RELIQUE DE LÀ VRAIE CROIX
« Dans Téglise du faubourg de Saint-Mathias on conserve une partie de la sainte croix, d'une grosseur très-respectable, & renfermée dans une cassette qui dépasse tous les travaux de ce genre, tant par la richesse de for, de l’argent 8c des pierres précieuses qui l'ornent, que par T excellence du travail. Des pierres précieuses, polies ou taillées du temps des anciens Romains & des Grecs, 7 sont fixées. Le travail de filigrane est si délicat qu'il ne peut être bien vu 8c apprécié qu’avec une loupe. C’est un travail du xc siècle. Henri d’Ulmen de Trêves, guerrier de la croisade de Constantinople, rapporta avec lui ce précieux trésor qu’il avait dérobé à Téglise de Sainte-Sophie & en fit don à Téglise alors dédiée à saint Euchaire, aujourd’hui dite de Saint-Mathias. Un tableau porte l’inscription suivante :
et Cânno ab încarnatione Dominî MC C Vif Henricus de JJlmena attulit lignum sanctœ a crucïs de chntate ConstantinopoUlana & hanc magnam portionem ipsius ligni sacri ecclesiœ « sancti Eucharii contulit. n
TREVES
Traditions de l'Église concernant la sainte robe, d'après les recherches historiques de MM. Gildemeister & de Sybel.
« .... Un poëme du xne siècle en vieil allemand, sous le titre suivant: Le roi Orendel de Trêves & la robe grise (fabuleux dans tout son ensemble), sert au moins pour prendre date; par les renseignements qu’il donne & par son origine, il peut fournir des données historiques. Il est, du reste, bien connu des érudits allemands, qui en ont souvent parlé dans diverses publications. En voici la donnée : La robe grise fut filée par Marie, de la laine d’un petit agneau. Sainte Marie la tissa, & le Christ la mit. Après la crucifixion, elle fut donnée au roi Hérode , lequel la donna à un Juif qui lui avait rendu de longs & fidèles services. Le Juif, qui voulut la mettre, y remarqua des taches de sang qu’il ne put pas laver, malgré tous ses efforts. Le fait fut rapporté au roi Hérode, qui défendit au Juif, sous peine de la vie, de revêtir cette robe....
« Il existe un autre poëme en vieil allemand, relatif à la sainte robe, c’est celui du roi Rother. Il a été composé à la fin du xne siècle, mais il vient de l’antiquité païenne des anciennes Sagas du Nord, avec un mélange d’histoires de l’Orient & d'histoires de géants. On trouve, du reste, aussi dans les Sagas des traces de l’histoire d’Orendel.
« Les deux poëmes ont de nombreux rapports.
« L’histoire de Rother présente cette particularité, qu’elle se rapporte bien à des difficultés survenues entre l’empereur grec Alexis Comnène, sa cour & les croisés lors de la première croisade.
« Traditions populaires sur la sainte robe. — Un Juif de Jérusalem, qui trafiquait des antiquités, acheta contre autre chose, à un soldat, la sainte robe. Il la jeta dans une caisse, dans sa chambre de débarras, & ne s’en occupa plus. Ce même Juif avait une servante chrétienne très-laborieuse, qu’à cause de cela il aimait beaucoup ; c’était sainte Hélène. Sainte Hélène venait souvent dans cette chambre & remarquait une lueur merveilleuse sortant de la caisse. Un jour elle regarda la robe & vit que c’était la robe du Christ. Elle la demanda à son maître, qui la lui donna. Munie de ce trésor, elle quitta la maison du Juif & alla toujours droit devant elle. Il faisait très-chaud; enfin, toute fatiguée, elle s’assit sur le chemin. Il vint à passer un attelage avec deux chevaux qui s’approcha d’elle. Comme elle était fatiguée, & cependant ne pouvait pas rester là, elle monta dans la voiture avec la sainte robe. A l’instant les chevaux s’emportèrent & coururent jusqu’à ce qu’ils fussent devant la cathédrale de Trêves. Alors sainte Hélène vit qu’elle devait y déposer la sainte robe. En effet, elle y est restée.
« Le roi Hérode avait acquis, on ne dit pas comment, la sainte robe tirée au sort par les soldats; il prisait beaucoup ce trésor. Il avait une servante chrétienne très-pieuse, c’était sainte Hélène. Pendant plusieurs années, quand elle voulait demander ses gages, elle vit en songe saint Pierre qui lui conseillait de demander pour ses gages, au lieu d’argent, la sainte robe, puis de s’enfuir en l’emportant. Elle fit donc cette demande pendant trois ans & fut repoussée. Enfin Hérode se trouva saisi d’une telle angoisse qu’il ne trouva de repos qu’en lui donnant la sainte robe. Munie de ce trésor, elle s’en fut marchant jour & nuit. Enfin elle arriva dans une belle vallée, où se trouvaient un fleuve & une ville. Elle passa sur le pont, & à 1 instant toutes les cloches de la ville se mirent à sonner toutes seules. Les habitants de la ville ne comprenaient rien à ce prodige. Enfin ils découvrirent que cela avait lieu à cause de la présence de la sainte robe, qui fut déposée à la cathédrale.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
u Dans d'autres traditions, la servante chrétienne qui apporta la sainte robe à Trêves ne se nomme pas Hélène.
(t Cependant, en général, la tradition populaire est d'accord avec la tradition ecclésiastique pour représenter la sainte robe comme apportée par sainte Hélène.
« Parmi les pèlerins illustres que les légendes populaires envoient au saint sépulcre, on trouve Charlemagne, qu'on veut avoir été en pèlerinage à Jérusalem.
u Le fond de toutes les légendes populaires est donc que sainte Hélène a apporté la sainte robe a la cathédrale de Trêves.
« Les poètes qui ont écrit les poèmes de la Robe grise & de Rother y ont fait des changements ; mais il y a une chose qu'ils n'ont pas pu changer, c'est ce fait : la sainte robe a été apportée à Trêves ,
« Quelle est la véritable couleur de la sainte robe?
« Il est dans la nature des choses que la couleur originelle de ce vêtement ait, dans le cours des siècles, perdu sa vivacité & soit devenue pâle. La lettre circulaire émanant de F archevêque Charles Gaspard, avant l'exposition solennelle de 165;, emploie certainement une expression juste sur F état actuel en disant : tunieam decoioratam .
a On peut rapprocher à ce sujet des recherches sur une tunique égyptienne rapportée par le général Régnier, & donnée en 1801 à la bibliothèque de Flnstitut (Rapport de Monge; voir Mémoires de V Institut royal de France ? Académie des inscriptions & belles-lettres, Paris, 1821, t. V, p. 62-64).
« La couleur pâle & effacée qu'a actuellement la sainte robe est donc assez bien exprimée par le mot grise employé par nos anciens poëtes.
« Lors de l'exposition de la sainte robe, à Trêves, en i8ho, M. Cordel, alors vicaire général du diocèse, dans un procès-verbal publié le 31 juillet, dit textuellement :«Elle est plus brune (( intérieurement qu'extérieur ement, blanchâtre en quelques places, grisâtre dans le reste, u
« Agricius apporta la sainte robe à Trêves en 3 27 ; Fauteur du vieux poème vivait en 1 1 00, c'est bien assez de différence de temps pour qu'un tissu se décolore. L'auteur en question dit ; n La robe grise a des taches de sang, taches du sang du Sauveur crucifié. »
« Ce passage se trouve dans les manuscrits, dans le plus ancien texte du poème.
tt Les taches de sang, comme la couleur, ne peuvent être appréciées que par la vue de la robe. L'archevêque Charles Gaspard, dans sa circulaire de 1655 précitée, dit : « Tunieam « divinî corporîs tactu consecratam^ dominîci corporis purpura tinctam .»
« Les traditions populaires dont nous avons parlé remontent à plusieurs siècles avant le xn*.
« Un événement qui eut lieu bien longtemps avant F année 1054 le prouve clairement.
« Nous lisons dans la vie de saint Agricius, publiée en 1054, que, d'après un récit conservé par les ancêtres, un pieux évêque de Trêves, entendant différents bruits sur la nature des reliques déposées à la cathédrale de Trêves par saint Agricius , les uns affirmant que e était la robe sans couture, d'autres le vêtement de pourpre (de la flagellation), d'autres les souliers du Rédempteur, voulut s'assurer de la réalité. Il ordonna un jeûne de trois jours dans tout le diocèse, puis on appela en conseil le clergé & le peuple. La réunion eut lieu à la cathédrale. On choisit, pour ouvrir le coffre de saint Agricius, un moine remarquable par sa piété & sa dévotion. A peine ce saint homme eutril levé le couvercle du coffre, qu'il devint aveugle. On en conclut qu'aucun homme pécheur ne devait contempler ce trésor, & depuis ce jour personne ne demanda plus l'ouverture du coffre.
TREVES. 389
« Il résulte de cela que, longtemps avant Tannée 1054, on croyait avoir à Trêves la robe sans couture. C’était la croyance générale.
« Les bruits relatifs au vêtement de pourpre & aux souliers ont moins de consistance & sont exceptionnels.
« Une lettre de Te mpereur Frédéric Ier à l’archevêque de Trêves, en date de 1157, dit : « Igitur quia vos primas estis cis QAlpes & cor regni; & metropolis ilia vestra} Treviris in- <( quam inclyta , quœ inconsutili prœpollet tunica Domini . »
« En 1196, comme le font observer MM. Gildemeister & de Sybel, d’accord avec les écrivains ecclésiastiques, la sainte robe fut, pour la première fois, publiquement exposée. Et en 1120, plus de soixante-dix ans auparavant, l’auteur du poëme de la Robe grise connaissait non-seulement les légendes populaires & la tradition ecclésiastique à ce sujet, mais connaissait encore la couleur de la sainte robe & savait qu’il s’y trouvait des taches du précieux sang du Sauveur.
« Ces deux particularités n’ont pu être connues que par la vue. Si la première exposition publique n’a eu lieu qu’en 1196, cette connaissance ne s’explique que de deux manières : ou la sainte robe a été vue avant 1196, ou les particularités en question ont été connues par le témoignage de ceux qui ont apporté la sainte robe à Trêves, & la description en remonte à saint Agricius & à sainte Hélène. MM. Gildemeister & de Sybel n’admettant pas d’exposition avant 1 196, il faut donc admettre que la description de la sainte robe remonte jusqu’au temps des Romains. C’est aussi la tradition de l’église de Trêves. »