UN ATELIER MONÉTAIRE AU TEMPS DE LOUIS XII
Le jugogarde des monnaies est assis derrière son comptoir, À gauche, estîe fourneau garni de creusets. Au centre 1 un ouvrier aplanit sur Fendume une feuille destinée à être découpée en flans. Au premier plan, à gauche, un ouvrier ajuste les flans à Faide de cisailles, A droite, un monnayeur assis devant un cep eau frappe avec sa masse un flan enfermé entre le trousseau et k pile ^ un apprenti l'aide. Sur le ce peau sont plusieurs flans. Les pièces frappées sont déposées dans une corbeille,
monnayeur posait le trousseau par-dessus le flan; puis, frappant la tête du trousseau avec un marteau en forme de maillet, il forgeait la pièce en trois ou quatre coups.
Le cliché de cette figure nous a été communiqué par M. Babelon. 11 est extrait de son Traité des monnaies grecques
et romaines, 1901, t* I", p, 819-820. La même figure se trouve dans ia Grande encyclopédie t V° Monnaie, par M* Ba-
Si l’empreinte était insuffisante, il « rengrenait », et il recoin mençait à irapper
Il était procédé à un second essai après la frappe. S’agissait-il d’écus d’or, on coupait une pièce en quatre parties égales dites « poulies », une pour le maître des monnaies, une pour le garde, deux pour l’essayeur qui faisait l’essai sur une peulle et remettait ensuite le résultat au maître; chacun conservait son autre quart mis sous cachet jusqu’à ce que les généraux eussent rendu le jugement sur la boîte, c’est-àdire sur les échantillons de fabrication qu’elle contenait. Registre était tenu de chacune de ces opérations
L’essai des lingots et des pièces se faisait , jusqu’en 1 54 1, au touchau, c’est-à-dire à l’aide d’échantillons d’or et d’argent aux différents litres prescrits parles ordonnances que l’on essayait sur la pierre de touche avec de l’eau-forte en même temps que le lingot ou la pièce; si l’empreinte du lingot sur la pierre de touche résistait à l’acide dans la même mesure que l’échantillon, on en concluait que le titre était le même. L’ordonnance du 19 mars 1 54 1 prescrivit aux essayeurs de faire « doresnavant les essais de l’or au feu et à l’eau, qu’ilz n’avoient accousiumé de faire», et, pour les payer de ce supplément de travail, elle leur alloua 100 livres tournois au lieu de 5 ol 3) .
Les gardes devaient assister aux essais et à la vérification des pièces. Voici comment s’exprime à ce sujet l’ordonnance
b don, et dans Cent ans de numismatique française, par M. Dewamin, t, 1", p, 6j.
Cette dernière reproduction, de dimension plus grande que les précédente*, parait être une imitation un peu modernisée par le dessinateur* M* H* Bouchot , du Département des estampes, a bien voulu, sur notre demande, chercher dans la collection de la Bibliothèque nationale le document original d'où cette gravure est tirée; il ne l’a pas trouvé.
t,J L’outillage et les procédés de fabrication des monnaies avaient peu changé depuis le moyen Age; on pour¬
rait presque dire depuis l’antiquité* Voir Du Cànge* V° monte ta, et M. Bade loti, Traité des monnaies grecques et romaines.
Hors de France, on retrouve à cette époque des procédés et même une administration des monnaies à peu près semblables* Voir,entre autres ouvrages, Javssen , Geschîckte des Volhes seit dem Àasgant/ des Mittehlters t traduit en français en deux vol*, et l’abbé Hanau ek.
Etudes économiques sur VAlsace ancienne et moderne , t* V r *
Voir l’ordonnance du ig mars 1 5 /i 1, art* 3 o.
W Ordonmdu ig mars i 54 i, art. 44 *
(le, I ain 15 4o ' ll : les gardes ne laisseront, passer « aucuns escus en délivrance qui ne soient des poix dessusdits au marc et à la pièce et taillez de lion recours rondz et bien assis de façon que les lettres et differance soient entières, à ce que l’on ne les puisse rongner qu’il n’y ait grande cognoissance, et, quant à la loy, combien que l’essayeur en soit tenu, iiz ne feront les délivrances s’ilz né peuvent congnoistre qu’ilz ne soient dedans les remeddes, quelque rapport que leur en fasse l’essayeur, auquel cas ilz mecteront lesdits escus sur la touche et en feront faire essay par l’essayeur en leur présence ou de l’un d’eulx, combien que le maistre les voulust maintenir bons à ses perilz et fortunes, et, si autrement ilz le lont, ilz l’amenderont et seront punis corporellement^ »,
Les généraux des monnaies envoyaient aux ateliers les patrons des espèces nouvelles* 31 . Toutes les pièces de même espèce devaient être d’un type uniforme. «Selon laquelle ligure nous voulons que les tailleurs par nous establis en chacune de noz mon noyés ouvrans se reiglent et gouvernent justement, changeans tant seulement la marque démonstrative du lieu où se fera ladite fabrication, et du maistre particulier qui doit respondre, sans qu’ils y puissent user d’autre forme ou ligure : sur peine de perdition de leurs offices et de punition arbitraire [ù) ». Quand le tailleur avait mal gravé les coins, il était réprimandé et même destitué* 51 .
Mais on comprend que la diversité de l’exécution de-
Archives naL> Z ïh tis ! fol* 369 -
W Les devoirs et obligations des gardes se trouvent énumérés aussi une dizaine d'années plus tard dans l'ordonnance de Henri II, du 1 à janvier i 55 o.
Les rois, au commencement de leur règne et à chaque changement de type, souvent même à chaque changement de maître particulier, envoyaient, par l'intermédiaire des généraux des monnaies, les types conformément aux¬
quels devaient être frappées les mon naies. Voir F. de Sàulcy, Æec. de doc t, IV, p. i 44 , a 3 janv* i 5 i 4 .
Ordonnance du 19 mars i 54 i, art* 11 *
w Le i"juin i 543 , les gardes de la Monnaie de Poitiers reçoivent Tordre de dire an tailleur que «c'est grand honte à lui de faire sa taille si rude et si difforme « et de le menacer d’amende et de destitution. F* de Sàulcy, Rec. de doc. t L IV, p. 4 i 3 .
vait être un obstacle à l’uniformité des pièces d’un même type. Quoique des graveurs eussent cherché à s’inspirer de l’Italie et que François I er eût lait venir à Paris l’Italien Matteo del Nassaro, la gravure, ainsi que nous l’avons dit, n’est pas, en général, irréprochable; l’atelier de Lyon est, au sentiment de plusieurs numismates, un de ceux qui donnaient sous ce rapport les meilleurs résultats. La fidélité du portrait n’était, paraît-il, pas toujours bien observée; des érudits ont signalé des testons sur lesquels François I er a de la barbe à une époque où il n’en portait pas encoi'e et d'autres où, vers la fin de son règne, il est représenté comme un homme jeuneQ.
Quand la frappe d’un lot de pièces (qu’on appelait « brève »} était terminée, on procédait à un premier examen. Le maître particulier éliminait les pièces défectueuses; puis, conformément aux instructions de la Chambre des monnaies (3) , il mettait en boîte une pièce prise au hasard comme échantillon dans chaque brève. La boîte était scellée du sceau du maître particulier et de celui des gardes. Une ordonnance du 3 i décembre x 549 prescrit de clore les boîtes
^ Voir, au sujet de l’imperfection de la ressemblance, la note de la page xxï et les mémoires de MM* de Là Tour et de Castellane sut la représentation de François I" avec barbe ou sans barbe* M. de La Tour [Matteo delNassaro , in-8% 189$, p* 20 k 22) a essayé d'établir la chronologie des portraits de François I":
jusqu'en i5i8 il est représenté sans barbe; de i 5 i 8 environ à i 522 ou i 5 a 3 , avec les cheveux longs et la barbe; de i 534 environ à i 547 , avec les cheveux courts et fa barbe*
Exemple : En i 5 s 3 , du 20 juillet au 2 4 décembre, Jacques Gentet reçoit à Homans 21 délivrances comportant 11, 40 1 écus ; 216 écus sont trouvés trop faibles et sont cisaillés; 55 écus sont mis en boîte* Voir F, de Saxjlcy, Hist, numhm ,, p* 28*
Exemple dune ordonnance des généraux en cette matière :
a C'est ce qu'il fault mettre eu boîte tant des deniers d'or que de blanc et noir*
* Et premièrement, de 200 d* d'or, un g denier en boîte.
« Item, de 60 s* de monnoyage de deniers grands blancs, 1 d. en bois te.
«Item, de gros testons mectront en lad* boiste de 38 s* 3 d* desdits testons, 1 d* qui sont 18 marcs d'iceulx testons* « Item de ix sols de monnoyage de doubles et petiz tournois, 1 d* en boiste* « Les doubles t* doivent être à 1 d* 9 gr* de loy À* R*, à 2 gr* de remède, de i5 s* 8 d* de taille*
« Et les petiz tournois a 21 gr* de loy À* R* à 2 gr* de remède et de 20 s* ï o d, de poix au marc*
« Faict en la chambre des monnoyes, le i 5 e jour de mars l’an ] 523 . Signé ; Lepère* » ( F* de Saulgy, Rec* de doc.* t* IV, p* 208 T 12 mars iSaa*)
DU RÈGNE DE FRANÇOIS I". cm
le 3 1 décembre et de les faire porter à Paris ^ par un garde ou par un autre officierai
En Dauphiné et en Provence, dans la seconde moitié du règne de François I er , c’étaient les maîtres des comptes qui envoyaient les boîtes aux généraux des monnaies à Paris, après en avoir fait un premier examen (3) .
Souvent le maître particulier apportait lui-même sa
^ Les boites des provinces qui avaient un parlement étaient, durant les premières années du règne de François F r , adressées non à Paris, mais à la Chambre des comptes de la province.
Ainsi, un mandement du toi décide que les boites des Monnaies dAdx et de Ta rase on seront jugées non par la Chambre des monnaies à Paris, mais par la Cour des comptes de Provence (Monnaies royales françaises inédites ou peu connues, par M, Paul Bordeaux — Revue numismatique* i 8 c) 5 , p. 221), Ainsi, le 13 mai i 5 ig, ordre est donné aux généraux des monnaies de Paris qui avaient fait venir les boîtes de Dijon de les renvoyer à la Chambre des comptes de Bourgogne, ( Manuscr , de VHôtel des monnaies ,)
Le voyage ne se faisait pas toujours sans accident, comme on le voit par l'extrait suivant des registres de la Chambre des monnaies (F, de Saulcy, Hec, de doc., t. IV, p, a 65 , il avril i 53 o). Les gens des comptes du Dauphiné envoient les boites aux généraux m” des monnaies à Paris, et dans leur lettre d'envoi disent ceci ;
o Mess*”, vous trouverez que en la boyte du feu maîstre de Romans, Pierre Augustin, il y a tare sur les deniers domains de 64 piesses, et ce au moyen de ce que celuy qui nous appourtoyt lad, boyte se cuyda noyer dedans ung torrent qui es toit gros et merveilleux pourl’mlîuancedes grandes pluyes qui pour lors tombèrent au village de S ai nt-Robert-lez-Grenoble (et beust son soûl); toute (Toys aulcuns payssans qui se trouvaient là près en s le saulvarent et le menèrent à la plus pro¬
chaine mayson de là pour le secourir, en laquelle il feust pendu par les piedz pour luy faire vuider i'eaue qu’il avoyt boue. Cependant quelcun foullia au sac où estoyent iesd, deniers, qui print lesd, 64 piaisses desd, douzains, Nous sommes bien eshays que le tout ne feust perdu ou rouhbé, considéré led* dangier où il feust Aussi, mess", trouverez qu'il s'en fault une boeste de Touvraige faict par Mïchiel Calvet en la Monoye de Montühemar, en laquelle boyte estoient les deniers qui s'ensuyvent, à sçavoir :
d, d’or, 2 deniers ; testons, 46 deniers ; domains (rien); 12 d. doubles tournois et 11 deniers petitz tournois, laquelle fut clause par feu nions 1 l’auditeur de la Colombière, notre compagnon, qui pour ce faire avoyt esté commis par la court et nous, suyvant les lettres qui par le Roy en avoyent esté escriptes, et despuys son retour, avant que rendre lad, boyte en la chambre, la peste le print en sa maison, dont il en est mort, tous ses en fan s et quelques siens serviteurs et chambérières, en sorte que despuys ne nous a esté possible retrouver ladicte boyte, »
Au sujet du transport des boîtes, voir deux documents postérieurs (1622) édités par M. R, Valléntin dtj Chëylard, De l’envoi à la Cour des monnaies des boites de l'atelier de Villeneuve ( Ann. de la Soc. de namism année 1896).
^ Les boîtes du duché de Bourgogne devaient être envoyées à Paris, en principe, depuis la réunion du duché au domaine royal. Les boites de Bretagne étaient jugées à Paris depuis les lettres patentes de février i 5 il. Les boites de Provence et celles du Lan-