‹ Mémoire sur les hypothèses astronomiques des plus anciens philosophes de la Grèce étrangers à la notion de la sphéricité de la terre [microform]Chapitre 16 sur 27 · II, XXIV · texte numérisé non relu

II, XXIV

comment Anaxagore et Hérodote Texpliquaient mécani(jiiement.

Il est aisé de comprendre que fauteur d'une telle doctrine cosmographique ne pouvait pas donner un caractère vraiment scientifique à ses théories sur les éclipses'. Pourtant il connaissait vaguement, comme flialès, la vraie cause des éclipses de soleil, produites par finterposition directe de la lune, asire plus rapproché de nous, entre le soleil et la terre, et il connaissait vaguement aussi, comme Anaximène, la vraie cause, un peu plus dilTicile à deviner, des éclipses de lune"^ Mais, outre les éclipses de lune produites par le passage de cet astre dans f ombre de la terre, Anaxagore, comme Theophraste nous 1 assure, crovait qu'il y avait (f autres éclipses de lune causées par finterposition de certains corps obscurs et invisibles entre la lune et la terre ^. Cette fausse opinion d'Anaxagore niontre bien qu'il était incapable de prévoir le retour des éclipses de lune, soit par le calcul des longitudes célestes du soleil et de la lune et des latitudes célestes de la lune, calcul évidemment trop savant pour lui et poui" une époque où fon ne considérait les positions de la lune rt des étoiles que par rapport à féquateur'', soit par la connaissance empirique de la période chaldeenne de 2 23 lunaisons, qui ramène cà peu piès les mêmes éclipses de lune aux mêmes intervalles d temps; car, s'il avait su prévoir ces éclipses par l'un ou f autre de ces deux

' Voyez saint Hippolyte, Contre les hérésies, I, vil, p. 12-1 3 (Cruicc). Plutarque (;\tcjV«, cil. \xni) ne parle d'une lliéorie d'Anaxagore qu'en ce (|ui concerne les phases de la lune.

^ V oyez saint Hippolyte , Contre les hérésies, I, VII, p. 2'i, I. 8-10, et Stobée. Ecl phys. I, xwii . p. 56().

^ \()yez Theophraste. dans Stobée, l.c.

De plus, sur les corps célestes obscurs et invisibles supposés par Anaxagore, vov. sainl Hippolyte, Contre les hérésies, I, VII, p. 22. I. 1-2 (Cruice).

* Voyez mon article Astronomie dans le Dictionnaire des antiquités (jrecques et romaines, de M. Saglio.

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moyens, Anaxagore aurait su que la lune ne s'éclipse jamais que lorsqu'elle est pleine, tandis que les corps obscurs qu'il imagine auraient pu éclipser la lune d'une maniète impossible à j)révoir et dans une phase quelconque de la lunaison. De même, fhypothèse de ces astres obscurs, qui auraient dii produire aussi quelcjuefois des éclipses de soleil, montre bien qu'Anaxagore ne savait pas prédire ces éclipses, toutes produites par la lune. Il est, d'ailleurs, bien évident cpie la prédiction d'une éclipse de soleil pour un lieu donné lui aurait été impossible, puisque, même avec la période de 223 lunaisons, qui ramène le soleil et la lune à peu près aux mêmes positions réciproques, cette prédiction aurait toujours suppose nécessairement le calcul de la parallaxe géocentrique de la lune sur fhorizon du lieu, et, par conséquent, la connaissance non-seulement de la sphéricité de la terre, mais aussi de la longueur du rayon de la sphère terrestre : choses qu'Anaxagore ignorait. Comme nous l'avons dit ', ce que l'admiration crédule du peuple grec attribuait à Anaxagore, ce n'étaient pas des prédictions d'éclipsés; c'était la prédiction, absolument impossible, de la chute d'un aérolithe énorme qui devait tomber du soleil en un certain jour et en un certain lieu désignés d'avance par le philosophe prophète. Voici ce qui avait pu donner prétexte à cette fable : il est très-possible qu après la chute du fameux aérohthe tombé de son temps à ^Egos-Polamos, Anaxagore, qui considérait le soleil comtne une.masse solide incandescente, ait invoqué à f appui de cette opinion la chute impnvuc de ce fragment prétendu de la masse solaire, et que plus tard, pour Anaxagore comme pour Thaïes et pour Sulpicius Gallus^ ïexplication donnée après un événement

' S 2 du présent mémoire. Voy. les textes in(li(|ués en cet endroit, p. ii , notes. Voyez ce même S 2, p. 18-20.

considéré comme prodige ait été transformée par la légende en une prédiction faite avant révénenient.

Plutarcjue^ attribue à Anaxagore le mérite d'avoir donné le premier une bonne explication dos phases de la lune. Or Plutarque connaissait l'explication vraie, qui suppose la sphéricité de la lune. Il paraît donc qu'Anaxagore, malgré sa doctrine contraire à la sphéricité de la terre, donnait à la lune la forme sphérique. Le fait est |)rohoblement vrai, malgré son invraisend)lance apparente. En elfet, au premier coup d'œil, le plan de Thorizon semble être celui de toute la sîirface de la terre, et Anaxagore, ainsi que nous favons vu, croyait que la lune, grande comme le Peloponése, pouvait être habitée comme la terre; mais il est cependant peu croyable qu'il ait pu attribuer à la lune, comme à la terre, la forme et la position fl'un disque horizontal. Car, malgré son ignorance, dont nous avons vu la preuve, en matière de perspective, il est bien dillicile de croire qu'd ait pu s'imaginer qu'un disque horizontal éclairé par le solri! ait jamai- pu lious présenter l'apparence d'aucune des phases de la lune,'et surtout, si Anaxagore s'était lait cette illusion grossière, Plutarcpie n'aurait pu approuver son explication des phases, que parce qu'il ne l'aurait pa-: connue. 11 est plus vraisemblable qu'Anaxagore avait ein])runté aux pythagoriciens, alors dispersés en Grèce, la doctrine d(» la sphéricité des astres et l'explication des phases lunaires, mais en gardant les doctrines ioniennes sur la forme de la terre et sur la dilliculté de sa suspension au centre du ciel.

II n y a non plus aucune raison pour rejeter le témoignage d'Eudème^ disciple inimediat d'Aristote et historien de l'as-

^^culs, cil. \xiii. (ioiiijiaiez saint Hippolytf, Contre les hérésies, I . vu, p, va , I i2->3 (Ciuicei.

' Dans Procliis. Sur le Timce. p. 258 (^ (Bàle),p. 62.4 (Sclinciderj. Sur Liuleme el son liistoire de l'astronomie, comparez

tronomie, témoignage d'après lequel Anaxagore, comme plus tard Platon , Eudoxe et Ai istote \ pensait que le soleil et la lune étaient les deux planètes les plus rapprochées de la terre.

Quant aux autres planètes facilement visibles cà l'œil nu, Anaxagore en connaissait si peu le nombre et la marche, que, comme Aristotc et d'autres auteurs nous l'apprennent ^ il supposait (jue les comètes étaient des apparences produites par la reunion de plusieurs de ces planètes en une même région du ciel.

Toutes ces opinions d'Anaxagore, telles que nous venons de les exposer d'après une étude critique des fragments de son ouvrage et des témoignages anciens, concernent le monde que nous voyons et auquel nous appartenons. Anaxagore croyait l'étendue de ce monde bien moindre qu'elle n'est par rapport au diamètre horizontal de la terre, considérée par lui comme un disque, dont l'ombre nocturne, faisant mieux ressortir l'éclat des étoiles, constituait la voie lactée : il crovaitdire beaucoup en disant que le soleil était beaucoup plus grand que le Péloponèse; il aurait sans doute cru exagérer en disant que le soleil était aussi grand que la terre.

En revanche, en dehors de ce mom/e (k6(T(xoç) , qui embrassait, suivant lui, tous les astres tournant chaque jour autour de la terre, c'est-à-dire le soleil, la lune, les planètes et toutes les étoiles visibles, Anaxagore admettait-il Fexistence d'autres mondes? Ce n'est ni à des écrivains anciens plus ou moins suspects, ni à des critiques modernes, que nous allons le demander; c'est à Anaxagore lui-même, cest-cà-dire aux fragments

Spengel, Eademl Rhodiifraymenlu (Berlin , i865,in-8°).

' Vovcz Pioclus, ibUl p. 257 F (Bâie), p. 62.3 (Schneider).

^ \'oye/. Arislole. Météor. I. vr, S i II\potl)è.ses.

(Ideler); Alexandre, arf/i. /. f. 78a (Aid.); Olyinpiodoro, ad h. l. (" 11 u et Lia b (Aid.); le fauv Plulanjuc, III, i; Diogèiie de L.. II, 9, et le sclioliasle d'Aralus, Aioatjfj.. 1091, p. 243 (Bulile).

(le son ouvrage. Mais d'abord rappelons- nous son opinion d'après laquelle, bien que dans notre monde, par l'action du tourbillonnement, chacune des espèces de corpuscules prédomine en certaines régions, toutes les espèces de corpuscules se trouvent pourtant mêlées dans toutes les régions de ce monde. A l'appui de cette opinion , Anaxagore lui-même ^ nous dit que, clans ce monde (jui est un -, il ne peut pas y avoir ces divisions tranchées que certains jihilosophes imaginent et qui résulteraient de la séparation complète des diverses espèces de corpuscules. Par exemple, la terre, l'eau, l'air et le feu, s'ils étaient quatre espèces de corpuscules entièrement séparées et situées en des régions différentes, formeraient, suivant lui, quatre mondes dans notre monde, dont l'unité serait brisée: voilà ce qu'Anaxagore refuse d'admettre, et, en cela, il coml)at une hypothèse df son contemporain Empédocle^ qui voulait qu'à certaines époques ces quatre éléments, mêlés dans notre monde, se séparassent en quatre masses distinctes. Ainsi, dans ce fragment, Anaxagore alTirme l'nnilc inclivisiUc de notre monde, unité résultant du mélange harmonieux et varié de toutes les espèces de corpuscules; mais, quoi (ju'en disent Stobée'' et M. Zeller^ Anaxagore ne nie pas (jue d'antres mondes, dont chacun aurait aussi son unité, puissent exister en dehors du nôtre. Bien loin de le niei , il l'airirine; car ailleurs^ il dit expressément que, dans un autre monde (éTc'pa r^iOLKrjafxvJi^) , il y a une autre terre, où, comme sur la nôtre, doivent s'être produits des plantes, des animaux et des hommes, et qui a aussi un so-

Fruçjm. XIII [Fraçjm. philos, (jr. l. 1, Didot), tiré de Simplicius. Phys. f. 87 hf. 38 a (Aid.).

El» T&j évi xoaçjLCj).

Voyez plus loin, S 12, p. 192.

Ed. phys. I.xxMi, p. 4(jG (Heeren).

' Philos, d. fjr. l, I. .3' éd. p. 818-

• Frugnt. x (Didot). Pour connailrc bien ce Iragnienl, il faut le voir, avec le contexte, dans Siniplicius, Phys. I, f. 8 a. I. 2G-31. ctf. .3.3 6. 1. 49-54 (Aid.).

leil et une lune. Il est vrai que Simplicius, en citant textuellement ce passage si clair d'Anaxagore, l'interprète^ de manièie à y voir, au lieu d'un autre monde pareil et simultané au nôtre, un monde idéal, qu'Anaxagore aurait opposé à notre monde réel. Mais cette interprétation néoplatonicienne est évidemmeiii contraire à la pensée exprimée clairement par Anaxagore. Cette pensée si claire d'Anaxagore est de même contredite par une interprétation, plus impossible encore, de M. Zeller', d'après laquelle cet autre monde d'Anaxagore serait la lune, habitée par des hommes. Mais Anaxagore considère expressément la lune comme une partie de notre monde, qui, comme il nous l'a dit lui-même, est un et n'est nullement divisible en plusieurs mondes. D'ailleurs, si la terre de l'autre monde dont il parle était la lune que nous voyons, comment Anaxagore pourrait-il dire que cette terre et ses habitants ont aussi leur lune? Serait-ce notre ten-e qui serait pour eux ce que la lune est pour nous.^ Non; car, si Anaxagore avait eu cette pensée, il ne l'aurait pas exprimée de manière à faire comprendre tout le contraire, en parlant d'un autre monde, tandis qu'il s'agirait d'unepetite partie du nôtre, et en disant que dans cet autre monde il y a aussi un soleil et une lune, comme si ce soleil d'un autre monde pouvait être le nôtre, et comme si notre soleil et notre terre pouvaient être dans un monde qui serait la lune, grande, suivant lui , comme le Pélopoiièse ! Un contre-sens en entraîne souvent d'autres à sa suite : ayant cru faussement voir dans un autre fragment la négation al^solue de toute pluralité des mondes, M. Zeller n'a pas voulu voir dans ce fragment-ci faffirmation d'une plurahté de mondes en dehors du nôtre. Mais d est évident que, pour Anaxagore, cet autre monde auquel

' F. 8«, I. 3i-35, f.33 6, I. 54, ei f. 34 «,I. 1 r)(Ald.^.

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