‹ Mémoire sur les hypothèses astronomiques des plus anciens philosophes de la Grèce étrangers à la notion de la sphéricité de la terre [microform]Chapitre 15 sur 27 · HYPOTHESE ASTRO.NOMIQLE D'ANAXAGORE · texte numérisé non relu

HYPOTHESE ASTRO.NOMIQLE D'ANAXAGORE

Anaxagore naquit à Clazomène, sur les côtes de Tlonie, vers l'an 5oo avant notre ère, et mourut, vers l'an 428, à Lampsaque, où il s'était retiré après avoir passé une trentaine d'années à Athènes'. 11 s'était fait un nom comme malhema- Mcien et spécialement comme géomètre-, bien que la manière dont il expliquait, comme nous le verrons, la voie lactée, trahisse une grande ignorance en géométrie. Longtemps après sa mort, on lui ht aussi la réputation d'un astronome observateur ^ et, comme nous l'avons \u\ la réputation d'un prophète, auteur de prédictions impossibles. Son titre véritable à l'estime de la postérité est sa philosophie. Ami de Périclès, dont les ennemis lurent aussi les siens, et qui ne put pas le

' VoyezZeller. Dw Pfulosoplue derGrœ- ^ Vovoz PInlostralc, lie d'AnoUonius

■^^/M. I.3'éd. p.783-;r„. ir,v,S3.

' Vosez Produs, Sur EucUde A , ,,. G5-66 * Au com.nencen.enl de ce Mémoire

< I-nedlein); le faux Ploton, Les amants. Sa, Consulvraùons prclminaires sur les plu-

M. counnencement, et Plularquc, De lejcil, losopfies ioniens. ch. XVII.

sauver de TexiP, Anaxagore avait choqué l'intolérance religieuse de la démocratie athénienne, en se passant des dieux du polythéisme hellénique dans sa théorie de l'univers". Cependant, de même que Xénopliane et Heraclite, il croyait à la Providence divine, à laquelle il avait fait une place, mais encore trop petite, dans son explication de Tordre universel, et, le premier parmi les Ioniens, il avait considéré fintelligence divine conime un principe distinct et immatériel. Il avait consigné ses doctrines philosophiques et physiques dans un ouvrage en prose ionienne, maintenant perdu, mais dontlecontenu nous est connu en partie, tant par quelques citations textuelles ^ que par divers témoignages d'auteurs qui l'avaient lu. Comme tous ses prédécesseurs de l'école d'ionie, mais d'une manière plus nette et plus précise, Anaxagore admet que rien ne sort du néant et que rien n'y retourne". Comme Anaximandreet Heraclite, il comprend que f origine de toutes choses ne peut pas s'expliquer par des transformations d'un seul élément matériel. Comme Heraclite, il comprend qu'une force intelligente est nécessaire pour expliquer Tordre de Tunivers; mais il n'attribue celte force ni à Téther ni à aucun autre élément de la matière. Anaxagore ne suppose pas, avec Anaximandre, que la diversité des êtres soit causée par la produc-

Voycz Plularquc, Périclès, ch. xxxu.

Voyez Carus, De Anaxagorœ cosmoiheologiœ foidibus (Leipzig, 1797), ou Ideen zur Geschichtc dcr Philosophie (i 809) ; Hemmsen, Aiuixarjoras Claz. De vita cl philos, ejiis disiiuisilio (Gœllingen, 1821); Schaxihach^AnaxafjorœClaz.frdfjm. (Leipzig, 1827); Scliorn, Anaxuijorœ Claz. et Diogenis Apoll.fr. (Bonn, 1829) ; Zévorl, Anaxagore (Paris et Rennes, xShZ); l^randis, llandb. d. Gesch. d. Griech. rœm.

Philos, t. I, p. 202-272 (Berlin, i835. in -8°), cl Gesch. d. Griech. Philosophie, t. I, p. 120 i3i (Berlin, 1862, in 8°); Mullach, Fragm. philos.gr. 1. I, p. 2.'i3- 25i (Paris, Didol, 1860), et ZelJer, Philosophie d. Griechen, t. i, 3' éd. p. 783- 85o.

' Voyez Fragm. p. 248-20 i , éd. Mullach (Didot).

' Fragm.. xvji (Didol), lire de Simplicius.P/tji. P34 h, fin (Aid.).

tion des qualités contraires et par leur distinction dans une substance éternelle et primitivement indéterminée: il ne suppose pas, avec Heraclite, que les dllFerences de qualité n'aient rien d'absolu ni de stable, qu'entje ralïlrmation et la négation d'une même qualité il n'y ait jamais qu'une différence de degré, et que, dans l'éternelle mutabilité de toutes choses, sous la direction de la force intelligente, chaque qualité se change naturellement en la qualité opposée. Il admet, au contraire, que la matière éternelle olFre un mélange de pai ties très-petites, en nombre infini et sans aucun vide entre elles'; que ces petites parties, appartenant à beaucoup d'espèces diflerentes les unes des autres, sont immuables par l'invariabilité de leurs qualités spécifiques, et que tous les corps, même la terre, l'eau, l'ail', et le leu ou l'éther, résultent de divers mélanges de ces germes multiples, dont aucun ne peut naître, ni périr, ni cbanger". Suivant Anaxagore, un mélange confus de ces germes éternels a précédé l'ordre actuel, et le monde est sorti du chaos primitif par l'action de la force motrice intelligente, qui a produit un mouvement de révolution autour d'un point central, et qui est allée étendant progressivement sa sphère d'action '. Il est évident que ce mouvement continu de révolution, désigné par Anaxagore comme existant encore, est identique à la révolution diurne du ciel autour de la terre, c'est-cà-dire à la rotation quotidienne du monde autour d'un axe passant par son centre et parle pôle visible, et nous verrons que, d'après Anaxagore, la surface plane de la terre, innnobile au centre du monde, avait été d'abord perpendiculaire à cet axe. L'elïct de cette révolution, dont le rayon est allé croissant, a été de produire entre

' Voyez Arislotc, Phys. l\ . vi.

' Voyez Arislote, Métaphys. I, ni; Du ciel, III, 3; Géncr. et corr. I, i [Frmjm.

d'Anaxagorc, i-vi, xiv. w et xvii, Di dot).

^ Fragm. vi (Didol).

les germes divers une séparation qui n'estjamais complète nulle part, de sorte que des germes de toute espèce se trouvent en tout lieu, mais que diverses espèces'de ces germes, tons semblables entre eux dans chaque espèce, prédominent dans diverses régions'. Ainsi ce qui est dense, humide, froid et ténébreux, s'est rassemblé surtout dans la région ouest maintenant la terre; ce qui est ténu, chaud, sec et brillant, a passé surtout dans les régions lointaines de l'étlier".

Jusqu'ici nous avons pu nous appuyer presque perpétuellement sur des textes d'Anaxagore lui-même. Il en sera (le même dans la suite sur beaucoup de points. Parmi les autres témoignages auxquels nous devrons recourir, nous donnerons, en cas de désaccord, la préférence à ceux qui, outre leur ancionneté et leur autorité propre, se recommandent par leur accord entre eux et avec les textes et les doctrines bien authentiques de l'auteur.

S'd fallait en croire Diogène de Laërte^ Anaxagore aurait pensé que le centre du monde étaif en même temps Je bas, que vers ce centre tendaient de toutes parts les corps pesants, tandis que tous les corps légers tendaient à s'éloigner du centre vers toutes les extrémités de la sphère, et qu'ainsi, en allant du centre du monde en ligne droite dans une direction quelconque, on trouverait d'abord, autour du centre, la terre et l'eau, plus loin l'air, et au delà le feu. i^^n un mot, à ou croire ce comj)ilateur, la doctrine d'Anaxagore sur l'ordre natuiel des éléments et du monde aurait été à peu près semblable à celle de Platon, d'Aristote, des stoïciens, d'im i^rand nombre d'autres philosophes et de presque tous les astronon)es grecs dignes de ce nom; doctrine d'après laquelle la terre était sphérique et restait, en vertu de sa pesanteur, au centre du

Frafjm. vi , vu et vm (Didol).— ' fragm. viii (Didot). — ' 11, 8.

Hypothèses. ^^

monde, parce que telle était la place naturelle des corps pesants. Cette assimilation entre la doctrine d'Anaxagore el d'autres philosophes ioniens, sur le monde, et celle des pythagoriciens et de philosophes postérieurs, sur le même objet, plaît singulièrement à certains critiques modernes, qui , pour l'honneur de la cosmographie grecque, voudraient qu'elle n'eût pas eu d'enfance, et qui saisissent avec empressement tout prétexte de placer des le début les résultats d'un progrès dont les pas bien lents sont constatés par des témoignages que ces critiques écartent trop volontiers comme suspects. Mais ce scepticisme, fondé sur un préjugé, ne résiste pas à une étude approfondie des documents antiques.

Par exemple, en ce qui concerne la cosmographie d'Anaxagore, l'assertion de Diogène est détruite par une autorite plus ancienne et infiniment plus sûre : Aristole ' reproche à Anaxagore précisément d'avoir une opinion toute contraire à celle que Diogène lui prête : ce dont Aristote blâme Anaxagore, c'est précisément de n'avoir pas com])ris que, dans la sphère du monde, le bas, vers lequel se dirigent de toutes parts les corps pesants, est le centre occupé par le globe terrestre, et de n'avoir pas vu que le haut, vers lequel tendent les corps légers, comprend les régions les plus éloignées du centre dans toutes les directions. Ce témoignage d'Aristote est confirmé par tout ce qu'Aristote, Théophraste et Anaxagore lui-même vont nous apprendre sur la manière dont Anaxagore concevait la structure et la stabilité de la terre et ses rapports de position avec Teau, avec l'air et avec l'étlier ou feu.

Suivant Anaxagore, comme suivant Thaïes et Anaximène, la terre, loin d'être une sj)hère dont la place naturelle soit au centre du monde, a besoin d'être soutenue à cette place par

' Mctéor. II, vu. p. 36:) a. I. 23-3 1 (Berlin).

— «.( 155 )<^ une force étrangère, et elle y est soutenue par l'air, parce qu'elle est large et mince \ Suivant lui , l'éther est identique au feu^ et l'air est, au contraire, le principe du froid '^ : ces deux éléments opposés, l'air et féther ou le feu, sont, suivant les expressions mêmes d'Arîaxagore\ les plus considérables des choses en quantité et en grandeur. Les corps les plus denses se sont réunis dans le lieu où est la terre: mais ce n'c^st pas en vertu de la pesanteur ; c'est, suivant lui, par l'effet du tourbillonnement ^ Sous la terre est l'air, qui la soutient au milieu du monde ^ Immédiatement au-dessus de la terre est un air mêlé de vapeurs humides, soulevées par le soleil aux dépens des eaux qui couvraient autrefois la terre et dont les mers actuelles sont le résidu". Les hautes régions, bien loin au-dessus de la terre, sont remplies par l'éther, qui, répandu partout en diverses proportions et mêlé même à fair qui remplit l'hémisphère inférieur, tend à monter de cet hémisphère à travers la terre jusqu'au haut de l'hémisphère supérieur ^ de même que la terre tendrait à descendre jusqu'au fond de l'hémisphère inférieur, si l'air ne la soutenait pas. Aristote et d'autres auteurs nous attestent que, suivant Anaxagore comme suivant Anaximène, la terre reste suspendue sur l'air à cause de sa largeur, qui fait qu'au lieu de fendre l'air qui la porte, elle produit sur lui ieilet d un couvercle, à la manière (\cs corps qui pressent

Voyez Arislote, Du ciel. 11, xiii, p. 29/4 b, I. i8 19 (Berlin).

VovezArislole, Ducfe/. l,iii,p. 2706, 1. 2lt-2b, et III, III, p. 3o2 b, I. fib ; Mcléor. I, III, p. 339 6, I. 20-24 (Berlin) ; Simpli cius. Du ciel, I, III, p. 55 rt, I. 7-13, el m, III, p. 2G86. I. 43-/i4 (Karslen), et le faux Plularque, II, xm, S 3.

Voyez Tiiéophraste, Des sens, S 9.

* Fruym. i (Didol).

* Fragm. viii (Didot).

' Voyez Aristole, Du ciel. II, xiii, p. 2(j/i h, i 1819 (Berlin).

' Voyez le faux Plutarque, III. xvi, et Diogène Je L. . II , 8. Comparez saint Hippolyte. Contre les hérésies, I, vu, dont le texte est ici altéré.

* Voyez Aristote, Méléor. II. vu. p 365 a, 1. 19-20 (Berlin).

If

— *->( 156 jK-i —

l'air par une large surface horizontale ^ Mais, afin d'expliquer pourquoi la terre ne s'écarte pas latéralement du centre du grand cercle horizontal, Anaxagore ajoute qu'en même temps que l'air renq)éche de tomher, elle est retenue au centre par le lourhillon qui l'enveloppe"^.

Son explication des tremblements de terre, telle qu'Aristote^ nous la fait connaître, s'accorde parfaitement avec cette conception cosmograpliique : suivant Anaxagore, léther, en vertu de sa tendance à monter, pénètre par la surface inférieure de la terre dans ses cavités spongieuses; mais il s'y trouve arrêté dans son ascension parles eau\ pluviales, qui, tombant sur la surface supérieure habitée par nous, en bouchent les pores, et l'éther, identique au feu, faisant ainsi effort de bas en liant dans les profondeurs du sol, le soulève par endroits, et produit ainsi les tremblements de terre. Telle est, d'après le témoignage d'Aristote, la doctrine d' Anaxagore sur ce phénomène. D'autres auteurs^ bien moins fl ignés de foi, s'imaginant sans doute que, pour Anaxagore, comme pour d'autres philosophes, féther est identique à fair leplus pur, remplacent, dans cette explication, fétln'i' par fair, et disent que, suivant Anaxagore, l'air, foulé par la terre, y pénètre par-dessous. Mais c'est Aristote (pi'il faut croire, et nous avons vu que, pour Anaxagore, l'air, qui porte la terre, dilfère entièrement de l'éther, comme le froid diffère de la chaleur.

' Voyez Arislote, Mcteor. i c. cl Uu ciel. II, xiii, j). 29/4 i (lierlin); Simpli dus, Du ciel, p. 23/i/j el p. 286 « (Karsteii); Tliemislius, Du ciel, Irad. lat. f. 35a (Aid.); sailli lii|)polyle. Contre les hérésies, I, VII, [). 21 et 2.3 (('ruice), et Diof;ene de L , II, 8. Voyez ci-dessus (S 5, [*. 76, note 1) notre explication du texte {rAri>tote [Du ciel, II, xiii), qui concerne

à la fois Anaxiniène, Anaxagore et Déniocrile.

' Voy. Sim|)licius Du ciel. II, i, p. 167 6-iG8rt (Karslen).

^ Météor. Il, vil, S 2. Comparez Alexandre, ad h. l. I". loGb (Aid.).

* Le faux Plularque, III , xv; saint Hippolyle, Contre les hérésies, I, vu, et Dioyene de L., II, (j.

Nous avons montré que, suivant Anaximène, les astres font leur révolution de chaque jour auloiir du disque terrestre, et non pas au-dessus et au-dessous de la terre. Cette opinion , comme nous f avons expliqué, avait pour motif ce fait, que, dans nos clim.ats, le plan de chacun des cercles décrits chaque jour par les astres est loin d'être perpendiculaiie à l'horizon. Mais, pour que les expressions d' Anaximène fussent exactes, il aurait fallu qu'au lieu d'être très-obliques, comme ils le sont sous le climat de la Grèce et de l'Ionie, ces cercles diurnes fussent parallèles ou à peu près parallèles à la surlace terrestre supposée plane, c'est-à-dire au plan de f horizon, considéré faussement comme étant le même pour la terre entière. Il est vrai que, suivant une hypothèse admise par certains philosophes «recs de l'école d'Ion ie, ces cercles diurnes auraient été priin'ttivemeni horizontaux, puis auraient cessé de l'être. Alais aucun auteur n'attribue expressément cette dernière hypothèse à Anaximène. C'est peut-être Anaxagore qui a été finvenleur de cette hypothèse, qu'il a certainement professée et que nous retrouverons après lui chez d'autres philosophes de la même école. Nous verrons qu'il ne niait pas, comme eux, que les astres, dans leur révolution quotidienne, ne pussent passer au-dessous comme au-dessus de la terre. Mais, suivant des documents que nous n'avons aucun motif de révoquer en doute, il supposiit que les cercles décrits chaque jour par les astres avaient été primitivement horizontaux.

Kn eiïet ce philosophe, qui, de même qu Anaximène, considérait la terre comme plane, supposa (|ue primitivement la coupole formée au-dessus d'elle par le ciel étoile avait eu pour sommet le pôle que nous voyons, c'est-à-dire fun des points immobiles par lesquels passe l'axe de révolution du ciel, mais qu'ensuite la terre s'était inclinée : ce renseignement, donné

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— ^n( 158 H-»-par Diogène de Laërte \ est précisé par Stobée^ et par le faux Plularqlle^ qui disent que, suivant Anaxagore, le monde avait penché vers le sud au moment où les progrès de son organisation avaient amené sur la terre la naissance des animaux, et que le résultat de cette inclinaison opportune avait été de rendre habitables certaines parties du monde. Il est évident que le monde dont il s'agit, monde que son inclinaison avait rendu habitable en partie, n'était pas le ciel, mais bien la terre, d'après l'expression juste de Diogène de Laërte, c'est-à-dire, suivant Anaxagore, le disque terrestre^ C'était donc ce disque qui, par près de 1/7 de révolution du nord au sud sur son diamètre de r«^st à l'ouest, avait penché vers le sud, de sorte que son bord septentrional avait dii se rapprocher du pôle céleste visible, et le bord méridional avait dû s'en éloigner en se rapprochant du pôle invisible. Que serait-il arrivé, selon Anaxagore, si le pôle céleste visible était resté au zénith de la Grèce, contrée centrale de la surface plane et circulaire de la terre suivant la croyatice populaire\ (jm* était probablement aussi celle d'Anaxagore? Sans doute, ce philosophe avait compris que, dans cette situation, le soleil se rajjprochant, pendant une moitié de l'année, du pôle

' Voyez Diogène de L., 11 , 9 , où il faut lire : rrjv yffv èyx}.iatv }d€etv.

' Ed. pliYS. 1. XVI. |). 356-358 (Hceren).

Op. des philos. 11. viii.

L<i surface circulaire de la terre était le monde suivant Anaxa},'ore, comme cette nKine surface, supposée infinie par Xénophane. constituait, suisant lui, un nombre infini de mondes. M. Zévort {.Inaxagore. p 124. Paris, 1843. in-8') a donc ru tort de traduire ainsi : 1 Tout le système céleste se ■ porta vers le sud. » 5i Anaxajjore avait voulu expliquer par un mouvement du ciel l'abais-

sement du pôle, il aurait dit au contraire : « Le pôle, sommet du ciel, s'abaissa vers le «nord du disque de la terre.» Mais, smvant Anaxagore, ce fut le nord du disque de lu terre qui monta vers te pôle visible du ciel, tandis que le sud du même disque s'abaissait en .s'éloignant de ce pôle, et uu des diamètres de la surface du disque, celui qui va de l'est à l'ouest, ét.iit seul resté immobile comme axe de ce mouvemer.t de bascule.

' \ oyez ci-dessus. Mémoire sur la siqnification cosmographique du Mythe d'Iiestia (Acad. des inscr. t. XXVllI. i" partie).

— «^ 159 JKH —

céleste alors identique au zénith, jusqu'à un quinzième de circonférence environ au-dessus de l'horizon, et s'éloignant du zénith, pendant l'autre moitié de l'année, jusqu'à la même distance au-dessous de l'horizon, la terre devait avoir, chatjue année, un jour de six mois et une nuit de six mois, de sorte qu'elle devait être tout entière inhabitable\ et qu'elle aurait toujours continué de l'être, si cette situation n'avait pas cesse à l'époque de la production première des êtres animés. Le faux Plutarque^ a donc vraisemblablement raison de dire qu'alors, suivant Anaxagore, cette inclinaison spontanée du disque terrestre vers le sud s'était opérée peut-être par providence, afin que, par ce changement, certaines contrées devinssent tempérées et habitables, tandis que d'autres seraient inhabitables par l'excès du froid ou de la chaleur. En effet Anaxagore pouvait penser que, sur le disque terrestre, ainsi incliné désormais du nord au sud, le froid devait être excessif pour l'extrémité la plus boréale, de laquelle le soleil, dans son mouvement diurne audessus de l'horizon, du levant au sud et du sud au couchant, semblait ne s'approcher jamais, et que la chaleur devait être excessive pour l'extrémité la plus australe, au-dessus de laquelle le soleil semblait passer verticalement chaque jour à midi, tandis que, dans la surface du même disque, la partie intermédiaire entre l'extrême nord et l'extrême sud devait être tempérée, et surtout la Grèce, située au centre de cette surface circulaire. Mais il y avait unedifficuhé, que sans doute Anaxagore n'avait pas remarquée : le cours du Nil, allant du sud au nord, contredisait son hypothèse de l'inclinaison du disque terrestre du nord au sud.

' M. Mullacb [Fragm. philos gr. p. 2/i6. lement habitables. Klles auraient été toutes

Didol) se fron.pe quand il dit que. dans aussi peu babitables que les deux pôle»

cette hypothèse, toutes les parties de la de la terre le sont aujourd'hui,

surface plane de la terre auraient été éga- * H, viii, S 1.

It

Anaxagore croyait que le mouvement circulaire du ciel autour d'un axe passant par le centre du disque terrestre triomphait de la pesanteur et empêchait ainsi le ciel lui-même de tombera 11 considérait le soleil, la lune et les étoiles, comme fies masses pierreuses et lourdes, retenues dans Téther, hors de leur place naturelle, par le tourbillon circulaire qui emportait ces masses, et qui, dès l'origine, les avait empêchées de se précipiter vers la terre", ou qui même les en avait détachées^. Selon lui, ces pierres étaient rendues chaudespar Téther, qui les enveloppait'' : le soleil, par exemple, était une masse solide enllannuée^, beaucoup jdus grande que le Péloponèse^; la lune, grande comme le Peloponèse ', était une terre", qui avait, comme la nôtre, des montagnes, des vallées et des plaines^, et fnii pouvait être habitée '*^*. Anaxagore avait eu le mérite d'observer que la lune «^arde, pendant ses éclipses, une laible lumière, qui n'est visible qu'alors; mais, au lieu de comprendre que

Voyez Siinpliciiis, Du ciel. 11, i, |>. 167 ^-i68rt (karslenj.

\ oyez I*liilar(|iif , Lysuinlre, cli. \ii ; Acliilks Taîius, Intro'l. niu- l*ltcn. ch. xi, () 1 33 A (Pctavii Lr«/(o/. iG3o);saiiil Ilip polyU-, Contre les llinsies , I , viii . cl Si le nus d.'iiis Diouene de I... Il, 12. Comparez Platon, Lois, Xll, p. 967 C.

' NOyezIe laux Plulan|ue, II, xui.

' Vovcz Plularciiie, Lysumlre , cli. xii. et le faux Plutarque 11. xiii.

" Voyez Xonoplion, Mcin. I\ , vu; Platon, Apol. p. 2() I); L»iof;ene de L., Il , 1 2 ; le laii\ Piiilanjue, 11. xx; Acliilles Tatius, cl» II, p. I 2^ C (Pelau, f/ra«. i63o),etles autres auteurs cités par Schaubach . Anuxu- (jonejrufjmeulu , p. 1 3()- 1 4 ' ■

* Voyez Plular<|ue. Du visage qu'on voit dans la lune, ch. xix; saint ilippolyle.

Contre les hcn-sies , I, viii; Dioj^eiie de L.. Il, 8, et le faux Pîularque, 11, xxi. Le faux Galien seul (l. 1\ , p 43 1, l. 2/4. éd gr. de Bàle) va juscpià dire (|u'Anaxagorc crovait le soleil gros plusieurs fois comme la terre.

' Voyez Plular([uc. Du visafje qu'on voit dans la lune, ch. xix,

* \ oyez Platon, Apol. p. 2G L); Talicn. Contre les Grecs, p. lO^C (à la suite de S. Justin M. it>3Gl, et saint Hippolyte. Contre les hérésies, I. vu. p 22, I. i3-i4 (Cruice).

' Voyez Stobée, Ed. plivs 1, xxvii, p. 55o (Heeren); le faux Pîularque. Il, XXV, et Diogéne de L.. Il, 8,

"* Vo\ez hiogene de Laerte. Il, 8.

et le scholiasle d'.Apolloniu!». Anjonaut. 1 . 498.

cette lumière lui vient de la terre éclairée parle soleil, il croyait que c'était là une lumière propre à la buie', et, pour cette raison, il disait que la lune oHrait un mélange de teri^e et de feu, d'obscuiMté et de lumière. Mais if savait qu(^ la lumière bien plus intense par laquelle elle éclaire nos nuits lui vient du soleil'-. 11 savait qu'au contraire la lumièie (\(ts étoiles fixos leur appartient en propret II considérait toutes ces étoiles comme comprises dans une même révolution nnirorme\ accomplie en un jour et une nuit, et (jui , comme les révolutions quotidiennes du soleil et de la lune, se continuait au-dessous du disque terrestre"'.

Parmi ces opinions d'Anaxagore sur la lune, il y en a dont il laut lui savoir gre, surtout si on les compare avec ce ([u'avalent pensé sur le même objet ses devanciers ioniens, et elles peuvent faire soupçonner, comme nous le (liions pins loin, quelque influence qui lui serait venue d'une autie école. Il est vrai qu'en général elles ne nous sont attestées que par des autorités peu sûres; de sorte qu'il faudrait renoncer à les lui attribuer, si quelque auteur ancien plus digne de foi lui attribuait des opinions contraires à celles-là, ou bien si elles étaient inconciliables avec le reste de son système astronomi([ue. .Mais nous verrons qu'il n'en est pas ainsi, et que seidemenl le reste du système est loin d'avoir la même valeur. En effet, outre les conjectures malheureuses d'Anaxagore (jue nous avons déjà indiquées d'après des autorités plus graves, par exemple

' Voyez Olynipiodore, Meiêor. f. \b b (Aid.).

* V^oyez Platon. Crulyle, j). 409 AB; Plut.injue , Du visage qu'on voit dans la lune, ch. XVI, et saint Hippolyte, Contre les hérésies, I, VII, [). 22, I. 6-7 (Cruice).

' Voyez Arislole, Météor. I, vui, S 4; Hypothèses.

Alexar)dre, ad h. l. f. 81 h (Aid.) , et Olynipiodore , ad h. /. f. 1 5 ^ et f. 1 G a ( Aid. ). " Voyez le faux Plutarque, 11, xvi. Voyez sninl Ilippolyle, Contre les hérésies, I , VII , p. 22 , I. 7-8 (Cruice). Comparez Arislot.', Météor. I . viii, S 4 (Ideler) , et le faux Pîularque, 111, i.

sur la position primitive et l'inclinaison postérieure du disque terrestre par rapport à la voûte du ciel, sur la nature pierreuse (lu soleil et des étoiles et sur la cause qui les eiupèche de tomber, il y a dans ce système un point caractéristique et hien constaté, qui montre le faii)le de ce système peu conséquent avec lui-même et l'inexpérience de son auteur en matière de sciences; Nous avons sur ce point le témoignage précis d'Arislole, qui nous dit ' que, suivant Anaxagore, pendant la nuit la terre, au-dessous de laquelle passe alors le soleil, empêche les rayons de cet astre d'atteindre une bande du ciel, nommée la voie lactée'^; de sorte que dans cette bande les plus petites étoiles sont visibles par contraste avec les ténèbres, tandis que, dans le reste de notre hémisj)hère céleste, là où les rayons solaires anivent sans obstacle, on ne peut voir qu'un moindre nombre d'étoiles dans un espace égal.

' Méléor. I. VIII, S /j. L'explication (|iie jt donne de ce passage me paraît résulter évidemment des, expressions mêmes d'Arislote . qni ont été bien comprises ainsi par Alexandre [ad h. l., i'. Si b, Aid.) et par M. Zeller [Die Philos. d. Gr. t. I, 3' éd. p. 821, note 6, et p. 724, notes). Anaxagore avait sans doute remar- (|ué qu'on ne voit pas du tout d étoiles • dans notre hémisphère céleste pendant que le soleil s'y trouve, c est-à-dire pendant le jour, et que, pendant la nuit, on y voit un plus grand nombre d'étoiles quand la lune n'y est pas non plus : d'où il concluait sans doute que, pendant la nuit, la partielle notre hémisphère céleste ou I on devait voir le plus d'étoiles dans un même espace était la longue bande céleste que, suivant lui, 1 ombre oblique •lu disque terrestre mettait à l'abri des rayons alors loinlains du soleil. .Vu con

traire, Olvmpiodore, sur le même passage des Méléor. i". vob (Aid.), veut que, suivant Anaxagore, les étoiles de la voie lactée ne nous envoient que leur lumière propre, tandis que les étoiles en dehors de la voie lactée nous renvoient, en outre, une lumière «pii leur vient du soleil. Mais alors la voie lactée devrait être la partic la moins brillante du ciel el celle où l'on verrait le moins d'étoiles ! Telle n'a pas pu être la pensée d'Anaxagore, mieux conq)rise par Aristote, dont les expressions ne peuvent pas s interpréter ainsi. L erreur d'Anaxagore sur ce point était déjà assez grave, sans qu'Olympiodore vînt encore l'exagérer par une interprétation insoutenable.

^ Comparez Diogène (le L., Il , y ; saint Hippolxte, Contre les hérésies , I, vu, p 22, 1. i4-i6 (Cruice), el le faux Plutar(|ue, III, I.

— 1->( IG3 )^-i— Cette étrange explication de la voie lactée montre bien qu Anaxagore ne se représentait pas la teire comme une sphère, mais comme un disque de peu d'épaisseur. En effet, quelle que fût la position du corps éclairant, l'ondjre d'une sphère, projetée sur une concavité sphérique, aurait toujours la forme d'une calotte sphérique, et non la forme d'une longue I)ande; mais, si fou suppose, au lieu de la sphère, un disque mince, sur la face inférieure duquel les rayons du corps éclairant, placé en côté, mais plus bas, tombent très-obliquement, ce disque projettera toujours sur la concavité hémisphérique supérieure une otnbre étroite et très-allongée. Mais, pour expliquer comment la voie lactée, ombre prétendue du disque horizontal de la terre, pouvait être toujours si peu large, Anaxagore aurait eu besoin de supposer que l'orbite décrite chaque jour autour du centre de ce disque par le soleil descendait très-peu au-dessous du plan do Thorizon de la Grèce, considéré comme hoi^izon de toute la surface plane de la terre; et, même ainsi, il lui était absolument impossible d'expliquer contment, pendant la uuil, c'est-à-dire pendant que le soleil parcourait la partie inférieure de cette orbite, l'ombre de ce disque, c'est-à-dire la voie laclée, pouvait Former au-dessus de fhorizon toute une moitié d'un gi^and cercle de la sphère et se terminer à l'horizon par ses deux bouts à la fois, comme elle le lait toujours en nous montrant successivement sa circonférence complète, sauf la partie comprise dans le cercle de pet pétuelle occultation. De plus, il atirait du s'apercevoir que le mouvement de cette ombre prétendue ne correspondait nullemont, comme il aurait di^t le faire toujours, aux positions successives du corps éclairant, c'est-à-dire du soleil, pendant la parlie inférieure et nocturne de sa i^évolution de chaque jour autour de la terre. Enfin, une remarque, qu'Anaxagore

aurait dû faire et qu Aristote lui oppose avec raisou, aurait dû ramener à renoncer à cette hypothèse absurde : en efi'et, il aurait du voir (jue, mobile par rapport à l'horizon de même que toutes les étoiles fixes, la voie lactée a une position invarial)le par rapporta ces étoiles; tandis que le soleil, (jui, suivant les saisons, change périodiquement et complètement de position par rapport à ces mêmes étoiles, devrait, par conséquent, suivant les saisons, projeter sur des séries perpétuellement différentes d'étoiles hxes l'ombre oblique du disque

terrestre.

Nous vovons donc combien à Athènes, au siècle de Périclès, un Ionien d'un esprit distingué, renommé comme géomètre en même temps que comme philosophe, était encore éloigné de toute entente et de toute pratique sérieuse de la méthode d'observation et d'induction dans les sciences physiques, et comment, pour ses hypothèses en cette matière, il se contentait d'une lausse vraisemblance, contredite par les i)rincipes de la <'éométrie et par les premiers éléments de l'optique, vraisemblance imaginaire que les observations les plus simples et les plus faciles auraient du faire disparaître. \\n présence de celte étrange théorie, qui est certainement celle d'Anaxagore d'après le témoignage d'Arislote, comment pourrait-on refuser de croire à la possibilité des erreurs astronomiques de Xénophane, d'Heraclite et des philosophes antérieurs, erreurs imitées et quelquefois surpassées, comme nous le veirons, par des philosophes grecs d'une époque plus récente? Mais revenons à Anaxagore.

Pour les mouvements du soleil, de la lune et des planètes, il s'en tenait aux premières apparences, et il n'empruntait pas aux pythagoriciens flieureuse pensée de décomposer le mouvement apparent de chacun de ces corps par rapport à

l'horizon en deux révolutions, l'une diurne et commune à tous les corps célestes, l'autie beaucoup plus lente, obliquement contraire ta la révolution diurne du ciel entier, et propre à chacun des corps que nous avons nommés en premier lieu. Suivant Anaxagore, chacun de ces corps planétaires n'a, comme les étoiles fixes, (ju'un seul mouvement, consistant en une révolution diurne de Test à fouest au-dessus du plan de la surface terrestre , avec retour de fouest à l'est au-dessous du plan de cette surface'; mais la révolution diurne de chacun de ces corps, étant, suivant lui, un peu moins rapide que celle des fixes, excède plus ou moins la durée d'un jour sidéral, et cette révolution, unique pour chacun de ces corps, est, suivant lui, un peu oblique et variable dans sa direction, de sorte qu'au lieu de rentrer chaque jour exactement sur ellemême, comme le fait celle de chaque étoile ihe, qui se lève et se couche toujours aux deux mêmes points de f horizon, cette révolution va de jour en jour s'écartant du nord au sud juscju'à une certaine hmite, puis du sud au nord jusqu'à une autre limite également éloignée du granrl cercle céleste qui, passant par l'est et par l'ouest, représente la direction moyenne entre celles de toutes ces révolutions diurnes variables. Suivant Anaxagore, c'est la résistance de fair froid qui, s'opposant à un plus grand écart vers le nord, fait rétrograder l'astre vers le sud^ : cette opinion d'Anaxagore est aussi celle de son contenqDorain Hérodote f historien ^ Quant à la rétrogradation des sept planètes du sud au nord, nous ignorons

' Vovez sailli Hippolyle, Contre les hérésies, I, VII, p. il, I. 1 5-1 G (Cruicc); le fau>c Plularqiic, II, xvi, et le faux Galien, Œuvres, t. IV, p. 43i, 1. i (éd. gr. de Bàle).

* Voyez saint Hippolyle, Contre les hé-

résies, I, VII, p. 2 2, I. 10-12 (Cruice); le faux Plularque, II, xxiii; le faux Galien, Œuvres, t. IV, p. /i3i, 1. 29-30, cl Stol)ée, Kcl. phys. 1. XXVI, p. 526-528 (Heercn).

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