I. — DE L'ASPIRATION DU COEUR
Historique. — Le cœur est très-anciennement appelé une pompe foulante et aspirante. Deux cent cinquante ans avant notre ère,ïlrasistrate l'avait déjà considéré ainsi, en attribuant aux valvules le rôle de soupapes; et Galien a imposé cette manière de voir aux siècles suivants jusqu'à Harvey.
L'auteur de la découverte de la circulation du sang a répudié la force aspirante du cœur : Neque verum est similiter, dit-il i, quod vidgo creditur , cor ullo suo motu aut distentione, sanguinem in ventriculis attrahere; et un peu plus loin : pateat quomodo in ventriculos sanguis ingrediatur, non attractione, aut distentione cordis , sed ex pulsu auricularum immissus. Etienne Haies , dans son Hémostatique 2, ainsi qu'il vient d'être dit, s'est attaché ensuite à démontrer que la force foulants suffît pour pousser le sang à travers le système et pour le ramener au cœur. Haller était du même avis 3.
En dépit de ces autorités imposantes, l'aspiration du cœur et son influence exclusive ou prédominante sur la circulation veineuse a été de nouveau soutenue, dans la seconde moitié du siècle dernier, par Wildegans 4 et par Wilson '■". Repoussée et discréditée de nouveau, la doctrine fut reproduite sous sa
1 Opéra. Lugdun. Batav., 1753, p. 27.
2 London, 1733.
3 Elementa Physiol., t. I, p. 417.
4 De causis motus progressivi sanguinis in venis. Diss. Goetting., 1772. s On the moving powers employée in the circulation. London, 1774.
forme la plus absolue, en 1815, par un médecin suisse du nom de Zugenbuehler ' et par Schubarth2, à qui le célèbre physicien Gilbert prêta l'appui de ses connaissances spéciales 5.
Le premier, cependant, qui s'engagea dans la voie expérimentale pour décider la question , ce fut Wedemeyer. Adoptant la méthode que Barry venait de mettre en usage pour démontrer l'influence des mouvements respiratoires sur la circulation veineuse, et assisté par Gtinther, il introduisit dans la veine jugulaire d'un cheval une sonde élastique fixée à un tube recourbé. La branche descendante de ce tube fut plongée dans un vase rempli d'un liquide coloré. Or, à chaque diastole, ce liquide remonta de deux et plusieurs pouces dans le tube, pour retomber à chaque systole 4. Wedemeyer a eu bien soin de ne pas confondre l'aspiration du cœur avec celle du thorax 6.
Deux ans plus tard, M. Poiseuille6 détermina, à l'aide de son hémodyna-
1 Dissertation lue à la Société académique de médecine de Paris, le 5 juillet 1813, et publiée vers cette époque dans le Journal de médecine. Voy. la réfutation par Carus , dans Meckel Deutseh. Archiv. f. Physiol., 1818, t. IV, p. 413.
2 Gilbert, Annalen der Physik, 1817, t. XXVII, p. 55.
3 Ibidem, p. 405. — Parmi les partisans notables de ces idées, je mentionnerai Doellinger (Mém. de l'Acad. roy. de Munich, t. VII, p. 216), Bonorden (Meckels Archiv, 1827, p. 553) et Burdach (Traité de Physiologie , trad. de Jourdan, t. VI, p. 365).
4 Meckels Archiv., 1828, p. 559. — Wedemeyer, Untersuchungen ueber den Kreislauf des Bluts. Hannover, 1828, p. 309.
5 L'influence que les mouvements respiratoires exercent sur la progression du sang dans les veines, avait été démontrée autrefois par La Mure, Lorry, Haller et Magendie; mais elle fut étudiée à fond, et, comme il arrive souvent en pareil cas, exagérée par Barry [Expérimental researches on ihe influence of atmosphuerical pressure upon theblood in the veins, etc., London, 1826. — Archives gén. de Mèd. Paris, 1826). Selon ce physiologiste, le sang n'arriverait au cœur absolument que pendant l'inspiration (loc. cit., p. 35). Mais, au point de vue qui nous occupe, il sera utile de signaler que Barry dit lui-même que l'ascension du liquide dans le tube introduit dans la veine jugulaire du cheval, ne coïncidait avec l'inspiration que quand l'animal était renversé et couché sur le flanc; dans l'attitude debout, c'est-à-dire par une respiration plus calme, normale, cette ascension n'était plus synchrone de la respiration; elle correspondait au pouls (loc. cit., p. 51 ). — Voy. du reste la discussion à laquelle la doctrine de Barry, qui a eu un instant l'appui de l'Académie des sciences de Paris, a été soumise par Wedemeyer ( Untersuchungen , etc., p. 313 sv.).
6 Magendie, Journal de Physiologie, 1830, p. 291. — Poiseuille, Recherches sur les causes du mouvement du sang. Paris, 1851. — Journ. univers, et hebdomad., 1. 1 et III, selon Frorieps, Notiz., 1831 , t. XXXI, p. 213.
momètre, la pression sous laquelle le sang se trouve dans la veine cave supérieure. 11 introduisit dans la veine jugulaire de chiens une sonde élastique assez profondément pour plonger dans la veine cave près de l'oreillette même. La sonde élastique fut mise en rapport avec l'embouchure de l'hémodynamomètre chargé de sous-carbonate de soude liquide. La solution alcaline était à -f- 55 millimètres lors de la diastole, et à + 65 millimètres lors de la systole de l'oreillette. La force d'aspiration de l'oreillette droite peut donc être estimée, d'après M. Poiseuille, à 10 millimètres de sous-carbonate de soude liquide 1. Les effets de cette aspiration seraient très-bornés, selon lui; ils ne s'étendraient guère au delà du thorax.
Un élève de Bidder, Victor Weyrich2 répéta, en 1853, sous ses yeux, l'expérience de Wedemeyer, en en rectifiant le mode en certains points. Il répéta aussi l'expérience de Poiseuille sur des veaux , et rendit ses effets plus sensibles en ajoutant à l'hémodynamomètre le kymographion de Ludwig. Weyrich apprécia à 4 millimètres chez le chien, et à 8 ou 10 millimètres chez le veau, les différences de pression dépendant du cœur; et, par une approximation ingénieuse , il arriva à évaluer à 9 centimètres cubes la force d'aspiration du cœur droit de l'homme. Cela suffirait justement, selon lui, à contrebalancer les effets contraires du reflux qui s'opère dans les veines lors de la systole auriculaire, et n'exercerait, par conséquent, aucune influence sur la progression utile du sang.
Le travail le plus récent est celui de M. Chauveau, à Lyon 3. Cet expérimentateur considère l'aspiration diastolique du cœur non-seulement comme démontrée , mais il la déclare même supérieure à celle du thorax. « On est frappé de voir, dit-il 4, combien a peu d'activité la succion thoracique, comparée à l'aspiration, que le cœur exerce directement. » Ayant introduit l'hé-
1 Volkmann (Haemodynamik, p. 309) observe avec raison que celte expérience est moins probante que celle de Wedemeyer. En effet, l'hémodynamomètre n'indique que la différence de pression selon les éléments successifs de la révolution du cœur; or, cette différence peut provenir du reflux systolique aussi bien que de l'aspiration diastolique.
2 De cordis adspiratione expérimenta. Diss. Dorpat, 18S5, in-8°.
3 Etudes pratiques sur les murmures vasculaiî'es , ou bruits de souffle, dans la Gazette méd. de Paris, 1858, p. S82.
4 Loc. cit., p. 582.
modvnamomètre rempli d'eau, dans la veine jugulaire d'un cheval jusqu'au point d'origine de la veine cave supérieure , il a vu la colonne hémométrique descendre brusquement d'une certaine quantité au-dessous de l'extrémité de la branche courte de l'instrument, pour remonter à son point de départ à chaque mouvement de systole *. La différence de niveau était de 8 à 10 centimètres. Et pour prévenir l'objection tirée d'un refoulement syslolique, M. Chauveau dit expressément que c'est « à l'instant où les valvules auriculo-ventriculaires s'abaissent pour laisser couler le sang des oreillettes dans les ventricules, que s'opère la succion du cœur, et que cette aspiration s'interrompt pendant la contraction des ventricules, c'est-à-dire pendant la fermeture des valvules auriculo-ventriculaires. »
Parmi les physiologistes modernes, je pourrais citer encore Magendie, Mayo, John Reid et Cartwright, comme ayant observé par eux-mêmes et enseigné la dilatation aspiratoire du cœur; mais j'ai hâte d'aborder la question directement, et d'exposer les faits et les considérations qui ont porté la conviction dans mon propre esprit.
Argumentation. — La raison qu'on entend toujours opposer de nouveau à la doctrine de l'aspiration du cœur , et que la plupart considèrent comme décisive , est celle de Haies , à savoir que cette aspiration n'est pas nécessaire. Pourtant , sans vouloir rien diminuer de la portée qu'ont les résultats hémométriques d'Etienne Haies, de Poiseuille et de Volkmann, d'après lesquels la force de propulsion du cœur suffit pour expliquer toute la circulation, et particulièrement la circulation veineuse, je me permettrai de dire que la question n'est pas là. Il me semble, en effet, qu'il ne s'agit pas de rechercher ce qui est théoriquement nécessaire ou suffisant , mais de démontrer ce qui est. Or, pour faire saisir l'utilité de cette distinction sur le terrain même où nous nous trouvons, je rappellerai que, parla même raison, par le même argument, on a nié aussi l'aspiration que le thorax exerce sur le cours du sang veineux ; et pourtant, qui oserait aujourd'hui persister dans cette négation? L'aspiration thoracique existe, mais elle n'est théoriquement pas nécessaire! Soit. L'aspiration du cœur est dans le même cas.
Sans vouloir faire revivre des théories définitivement condamnées, je crois
1 Loc. cit., p. 581.