LES CHANGEMENTS DES ESPÈCES ET DE LA VALEUR DE LA MONNAIE
i° Sous Louis XII. — Au temps de Louis XII, on comptait en livres, sous et deniers tournois, et en livres, sous et deniers parisis, lesquels valaient un quart en plus. On comptait déjà beaucoup plus en tournois qu’en parisis, quoique le système de compte par parisis ne lût pas entièrement en désuétude : nous avons dit que les registres de la Halle au blé de Paris ont continué à être tenus en parisis jusqu’en i 568 .
Le billon, denier et multiples ou sous-multiples du denier, petits et grands blancs, constituait les espèces les plus fréquemment employées dans la circulation. Le gros, primitivement monnaie d’argent, devenait une monnaie de billon.
Quelques mois avant la mort du roi commença à paraître le teston, grosse pièce d’argent.
L’écu au soleil était la principale monnaie d’or.
La valeur relative de toutes les espèces était fixée par ordonnances royales en sous et deniers tournois.
A côté de la monnaie royale qui avait cours dans tout le royaume, il circulait, au xv c siècle, des monnaies seigneuriales et surtout des monnaies étrangères, sans qu’une règle positive en autorisât ni en interdît impérieusement la circulation ou en fixât la valeur; c’étaient les changeurs qui, achetant et vendant journellement des monnaies et autres matières d’or et d’argent, pesaient et essayaient les pièces et en déterminaient approximativement le cours dans le commerce. Louis XII tenta de mettre de l’ordre dans cette partie de l’économie sociale.
oxxxiv
«Ilpourvut, dit un de ses historiens (1) , à un autre abus des plus préjudiciables au royaume. Car toutes monnaies d’or et d’argent y avaient cours, bonnes ou mauvaises, qu’elles fussent même à plus haut prix qu’elles n’avaient aux lieux où on les avait forgées. Et qui plus était, toutes pièces d’or se prenaient sans peser, tellement que en tous payements qui se faisaient, il y avait tare (déchet) de la vraie valeur de plus du huitième, outre que plusieurs pièces se trouvaient fausses ou moindres d’aloi. Sur quoi le roi Louis donna si bon ordre qu’à présent ont cessé tous ces abus. »
Par l’ordonnance du 5 décembre. 1 5 11, il prononça le décri des monnaies étrangères. C’est à la suite de ce décri, qui avait pour conséquence l’interdiction des testons italiens, qu’il fut amené à remplacer cette espèce par un teston français. Il ordonna, le x 4 mai 1 5 14, la transformation de 5 o,ooo marcs pesant de vaisselle en testons et demi-testons. Mais comme sept mois après il mourait, cette fabrication ne fut probablement pas achevée : ce qui explique la très grande rax'eté des testons à l’effigie de Louis XII
Le règne de Louis XII est peut-être l’époque, depuis le temps des premiers Valois jusqu’à nos jours, où la valeur des métaux précieux a été le plus élevée en France et sur les autres marchés européens. C’est que ces marchés n’étaient approvisionnés que par les mines d’Europe, dont la production, quoique étant en augmentation, était peu considérable et ne correspondait plus aux besoins croissants du. commerce. Aussi, bien que la terre eût acquis une plus grande valeur que par le passé, grâce à la paix intérieure et à la reprise de la culture, le prix de beaucoup de marchandises, particulièrement celui du blé, avait baissé.
En calculant sur vingt prix du blé de la période décen-
flV} Godefroy, Recueil de Vhistoire de premiers testons en France, 15i4 1 par Louis XII. M. Roger Vallentin, Revue suisse de
J ■ Voir Des ca uses de lafubt ica lion des nu m ism a tiq ue, Gen ève > 18 g 5 .
MI RÈGNE DE FRANÇOIS I er .
nale i 5 oi-i 5 io (l) , on Irouve que le prix moyen du setier (i hectolitre 56 litres) aurait été approximativement d’environ 1 livre 5 sous : soit, pour le prix d’un hectolitre, environ 14 grammes et demi d argent fin, ou 3 fr. 22 en poids de monnaie actuelle (a) . A aucune époque depuis saint Louis, la moyenne du prix du blé n’était descendue aussi bas en France (3) . Le salaire des maiiœuvres, non nourris, pendant la même période, ressort en moyenne à 2 sous 6 deniers environ fi|) , soit o fr. 62 en poids de monnaie actuelle : ce qui n’implique pas que le manœuvre eût un salaire réel faible, puisque le prix des marchandises était très bas (5J .
Louis XII se plaignait de cette hausse de valeur de l’or et de l’argent {une baisse générale des prix est la même chose qu une hausse de la valeur de la monnaie) et l’attribuait à diverses causes. « Et aussi que paravant a été transportée grande quantité de matière d’or et d’argent, tant en bilion et vaisselle que autrement, par notre dite ville de Lyon durant les foires, et par les ports marins et autres passages et détroits de nostre royaume, païset seigneuries; et aussi qu’il a esté battu et forgé grande quantité de vaisselle d’or et d’argent parles orfèvres de nostre royaume et par eux et par les jouailliers, merciers et marchands vendue et distribuée en
* 13 ües virigipri x sont conx qu'a donnés pour le royaume de France M. le vicomte b’àvënel, HisL économique de la propriété, des salaires J t. II, p. 476 et suivantes*
E11 supposant que le franc contienne 4 gr. 5 g d argent fini il les contient dans la pièce de cinq francs ; il ne les contient pas, depuis 1866, dans la pièce de 1 franc.
£aj M. d’Avbnel (t II, p. Sq5) a dressé un tableau des moyennes générales du prix des grains par périodes de vingt-cinq ans. Ces moyennes ne sauraient avoir la valeur d’un relevé statistique; ce ne sont que des évaluations approximatives et comparatives. Malgré les critiques qu’on a pu adresser justement aux éléments qui les composent ,
elles constituent le renseignement le mieux établi pour l'ensemble du royaume au xvi* siècle que l’érudition nous fournisse jusqu’ici. Nous avons contrôlé ces prix en les traduisant en une courbe (voir à la fin du tome 11 de l’ouvrage de M* d’Avknkl) et en plaçant à côté plusieurs autres courbes du prix du blé.
Moyen n e calculée sur neuf cas seulement. [Ibid,, l, 111, p,5oo.)
Voir le chapitre v du présent mémoire. M. d’âvënëi. ( op r cît,, 1.1V, p. 5y4) a cru pouvoir donner comme moyenne du salaire du manœuvre non nourri :
o fr, 60 pour la période i45i-i 475; o fr. 58 pour 1476-1600 et o fr. 60 pour 1 5g 1-1525. Ce sont les taux les plus bas de toute sa série, qui s’étend de 1226 178g.
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plusieurs loi j‘ es et marchez tant à nos sujets qu’aux étrangers, à plus grand et excessif prix qu’il n’est dit et déclaré en nos dites ordonnances, pourquoi les prix d’or et d’argent sont haussez, à nostre très grand préjudice et dommage, et au détriment, pauvreté et destruction du bien de la chose publique de nostre dit royaume, pais et seigneuries, et pourroit estre, si par nous n’y estoit pourveu (1) . »
2° Les périodes monétaires do règne de François I er et
LES EMBARRAS AU COMMENCEMENT DU REGNE. - M. Bordeaux
a proposé de diviser le règne de François I er en quatre périodes monétaires, que nous enregistrons en lui en laissant le mérite.— Première période, i 5 i 5 -l 5 l 9 : le roi resta fidèle aux réglementations de la fin du règne précédent, sauf changement du nom du roi et. suppression des porcsépics; les monnaies d’or portèrent l’écu sans accostement ou accosté seulement de deux fleurs de lis, la croix de revers est sans cantonnements ou a deux F couronnés; les sols, liards et deniers tournois conservèrent les mêmes types que précédemment. — Deuxième période, 1619-i 54 o : le cours fie l’écu fut élevé à 4o sous et la taille portée à 71 1/6
(ord. du 2i juillet 1 5 19); le type de l’écu fut modifié
par l’apposition d’une couronnelle au commencement des légendes et l'adjonction de deux F et de deux lis dans les cantonnements de la croix du revers; la taille du sou tournois fut portée de 86 au marc à 92, celle du douzain de 92 1/2 à 98; le titre du teston fut abaissé de 11 deniers 18 grains à il deniers 6 grains et le cours élevé à
io sous 6 deniers (ord. du 20 septembre 1621); l’exécu¬
toire prescrivit effectivement de mettre au commencement des légendes une petite couronne à la place de la petite croix. — Troisième période, i 4 janvier 1.840-19 mars
M Un peu plus tard, l’ordonnance du üi juillet 1019 s'exprimait ainsi sur ce sujet : u N'ont cessé de croistre et hausser, et encore haussent et croissent de jour en jour lesditz prix de marchandise
d'or et d f argent, tellement que toutes nos monnoyes sont demourées et demeurent en chommaige et sans ouvrer au grant préjudice et dommaige de nous et de la chose publique *, . »,
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154 i ' l’ordonnance du 14 janvier 1 54 o prescrivit de mettre sur toutes les espèces une lettre d’atelier au lieu du point secret; celle du ik février i 54 o prescrivit de distinguer les douzains par deux salamandres accostant lecu ; le 2 4 février i 54 o, le cours de lecu fut porté de l\o à 45 sous; en juin et septembre i 54 o, on décida que les nouveaux écus d’or porteraient au revers une petite croix à côté et à une des extrémités de la croix centrale. Quatrième période, îq mars i 54 i- 3 i mars 1547 : 1 Ordonnance du 19 mars 1 34 1 modifia les types en prescrivant de mettre au revers de presque toutes les monnaies une croix d’une certaine forme que le peuple qualifia de croisette (les testons seuls n’ont pas de croisette, ils ont la lettre d’atelier); le cours des espèces changea peu, cependant le teston fut porté à 11 sous; le liard fut mis à 3 deniers de fin et le type en fut modifié, la lettre F remplaçant presque partout le dauphin [1) .
Dès le lendemain de son avènement, François I er , conformément à l’usage, confirma les généraux des monnaies comme tous les officiers de la couronne, dans leurs offices et les maîtres particuliers dans la jouissance de leur bail; des baux nouveaux furent passés avec plusieurs maîtres. L’ordonnance du 2 3 janvier i 5 1 5 prescrivit aux ateliers monétaires de a rompre les fers», c’est-à-dire de détruire les matrices et coins gravés sous le règne précédent, et annonça l’envoi de nouveaux types conformément auxquels devaient être frappés dorénavant «des écus, des testons, des douzains, liards, doubles et tournois, bourdelois et couronnats, et aussi de petits royaux sans rien changer à la taille et. à la loi ».
Ces petits royaux dont le roi fit frapper un millier pour les distribuer en présents pendant sa campagne d’Italie avaient la valeur d’un demi-écu.
Pour plaire sans doute à ses sujets de province, François P r
R après un manuscrit de l’auteur. Manuscrit in-â* de l'Hotel des monnaies t t ' 3 Déclaration du 3 janvier i 5 i 5 . vol. 1 36 ,
Ordonn. ]>l; François I er . — î. u
lUI'FlkltniE KJrtiâïiLE»
cxxxvm MÉMOIRE SUR LES MONNAIES
autorisa par cette ordonnance la frappe de quelques monnaies locales, deniers bourdelois et couronnais provençaux, et autorisa plusieurs Monnaies à apposer des marques locales rappelant leurs armoiries* 1 ).
Durant les quatre premières années de son règne, François I er conserva le système monétaire de son prédécesseur : écu au soleil taillé a 70 au marc et valant 36 sous 3 deniers, tes ton taillé à 2 5 1/2 au marc et valant 10 sous, douzain aux couronnelles à la taille de 86 au marc, dizain franciscus, liard, double tournois, denier tournois.
Il paraît qu’il y avait eu de graves désordres dans les fabrications antérieures, que les monnaies royales se trouvaient, par suite, dépréciées, que le prix des matières d’or et d’argent avait, en conséquence, subi une hausse telle que les maîtres particuliers des monnaies s’étaient trouvés dans l’impossibilité d’en acquérir au tarif et que, par suite, leurs ateliers chômaient. C’est pour remédier à ce désordre* 3 ) que lurent publiées les lettres patentes du 19 juin i5i5, par lesquelles le roi maintenait en activité seulement les Monnaies qui étaient encore en état de travailler : Paris, Rouen, Lyon et Bayonne.
Cette situation préoccupa vivement le gouvernement. Pendant que François I er faisait campagne en Italie, la duchesse d’Angoulême et d’Anjou, régente, envoya le trésorier de France, Louis de Foucher, consulter le président Nicolay. Tous deux se rendirent à la Chambre des monnaies et, après plusieurs séances de délibération, il fut décidé qu’à cause du prix excessif auquel le peuple avait monté le marc d’or et d’argent « et le cours des écus », le roi autoriserait ce cours pour 4o sous et ferait forger des testons dont quatre vaudraient un écu.
Le surhaussement de l’or et de l’argent persistant, les
< lJ Le dauphin en Dauphiné, Hier- doresenavant ne y soient plus faictes mine en Bretagne, etc. aulcunes iaultes* * » ( F* dë Saulg¥ t Rec *
Les lettres patentes portent : de doc., U IV* p. i 5 o; voir aussi Cons-
■ Pour obvier, estaindro et garder que TANS, op. cit t} p* 102,)
CXWIX
généraux des monnaies députèrent l’un deux auprès du chancelier pour lui signaler le danger et le supplier de diminuer le prix excessif des écus au soleil, d’ôter le cours à certaines monnaies d’or étrangères et. à toutes les monnaies blanche sétrangères, parce que beaucoup étaient de mauvais aloi. Le chancelier n’adopta pas leurs propositions; il voulait maintenir l’écu à 4o sous et il était convaincu que les généraux mettaient trop bas le prix des monnaies étrangères. Ceux-ci calculaient, en effet, d’après le taux légal de 70 écus de taille au marc à 2 3 1/8 carats, tandis qu’on avait assuré au chancelier que l’écu n’était guère en moyenne que de 71 1/2 de taille et de 22 1/2 de loi; c’est pourquoi le chancelier estimait, par comparaison, qu’ils exagéraient le tarif des pièces étrangères: il maintint son évaluation.
Plusieurs conférences , dans lesquelles des marchands et autres personnes expérimentées furent appelées à siéger à côté des conseillers de la couronne, eurent lieu durant les années suivantes sur la grave question de l’équilibre monétaire^. Considérant que J’écu d’or, dont le cours légal était alors de 36 sous 3 deniers, haussait « de jour en jour, comme de 4o sous à 4o sous 6 deniers et 41 sous qui est contre le vouloir de l’ordonnance », les généraux mandèrent en mai 1516 les jurés de l’orfèvrerie et leur intimèrent l’ordre, ainsi qu’aux autres corps de métiers les plus considérables de Paris, de ne recevoir et de ne donner désormais les écus que pour 4 o sous®. En même temps, le roi faisait à ses
w Voir Coxstaïïs» op. cît*, p, 38 et suivi f et F, dxj Chesïïë , Hist. des chanceliers de France, in-foL, p. 565 , — Le 20 septembre 1 5 16 , le roi avait adressé des lettres de convocation aux: députés des villes pour aviser, dans un conseil tenu à Paris, au sort des monnaies, ( Catal. des actes de François I er . )
François I" avait parmi ses conseillers un homme très expérimenté dans ces matières, Guillaume Budé» né en 1467, mort en 1540» secrétaire et conseiller
du roi, qui, en i 5 o 4 » avait publié un traité de la monnaie sous le titre de :
De Asse et partiras ejus. La monnaie française occupe, iî est vrai, peu de place dans ce traité; mais l’ouvrage a eu de la célébrité et a été réédité plusieurs fois pendant le règne de François ï" (i 5 aa, i 5 a 4 , i 5 a8,
i3fay.
£*> F. de Saulcy, JW de doc*, t. IV, p. j 56 . ( Voir plus haut, chapitre 111 , section n p il]
cxt. MÉMOIRE SUR LES MONNAIES
sujets un emprunt de vaisselle d’argent pour fabriquer des (estons (l) .
En 1519, la situation était encore la même : la hausse se maintenait, ainsi que le constate l’ordonnance du 2 1 juillet^. On se plaignait des fréquentes variations du change et de l’exportation des écus d’or, laquelle avait probablement pour cause principale un rapport légal inférieur en France à leur rapport commercial à l’étranger. C’est, en vue d’arrêter cette sortie que furent rendues l’ordonnance du 18 mai 1619 qui, portant la taille de 70 à 71 1/2 au marc et réduisant le titre de 2 3 carats 1/8 à 22 carats 7/8, diminuait doublement la valeur intrinsèque de l’écu, puis celle du 2i juillet 1619 qui amendait légèrement la précédente en relevant la taille à 71 1/6 et le titre à 23 carats; le cours resta à 4o sous.
En somme, la pièce d’or qui avait cours pour 36 sous 3 deniers quand elle était 470 de taille et à 2 3 1/8 carats de loi, dut être reçue pour 4o sous, bien qu’étant d’un grain moins pesante et de 1/8 de carat moins fine : d’où une triple diminution de la valeur intrinsèque du sou, c’est-à-dire de la monnaie de compte.
En mars i 533 , le cours fut porté à 45 sous sans que la composition de la pièce fût changée.
En cela, les ordonnances royales ne faisaient que suivre le commerce qui avait toujours une tendance à la hausse. Malestroit le reconnaît dans son deuxième paradoxe : « Quelque résistance que les roys aient sceu faire, ilz ont fjnahlement esté vaincus et contrainctz de suivre en cela la volonté donnée du peuple et de haut desire de jour en jour ».
L’influence des métaux précieux provenant d’Amérique était encore insensible sur le marché français, et l’accroissement de la production des mines européennes, peu considérable d’ailleurs, ne paraît pas avoir été à cette époque
Mandement aux généraux des ^ Voir J a note ci-dessus relative à
monnaies du 3 8 mai i 5 iô, cette ordonnance, p. cxxxvi.