CLXXVIII
TAPISSERIE
v°, etc., pour y voir le supplice des deux prophètes représenté absolument de la même façon que sur la Tapisserie. Pour mettre hors de doute l'origine de ce panneau de la Tapisserie, la Société des Anciens textes a fait reproduire à la fin de l'édition phototypique de l'Apocalypse de Charles V le fol. 42 du manuscrit de Cambrai et le panneau 34 de la Tapisserie d'Angers, sur lesquels se voit le supplice d'Enoch et d'Elie. Du premier coup d'œil, on reconnaîtra que les deux représentations sont identiques. Il est donc de toute évidence que, pour ce tableau, l'auteur des cartons de la Tapisserie a servilement copié un type qui était adopté depuis un siècle.
Voici, à n'en pas douter, comment s'est trouvé arrêté le dessin des différentes pièces de la Tapisserie. Le duc d'Anjou a dû rencontrer dans les librairies princières de son temps plusieurs exemplaires de l'Apocalypse en images. Il les a fait voir au peintre chargé par lui d'exécuter des cartons, et celui-ci les a comparés pour choisir les types qui devaient le mieux se prêter à l'art du tapissier. Il ne s'est peut-être pas même astreint à demander des inspirations à,un seul manuscrit.
Je ne prétends pas déterminer quel exemplaire Hennequin de Bruges avait sous les yeux quand il peignait ses cartons; mais il est certain que ce n'était ni le ms. 403 de la Bibliothèque nationale, ni aucun des manuscrits similaires, comme ceux d'Oxford, de M. Blin de Bourdon et de Lord Crawford (manuscrits de la première famille). C'était, à coup sûr, un manuscrit qui présenterait beaucoup d'analogie avec ceux de la seconde famille, tels que ceux qui sont conservés dans les bibliothèques de Cambrai et de Metz, dans le cabinet de M. le docteur Rey, et dans la collection, de
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moi inconnue, qui a recueilli l'exemplaire vendu à Paris en 1879.
L'opinion que j'avance repose sur une comparaison minutieuse des peintures des différents manuscrits avec les sujets correspondants de la Tapisserie. J'ai pu faire cette comparaison à loisir, en rapprochant de plusieurs de ces manuscrits la belle reproduction de tous les panneaux de la Tapisserie que M. de Joannis a publiée en 1864
Il serait fastidieux et superflu de dresser un état de toutes les analogies et de toutes les différences que j'ai notées. Je me bornerai à résumer les observations que m'a suggérées l'examen d'une dizaine de tableaux. Ces observations montreront surabondamment que, pour ces tableaux, la disposition générale des sujets et l'agencement des détails ont été empruntés, non pas au ms. 403 ou à un manuscrit similaire, mais à un manuscrit d'une autre famille, tel que ceux de Cambrai, de Metz, du cabinet de M. le docteur Rey, et de la collection vendue à Paris en 1879.
I. Le chapitre V de l'Apocalypse a fourni la matière d'un seul tableau aux artistes dont les compositions nous sont connues par le ms. 403 de la Bibliothèque nationale et par les trois autres manuscrits de la première famille2. L'ordonnance de ce tableau est assez simple.
Dans un petit compartiment latéral, saint Jean pleu-
1 . Les Tapisseries de V Apocalypse de la cathédrale d'Angers, dites Tapisseries du roi René, réduites au dixième et reproduites au trait, avec texte explicatif par M. Léon de Joannis, Angers et Paris, 1864. In folio.
2. N° 12 de la Liste générale des sujets. — Je reproduirai au bas de la page la partie essentielle des légendes explicatives telles qu'elles sont dans le manuscrit d'Oxford, dans celui de M. le vicomte Blin de Bourdon et dans celui de lord Crawford ;
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rant a, consolé par un vieillard b, qui lui dit Ne fleveris, ecce vicit leo..., la partie principale du tableau consiste en deux cercles superposés : celui du haut nous montre le Seigneur tenant un sceptre c de la main gauche, et remettant de la droite un livre fermé à l'agneau; devant lui est ouvert un livre sur les deux pages duquel sont tracés les mots : Ante me non est formatus — et : Dens poste (sic) non erit. A gauche du cercle, l'ange fort d tient un phylactère sur lequel on lit : Quis est dignus aperire librum et solvere signacula ejus? Dans le cercle inférieur nous voyons l'agneau sanglant, aux sept cornes et aux sept yeux, avec l'étendard à la croix rouge sur fond blanc ; à terre, devant lui, un livre ouvert renfermant l'Ancien et le Nouveau Testament. L'espace resté libre en dehors des deux cercles est partagé en trois registres, dans lesquels sont groupés les figures symboliques des évangélistes, les anges en adoration e et les vieillards prosternés avec
elles sont indispensables pour l'intelligence du tableau du manuscrit de la Bibliothèque nationale et de celle de nos planches qui reproduit le tableau. La place de chaque légende est marquée ci-dessous par les lettres a-f.
a. « Sanctus Johannes flebat multum, quia nemo dignus inventus est aperire librum. » (Apoc. V, 4).
b. « Unus de senioribus prophetas désignât qui qualitatem adventus Christi predixerunt. »
c. « Virga justitie inflexibile (sic) ».
d. « Angélus fortis antiquos partes desiderantes significat. » La leçon fautive partes, pour patres, est à la fois dans le manuscrit d'Oxford, dans celui de M. le vicomte Blin de Bourdon et dans celui de lord Grawford.
e. « Omnes angeli stabant in circuitu troni, animalium et seniorum. » (Les anges font retentir les airs du chant : « Dignus est agnus qui occisus est accipere virtutem et divinitatem et sapienciam et fortitudinem et gloriam et benedictionem. (Apoc. V, 11 et 12.)
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leurs fioles et leurs instruments de musique f, chantant en chœur : Dignus es, Domine, Deus noster, accipere librum et aperire signacula ejus, quoniam occisas es et redemisti nos in sanguine tuo.
Le manuscrit de Cambrai, que je choisis comme l'un des meilleurs et des plus complets des exemplaires de la seconde famille, consacre quatre tableaux 1 à l'illustration du même chapitre V, les scènes y sont ainsi décomposées.
Premier tableau 2. A gauche, un ange, Y angélus fortis du deuxième verset, tenant un long phylactère sur lequel devaient être tracés les mots Quis est dignus aperire librum? Au milieu, saint Jean pleurant. Adroite, un vieillard prenant saint Jean par un pan de son vêtement : Et ego flebam multum... ; et unus de senioribus dixit mihi : « Ne /lever is... »
Deuxième tableau 3. Le Seigneur dans une gloire, bénissant de la main droite et tenant de la gauche le livre aux sept sceaux; au haut, six anges en adoration; dans la partie inférieure, les vieillards enlevant les couronnes de leurs têtes pour les poser à terre aux pieds du Seigneur ; l'une des couronnes est déjà à terre, à côté d'une harpe. Le mouvement des vieillards n'est
/. « Casus seniorum, humiliationem sanctorum; cythare carnis mortificationem; fiale auree, corda sapiencia; odoramenta, orationes sanctorum. » Les fioles d'or ne sont guère visibles sur les peintures des trois manuscrits que nous avons sous les yeux.
1. Ces quatre tableaux se retrouvent dans le manuscrit de la vente de 1879. Ii n'y en a que trois dans le manuscrit de Metz, et un seul dans celui du docteur Rey.
2. Fol. 14 v° du manuscrit de Cambrai, tableau 6 du manuscrit vendu en 1879. Tableau 5 du manuscrit de Namur.
3. Fol. 16 du manuscrit de Cambrai. Fol. 3 du manuscrit de xMetz. Tableau 7 du manuscrit vendu en 1879. Tableau 4 du manuscrit de Namur.
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point mentionné dans le chapitre V de l'Apocalypse; le peintre est allé en chercher l'indication au verset 10 du chapitre précédent : Procidebant viginti quatuor seniores ante sedentem in throno ; et mittebant coronas suas ante thronum.
Le troisième tableau 1 est divisé en trois compartiments. Au milieu, sur un champ quadrilobé, l'agneau sanglant, aux sept cornes et aux sept yeux, tient un étendard rouge à la croix d'or ; aux quatre coins de ce champ les figures symboliques des évangélistes. Dans les deux compartiments latéraux, divisés en deux étages, siègent les vingt-quatre vieillards, des couronnes d'or sur la tête; plusieurs des vieillards de l'étage inférieur pincent de la harpe ou de la viole. Sur la gauche, en dehors du cadre, saint Jean considère ce spectacle par une petite fenêtre : Et vidi ecce in medio throni et quatuor animalium et seniorum agnum stantem quasi occisum, habentem cornua septem.
Quatrième tableau 2. Au centre de la scène, dans une grande gloire allongée, le Seigneur remet le livre à l'agneau. Tout autour de la gloire, les figures symboliques des évangélistes, les anges en adoration, les vieillards avec leurs instruments de musique. Saint Jean se tient à droite, en dehors du cadre. — Et venit et accepit librum de dextra sedentis in throno, et cum aperuisset librum, quatuor animalia et viginti quatuor seniores ceciderunt coram agno, habentes singuli cytharas.
1. Fol. 16 v° du manuscrit de Cambrai. Fol. 3 v° du manuscrit de Metz. Tableau 8 du manuscrit vendu en 1789. Tableau 6 du manuscrit de Namur.
2. Fol. 18 du manuscrit de Cambrai. Fol. 4 du manuscrit de Metz. Tableau 9 du manuscrit vendu en 1879. Tableau 7 du manuscrit de Namur.
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Trois cadres de la tapisserie (pl. V, VI et VII) renferment la copie rigoureusement fidèle des trois premiers de ces tableaux. Au quatrième tableau correspondait un quatrième cadre, qui a disparu, mais dont l'existence a été reconnue par Monseigneur Barbier de Montault \
L'artiste qui a fourni les cartons de ces quatre sujets au tapissier du duc d'Anjou avait assurément sous les yeux, non pas un tableau unique, comme celui du manuscrit de la Bibliothèque nationale et des autres manuscrits de la première famille, mais quatre tableaux disposés comme ceux des manuscrits de la seconde, et notamment du meilleur d'entre eux, celui de Cambrai. Le hasard ne lui aurait pas suggéré la même décomposition des scènes du chapitre V de l'Apocalypse ; le hasard surtout ne lui aurait pas inspiré l'idée d'aller en arrière emprunter au verset 10 du chapitre IV un détail tel que le dépôt des couronnes des vieillards aux pieds du trône du Seigneur, pour le combiner avec ce qui est dit au verset 8 du chapitre V.