CHAPITRE TROISIÈME
PHYSIOLOGIE
Microcéphale vi van le .
Marie-Sophie Wyss, âgée de 16 ans. Le père, originaire du canton do Berne, vit à Ollon, dans les Alpes vaudoises, comme ouvrier. La fille a été reçue, en juillet 1866, à P hospice de» femmes pauvres, installé par le gouvernement bernois dans le château de Hindelbank, près Berne.
Sophie, comme on l’appelle à l’hospice, a une taille de 1 m. 410. Les yeux sont d’un gris-bleu clair, fendus horizontalement en amande, non-proéminents; les cheveux châtains, lisses, implantés normalement, assez abondants, allant jusqu'à la moitié du dos; le nez droit, bien planté, un peu épais à l’extrémité; les lèvres épaisses, un peu retroussées, la bouche saillante en forme de museau; le menton proéminent; les oreilles bien formées, cependant sans lobule; les pommettes saillantes; les dents magnifiques, mais très-prognathes.
Les mesures prises sont Jes suivantes (système métrique) :
Taille. 1,410
Au conduit externe des oreilles 1,357
An menton 1,250
Hauteur assise 0,700
Circonférence* de la télé.
Circonférence horizontale 0,415
» longitudinale 0,455
a) Racine du nez aux cheveux 0,045
b) * à la suture laïubdoïde 0,160
c) o à la nuque 0,230
Arcs mesurés depuis tes conduits externes des oreilles.
Par la racine du nez 0,234
Par la naissance des cheveux 0,254
Par le vertex 0,235
Par l’épine nasale. 0,280
Par le menton 0,300
Diamètres de la tête.
Du vertex au conduit externe 0,053
» au menton . 0,1(10
Diamètre longitudinal 0,127
* transversal — 0,106
Largeur des orbites à la suture zygomatique du bord interne 0,101
Pommelles 0,100
Diamètre transverse mastoïdien 0,092
Longueur du nez 0,048
Insertion dti nez à l’insertion de la lèvre. . 0,047
Id. au bord alvéolaire 0,064
Id au bord des incisives 0,069
Id. au menton 0,108
Du menton au bord des incisives inférieures 0,097
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M. le directeur Flückiger, qui nous a secondés, mou frère Adolphe, docteur à Berne, et moi, avec la plus grande complaisance, fait chercher la jeune fille assise au fond de la cour. Elle arrive en courant, conduite par deux enfants, qu’elle aime beaucoup et auxquels elle n'a jamais fait de mal. Elle piétine lourdement en tapant fortement sur le sol; arrivée à la maison, elle fait résonner à dessein ses pas sur le plancher, et se réjouit visiblement de la forte résonnance. Elle marche la tète fortement inclinée, le dos courbé, les bras pendants en avant, les genoux un peu fléchis. Tous scs mouvements ont quelque chose de hiUif, comme si un ressort se détendait subitement. La tête et les jeux sont dans un mouvement continuel. Au repos, les mains sont fléchies comme dans l'embryon, et la tète infléchie à gauche, ce qui nous fait supposer une scoliose qui, cependant, examen fait, ne se trouve pas. En revanche, la colonne vertébrale est simplement courbée en dehors, et l’inflexion lombaire manque totalement, comme chez les singes. Les mouvements de la tête, des mains, les gestes et la mimique, le grincement des lèvres sont entièrement simiens. La vieille gardienne, personne très-naïve, et pittoresque même dans ses expressions en dialecte bernois, aux soins de laquelle la jeune fille est confiée depuis six mois, nous dit qu'elle ne montre aucune tendance à grimper, mais qu’elle sautille cl saule très-haut à pieds joints, surtout lorsqu'elle est en colère. Elle dort peu, a le sommeil léger et inquiet, se réveille souvent et s’occupe alors de nouer et d'embrouiller les rubans de son bonnet, les draps du lit, sans cependant sortir de sa couche. Les autres femmes en ont peur parce qu'elle distribue inopinément et avec la rapidité de la foudre des coups de mains et de pieds. Nous la voyons manger sa soupe qu’on lui donne, l’heure ordinaire du dîner étant déjà passée; elle se sert de la cuiller, mange avidement, mais cependant avec une certaine aisance et propreté. Quand elle entra à la maison, elle répandait beaucoup; il a fallu faire son éducation sous ce rapport. Elle ne peut ni s'habiller ni se déshabiller seule. Le corps est bien formé. Les mains presque jolies, purement humaines, assez larges; le pouce humain. Les bras très-forts, robustes, arrondis, de la longueur normale. La poitrine un peu plate. Les seins bien développés pour son Age; cependant un peu pendants. * Sa force est très-grande, dit la gardienne ; elle flanque par terre les femmes les plus fortes, lorsqu’elle est en colère. » Le pouls est à peine sensible ; 72 battements à la minute; 20 respirations. Elle n'est pas encore menstruée. Elle bave continuellement ; mais s’essuie la bouche avec son tablier, lorsque cela devient trop fort.
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Sophie semble prendre plaisir à l'examen de sa personne; elle se laisse volonliers faire. Elle se line, s’assied, suivant les ordres qu'on lui donne par signe, se laisse dresser contre la paroi. Seulement, lorsqu’on veut lui ouvrir la bouche, elle serre fortement les dents. On se met devant elle en bâillant fortement, immédiatement elle fait la même grimace, et ne résiste plus & l'examen de sa bouche. Son attention est toujours en éveil. Les objets brillants l'attirent de suite. Elle cherche à mettre une bague à son doigt, cl réussit à la fin. Elle la quitte avec déplaisir. .Ma montre lui fait beaucoup de plaisir. Elle montre le cadran du doigt, l’approche des joues,- du front, mais presque jamais de l’oreille ; écoute le tic-tac, saisit la chaîne et la clef, et fait des signes indiquant que je dois remonter la montre avec la clef. Puis, elle fourre la montre dans ma poche d’une manière très-agitée, et montre du doigt que les autres messieurs en ont une aussi. I n ruban rouge de mesure, ainsi que le compas d’épaisseur, ont moins d'attrait; mais les mensurations achevées, lorsque je reprends le compas pour l’emballer, elle avance la tète et me fait signe, en touchant scs pommettes, que c’est là qu'on l’a appliqué.
Ses cheveux dénoués, et flottant en désordre après les mensurations, l’occupent beaucoup. Elle les retrousse, cherche à les fixer, à les tresser, ce qui ne lui réussit pas ; lorsqu'ils retombent sur sa ligure, elle s'inquiète. On apporte une pomme (elle aime à manger des fruits, même non mûrs, et l’autre jour elle est tombée avec avidité sur des fruits tombés des marronniers); mais, avant d'entamer la pomme, elle fait signe pour la faire peler. Elle prend les pelures pendant le temps où je suis occupé à lui rendre ce service, les fourre dans sa bouche avec quelques cheveux, cherche à avaler, fait des grimaces, et vomit presque par suite de l'irritation que lui causent les cheveux dont elle cherche en vain à se débarrasser.
Après quelque temps, elle fait signe qu’elle a un besoin à satisfaire. On l’emmène. Elle se salissait souvent de jour et de nuit, lorsqu'elle entra à l’hospice. La gardienne l’a fouettée et l'a habituée ainsi & la propreté. Pendant son absence, la gardienne nous raconte qu’elle ne montre que de temps en temps une avidité bestiale ; qu’elle reste quelquefois assise, la figure riante, les yeux dirigés vers le ciel pendant des heures entières, en balançant le haut du corps, « comme un ours ». Souvent elle se cache la tête dans son tablier pendant cet exercice.
De retour, Sophie s’occupe de quelques morceaux de papier. Elle les prend , les
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déplie, les lient devant la ligure comme si elle lisait, et pousse des tons gutturaux habituels, qui indiquent son contentement cl sonnent presque comme les gloussements d’une poule : « Go, go, go, goooli ! * De temps en temps, elle lève les yeux ail ciel avec un air de supplication. Enfin, elle jette le papier sur la table, en disant: i Amin! » Puis, elle le reprend, le froisse rapidement cl me le fourre dans la poche avec des mouvements saccadés et pressés. Elle a voulu imiter évidemment la prière que l'on fait trois fois par jour, à tous les repas. Ainm, veut dire : Amen! C'est le seul mot qu’elle a appris à articuler, et encore, elle le prononce de façon qu'on ne saurait le reconnaître, s'il n'était accompagné des gestes imités de la prière. Elle juge des choses qu'on lui dit, évidemment comme un animal, non d'après le sens, mais d'après l'intonation. Les défenses, les menaces, doivent être dites avec le doigt levé ; sans cela, elle n’y fait pas attention. Elle s'est rappelée évidemment, en me fourrant les papiers dans les poches, que c’est moi qui les ai sortis.
Aucune trace d'un sentiment de pudeur. Certain brui t qui lui échappe pendant qu’elle se livre à des mouvements désordonnés et infructueux pour remettre scs souliers, lui cause une joie immense et la fait rire à gorge déployée. Par ces mouvements mêmes, elle se découvre, sans songer à mal, d’une manière qui prouve qu'elle n'a aucune notion de pudeur.
Nous descendons dans la cour. Elle doit descendre avec nous par un escalier qu'elle ne connaît pas, qu'elle a pourtant monté en venant. Elle fait signe d’abord à sa gardienne, puis & moi, de descendre, s'approche de l’escalier, étend les bras en se cramponnant i la rampe, pousse des cris épouvantables : a Aah, aah ! » se raidit sur ses pieds ; bref, elle refuse de descendre. Une servante la prend par le bras pour la conduire. Elle la repousse, recule, et, enfin, lui saute lestement sur le dos, en se cramponnant A son cou pour se faire porter en bas. Cependant, elle descend sans résistance un autre escalier auquel elle est habituée; mais toujours en lapant fortement des pieds cl en étendant les mains en avant, de manière qu'elle rappelle par sa pose, d’une manière frappante, la figure du gorille marchant, vu de dos, que M. Huxley a donnée.
D’autres surprises nous attendent dans la cour. Une vieille femme, mi-crétine, d’une laideur repoussante, veut lui arranger ses vêlements, que notre examen a mis un peu en désordre. Elle se retourne contre cette femme avec la rapidité de l'éclair,
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pousse un cri de colère en grinçant des dents, cherche à la frapper. L’autre se rebiffe, ouvre une bouche épouvantable, année d'une seule dent. « Sophie ne peut pas la souffrir, > dit la gardienne, tandis que nous admirons ce tableau à la manière de f.allot ! Alors arrive une autre vieille maladive, aux yeux larmoyants ; mais avec une expression de bonté sur sa ligure ridée et laide. « Sophie l’ainte, » dit la gardienne, t Sophie, ma bonne, que fais-tu? Sois sage, » dit la vieille ; et, immédiatement, Sophie accourt vers elle, la regarde avec tendresse, applique sa joue contre la sienne avec un bonheur infini, et lui lèche la figure comme un chien vous lèche la main.
Je donne à la gardienne une pièce de monnaie, sans être aperçu des autres. .Mais Sophie, qui, suivant l’expression de la gardienne, «tourne constamment la tète comme un torcol dans sa cage et qui a l’oreille fine comme une souris, s s’en est aperçue. Elle cherche à ouvrir la main de la gardienne; elle fouille ses poches, croyant sans doute y trouver quelque chose de mangeable ; car elle avait mis de côté, sans la regarder, une pièce de monnaie que je lui avais donnée auparavant . Décidément, elle ne connaît pas la valeur de l’argent.
Sophie parait insensible aux intempéries de l’air; mais elle n’est pas insensible à la douleur. Par un de ses mouvements saccadés, elle a donné de la main contre 1e dossier du fauteuil avec beaucoup de force. Elle fait une mine Jamentablc, comme si elle voulait pleurer, cl regarde le doigt frappé. Je le prends en passant la main et en soufflant dessus comme ou fait à un enfant. La sérénité reparaît sur sa figure.
M. le docteur de la Harpe, de Lausanne, après avoir entendu un résumé de mes études sur les microcéphales que je lis à la Société des naturalistes suisses, assemblés à Neuchâtel, me signala celte fille microcéphale, qu’il se rappelait d’avoir vue à Ollon. Notre excellent collègue voulut bien, à ma prière, faire quelques recherches et me donner des renseignements, que je transcris ici d’autant plus volontiers, qu’ils complètent ce que j’ai pu observer moi-mème.
« Lausanne, ce 20 Août ISWi.
« J’ai obtenu hier des renseignements certains sur la fille microcéphale née et élevée dans les environs d’ Aigle. Celle enfant, Agée d’environ seize ans aujourd’hui, se trouve maintenant dans un établissement du canton de Berne, destiné aux idiots.
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Le père. Bernois d’origine, demeure actuellement dans les montagnes d'Ollon avec sa famille. Il a dû réclamer l’assistance de l'Administration dos Orphelins de son canton, parce qu’il ne pouvait plus garder son enfant A moeurs de singe. Il devait l’éloigner des autres enfants qui redoutaient ses manières violentes et bestiales; il fallait aussi la mettre A l'abri de ses appétits sexuels qui se développaient.
* La jeune microcéphale est, du reste, telle aujourd'hui que je la vis il y a huit ou dix ans; sa tète ne s’est point développée proportionnellement. Elle est forte et bien musclée; mais sans antre intelligence que celle de l’animal. N’a jamais fait aucune maladie. Son occiput reste aussi aplati que dans les premiers mois de la vie. Dès l’àge de 2 à 8 mois, les fontanelles étaient complètement ossiliées.
» La mère est morte phthisique et était phthisique durant la grossesse de ce dernier enfant. Les enfants qui l’ont précédé se portent bien.
» J'ajoute encore comme marque distinctive de la jeune fdle: le dos rond du singe dans toutes les postures; les membres allongés, mais très-forts et nerveux. Invulnérable aux agents atmosphériques, cl vivrait, sans indisposition, A l'air et A la pluie, en été et en hiver. Pas d’apparence d’un langage articulé. Les oreilles très-saillantes et détachées de la tète ; les omoplates fortement convexes ; rires fréquents et sans motif; violences dangereuses pour les autres enfants.
> Tels sont, Monsieur, les fragments que j’ai pu recueillir auprès du médecin qui l’a vue naître et grandir. »
Je puis encore ajouter les détails suivants, fournis en partie par M. de la Harpe même, pendant nos conversations, en partie par le directeur, M. Flückiger, et par la gardienne.
Après la mort de la mère et la sortie de la maison paternelle des autres enfants plus Agés, le père ne pouvait plus s’occuper beaucoup de sa fille singiforme. Après l’avoir habillée le matin, il allait A son ouvrage et la laissait jusqu’au soir, où il la couchait. La jeune fille était dans le village la terreur des chiens, qu’elle poursuivait lorsqu’elle leur voyait quelque chose dans la gueule. Elle leur sautait sur le dos, leur administrait des soufllcts jusqu’A ce qu’ils lâchassent le morceau, qu’elle dévorait Les enfants du village jouaient avec elle comme avec un animai domestique. Mais, pour des raisons minimes, et surtout lorsqu’on ne faisait pas à sa volonté, elle se mettait dans des colères épouvantables, et il fallait redouter alors ses violences. Ne connaissant
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aucune pudeur ni honte, elle peut bien avoir Tait naître l’idée qu’on avait d'elle, quant aux appétit* sexuels. Il est fort probable que les garçons du village ne se gênaient pas vis-à-vis d’une créature pareille. — Cela allait tellement loin, et la terreur qu’inspiraient ses accès de rage, devenait telle que l’autorité fit savoir au père qu’on le renverrait de la commune, s'il ne faisait cesser le scandale en éloignant sa fille. C'est ainsi que Sophie vint à Iliudelbank, et eu d'excellentes mains, sans doute. Le directeur, la vieille gardienne, qui couche à côté d’elle et eu prend soin, les servantes, et .la majorité des pauvres femmes qui habitent l’asile de Iliudelbank traitent la pauvre microcéphale avec cette bonté patiente dont on use, dans la Suisse allemande, envers les animaux domestiques; et, en effet, la fille-singe a déjà passé de l'état d'une bête sauvage à celui d'un animal domestique et apprivoisé. Elle joue avec les jeunes enfants de la maison, sans leur faire du mal, parce que ces enfants ne l’irritent ni ne la tracassent ; elle montre déjà une certaine obéissance, quoique encore peu considérable ; elle a appris des choses qu'on peut apprendre aussi aux chiens ; elle se lient propre, manifeste scs besoins, ne les satisfait plus partout; elle s'est habituée aux vêtements, aux soins des cheveux, se laisse mettre des bonnets et des souliers sans les arracher, etc. Elle a donc été dressée jusqu’à un certain point, et elle aurait été sans doute susceptible d’une éducation plus parfaite encore, si elle avait été arrachée plus tôt au délaissement dans lequel elle croupissait, et si on l'avait mise plus jeune dans l’hospice où elle se trouve aujourd'hui. Je ne doute pas un instant que, plus jeune, elle aurait pu être dressée pour les mêmes choses pour lesquelles on peut dresser un homme ou un singe; mais je ne crois pas qu’on aurait pu la pousser au-delà de cette limite.
Nous trouvons en analysant les fonctions psychiques, qu’elles ressemblent d’une manière frappante à celles observées chez les autres microcéphales vivants.
Ce qui est surtout caractéristique, c'est cette inquiétude continuelle, ce vol incessant de l'attention d’un objet à l’autre sans s’arrêter nulle part, et cette mobilité de sensations les plus diverses, qui, évoquées tour à tour, se trahissent par une mimique des plus expressives, et semblable par son expression charivarique à celle des singes. » Elle n’a aucun arrêt, nous disait la gardienne, les rires et les pleurs sont dans le même sac. » J'avais l’intention de faire photographier la jeune fille pour avoir une vraie image d'uu être pareil, mais, en voyant l'impossibilité de la faire tenir seulement
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quelques secondes, j’ai dû renoncer & ce projet. Le moindre mouvement du photographe, de la machine, des assistants, le moindre bruit aurait anéanti l'opération, même en dehors de cette agitation intérieure et inquiète qui se prononce dans les balancements du repos et les soubresauts du sommeil.
Il coule de source, je pense, qu'avec une organisation pareille, la mémoire ne revoit guère des impressions durables. Il y a cependant une certaine quantité d’impressions qui restent et qui se gravent dans la mémoire à force d'èlre répétées. C’est ainsi qu’elle connaît les personnes qui s'occupent d’elle ; elle les distingue non seulement, mais elle hait les uns et aime les autres ; elle saisit très-bien la signification de certains gestes, comme du doigt levé ; « elle n’obéit pas, dit la gardienne, si je ne lève l’indicateur; > elle se. rappelle non seulement l'usage du compas et le propriétaire des papiers, avec lesquels elle s’est divertie pendant quelque temps, elle se rappelle aussi et depuis quelques mois sans doute, l'usage que faisait son père de la clef de montre, avant de se coucher.
Cette mémoire se manifestait aussi dans la tendance à l’imitation, qui est développée A un haut degré chez Sophie. Elle suivait tous nos mouvements avec l'attention éveillée des singes, essayait quelquefois de les répéter; sa figure réfléchissait toutes les expressions des nôtres ; elle accompagnait nos rires avec ses gloussements joyeux, qui, une seule fois, à l’occasion mentionnée, ressemblaient davantage au rire humain ; dès que nos figures reprenaient une expression sérieuse, elle adoptait aussi une mine réfléchie. Mais elle réussissait rarement dans l'imitation des mouvements des bras, des mains et des pieds ; il semblait qu’ils dussent être répétés souvent avant qu’elle arrivât à trouver la combinaison voulue des muscles. C'était probablement aussi pour cette raison que l’imitation des poses de la prière était, sous tous les rapports, la représentation la plus parfaite dont elle nous gratifiait.
Je ne veux pas laisser passer cette occasion sans rendre attentif à une particularité de la tendance A l’imitation que nous rappela M. Desor, lorsque nous parlions de mes observations faites A Ilindclbank. Aucun de nos animaux domestiques ne possède cette tendance, et, parmi les animaux supérieurs, il n’y a que les singes qui la manifestent. Chez d'autres animaux elle ne se montre que pour certains domaines; chez les singes seuls elle se manifeste partout, sauf pour la langue et pour les sons en général. Mais c’est justement dans le domaine de la musique que l'imitation se l'ail jour chez
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les oiseaux. Beaucoup do nos oiseaux chanteurs, tels que surtout les merles et les pinsons. imitent le chant des autres oiseaux; les corbeaux, pics, étourneaux et perroquets, apprennent musicalement la langue parlée en imitant le son et l'articulation; mais, rarement, si toutefois ils y arrivent, le sens des phrases apprises est saisi par eux ; le merle moqueur des États-Unis et la Ménure de l’Australie (Menura superbal, parais-, sent être des artistes de premier ordre pour l’imitation des bruits, sons et mélodies, qui parviennent à leur oreille. Le singe, au contraire, cultive l’imitation des mouvements, pour la ligure comme pour le corps, refusée aux oiseaux ; il n’essaie au contraire presque jamais ou dans une limite très-restreinte, comme le fait l'oiseau, de contrefaire le tou, la modulation et l’articulation des mots, qu’il entend. Le singe garde, même en captivité et dans l'apprivoisement, ses sons de plaisirs et de douleur, de colère, ou de joie ; mais sa mimique et ses mouvements deviennent plus semblables & ceux de l'homme, et l’on sait bien que ce penchant irrésistible d'imitation le conduit même en captivité. Si maintenant nous examinons sous ce point de vue nos animaux domestiques les plus intelligents, tels que le chien et le cheval, nous ne verrons rien de pareil. Tous les deux commettent bien certaines actions que leur maître exécute, telles que sauter une barrière, courir après, etc., mais ils le font à leur manière, et on ne les verra jamais essayer la mimique, le ton, la voix, le langage ou les mouvements de leur maître, dont ils cherchent pourtant par tous les moyens à se faire bien voir. Il y a donc ici une indépendance complète quant à la manière dont ces mouvements sont exécutés, et la tendance à l'imitation est bornée à un minimum. Il vaudrait bien la peine, je crois, d’analyser une fois, en partant de ce point de vue, la faculté imitatrice, vu que, sans faire préjudice à d’autres facultés, c’est une des principales racines depuis laquelle pousse le progrès et la possibilité d’un développement ultérieur.
Sophie est sous ce point de vue complètement singe. Chaque sentiment qui se trahit sur la ligure de ceux qui l'entourent, se réfléchit sur la sienne ; chaque mouvement est saisi et imité avec la rapidité de l’éclair, si elle est en bonne humeur ; elle va même un peu plus loin, car l'imitation des modulations de la voix dans la prière, quoique très-imparfaite, est manifeste. Elle est singe aussi sous d’autres rapports. Elle passe des heures entières dans la nuit pendant scs insomnies, à nouer les rubans de son bonnet et les draps de son lit, ou pendant la journée, à déchirer en petits morceaux
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des papiers cl des chiffons, et il fallait la punir sévèrement dans l'hôpital, pour qu'elle laissât à la fm ses vêtements intacts.
Il n’j a pas de trace de langage articulé ou même de son enteutc. Le langage, pour elle, est une suite de sons ; elle ne comprend pas la siguilicatiou des phrases et des mots prononcés, mais le Ion dont ils sont proférés et la mimique et les gestes dont ils sont accompagnés; le ton fait pour elle la chanson; un reproche prononcé d'un tou amicale! la ligure riante, est pour elle une louange ; une caresse prononcée d'un ton bourru, â sourcils froncés et à doigt levé, est pour elle une menace. Klle suit de l'œil les mouvements de la bouche lorsqu’on parle en conversant, avec une espèce d’étonnement, sans doute parce qu’elle n'en comprend ni le but, ni la signification. « Nous avons toujours pensé, nous dit la gardienne, qu’elle ne pouvait parler parce que sa langue n'était pas sullisamment déliée, et qu'elle pourrait dire au moins quelques mots si on voulait lui faire cette opération. * Nous montrons â la gardienne la langue bien formée ; nous lui faisons remarquer que Sophie se lèche les lèvres après avoir mangé une pomme, qu'elle peut donc parfaitement avancer la langue; la gardienne comprend maintenant que ec défaut tient à uuc autre chose.
Le seul mol à demi articulé que Sophie a appris dans l'hospice est : Amen ! encore le prononce-t-elle très-mal cl 6 moitié seulement; le A est poussé avec une forte aspiration, et l’M est plutôt un éternuement étouffé. C’est à cela que se bornent ici les manifestations d’une * âme parlante. »
Sophie Wyss est donc singe par les facultés intellectuelles, par le crâne et l’épine dorsale, femme prognathe de race inférieure par la ligure, de race blanche par le corps.
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