Tome XXXIII
Observations antérieures. — La décomposition de la systole en deux mouvements distincts et opposés est tellement contraire aux opinions régnantes, que j'ai hésité, pendant de longues années, à donner au fait une autre publicité que celle dont les cours que je professe à l'université de Liège me fournissaient l'occasion. Cependant, plus je marchais et plus j'observais , plus j'étais confirmé dans ma manière de voir. Je trouvais notamment un appui très-favorable dans l'application de la nouvelle doctrine physiologique qui en résultait, à l'explication de certaines énigmes que présentaient encore la séméiologie et la pathologie du cœur, et aux exercices diagnostiques auxquels je me livrais journellement avec les élèves de ma clinique. On verra plus loin la voie par laquelle cette doctrine reflue sur la pathologie.
Malgré cela, je me suis demandé souvent, d'où il vient qu'un fait aussi important et d'une si vaste application ait passé inaperçu aux nombreux physiologistes et pathologistes qui, depuis une vingtaine d'années surtout, ont scruté minutieusement tout ce qui a rapport aux mouvements et aux signes acoustiques de l'organe central de la circulation ? En compulsant leurs écrits en vue de la réponse à faire à cette question, j'ai vu bientôt :
1° Qu'à peu près tous les observateurs ont réellement constaté une différence dans les phénomènes de la systole, selon qu'on prend cette période à son début ou vers sa fin ;
2° Que la plupart ont positivement vu le double mouvement qui compose la systole, et
3° Que plusieurs ont reconnu l'augmentation de volume que les ventrkules éprouvent dans un certain moment de cette période.
Montrer cela à l'aide de citations précises est encore un moyen d'appuyer la doctrine que nous nous proposons de faire prévaloir dans cet écrit.
1 . La dilatation initiale. — Tous les observateurs modernes signalent un mouvement d'expansion coïncidant avec la contraction des oreillettes. Je citerai spécialement Hope, Ch. Williams, Clendinning, Ludwig, Baumgarten , Hamernijk, E. H. Weber, Purkyhe, Nega, Donders. Devant nécessairement revenir plus en détail, dans un autre article, sur ces observations, je me contente d'indiquer ici que, dans l'opinion de ces physiologistes, le mouvement d'expansion précède immédiatement la contraction ventriculaire ; qu'il
est l'effet de la contraction des oreillettes : un maximum de réplétion ou de dilatation; cl que, par conséquent, il termine plutôt la diastole qu'il ne commence la systole. Cette interprétation sera discutée plus loin; pour le moment, il suffit de constater que tout le monde a réellement vu le mouvement initial.
2. Le double mouvement. — On trouve dans Haller un passage qui semble autoriser la croyance que lui-même a vu le double mouvement systolique. « Ab apice etiam moins cordis incipil, » dil-il1, « indeque versus basin procedit; aliusque motus a basi versus mucronem huic quasi obvium il. » La rencontre de deux mouvements opposés n'exprime-t-elle pas assez bien la succession rapide de la dilatation et de la contraction?
La 19ine observation, section I, du comité de Londres, est relatée, ainsi qu'il suit, dans le rapport du docteur Clendinning 2 :
« Un fil est passé à travers la pointe du cœur, et un second à travers les pai'ois au-dessus de l'orifice mitral ; une traction est exercée en dehors et en haut au point d'insertion , et l'on note ce résultat , que dans chaque systole chaque fil est rendu plus tendu.... et, au moment de tension de chaque corde, un doigt avait été placé sur le point où chaque corde avait été attachée , et il en résultait une double sensation : la première, celle de la traction du cœur, indiquant la contraction du cœur et le rapprochement de ses extrémités; la seconde , celle d'une impulsion extérieure dans le point des parois placé sous le doigt, indiquant l'ondulation du sang réagissant contre les parois des ventricules qui la compriment. »
Ce fait a beaucoup occupé M. Beau, qui y voit une contradiction « des plus flagrantes et des plus matérielles. » Il le considère néanmoins comme vrai et comme d'accord avec ce qu'il avait vu lui-même. Il admet que les membres du comité de Londres ont réellement éprouvé dans cette expérience deux sensations toutes différentes , dont Tune marquait l'agrandissement, et l'autre le resserrement des ventricules. Mais, comme il l'observe avec raison, ces deux mouvements ne pouvaient, en aucune façon, être simultanés 3; ils se succédaient, quoique avec une rapidité telle « qu'on aurait d'abord été tenté
1 Elem. Physiol., édit. Laus. , t. I, p. 589.
2 Je cite la traduction qu'en a faite M. Beau, Traité d'Auscultation , p. 247.
3 Archives gén. de Mèd., 1 84 X, juillet, p. 279. Traité d'Auscultation, p. 248.
de les croire isochrones, si la chose était possible. » Selon M. Beau, la première sensation, celle d'une impulsion extérieure, indiquait l'ondulation du sang dans le ventricule qui est violemment dilaté par l'oreillette, selon lui ; la seconde correspondait à la contraction du cœur et au rapprochement de ses extrémités. Dans les idées de M. Beau, la systole est le resserrement des ventricules ; l'augmentation de ces cavités se fait immédiatement auparavant et constitue la diastole.
Sans rechercher en ce moment si M. Beau a raison sur tous les points, j'insiste sur ces deux-ci :
1° Que les membres du comité de Londres ont constaté que, pendant le temps qu'on appelle communément la systole, le cœur communique la sensation de deux mouvements opposés, dont l'un tend à resserrer et l'autre à dilater les ventricules;
2° Que M. Beau admet la réalité des deux mouvements, et qu'il se croit autorisé, par ses propres expériences, à affirmer que le mouvement d'ampliation précède, quoique très- rapidement, celui de resserrement.
J'attache surtout une haute valeur à l'observation du comité de Londres. Nulle part ailleurs on ne retrouve les mêmes soins , la même largesse des moyens, le même contrôle, et surtout la même autorité spéciale inhérente à la personne des expérimentateurs. L'empire des idées généralement reçues a seul pu les empêcher de construire , sur cette dix-neuvième observation , une nouvelle doctrine relative à l'ordre de succession des mouvements du cœur.
Le mérite d'avoir reconnu le premier qu'il y a une succession rapide dans l'agrandissement et le resserrement des ventricules, et que le premier se fait immédiatement avant le second, revient à M. Beau \ On verra cependant plus loin que nous ne sommes d'accord avec lui que sur le fait. Pour nous, le premier et le deuxième mouvement sont actifs.
Kiirschner a le passage remarquable que voici2 :
« Il est de fait que des fds appliqués autour des ventricules, au voisinage de la base, sont tendus fortement au début de la systole; à la fin de ce temps, ils sont au contraire très-lâches. On a donc raison de dire qu'au commence-
1 Arch. gén., 1841 Juillet, p. 291. Traité d'Auscultation, pp. 201 et 218.
2 Dictionnaire de Wagner, II, p. 38.
ment de la systole le cœur est plus large qu'au moment où la diastole se trouve dans son maximum ; mais par les progrès de la systole , il se rétrécit et diminue en même temps d'épaisseur et' de longueur. »
En dernier lieu, je citerai Nega, quoique son observation soit moins précise. A propos du choc, il s'est posé la question de savoir s'il est le plus intense au début , pendant ou à la fin de la systole , et il s'est décidé pour la fin '.Le physiologiste deBreslau me semble donc avoir vu, de son côté, sans se rendre cependant un compte exact du phénomène, que la systole ventriculaire n'est pas un mouvement unique et égal, et que l'expulsion violente du sang n'a pas lieu dès le commencement de cet acte. Il a vu, chez le mouton, la pointe du cœur s'élever, et le diamètre antéro-postérieur s'augmenter, mais l'un et l'autre de ces mouvements n'arriver à leur maximum qu'à la fin de la systole seulement.
3. V augmentation du volume des ventricules. — Indépendamment de l'amplialion des ventricules dont il vient d'être parlé, et que les auteurs font coïncider plutôt avec la fin de la diastole qu'avec le commencement de la systole, plusieurs observateurs ont reconnu un agrandissement total ou partiel appartenant positivement à la systole; et, circonstance remarquable, ils affirment le fait malgré l'impossibilité où ils se trouvent de l'expliquer, ni même de le concilier avec l'idée qu'ils attachent au mot systole.
C'est ainsi que Majo déjà, en assistant aux expériences de Hope, sur des ânes, a remarqué que dans la systole « le ventricule gauche non-seulement se raccourcissait , mais qu'il acquérait une circonférence circulaire , c'est-àdire qu'il s'élargissait2. »
Dans des expériences précises, le comité de Londres a mis hors de doute l'augmentation systolique des ventricules. L'observation 3, section I, porte ce qui suit : « Un compas d'épaisseur, dont les jambes avaient été attachées par une corde élastique et résistante, fut appliqué aux ventricules. Dans quelque direction qu'on comprît ces compartiments , ou transversalement ou obliquement , toujours les jambes de l'instrument étaient séparées avec force;
1 Beitràge zur Kenntniss (1er Fimktion der Atrio-ventrikular-Klappen des Herzens, etc. Breslau, 1852, p. 19.
* Outlines ofhuman Physiology, 4e édit. London, 1837, p. 43.
elles s'éloignaient l'une de l'autre dans chaque systole, et se rapprochaient dans chaque diastole. » Et dans l'observation 3 , section II , il est dit : « Le doigt et le pouce appliqués à des côtés opposés des ventricules , étaient poussés en dehors à chaque systole, pour se rapprocher dans la diastole. » Les docteurs Ch. Williams, Todd et Clendinning n'admettaient cependant pas, comme on l'a vu plus haut, que deux mouvements distincts se succédassent dans la systole ; dès lors on ne conçoit pas comment ils n'ont pas poussé plus loin leurs investigations. Le fait tel qu'ils l'ont décrit devait paraître incroyable , car il revenait à dire que le volume du cœur augmentait lors de la contraction, et diminuait lors de la dilatation.
Pour ma part, j'ai répété plusieurs fois l'expérience sur des coeurs de chien et d'oie en place , ainsi que sur des cœurs de veau extraits de la poitrine. Au lieu du compas et des doigts, je me suis servi d'un ressort d'acier, que je pouvais faire glisser dans tous les sens à la surface des ventricules. Eh bien, n'importe la direction transversale ou oblique dans laquelle l'anneau d'acier était placé, j'ai toujours vu qu'il s'ouvrait pendant la systole; ses deux bouts s'écartaient, et quand son application avait été heureuse, je constatais, et ceux qui m'assistaient constataient avec moi, que l'écartement n'était qu'instantané , et avait lieu «m début et non à la fin de la systole.