CHAPITRE SECOND
La Grandeur.
Après avoir traité des distances apparentes , je dois analyser les opérations du sens de la vue lorsque nous cherchons à former un jugement sur les dimensions d'objets que nous ne pouvons mesurer tactilement.
La connoissance préalable de la grandeur réelle des objets , jointe à l'observation de l'angle optique qu'ils soutendent dans l'œil , constitue, comme on l'a vu, l'un des critères qui aident le plus puissamment à l'estimation de la distance de ces objets. Cette estimation combinée à son tour avec l'angle optique , nous guide dans l'appréciation des grandeurs réelles que nous ne connoissons pas, et comme elle a été discutée au long dans le chapitre précédent , l'analyse que je présenterai dans celui-ci en sera plus brève.
J'ai dit ce qu'on entendoit par Y angle optique. Les
sinus des angles optiques soutendus par des objets placés à même distance de l'œil sont proportionnels aux dimensions linéaires de ces objets. Si la distance est assez considérable pour qu'il soit permis de substituer le rapport des angles à celui du sinus, on pourra dire que les angles sont proportionnels aux dimensions. Le jugement porté sur les dimensions relatives d'objets également éloignés de nous, reposant donc uniquement sur la comparaison des angles optiques qu'ils soutendent , est alors parfaitement sûr, pourvu toutefois que nous n'ayons aucune difficulté à reconnaître que la distance de ces objets est bien la même, c'est-à-dire, que nous soyons servis également bien pour chaque objet, par tous les critères qui nous aident en pareil cas. Ainsi je suppose que nous ayons à comparer entr'eux deux édifices sur les dimensions desquels nous n'ayons aucune donnée antérieure , que l'un et l'autre soient à même distance de nous , mais que le premier soit placé à 1 extrémité d'une plaine uniforme dans toute son étendue, et que le second soit séparé de nous par un terrain accidenté ou diversifié par une succession d'objets propre à en faire apprécier le développement, la comparaison que nous établirons entr'eux sera probablement fautive, parceque le criîère des objets interposés ne nous sert pas également dans les deux cas. Si, par exemple, les deux édifices sont de mêmes dimensions, bien que leurs angles optiques soient égaux, le premier nous paroîtra plus grand que le second, parce que la surface unie qui nous en sépare nous le fait juger plus rapproché.
Le jugement se complique et devient plus incertain,
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i.° s'il s'agit de comparer entr'eux des objets situés à des distances diverses , 2.0 si nous voulons estimer la grandeur absolue d'un objet isolé ,. ou environné d'autres objets sur les dimensions desquels nous n'avons que des notions
vagues.
i.° Examinons d'abord le premier cas. On a vu que l'angle optique étoit inverse de la. distance j je viens d'ajouter qu'il étoit proportionnel à la grandeur réelle : ce n'est donc que par une appréciation préalable de la distance et par une comparaison de cette distance avec l'ouverture de l'angle optique, que l'on peut estimer les grandeurs réelles relatives des objets inégalement éloignés de l'oeil. Ainsi, dans tous les cas où il a quelque difficulté à estimer la distance, à cause de l'absence d'un ou de plusieurs des critères qui nous aident daus cette opération, il y a aussi incertitude dans le jugement que nous portons sur le rapport de grandeur qui existe réellement entre les objets observés.
Chacun peut modifier pour ce cas-ci l'exemple des deux édifices , que j'ai proposé dans le cas précédent : il suffira de les supposer inégalement éloignés, au lieu de les supposer à même distance.
2.0 L'estimation des grandeurs absolues des objets est sujette à plus d incertitude encore que celle des dimensions relatives de plusieurs objets, comparés entr'eux : elle n'a quelque sûreté que lorsqu'elle repose sur cette comparaison même, c'est-à-dire, lorsque l'objet en question est vu en même temps que d'autres dont la grandeur nous est antérieurement connue plus ou moins exactement. Ainsi, en voyant une maison ou un arbre dans l'éloignement, nous
hésitons à prononcer sur leur élévation , jusqu'à-ce qu'un homme passant auprès, vienne offrir à notre jugement une mesure de comparaison à peu près certaine : de même nous jugeons la hauteur d'une colline, en la comparant au bétail que nous voyons sur sa pente.
Lorsque l'œil est privé du secours de ces comparaisons, et qa il est réduit à former son jugement sur la seule combinaison de l'angle optique et de la distance estimative, il court de grandes chances d erreurs. Ainsi rien n'est plus commun que de voir différentes personnes attribuer des grandeurs diverses à un navire ou à un bateau qui paroît au loin sur la mer ou sur un lac ; on s'abuse de même sur les dimensions d'un rocher qui se montre isolé au milieu d'une plaine de neige, etc.
Je- termine en expliquant ici une apparence dans laquelle, les dimensions réelles et la distance d'un objet demeurant les mêmes , nous jugeons diversement de la grandeur de cet objet selon qu'il se montre dans une direction ou dans une autre j je veux parler du grossissement apparent de la lune . lorsqu'elle est près de l'horizon. Les mêmes critères qui nous font juger la voûte céleste beaucoup plus éloignée de nous à l"horizon que dans ses parties supérieures, nous engagent aussi à estimer plus grande la distance de la lune, lorsqu'elle se détache sur cette limite inférieure de la calotte : or ce jugement , combiné avec le souvenir qui nous reste du diamètre de l'astre lorsqu'il est dans ces régions que nous croyons plus rapprochées de nous, et soutenu de la conviction intime que nous avons, que c'est bien le même corps, est sans doute la raison qui le fait paroître
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alors plus grand à nos yeux. Cette analyse n'aura rien d'étrange ni de recherché pour ceux qui n'ignorent pas combien d'opérations complexes se trouvent renfermées dans les jugemens de nos sens qui paroissent les plus simples au premier aspect.
Tout ce que je viens de dire de l'incertitude des jugemens de l'œil sur les grandeurs, s'applique surtout aux objets qui sont éloignés, et par-là j'entends ceux qui se trouvent au-delà d'un rayon auquel je suis porté à donner pour longueur la distance où la voix fait entendre sans efforts des sons articulés. Quant aux objets placés audedans de ce rayon, l'œil en possession de tous ses critères, apprécie si bien leurs distances, qu'il peut décider même de leur grandeur absolue , au moins dans certaines limites d'approximation. Ce jugement se porte presque sans réflexion préalable : ainsi quand, par nos mouvemens en tous sens, nous faisons continuellement varier les distances des objets à nous, et par conséquent les angles optiques qu'ils soutendent, l'estimation de la distance corrige assez rapidement la variation de l'angle, pour que celle-ci ne nous frappe point communément, et quelle ne soit sensible qu'à un observateur très-attentif.