LIVRE II, CH. IV. — LES SAINTS SUAIRES
vérifié onze fois par les hommes les plus sérieux jusqu’au 27 octobre 1684. Dom Langellé (û confirme tous ces détails & applique à cette insigne relique une épigraphe tirée de Tertullien :
Me a est possessio, olim possideo, prins possideo, habeo origines ftnnas ab ipsis autoribns quorum fuit res.
Depuis la Révolution il n’en existe aucune trace. On dit que cette précieuse étoffe, tombée entre les mains de femmes ignorantes, avait servi à des usages profanes jusqu’à ce que, réduite à l’état de chiffons, elle ait cessé d’exister (2).
Turin. — Baillet, qui d’ailleurs a souvent besoin d’ètre contrôlé, raconte avec beaucoup de développement l’histoire du saint suaire de Turin.
Les chanoines de Lire en Champagne, à trois lieues de Troyes, reçurent cette relique de Godefroy de Charny, gentilhomme de Bourgogne, gouverneur de Picardie, qui la fit placer dans l’église qu’il fondait à cette intention, le 20 juin 1353. Il disait l’avoir conquise dans la guerre contre les infidèles, & reçue de UgonlV, roi de Chypre, à qui il avait rendu de grands services.
Dès qu’elle fut exposée, elle attira à Lire un grand concours de fidèles. Cependant I”évèque de Troyes, Henri de Poitiers, n’y voyant pas d’authenticité suffisante, défendit aux chanoines de l’exposer. On l’emporta hors du diocèse dans un lieu où elle resta près de vingt-quatre ans. Vers l’an 1378, Godefroy de Charny le jeune, fils du fondateur de l’église, obtint du légat de Clément VII, à Avignon, la permission de placer le saint suaire dans l’église, sans être obligé de prendre le consentement de son évêque. L’ évêque de Troyes, Pierre d’Arcies, défendit cette exposition, sous peine d’excommunication, jusqu’à ce que le pape en ait ordonné. Godefroy obtint contre cette défense un ordre du roi Charles VI pour la permettre. Sur la réclamation de l’évèque, le roi révoqua cette permission le 4 août 1389. Godefroy de Charny alla lui-même à Avignon se pourvoir devant Clément VII, qui confirma la permission donnée par le légat. L’évêque adressa alors une requête au pape, démontra que ce qu’on croyait être une impression du corps de Jésus-Christ sur la toile n’était qu’une peinture faite de main d’homme; que, d’après l’opinion commune, on était persuadé que ce suaire n’ayant jamais servi à Jésus-Christ, son
(1) Histoire du saint suaire de Compiegne } Paris, 1684, iiwâ*
(2) ChifHet:, De Ünteh sepulchralibus C/iristL Aruuerpi 1624, in-40, ch, XXVI, & aux pièces justificatives, Compïègne, Mf*r Gignoux, évéque de Beauvais ; M. l’a b bé Millière, vicaire général ; & M. l'abbé Bourgeois, archiprétre de Compiègne.
exposition publique choquait les honnêtes gens & toutes les personnes de bon sens, & qu’elle portait le petit peuple à la superstition. Clément, se rendant aux raisons présentées par l’évêque, trancha la question & donna un bref du 6 janvier 1390 par lequel il permit d’exposer le drap sans ornements ni cierges, avec un écriteau indiquant que ce n’était pas le vrai suaire de Notre-Seigneur, mais une simple représentation comme les autres tableaux. Les chanoines y renoncèrent W.
ChifFlet confirme l’opinion de Baillet, en se contentant de rapporter que Clément VII interdit de montrer cette x*elique en public pour ne pas engager un peuple ignorant & grossier dans de vaines démonstrations religieuses, & continue son histoire sans avoir égard à ces objections. Dom Langellé dit qu’il importe peu que plusieurs se soient déclarés contre le culte de ce linge sacré, puisqu’on leur oppose un grand cardinal, saint Charles Borromée, & d’autres personnes; & de plus des bulles du pape, les miracles & le consentement des auteurs du xvic & du xvne siècle.
Le saint suaire demeura ainsi renfermé jusqu’en 1418; les guerres civiles engagèrent les chanoines à le déposer avec d’autres reliques dans le château de Humbert, comte de la Roche, seigneur de Villers-Seyssel, qui avait épousé Marguerite de Charny, petite-fille & héritière de leur fondateur. Le comte donna aux chanoines un acte de reconnaissance en date du 6 juillet 1418. Après sa mort, Marguerite fut condamnée par arrêt du parlement de Dole, en Franche-Comté, à rendre le dépôt de Liré. Elle rendit en effet les reliques & les joyaux de l’église, en retenant seulement le saint suaire, sous prétexte que c’était une acquisition faite à la guerre par son grand-père Godefroy, & qui lui appartenait à titre d’héritière.
Un autre arrêt du même parlement du 8 mai 1443 lui permit de le garder encore trois ans, moyennant une somme d’argent qu’elle devait payer à l’église de Liré. Marguerite usa de divers délais, jusqu’à ce qu’étant allée à Chambéry en 1432, elle le laissa à la duchesse de Savoie, Anne de Chypre-Lusignan, & lui en fit donation par un acte dressé le 22 mars. Dès l’année suivante, le duc de Savoie fit battre des médailles avec des revers où était figuré le saint suaire, tenu par une femme à genoux ; & on commença à lui rendre un culte public à Chambéry. Les chanoines de Liré, ayant su ce qu’avait fait Marguerite, lui intentèrent un nouveau procès, & obtinrent de l’official de Besançon une sentence d’excommunication contre elle en 1457? sans pouvoir néanmoins en tirer aucune raison.
Après sa mort, ils prirent occasion du voyage que le duc de Savoie fit à Paris
(1) Baillet, Vit des saints } t. IV, p. 259.