Toutes choses égales d’ailleurs, l’entre-pont
était plus humide que la sainte-barbe, et ce résultat singulier m’a paru dépendre de ces inondations funestes auxquelles l’entre-pont était soumis chaque jour, tandis que la sainte-barbe ne se nettoyait qu’à sec , le voisinage des poudres s’opposant à l’introduction de l’eau dans cet endroit.
7.0 De ces expériences il résulte enfin que, si la cale est l’endroit le plus chaud du bâtiment , elle èn est aussi le plus humide , et que , sous l’un et l’autre rapport, elle doit en être considérée comme le plus insalubre.
Cependant on sait combien l’humidité peut être
■nuisible à la santé de l’homme. Les lieux humides sont communément désolés par des maladies épidémiques plus ou moins meurtrières. Le propre de l’humidité est de relâcher la peau , dont l’affection se transmet sympathiquement au canal alimentaire: elle diminue l’action nerveuse , affaiblit la tonicité des vaisseaux capillaires et débilite toute l’organisation. Comme elle participe du froid ou du chaud, ses effets se ressentent de ceux que peut causer l’état de la température. Le froid humide paraît sur-tout occasionner une grande faiblesse dans le système vasculaire; et c’est par-là sans doute qu’il est une cause si puissante de scorbut. L’action de l’humidité unie à la chaleur affecte plus directement les organes gastriques : aussi les fonctions qui en dépendent , paraissent essentiellement lésées dans les maladies qu’engendre cette constitution de l’atmosphère , depuis la fièvre la plus simple jusqu’aux plus pernicieuses. Dans le premier cas, elle concourt à la production des fièvres adynamiques et ataxiques , parmi lesquelles se placent ces maladies terribles connues sous le nom de fièvres des vaisseaux; et dans le second, des fièvres rémittentes bilieuses , et meme de la fièvre jaune, qui sont le fléau des Européens aux Antilles, et, en général, dans les
parties du globe dont la température est en même
temps humide et chaude. Je regarde l’humidité comme très-contraire à la santé des marins : la nature des maladies les plus fréquentes à la mer rend cette véritéincontestable. Le scorbut, les adynamies, les embarras du système lymphatique , les différentes affections muqueuses ou séreuses , la dysenterie , les diarrhées, leshydropisies générales ou partielles , les fluxions , les coliques , les rhumatismes , {engorgement des articulations, &c., tous ces maux, qui affligent trop souvent les équipages , reconnaissent l’humidité pour un de leurs principes générateurs, ou sont modifiés par son influence.
Les maladies les plus graves à la mer commencent ordinairement par des affections catarrhales, déjà assez fâcheuses en elles-mêmes. Il importe donc de garantir autant que possible l’équipage du froid et de l’humidité de l’atmosphère. S’il était en effet possible d’exécuter les grosses manœuvres sous le gaillard, les matelots y seraient moins exposés à la pluie , et il y aurait à coup sur bien moins de malades sur les vaisseaux. On pourrait aussi , lorsqu’il pleut, tenir les gens de quart à couvert dans les • batteries, et ne les faire monter sur le pont qu’au moment où ils seraient nécessaires pour la manœuvre.
Jusqu’ici l’on n’a , pour ainsi dire , considéré
l’humidité qu’appliquée à la surface du corps, et l’on a presque borné ses effets au dérangement qu’elle peut introduire dans la transpiration cutanée , &c. Poissonnier fait dépendre de cette cause presque toutes les maladies des gens de mer. Je suis bien éloigné de penser que l’humidité ne puisse pas nuire à l’excrétion qui doit se faire à la périphérie du corps, ou de vouloir nier l’importance de cette fonction ; mais n’aurait-on pas été au-delà du vrai? Est-il donc bien certain que la transpiration cutanée se supprime aussi fréquemment, et qu’il en résulte autant d’inconvéniens qu’on a l’habitude de le dire î Au moins est-il évident qu’il existe entre le système dermoïde et les voies urinaires une correspondance si parfaite , que l’humeur qui ne peut s’exhaler à la surface est naturellement poussée au dehors par la vessie. On attribue aussi à la suppression de la transpiration des accidensqui 11e dépendent que de la grande sensibilité de l’enveloppe extérieure, dont les sensations déterminent l’affection d’une partie quelconque du corps , ou troublent à-la-fois l’économie tout entière. L’impression du froid produit souvent ces désordres , moins encore par son intensité que par son invasion soudaine. Il est beaucoup d’individus dont la susceptibilité est telle , qu’ils seront à coup sûr incom-
modes , s’ils restent un instant à l’ombre après avoir été exposés au soleil.
Ce n’est pas seulement en supprimant la transpira-* tion cutanée , que l’humidité est si fatale à l’homme ; son influence est peut-être encore plus funeste dans le trajet qu’elle parcourt pour arriver avec l’air au poumon , et aussi dans cet organe. Presque toutes les maladies qu’engendre l’humidité affectent les voies aériennes ; et c’est principalement contre l’un ou l’autre des instrumens qui coopèrent au mécanisme de la respiration , que son action se développe. Le coryza, la toux, les rhumes, renrouement, les catarrhes , certaines angines , la dyspnée, les pneumonies catarrhales , l’œdème du poumon , &c* telles sont en général les maladies qui prédominent lorsque l’atmosphère a long-temps été chargée d’humidité et sur-tout à la mer.
L’humidité atmosphérique exerce donc une grande influence sur les organes et la fonction de la respiration. L’air est en effet le véhicule de l’humidité; c’est par lui et avec lui qu’elle s’applique à nos corps. Il est la matière d’une des opérations les plus essentielles de l’économie animale. Quel que soit son état, il faut pourtant qu’il nous pénètre; enfin il est à chaque instant en contact avec la surface très-étendue de l’un de nos principaux viscères.
Les poumons ont aussi leur transpiration , que Sanctorius et Dodard n’avaient pas distinguée de celle qui a lieu par l’intermède de la peau; mais les expériences faites par Séguin ont prouvé depuis que la quantité de la transpiration pulmonaire approche beaucoup de celle qui a lieu par l’organe cutané» Séguin s’est mis tout le corps dans une enveloppe Imperméable , n’ayant que le nez et la bouche en dehors , de sorte qu’il n’y avait que l’humeur transpirable des poumons qui pouvait s’échapper. De cette manière , il a trouvé que le terme moyen de la transpiration insensible est de i 8 grains par minute, savoir : 1 1 grains de transpiration cutanée et 7 grains de transpiration pulmonaire; ce qui fait par jour une livre i i onces 4 gros de transpiration cutanée, et une livre une once 4 gros de transpiration pulmonaire. (Brisson , Traité de physique > 2.e édb tion , tome I.çr, pag. i6et 17.)
L’air qui sort des poumons dans le mouvement expirateur, se confond ordinairement, d’une manière insensible, avec le fluide atmosphérique; mais, si l’atmosphère est froide et humide, les vapeurs expirées seront condensées et se présenteront sous l’apparence d’une fumée ou d’un brouillard plus ou moins épais. Cette condition physique de l’air doit opposer un grand obstacle au libre exer-
cice de la transpiration pulmonaire; les fluides aqueux qui sont les produits de cette exhalation , sont alors retenus contre le vœu de la nature. C’est bien assez, sans doute, pour produire tous les désordres dont j’ai déjà parlé : mais il ne répugne pas non plus d’admettre que l’eau suspendue dans l’air puisseétre en partie absorbée dans les poumons; cette voie est peut-être plus que la peau favorable à ce genre d’absorption. Dans tous les cas, que la transpiration pulmonaire soit simplement empêchée, ou qu’une partie de l’eau contenue dans l’air inspiré soit absorbée en même temps, quelle source plus immédiate d’infiltration ou de collection séreuse , partielle ou universelle! Ce phénomène peut beaucoup contribuer à la formation des hydrothorax essentiels qui surviennent tout-à-coup et sans cause apparente. C’est peut-être aussi par cette voie que le corps se charge de cette quantité intarissable de fluide qui , chez les diabétiques , fournit ces flux énormes d’urine dont la proportion excède d’une manière si étonnante celle des boissons. Il serait à-la-fois curieux etutiie de soumettre certains hydropiques, et particulièrement les malades atteints du diabétès, aux expériences tentées sur lui-même par Séguin, pour connaître le poids respectif des transpirations pulmonaire et cutanée. La surface exté-
rieure du corps étant garantie de l’humidité atmos.phérique par une enveloppe impénétrable, on ne pourrait plus douter, par exemple , que la quantité de fluide rendu par les urines qui excéderait celle de la boisson, ne fût alors absorbée dans l’acte même de la respiration.
Il résulte de ce qui a été exposé dans les paragraphes précédens, qu’on ne saurait prendre trop de précautions pour atténuer au moins les causes d’une excessive humidité sur les vaisseaux, et pour y maintenir le degré de sécheresse dont ils sont susceptibles. Voyez d’ailleurs ce que j’ai dit, dans la première section de ce Mémoire, sur l’action du feu , sur les différentes manières de l’employer, et sur les avantages que promet le précepte d’essuyer et de frotter l’intérieur du navire , pour en faire disparaître l’humidité.
Le défaut d’une activité suffisante est certainement une des sources des affections morbides du marin. Cette assertion peut bien , au premier aperçu , n’avoir l’air que d’un paradoxe , quoiqu’elle soit de la plus grande vérité : pour s’en convaincre , il suffit de se demander quels sont les travaux que les marins ont à exécuter à la mer.
Ils sont rarement soumis à un travail forcé; et, dans \ les circonstances ordinaires, ils sont plutôt inactifs
que trop agissans. La navigation est une sorte de gestation souvent très -douce pour ceux qui y sont habitues, La direction et la progression du vaisseau sont déterminées par le jeu du gouvernail et la position des voiles , qui se manœuvrent presque uniquement par des tractions de peu d’instans sur les cordages qui y répondent, et dont l’état reste long-temps le même dans beaucoup de circonstances. Y a-t-il donc là de quoi tenir un nombreux équipage dans une activité convenable l
Tant d’individus réunis dans un espace aussi resserré ne pouvant que s’embarrasser dans la marche , chacun reste à la place où il se trouve. On aime à s’appuyer, à s’étendre sur tous les corps qui en offrent la facilité : les jambes s’engourdissent; le corps est accablé de lassitudes qui ne sont pas l’effet d’une fatigue réelle , mais de trop d’inertie ; la peau est distendue par un faux embonpoint, et l’homme devient la proie des maladies qu’un tel état précède et auxquelles il prédispose.
Ce qui prouve que l’inaction a une influence très-grande sur la santé des équipages, c’est qu’on observe journellement que les individus les plus sujets à être atteints par la maladie sont Ceux qui négligent de prendre de l’exercice et qui se tiennent habituellement entre les ponts, les jeunes marins et
les militaires qui composent la garnison. Il est assez rare de voir sur les cadres des hommes qui fatiguent, les gabiers , par exemple , qui , fréquemment dans les hunes, sont le plus exposés aux rigueurs et aux vicissitudes de l’atmosphère. Les marins expérimentés savent combien il importe de se tenir en mouvement pour se conserver en santé : aussi les voit-on promener tout le jour , presque sans relâche , sur les passe-avants, quelque borné que soit l’espace à parcourir ; et ils contractent tellement l’habitude de s’agiter ainsi , qu’à terre meme , et dans Je plus petit local, ils vont et viennent sans cesse, quoiqu’ils ne puissent pas faire plus de trois à quatre pas dans la meme direction; ce qui certainement étourdirait une personne moins habituée à ce genre de promenade. On doit donc applaudir à la sagesse des officiers commandans qui , ne se bornant pas aux mouvemens nécessaires pour faire évoluer leurs vaisseaux, tiennent leurs équipages dans une activité constante , particulièrement dans les rades , en les occupant à divers travaux , tels que l’exercice du canon, le maniement des armes, les simulacres d’abordage , &c. C’est ainsi qu’ils réussiront à conserver la vigueur et la santé des hommes qu’ils commandent.
La constipation à laquelle on est sujet à h
mer, est trop opiniâtre pour ne dépendre que de ses causes ordinaires. Sans doute la sécheresse et l’inertie du canal alimentaire peuvent être occasionnées par une diminution dans l’action des organes destinés à la filtration des sucs intestinaux , et dans la contractilité des intestins ; mais cet état ne peut avoir lieu sans une affection quelconque des nerfs qui participent à ces diverses fonctions. Je crois que le balancement ondulatoire du vaisseau doit contribuer à suspendre et à intervertir, jusqu’cà un certain point, le mouvement péristaltique des intestins ; ce que confirment d’ailleurs les vomissemens produits par le mal de mer. Au reste , si la mer supprime les évacuations alvines , elle peut ensuite remédier à cet inconvénient : l’eau marine est , dans ce cas , le meilleur des laxatifs.
L’équipage d’un vaisseau se partage en deux divisions, dont l’une est continuellement de quart ou de service sur le pont, pour la manœuvre. II résulte de cette disposition que la moitié des marins : qui fait le grand quart, passe une trop grande partie ; de la nuit sans se coucher, quoique exposée au vent : et à .la pluie. En diminuant la durée des quarts de : nuit, on aggraverait le mal au lieu d’y remédier, parce : qu’alors le sommeil des matelots serait trop souvent jj interrompu. Rien n’est donc plus raisonnable et plus
avantageux à fa santé des hommes , que le partage des équipages en trois quarts, comme l’ont pratiqué les plus habiles navigateurs. On devrait en agir ainsi, non-seulement dans les expéditions de découvertes, mais même dans tous les voyages de long cours. Pour cela , il faut tiercer l’équipage , au lieu d’en faire seulement deux sections : c’est assez du tiers des marins en service par un temps ordinaire ; et lorsqu’il survient une tempête, la moitié ne suffit pas, il faut que tout le monde soit sur le pont. Si l’équipage est divisé en trois parties , chaque tiers n’ayant que quatre heures de quart à faire sur douze , il restera à chacun huit heures consécutives à donner au repos; ce qui est plus que le temps de sommeil nécessaire à la parfaite restauration des forces.
Le matelot ne ressemble en rien aux individus des autres classes de la société : il a une manière d’être qui lui est propre, et qui le distingue ! même du soldat, avec lequel il sembleraitqu’il dut:i avoir le plus de rapport. Il a la physionomie sévère , la voix forte, le ton ferme , les manières brusques , en un mot des formes austères. On connaît sa franchise ; il ne sait pas trahir la vérité , ni trouver pour l’exprimer des détours qui pourraient la rendre moins choquante. Il ne nie pas, il n’atténue pas les fautes qu’il a commises , et ne descendra pas à la i
prière pour se soustraire au châtiment qui va lui être infligé. Il ne poursuit pas le plaisir, mais il ne connaît pas les bornes de la tempérance : il dissipe en
quelques jours les produits d’une longue campagne ,
et retourne à de nouveaux dangers pour agir ensuite avec la même prodigalité.
Nés, pour la plupart, au sein de l’infortune, dépourvus de cette éducation qui ne développe les facultés de l’esprit qu’en excitant et multipliant les sensations, les matelots sont peut-être de tous les hommes ceux que les privations ou la douleur peuvent le moins émouvoir : on dirait qu’ils sont doués d’une sorte d’impassibilité. Ils arrivent à cet état par une suite non interrompue de souffrances et de dangers. L’agitation presque continuelle des flots contribue à émousser et à endormir la sensibilité. Les fers, la cale, sont à peine des maux physiques pour les matelots ; leur constance pourrait être comparée à celle de l’homme sauvage qui chante au milieu des mutilations et des tortures. Telle est la source principale de leurs défauts et de leurs vertus. Donnez aux matelots la susceptibilité exquise des habitans des grandes villes, et ils ne seront pas capables de supporter les fatigues et les misères d’une navigation longue et orageuse.
Hippocrate a* dit, dans son admirable Traité des airs , des eaux et des lieux , §. CXVI : « Les » Européens sont d’un naturel sauvage, insociable, » fougueux, par la raison meme qu’ils vivent sous un » ciel où l’esprit éprouve sans cesse de ces secousses 3) qui rendent l’homme agreste, et qui le dépouillent » de la douceur et de l’aménité des mœurs; je les » regarde, par la meme raison , comme plus cou* » rageux que les Asiatiques. » En commentant ce paragraphe , le docteur Coray ajoute : « C’est à ces » alternatives brusques du chaud et du froid , du » calme et des tempêtes , qu’il faut attribuer la féro- » cité qu’on observe communément chez les ma- » rins. » On a vu qu’il n’est question ni de marins, ni de férocité, dans le paragraphe d’Hippocrate; mais le docteur Coray renvoie à son discours préliminaire, où l’on voit qu’il a puisé l’idée de la férocité des marins dans un passage de Bodin, ainsi conçu : Itaque nautas , opiner, aquarum et ventorum perpétua jactatie barbares et in hum an os reddit . Il est au moins à remarquer que Bodin est loin de donner comme certain ce qu’il avance, et qu’il emploie même une expression de doute r opiner.
Le marin a toujours été réputé bon , humain, généreux, et non féroce: la rudesse des matelots est le propre de celui qui n’a pas été poli par l’éducation,
et qui vit habituellement éloigné cfece sexe aimable qui porte l’homme aux sentimens doux, et peut exiger que pour lui plaire il quitte son humeur âpre et sauvage, et qu’il prenne le ton de la délicatesse et de la sensibilité. Si l’on veut appliquer aux marins ce qu’Hippocrate a dit des Européens , qu’on s’en tienne donc à son texte , en se rappelant toutefois qu’à i’époque où il écrivait , l’Europe n’était pas encore civilisée. On connaît les beaux vers d’Horace ^ur l’intrépidité de celui qui, le premier, osa se hasarder sur les flots dans un fragile esquif :
Illi rohur et œs triplex Circa pectus erat, qui fragilem, truci Commisit pelago ratem Primus ,
Dira-t-on qu’en prêtant à cet audacieux un cœur environné d’un triple airain , le poète ait voulu faire allusion à sa dureté ! Non : il a voulu le peindre comme inaccessible à la crainte , et c’est en effet ce qui constitue le véritable homme de mer. Peu sensible à ses propres maux, le marin n’en est pas moins vivement touché de ceux d’autrui : ne le voit- on pas souvent s’exposer à périr au milieu des flots pour en retirer les malheureux qu’ils vont engloutir l II est peu d’exemples de la cruauté des marins , même envers Içtirs ennemis ; et l’on pourrait
en citer beaucoup qui font honneur à leur générosité, à leur humanité.
Les affections morales de l’homme à la mer sont, en général, sédatives, ou plutôt débilitantes* La terre a disparu ; il promène vaguement ses re~ gards dans l’espace et sur la vaste étendue des eaux; il sent qu’il a quitté sa demeure naturelle; Séparé des êtres qui lui sont chers, il se voit hors de la société; l’immensité de l’univers l’accable; il se pénètre de la faiblesse et de la fragilité de son existence. Combien sa position lui paraîtrait affreuse* si l’espoir de retrouver bientôt cette terre, après laquelle il soupire involontairement, n’en adoucissait l’amertume !
Le régime du bord est essentiellement uniforme, et, par cela meme, fastidieux : les mêmes actes se répètent chaque jour a peu près dans le même ordre; aucun objet nouveau, aucun incident agréable , ne vient solliciter l’attention ni exciter l’intérêt. Le défaut de sensation produit la langueur et l’apathie. Cependant l’homme le plus impatient ne peut suivre ici les mouvemens de sa volonté; il ne peut franchir l’étroite enceinte dans laquelle il est enfermé. Quelle déplorable situation que celle d’un vaisseau retenu sous la ligne par le calme ! Les cataractes du ciel sont ouvertes et font pleuvoir sur.
l’équipage tous les maux à-Ia-fois. En vain il in-* voque les vents et meme les tempêtes ; l’air , la mer ; le navire, restent immobiles, et 11e répondent pas à ses vœux.
La tristesse est un poison pour les équipages ; son antidote est la gaieté. Le soir, lorsque le temps est beau , on devrait accorder plus de liberté aux matelots, et les laisser jouir du gaillard d’arrière. Les instrumens de musique, la danse , les jeux, répandraient dans tout le bord le mouvement et la vie; tous les cœurs s’ouvriraient à la joie; les officiers exciteraient eux-mêmes les hommes lés plus apathiques, et ne craindraient pas de compromettre leur autorité en prenant d’abord part à leurs divertissemens. Cette règle contient tout ce que l’hygiène navale peut enseigner déplus efficace pour prévenir l’ennui, le dégoût, en un mot les affections tristes qui énervent le courage et la vigueur des gens de mer. Jamais une flotte de vingt-cinq vaisseaux de ligne n’a peiit-être eu moins de malades que celle commandée en 179 8 par l’amiral Bruix. On devait craindre d’être à chaque instant attaqué par des forces ennemies bien supérieures; mais on avait déjà réussi à tromper la vigilance de l’armée anglaise qui croisait devant Brest. La flotte française manœuvrait avec le plus grand ordre , et chaque
capitaine inspirait à son équipage la confiance qu’il avait lui-méme dans les talens du général. La presque-totalité des vaisseaux de cette armée ne perdit pas un seul homme dans le cours de cette brillante campagne , quoiqu’ils fussenttous plus que complètement armés. On doit sur-tout attribuer des résultats aussi heureux aux soins attentifs de l’amiral
pour soutenir le moral des équipages , et aux occasions qu’il leur offrait Iui-méme de se livrer à la gaieté, en les laissant communiquer avec la terre , et en leurabandorinantlesoir, lorsque la manœuvre le permettait, le gaillard d’arrière, qui était à l’instant transformé en une salle de danse et de jeux.