses frères y consentirent.

D’après ce qu’ils croient, le maître de la chose connaît les pensées cachées , sait tous les secrets , est à même de guérir les malades ; en un mot il peut ce qu’il veut. Abou Tâhir et ses frères allèrent donc trouver l’Ispahanien et lui ayant raconté que leur -mère était indisposée, ils l’invitèrent à aller la voir. Mais ils l’avaient au préalable endormie et l’avaient enveloppée de couvertures. En la voyant, il dit: «c’est une maladie dont elle ne «pourra se guérir. Purifiez-la ^)”, c.-à-d. tuez-la. A peine eut-il prononcé ces mots, qu’ils éveillèrent leur mère en disant «asseyez-vous” et elle se mit sur son séant. «Voyez, dirent-ils, elle se porte bien: mais vous, vous «êtes un menteur” et ils le tuèrent”.

Les récits d’ibn al-Athîr et de Hamadzânî s’accordent avec celui du Kitâb al-Oyoun. Seulement Ibn al- Atbîr place l’événement en 326, ce qui est une erreur. Quant à Hamadzânî, il ne fait pas mention du nom de l’Ispabanien , mais bien de celui de l’ennemi d’ibn Sanbar, que celui-ci voulait tuer ; il l’appelle Abou H^fç acb- Cbarîk.

On voit que ces trois récits s’accordent en un point très-important, à savoir qu’en 319 il apparut parmi les Carmatbes un imposteur qui se fit passer pour le maître de la chose qu’on attendait et qui réussit à se faire reconnaître en cette qualité, parce qu’il avait découvert quelques secrets d’état. Cet homme se servit de son pou-

1) Cette expression, familière aux Carmathes, était aussi employée par le chef des Carmathes de Syrie et par Obaïdallah. Voyez plus haut p. 53, 67.

2) VIII, 263 et suiv.

3) Man. de Paris, f. 89 v. et suiv.

voir pour faire disparaître plusieurs Carmathes notables, mais ses menées finirent par inquiéter Abou Tâhir et ses frères. Il semble d’ailleurs que sa manière de vivre et le caractère de plusieurs de ses ordres ou de ses préceptes les avaient déjà fait douter de lui. Ils résolurent de le mettre de nouveau à l’épreuve , découvrirent que c’était un menteur et le tuèrent. Il est assez probable qu’on a interrompu l’expédition d’Irâk à cause de cet homme , comme nous le raconte Arîb ; mais si la rencontre avec Abou Tâhir s’est passée comme le même auteur la décrit, il est impossible que la complicité d’Ibn Sanbar, dont parle le Kitâh al-Oyoun, soit historique. Il y a d’autres raisons encore qui nous font douter de cette complicité. La famille Sanbar ayant continué à occuper la seconde place dans l’état, et rien ne prouvant qu’ils aient jamais douté de l’excellence de leurs principes, il est inadmissible qu’Ibn Sanbar ait montré de l’attachement à un personnage qu’il savait être un imposteur. Selon toute vi’aisemblance il aura été la première dupe de cet aventurier. Et on a tout lieu de croire qu’Arîb a raison de nous dire que le faux Mahdî avait pris dès le début un ton d’autorité qui imposait. Les exemples de gens qui, en ce temps et même plus tôt, se sont fait passer pour une incarnation de la divinité et qui ont été honorés comme tels par une foule de personnes, ne sont pas rares. Tout le monde connaît, par le poëme de Moore, Mocanna , le prophète voilé de Khorâsân '). Hallâdj réussit à se faire, dans l’entourage im-

1) Comp. de Sacy, Introd., p. 61 et J. Darmesteter , le Mahdi depuis

médiat du khalife à Bagdad, des adhérents qui l’adoraient à l’égal de Dieu. Chalmaghânî fut, de même, révéré comme un Dieu par plusieurs personnes. Il est clair que le terrain pour une telle croyance n’était nulle part mieux préparé que chez les Carmathes ; car ils profeesaient le dogme de l’incarnation , dont ils attendaient une nouvelle manifestation, et on pouvait d’ailleurs plus facilement les tromper par des jongleries que les Bagdadiens, mieux au fait de la civilisation.

Il est impossible de déterminer avec certitude le nom du faux Mahdî. Outre les récits qui précèdent , nous avons une autre relation , celle de Nowaïrî , qui commet pourtant un anachronisme de 40 ans , puisqu’il fait débuter l’imposteur au commencement de la carrière d’Abou Sa’îd ^). 11 le nomme Abou Zacarîya aç-Çammâmî et raconte qu’Abou Sa’îd l’a fait périr. Et comme Abou Zacarîya est d’ordinaire le surnom de celui qui s’appelle proprement Yahya , il n’est même pas improbable que Yahya ibn al-Mahdî, qu’Ibn al-Athîr *) nomme au lieu de cet Abou Zacarîya, soit le même individu; il doit donc disparaître de l’histoire de la première prédication d’Abou Sa’îd Nous avons déjà fait remarquer plus haut que

ce qu’on raconte de ce Yahya ibn al-Mahdî est d’une

I les origines de V Islam jiisqiià nos jours, 1886, p. 43 et suiv. Ibn al-Djauzî, f. 140 r., raconte qu’en 312 il parut dans une re'gion située entre Bagdad et Coufa un homme qui se donnait pour Mohammed ibn Ismâîl, c’est-à-dire pour une réincarnation de cet imâm.

1) De Sacy , 1. c. p. 214.

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