HYPOTHÈSES ASTRONOMIQUES DE LEUCIPPE ET DE DEMOCRITE
Vers fépoque d'Anaxagore et d'Empédocle, vivait le fondateur de la doctrine atomistique, Leucippe, qui ne nous est guère connu que comme maître de Démocrite '. Nous ne pouvons pas déterminer ce que ce dernier lui doit, et nous ne connaissons qu'un petit nombre d'opinions du maître qui aient été contredites par le disciple. Démocrite, né à Abdère vers fan 46o avant notre ère, matliématicien, astronome, adonné à f étude de plusieurs arts industriels, musicien, littérateur et érudit, naturaliste, médecin, mais surtout pliilosopbe, physicien et moraliste, composa un très- grand nombre d'ouvrages, et parvint à une très-grande vieillesse, après avoir voyagé en Egypte, en Asie Mineure, en Babylonie et en Perse^. 11 avait pu recueillir dans ces voyages certaines connaissances positives et pratiques; mais sa philosophie est purement grecque*^, et elle porte le caractère d'une réaction ionienne
' Voyez M. Zellcr, ». I, 3' éd. p. 68A, noie 1 .
- Voy(z M. Zellcr, /. c. p. 684 782; M. Mullncli, Democriti operiim Frufjmenta (Berlin, i8A3, in-8°, 438 pnges), avec d'amples disscitations sur la vie, les écrits et les doctrines de Démocrite, et le mêtue
M. Mullacli , Fraijin. philos, gr. I. 1 , p. 33o- 382 (Didol).
^ Voyez M. Mullacli, Frmjm. philos, (jr. f. 1, p. 33o-33g, el surtout M. Zeller, /. c. p. 084- 690, notes I el 2 de la p. 684.
contre la doctrine des philosophes de l'école d'Élée ^ Ceux-ci niaient le vide el par suite le mouvement; car, disaient-ils, le mouvement est impossible sans le vide, et le vide ne peut pas exister. Leucippe et Démocrite leur concédèrent que le vide est le néant, que le plein seul est létre, et que, sans le vide, tout mouvement, et par conséquent tout changement dans le plein identique à l'être, est impossible. Mais, de l'existence bien constatée du mouvement et du changement, ces deux philosophes concluaient, contre les Éléales, que le néant et le vide existent aussi bien que l'être et le plein ; que toutes clioses consistent dans un espace vide et dans une matière qui le remplit imparfaitement, et que cette matière se compose de corps parfaitement pleins, mais imperceptibles par leur petitesse et séparés les uns des autres par des vides. A chacun de ces corpuscules imperceptibles, qu'ils appelaient rtfomc5, àToptot, c'est-à-dire insccahlcs, ils appliquaient la plupart des attributs assignés par les Éléates à leur être unique, savoir : fabsence de tout vide intérieur, l'uniformité de substance, l'indivisibilité, l'immutabilité, l'indestructibilité, l'éternité dans le passé et dans l'avenir. Tons ces atomes étaient supposés semblables entre eux par leur nature, mais très-diflerents par leurs grosseurs, par leurs figures et par leurs positions relatives; ils étaient supposes capables de se grouper entre eux d'une infinité de manières et de produire ainsi la variété infinie des corps et des phénomènes; ils étaient supposés tous de même poids à égalité de volume, mais capables de former des corps plus ou moins pesants à volume égal, selon (jue ces corps contenaient en des espaces égaux une plus ou moins grande somme d'étendues d'atomes avec plus ou moins de vide entre eux. Suivant Démocrite, le vide est infini, et d
' Voyez M. Zeller, i c. p. 687 el suiv. el p. 769 el sniv.
-^>( 213 )^-H— contient un nombre infini d'atomes, séparés les uns des autres par des vides, mais non de manière à exclure tout contact. C'est par ces atomes et par leurs mouvements qu'il explique toutes les qualités des corps'. Suivant lui, les mouvements des atomes sont éternels : n'ayant jamais commencé, ces mouvements n'ont pas besoin de cause extérieure et sont euxmêmes les causes de tous les phénomènes; mais ces mouvements ont leur principe nécessaire et immanent dans la nature même des atomes, c'est-à-dire dans leur pesanteur. Le mouvement primitif des atomes doit donc être une chute, un mouvement vertical de haut en bas : si certains corps montent , c'est par la pression d'autres corps plus pesants. D'après fopinion de Démocrite, les atomes les plus gros, étant les plus pesants, doivent tomber plus vile que les autres; de là doivent résulter des chocs dans tous les sens, et par suite un tourbillonnement, qui tend à rapprocher les atomes semblables entre eux par leur grosseur et par leur pesanteur, et ces atomes, à cause de la diversité de leurs figures, doivent produire des assemblages plus ou moins durables^ ainsi ont dû et doivent encore se former, dans fimmensité de l'espace , des mondes trèsvariés et en nombre infini, dont quelques-uns ne contiennent ni
humidité, ni plantes, ni animaux \
Quant à notre monde en paiticulier, voici comment Démocrite en concevait la formation. Une énorme masse (fatomes de toutes formes, s'étant agglomérée dans un vaste espace vide, y a produit un seul tourbillon, qui s'est étendu de plus en plus en entraînant dans son mouvement les atomes répandus dans fespace environnant. Ce mouvement giratoire a anuHié
' Sur celle llu-orie des atomes, vovez ' Voyez M. Zeller, p. 709-7.8.
les lexles cités par M. Zeller, /. c. p. 684- ^ Voyez saint Hippolyte, Contre les hé-
résies, I, xi, p. 27-28 (Cruice).
la séparation des atomes dissemblables et le rapprochement (hs atomes semblables; les atomes les plus gros se sont précipités vers le centre du tourbillon, où une masse solide s'est lormée; les atomes les plus petits se sont portés vers le vide extérieur : les uns s'y sont élancés en divergeant; les autres, s'accrochant ensemble, ont constitué comme une membrane, qui enveloppe cette masse sphérique tourbillonnante, et qui en partage le mouvement rapide de rotation; cette membrane séj)aissit en entraînant avec elle les atomes légers qui viennent sans cesse du dehors se heurter contre elle. Notre monde cessera de prospérer quand il ne pourra plus s'accroître, et il périra quand il viendra se choquer contre un autre monde j)lus gros ^
La masse qui s est Formée au milieu de notre tourbillon est la terre. Née avant les astres, elle lut d'abord petite, légère et flottante aux environs du centre, où, devenue plus grosse et plus dense, elle s'est fixée tout à fait"; là, suivant l'opinion de Democrite citée parAristote, comme suivant l'opinion d'Anaxiniène et celle d'Anaxagore, la terre, à cause de sa largeur, se soutient sur l'air, quelle comprime sous elle et qu'elle ne peut pas fendre pour tomber*. De plus, comme nous le verrons, Leucippe et Democrite la croient evidée : ce qui lavorise sa suspension sur l'air. Knfin, s'il faut en croire le faux Plutarque, Democrite pense, comme Anaximaudre, que, la terre étant également éloignée de toutes les extrémités du monde, il n'y a aucune raison pour qu'elle se porte vers une de ces extré-
' Voyez Dio;,'ène de L. , IX , Sa ; Stobee , Ed. pliYs. I. \xiii, t. I, [). !njo (Hecrt'n); siinl lli|)j)<tl\te, Contre les hérésies, I,x. j). 26 27, et I, XI, p. 27-28 (Cruice); el \r l'anxGalien, l. IV, [). 4^6 , 1. 2^4 20, cl p. ^127, I. 3V33 (éd. '^r. de Bàle).
* Voyez Diogèiie de L., IX, 32. vl le faux Plutarque, III, Xlll, S li-
* Voy.Ari^tole, Daae/,ll,xiii, p. 2946, I. j3 (Berlin), et Siiuplicius, Du ciel, II, p. 232 f» - p. 233(i Karsten).
mités plutôt que vers les autres; de sorte qu'elle reste à sa place, en éprouvant seulement, suivant Democrite, certains soubresauts, qui sont les tremblements de terrée Democrite, cité par Aristote, explique ces tremblements en disant que des courants d'air et d'eau, se précipitant dans des cavités intérieures de la terre, en troublent l'équilibre". Le faux Plutarque ajoute que, suivant Democrite, la terre, en se condensant sous l'action des vents et des souilles venus des astres, a chassé au dehors certains atomes légers qu'elle contenait dans sa masse : alors ceux-ci, se réunissant dans les dépressions de sa surface, ont formé les mers*^.
Comme nous venons de le voir, le témoignage d' Aristote nous gaiantit que Democrite considérait la terre, non [)as comme un globe, mais comme un corps plat et mince porté sur l'air à cause de cette forme. Ce témoignage digne de loi n'est nullement contredit, mais est, au contraire, confirmé et complété par ceux que nous allons y joindre. Simplicius^, Diogène de Lacrte^ et le faux Plutarque^ nous disent que la terre a, suivant Leucippe, la forme d'un tambourin [rvfnvoLvov), instrument qui, chez les anciens, était formé, comme on sait ', d'une peau circulaire tendue sur fouverture inférieure d'un anneau cylindrique à bords minces et peu hauts, dont l'ouverture supérieure restait libre. D'un autre côté, le faux Plutarque^ nous dit que, suivant Democrite, la forme de la terre était celle
' Voyez le faux Plutnrque, III, xv, S 7.
* Voyez Aristote,. Ut'7</or. H, vu, p. 305 6 (Berlin); Alexandre, ad h.l. fol. i07« (à la suite de Jean Pliilopon, Génér. et corr. 1627, Aid.) , et Sénè(|ue, Nat. q. \'l,xx.
^ Voyez le faux Plutarque, I. iv, S 6. Comp. I, m , S 29.
* Du ciel. H, XIII, p. 2326 p. 233 « (Karslen).
■ IX, 3o.