A. OPINION DE VÉSALE, OU DOCTRINE DE LA DILATATION PRÉALABLE
(Corrigan, Pigeaux, Beau.)
Vésale divise la révolution du cœur en trois temps, se succédant dans l'ordre suivant : h^diMation , la contraction, le repos. Le battement ou pouls du cœur correspondrait à la dilatation.
Ayant distingué dans la substance du cœur trois espèces de fibres charnues, le restaurateur de l'anatomie humaine assigna à chacune d'elles un usage propre. La dilatation serait opérée , selon lui , par les fibres droites ;
1 II serait inutile de s'occuper des opinions définitivement condamnées, comme de celle de Nicholls, qui admit une alternance des mouvements entre le cœur droit et le cœur gauche, ou de l'opinion d'Antoine Heyne, d'après laquelle les mouvements seraient croisés, en ce sens, qu'il y aurait contraction simultanée du ventricule d'un côté et de l'oreillette du côté opposé, pendant que les deux autres compartiments se trouveraient à l'état de dilatation.
MEMOIRE SUR LES MOUVEMENTS DU COEUR. i\
la contraction par les libres iransverses , et le repos serait amené par les libres obliques *.
La doctrine de la dilatation préalable, repoussée par Harvey et ses successeurs , n'avait plus un seul sectateur au siècle dernier. Elle semblait môme être oubliée, quand, en 1829, Corrigan la fit revivre sous une nouvelle forme.
La révolution du cœur, dit cet auteur 2, se compose de deux temps : le premier est constitué par la dilatation ventriculaire ; il est marqué par le cboc et par le premier bruit, dont la cause consiste dans l'entrée brusque du sang dans les ventricules; le second temps a pour objet la contraction des ventricules, et, pour signe, le deuxième bruit, qui ne dure qu'un moment.
Une année plus tard, M. Pigeaux, alors élève des hôpitaux de Paris, émit des idées analogues5. Le bruit obtus, selon lui, dépend de la diastole ventriculaire, tandis que le bruit clair indique la systole des ventricules. Le silence doit être placé après la contraction de ces cavités; il suit immédiatement le bruit clair 4.
' Caelerum Candis fibrae alteri subserviunt muneri, quo cor scilicetl antisper durai vivit animal, et dilatatur et contrahitur, et aliquandiu inter contractionem dilatationemque quiescit. De corporis huhani fabrica. Venetiis, 1568, p. 454. Voy. aussi p. 508. — On remarquera que, dans l'opinion de Vésale, le repos n'est pas simplement la cessation des mouvements, mais l'état intermédiaire entre la dilatation et la contraction.
2 Transactions of King's et Queen's Collège of physicians of Ireland, 4829. — Dublin Med. Transactions, 1850, t. I. — Corrigan a expressément révoqué son opinion plus tard, après s'être livré à des expériences, comme il dit, plus exactes.
3 Séance de l'Académie des sciences de Paris, du 16 mars 1850.— Archives générales de Médecine, t. XXII, 1830, p. 423; puis t. XXIX, 1852, p. 427.— Thèses de la Faculté, 1852, n° 24.
4 M. Pigeaux avait d'abord été mal compris sur ce point et sur le point précédent, relatif à la systole des ventricules; voilà pourquoi son opinion est généralement mal rendue par les auteurs. Il nia expressément le repos tel que Laennec l'avait indiqué comme troisième temps; il n'admit que le silence. — Dès le début, l'opinion de M. Pigeaux n'était appuyée que sur des apparences et sur des probabilités. Je ne l'aurais pas citée, si elle n'était pas restée célèbre sous une forme qui, cependant, je viens de le dire, n'est pas sa forme véritable. Comme Corrigan, M. Pigeaux a également renié plus tard sa doctrine, en en proposant une autre qui, tout en étant l'opposée de la première, semble, comme elle, être inspirée par des préoccupations théoriques plutôt que par l'observation des faits. Voyez son Traité pratique des maladies du cœur. Paris, 1839, pp. 49 sv.
Au moment actuel, la doctrine de la dilatation préalable est soutenue avec beaucoup de talent et d'énergie par M. Beau *.
La durée d'un battement complet , dit cet habile clinicien , est une mesure en trois temps, dans laquelle on peut figurer les deux bruits par deux notes noires et le silence par un soupir.
Le premier temps comprend la contraction de l'oreillette et la dilatation du ventricule , suivies rapidement de la contraction de ce dernier compartiment. On pourrait donc le diviser en deux moments : la contraction auriculaire et la dilatation ventriculaire étant isochrones. Le choc et le premier bruit correspondent au moment de la contraction.
Le deuxième temps est signalé par l'abaissement des valvules semilunaires et l'irruption brusque du sang des veines dans les oreillettes , deux mouvements exactement synchrones, s'annonçanl par le deuxième bruit.
Pendant le troisième temps, dont la durée est égale à celle de chacun des deux premiers, les oreillettes parviennent à leur réplétion entière.
Ainsi, d'après M. Beau, les oreillettes se dilateraient brusquement, violemment, au point de donner lieu au second bruit; mais leur dilatation persisterait un certain temps , tandis que celle des ventricules serait instantanée : « Les ventricules, » dit-il, « se hâtent de chasser le sang aussi vite qu'ils l'ont reçu. » Après la contraction, ils persistent dans cet état, grâce au « resserrement tonique » des fibres musculaires qui sont revenues sur ellesmêmes lors de la contraction 2. La relaxation marquerait précisément la diastole, pendant laquelle le sang des oreillettes y pénétrerait en masse, en ondée. On pourra figurer l'opinion de M. Beau de la manière suivante :
Oreillettes.
Dilatation.
Contraction.
Ventricules.
1 Archives générales de Médecine, décembre 1835. — Ibid., janvier 1839. — Ibid., juillet 4841. — Traité expérimental et clinique de V Auscultation. Paris, 1856.
2 Traité d'Auscultation, p. 220.
B. opinion de Harvey, ou doctrine de l'unité du mouvement.
( Turner, Ch. Williams, Hope, Skoda).
llarvey combattit la doctrine de la dilatation préalable, qui semble avoir été prédominante à son époque *. Il distingua deux états : le mouvement et le repos. C'est pendant le repos que le cœur se remplit; c'est pendant le mouvement qu'il se vide.
Le mouvement est un ; il est commun aux oreillettes et aux ventricules. Le sang n'arrive aux ventricules que poussé par les oreillettes 2.
La théorie si nettement formulée du mécanisme du cœur a été, comme tantd'autres observations du grand physiologiste anglais, étouffée sous le bruit de la controverse que ses contemporains lui suscitèrent sur le fait même de la circulation. Plus tard, la théorie de Lancisi et surtout celle de Haller régnaient exclusivement.
C'est en présence des nécessités qu'avait créées l'art de l'auscultation introduit par Laennec, que des compatriotes de Harvey se décidèrent, il y a à peine trente ans, à reprendre l'observation du cœur vivant, mis à nu sur des animaux, et qu'ils arrivèrent à une doctrine semblable à la sienne.
La voie a été ouverte par John William Turner. Son mémoire, publié en 4828 5, a pour objet de démontrer que Laennec s'est trompé en attribuant à la contraction des oreillettes le deuxième bruit, et en plaçant le repos immédiatement après cette contraction.
Comme Harvey, Turner proclame que la contraction du cœur est une ; en ce sens que celle des oreillettes est suivie, sans intervalle, par la contraction des ventricules, et que le repos succède à cette dernière.
4 Qui motus vulgo cordis diastole existimatur, rêvera systole est. De motu coRDrs; éd. Lugd. Batav., 1757, p. 26.
2 Prùnum sese contraint auricula, et ex Ma contractions sanguinem contentum in ventriculum cordis conjicit; quo repleto cor sese erigit, continua omnes nervos tendit, contraint ventriculos et pulsum facit; quo pulsu sanguinem continenter protrudit in arterias. Opéra , éd. Lugd. Batav., 1737, p. 37; éd. Londin., 1766, p. 33. — Praecedit motus auricularum et subsequitur cordis, et motus ab auriculis incipere et in ventriculos progredi visus est. Ibid., p. 51. — Isti duo motus, auricularum unus , aller ventriculortnn ita fiunt ut ambo simul fiant, unicus tantum motus appareal. Ibid., p. 37.
3 Transactions of the medico-chirurg. Society of Edinbtirg , t. III, p. I , art. 8.
Deux hommes, dont les noms méritent d'être inscrits en tête de l'histoire de l'auscultation à côté de celui de Laennec, James Hope et Charles Williams, ont succédé à Turner, en tentant des expériences nombreuses et solennelles sur des animaux de grande taille , et en provoquant au sein de l'Association britannique la nomination des célèbres comités de Dublin et de Londres, dont les décisions font loi sur les principaux points de la séméiologie du cœur.
Laissant ici de côté tout détail relatif au choc et aux bruits du cœur, nous pouvons nous borner, quant à l'ordre de succession des mouvements, à rappeler la formule de Charles Williams \ qui a été confirmée par les deux comités et à laquelle Hope lui-même s'est rallié 2.
Les oreillettes, dit Williams, se contractent les premières, sans produire un son. Leur contraction est suivie immédiatement de celle des ventricules, et cette dernière s'accompagne du premier ton ou du ton obtus et du choc, ainsi que de la pulsation des artères les plus voisines du cœur. Immédiatement après la contraction vient la dilatation des ventricules, s'annonçant par le second ton ou le ton bref. La dilatation est suivie par la pause, à la fin de laquelle les oreillettes se contractent de nouveau en donnant le signal d'une nouvelle révolution.
L'opinion de Charles Williams a été adoptée par Skoda à Vienne et accréditée par conséquent parmi les cliniciens de l'Allemagne.
Il est cependant une nuance assez importante que Ch. Williams a faiblement accusée, et sur laquelle ses partisans actuels, en Angleterre et en
1 Rational exposition of the physicul signs of the diseuses of the lungs and pleura, etc., London, 1828; traduit en allemand selon la 3e édition, par Velten, sous le titre de : Die Pathologie tçnd Diagnose der Krunkheiten der Brust, etc. Bonn, 4858, p. 183.
2 A Treatise on the diseuses of the heart and greut vessels. London, 1852. — Les travaux des comités de Dublin, août 1835, et de Londres, 1837, sont consignés dans les Transuctions of British scientific Association. Vol. V et VI. — Le rapport de Dublin a été inséré aussi dans le Dublin Journal of médical and chemical science, sept. 1855. Il est reproduit, en abrégé, dans la seconde édition du Treatise of the diseases of the heart, etc., par le docteur Hope; dans Y Encyclographie des sciences médicales r janvier 1 836 , et dans Froriep's Notizen , t. XLVI , n° 1006, p. 244. — Le rapport de Londres, rédigé par le docteur Clendinning, est inséré dans le London medicul Guzette, octobre 1840, et reproduit, en abrégé, à la fin de la 3e édition de l'ouvrage de Ch. Williams, traduit par Velten, p. 237.
Allemagne appuient fortement, je veux parler de l'élargissement rapide et pour ainsi dire forcé que subissent les ventricules au moment de la contraction auriculaire, et qui précède immédiatement leur contraction.
« Quand les oreillettes sont remplies de sang, dit John Reid *, alors elles se contractent rapidement, et poussent une partie de ce sang dans les ventricules, qui s'élargissent en conséquence. L'élargissement venlriculaire est immédiatement suivi de la contraction et de la propulsion du sang dans les artères. Suit une pause, pendant laquelle les oreillettes sont distendues insensiblement par le sang arrivant des veines. Quand la réplétion des oreillettes est complète, alors une nouvelle révolution commence. »