III® OBSERVATION
Luxation en bas de ta clavicule. (Luxation en haut de l’acromion sur la clavicule droite.;
Legros, Marie, âgée de 30 ans, blanchisseuse, demeurant à Paris, faubourg Saint-Antoine, 175, est entrée le 20 juin 1 839 a 1 hôpital Saint" Antoine , salle Sainte-Marthe n" 20.
Cette femme, d’une constitution lymphatique, est mariée et mère de quatre enfants. Il y a deux mois . et demi, Marie Legros a éprouvé, en savonnant, une douleur vive dans l’articulation du coude droit, à la suite de laquelle son travail a été suspendu.
Le lendemain matin la douleur se fait sentir dans
l’épaule droite. La malade prétend qu’alors, dans les mouvements qu’il lui était possible d’exécuter , l’os de Tépaule était très-mobile et formait une bosse. Depuis cette époque, une douleur constante est fixée dans cette région. Malgré l’habitude qu’avait Marie Legros de faire plus spécialement usage du bras droit, elle est contrainte de se servii- du membre opposé. Les règles n’ont point reparu. Une otorrhée qui persiste depuis cinq ans est attribuée, par la femme Legros, au mauvais traitement que lui a fait subir son mari. Les muscles fléchisseurs des doigts sont restés pendant trois mois dans un état jiermanent de contraction, la malade ne pouvait alors se soutenir sur ses membres inférieurs. Ces circonstances sont considérées par elle comme le résultat d’une tentative d’empoisonnement. (Cette femme est persuadée que son mari lui a fait prendre^ dai^s ses aliments, des doses légères d’acide nitrique; un verre plein de cet acide, ayant été placé sur la cheminée par son mari, fut renversé par Marie Legros dont les soupçons commençaient à s’éveiller, dit-elle. En contact avec le carreau, la liqueur est entrée en efl'ervescence ; les éclaboussures (expression de la malade) ont brûlé ses vêtements. Les personnes accourues alors ont trouvé dans la cendre du foyer une bouteille d’acide nitrique. Le mari a déclaré qu’il était dans l’intention de s’empoisonner lui-même après avoir fait périr sa femme.)
Aujourd’hui 20 juin, jour de l’entrée de la malade à 1 hôpital Saint-Antoine, le bras est pendant, dans
uu état (l’inertie, il lui est impossible d’élever la main jusqu’à la tête; sa puissance musculaiie est de beaucoup inférieure à celle du bras gauche.
L’épaule semble séparée du tronc. L’extrémité externe de la clavicule est placée en arriére et au-dessous de la surface articulaire de l’acromion. Le peu d’embonpoint de la malade permet de reconnaître facilement, au contact, la forme ovalaire et lisse de la facette articulaire et surtout la concavité du bord interne de l’acromion que l’on suit très-bien avec le doigt. En parcourant de dedans en dehors la face supérieure de la clavicule et déprimant la peau à mesure que l’on approche de l’extrémité scapulaire, le doigt est dirigé par cet os sur le bord interne de l’acromion, au-dessous et en arriére de la facette articulaire dont on reconnaît très-bien la position sur un plan antérieur et supérieur à la clavicule engagée sous elle.
Le membre supérieur représente un levier du premier genre, dont le point d’appui est pris par l’acromion sur l’extrémité externe de la clavicule; la résistance a son siège dans l’omoplate et les muscles qui abaissent cet os et le rapprochent de celui du côté opposé; la puissance existe dans le poids du membre supérieur.
Les muscles trapèze, rhomboïde et grand dentelé , sont très-minces et dans un état presque complet d atonie.Le bord interne de l’omoplateest tellement saillant en arriére et en dehors, que l’on peut, en déprimant les muscles qui s’y insèrent ou le recouvrent , placer
ce
trois doigts dans le sens de leur épaisseui' entre bord et les côtes correspondantes.
L’angle antérieur ou huméral du scapulum est porté en bas et en avant.
L’angle supérieur et postérieur est relevé et écarté
du tronc.
L’angle inférieur est relevé et dirigé en arriére et en dedans; on peut, en saisissant cet angle, faire mouvoir très-facilement toute l’épaule.
Si l’on place une main à la partie interne et supérieure du bras droit de la malade , et que l’on cherche à écarter le membre du tronc pendant qu’avec la main libre on appuie en sens inverse sur le coude, on fait basculer le meuble sur la première main de manière à rappocher le coude du tronc pendant que l’épaule s’en éloigne. Ce mouvement dégage la clavicule : alors, si l’épaule est portée en bas, la clavicule se trouve en regard du bord interne de l’acromiOn, et il suflit de diriger la partie supérieure du membre en arriére pour que le rapport entre les surfaces articulaires soit parfait. Les parties étant ainsi placées, il est possible de parcourir dans toute son étendue la face supérieure de la clavicule sans^ que le doigt soit obligé de déprimer la peau. Alors l’on suit et l’on voit cette membrane soulevée par l’os qui, naguère, laissait entre elle et lui un espace triangulaire fermé en dehors par le bord interne de l’acromion. Dans cet état, si le coude du membre malade est porté en avant et en dedans, la luxation reste réduite, et l’épaule conserve les rapports nor-
maux qu’elle a recouvrés; mais, si l’on ëcarCe du tronc le coude en môme temps qu’on le porte en arl'ière, ou si, an moyen d’un choc léger, on lui imprime un mouvement dans ces deux sens, aussitôt la luxation est reproduite et les surfaces osseuses reprennent de nouveau leurs vicieux rapports. Ces manœuvres peu douloureuses sont répétées six ou huit fois sous les yeux de M. Bérard.
Cette luxation s’est opérée presque à l’insu de la malade, laquelle, trop habituée aux galanteries de son époux, ne tenait aucun compte d’une dernière bastonnade reçue une quinzaine de jours avant l’invasion des premiers symtômes de la maladie.
Le bandage ordinaire des fractures de la clavicule fut appliqué dans cette circonstance, mais il était rendu complètement inutile par la facilité avec laquelle il se dérangeait; tandis que, sous d’autres rapports, il ne remplissait pas l’indication. Je crus devoir lui substituer le bandage indiqué sur la planche première, en ayant soin, toutefois, de placer une-lame de carton dans le tampon et de disposer celui-ci de telle sorte qu’il appuyât également sur la clavicule et l’acromion; quelques-uns des tours de bande, après avoir passé sur le moignon de l’épaule, allaient obliquement s’engager sous les circulaires de la bande boulée autour du tronc , le plus près possible de la base de la poitrine, du côté correspondant à la luxation. C’est au-dessous de ces derniers lacs que s’engageait la bande, désignée sous le nom de motrice.
dont la disposition, d’ailleurs, devenait (elle qu’elle est prësentëe sur la planche.
Chaque jour la bande motrice était serrée de nouveau, et son action, se communiquant aux lacs étendus des l'égions antérieure et postérieure du tronc à l’acromion qu’ils embrassaient par leurs arcades , exerçait sur l’épaule, en dehors de la clavicule et de haut en bas, une pression presque verticale.
Au bout d’un mois, le bandage a été enlevé; les surfaces articulaires étaient dans leurs rapports naturels, le déplacement ne s'opérait plus lorsqu’on faisait mouvoir le bras ; mais il restait une faiblesse extrême et une roideur assez grande du membre. Cet état a été combattu par des bains gélatineux et des vésicatoires successivement appliqués sur l’épaule et autour de cette région; chaque jour on saupoudrait de strychnine la surface dépourvue d’épiderme, depuis trois jusqu’à huit centigrammes. La malade est sortie guérie, de l’hôpital Saint-yVntoine , le 7 sej)tembre 1839.
En 1841 , remplissantde nouveau les fonctions d’interne dans le même hôpital, j’ai eu la satisfaction de m’assurer de la persistance des résultats obtenus.