D. OPINION DE HALLER , OU DOCTRINE DU MOUVEMENT ALTERNANT
(Senac, Laennec, Oesterreicher, Pennock, Cruveil/iier.)
L'alternance parfaite des actes auriculaires avec les actes ventriculaires a été enseignée par Haller.
Il y a quatre contractions successives, selon le physiologiste de Goettingue 1 : celle des troncs veineux, celle des oreillettes, la contraction des ventricules , enfin celle des artères.
Dans chacune de ces parties de l'appareil circulatoire, la contraction est immédiatement suivie de relaxation ; et il y a coïncidence parfaite des mouvements entre les troncs veineux et les ventricules d'une part, entre les oreillettes et les artères de l'autre. Pendant que le sang est poussé dans les artères, les oreillettes se remplissent, grâce aux contractions des veines, et l'instant après, les ventricules et les veines sont relâchés; le sang y pénètre alors par les contractions simultanées des oreillettes et des artères. Ainsi , pour nous en tenir au cœur seulement, dans l'idée de Haller, il y aurait alternance simple et parfaite entre les mouvements des oreillettes et ceux des ventricules, en ce sens, que celles-là sont relâchées pendant que ceux-ci sont contractés, et vice versa. Les deux mouvements auraient une durée égale 2.
p. 451 . — Gazette médicale de Paris, 1856, nM 24, 27, 30 et 37. — MM. Chauveau et Faivre ont sacrifié à leurs recherches 26 chevaux, 10 chiens et un singe.
1 Elementa Physiologiae , édit. Lausann. 1757, t. I, p. 399 sqq.
2 Primo tempore venae constringuntur et auriculae et sinus replentur Secundo tempore
auriculae constringuntur et sangumem in eos emittunt Tertio tempore ventriculi contra-
huntur; idque tertium tempusculum idem cum primo est , loc. cit., p. 417. — En présence
de termes aussi explicites, on ne conçoit pas comment plusieurs auteurs modernes ont pu confondre la théorie de Haller avec celle de Harvey.
L'opinion de Haller fut adoptée sans réserve par Senac : « Les dilatations des ventricules , » dit-il ' , « sont égales aux contractions des oreillettes ; ces deux mouvements commencent et finissent en même temps; l'un est la mesure de l'autre, c'est-à-dire qu'ils ont la même force et la même vitesse. » Senac dit positivement aussi que les deux mouvements , la contraction et la dilatation, sont instantanés, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas progressifs, comme Harvey se les était représentés.
Laennec considéra également les observations de Haller comme hors de contestation pour ce qu'elles avaient d'essentiel. Cependant les phénomènes de l'auscultation le déterminèrent à les compléter et à y apporter une modification qui n'a pas peu contribué à jeter de l'obscurité sur la question. Voici comment, selon lui, les actes se succéderaient 2 :
Premier temps : Contraction des ventricules, s'annonçant à l'auscultation par le premier bruit ou le bruit sourd , et comprenant la moitié de la durée d'une révolution;
Deuxième temps : Contraction des oreillettes 3, se manifestant par le son clair et occupant le tiers ou le quart d'une révolution ;
Troisième temps : Un intervalle de repos très-court, mais cependant bien marqué.
Pendant le repos, les ventricules seraient remplis de sang; ils se trouveraient à l'état de dilatation. Il faut donc admettre comme conséquence inévitable, que pendant ce même intervalle le sang y contenu cesserait de circuler.
L'affinité que cette théorie conserve néanmoins avec celle de Haller ressortira de la comparaison des deux formules suivantes :
1 Traité du cœur, 2e édit. Paris, 1785, t. H, p. 24.
2 Traité de l'Auscultation médiate. Paris, 1819. — Laennec passe généralement pour avoir le premier constaté le repos comme troisième temps; mais on a vu plus haut, que Vésale l'avait déjà admis.
3 Par contraction des oreillettes, Laennec n'entend d'ailleurs que celle de leurs sinus ou appendices. Il regarde avec Harvey le corps des oreillettes même comme un réservoir habituellement plein , où les ventricules puisent à chaque diastole. (Traité de l'Auscultation méd., 4e édit., t. III, p. 64.)
IIaller. Laennec.
Oreillettes. Oreillettes.
Contraction. Dilatation. Dilatation. Contraction. Pause.
Dilatation. Contraction. Contraction. Dilatation.
Ventricules. Ventricules.
Oeslerreicher, dans sa monographie, a ramené les esprits à l'opinion de Haller dans sa plus simple expression 1 ; et aujourd'hui encore , tous ceux qui ne se livrent pas par eux-mêmes à l'observation du cœur, mis à nu sur un animal appartenant aux classes supérieures des vertébrés , montrent une tendance à y revenir; tellement ce qui est simple dans la forme exerce de l'attrait.
Mais j'ai tort de ne citer que les hommes de théorie et ceux qui bornent leurs observations au cœur de la grenouille ; des autorités très-légitimes ont, de nos jours encore, proclamé la doctrine de l'alternance des actes cardiaques, sous une forme, en vérité, plus compliquée.
C'est ainsi que la Société pathologique de Philadelphie avait chargé les docteurs C. Pennock et E. Moore, d'observer l'action du cœur sur des béliers, des veaux et des chevaux, dans le but surtout de fixer la doctrine relative au choc et aux bruits. Selon le rapport présenté par ces membres 2, la systole des ventricules et la diastole des oreillettes coïncideraient ensemble et dureraient environ la moitié d'une révolution. A la systole des ventricules succéderait immédiatement la diastole, dont la durée serait du quart de la révolution. Pendant la diastole, il y aurait diminution du volume des oreillettes sans contraction musculaire. Pendant le dernier quart de la révolution, les ventricules se reposeraient; et à la fin de ce dernier quart, les oreillettes se contracteraient réellement et opéreraient une distension plus forte des ven-
1 Versuch einer Darstellung der Lehre vom Kreislaufe des Blutes. Nùrnberg, 1826, p. 27.
2 Report of experimenls on the action of the heart. by DD. C. Pennock and E. Moore. Read before the pathol. Soc. of Philadelphia, 1839. Voyez Fricke et Oppenheim, Zeitschr.f. d. Medizin, t. XV, 1840, p. 47.
tricules, dont la contraction suivrait immédiatement. Selon Pennock et Moore, les ventricules se reposeraient absolument entre la diastole et la systole ; ils contiendraient du sang, mais ne seraient pas tendus. Les oreillettes, au contraire , resteraient toujours dans un état de tension partielle. Cette opinion
se laisse exprimer ainsi :
Oreillettes.
Diastole. Pause. Systole.
Systole. Diastole. Pause.
Ventricules.
M. Cruveilhier a eu l'occasion d'observer, chez un enfant nouveau-né, les mouvements du cœur placé hors de la poitrine et dépouillé du péricarde *i Il a vu la contraction des ventricules coïncider avec la dilatation des oreillettes et avec la projection du sang dans les artères. La dilatation ventriculaire coïncida, à son tour, avec la contraction des oreillettes et le resserrement des artères. En conséquence, M. Cruveilhier n'admet que deux temps dans les mouvements du cœur : le temps de la contraction et le temps de la dilatation. L'un succéderait à l'autre immédiatement, sans l'interposition d'un temps de repos.
Il y a cependant cette différence entre l'opinion de M. Cruveilhier et celle de Haller , que le premier n'assigne pas une durée égale aux deux temps. La contraction des ventricules durerait, selon lui, le double de leur dilatation. Ainsi , deux tiers de la révolution cardiaque seraient réservés à la première , et un tiers seulement à la seconde. Dans les oreillettes, le rapport serait naturellement l'inverse.
Cela nous conduit à la formule suivante :
Oreillettes.
Dilatation. Contraction.
Contraction. Dilatation.
Ventricules.
1 Gazette médicalede Paris, 7 août 1841. — Traité d'Anat. descriptive , 1845, t. II, p. 552.
Telles sont les opinions principales. J'omets celles, — et leur nombre est grand, — qui ont été formulées à la légère, sans investigation sérieuse, ainsi que les opinions qui n'ont eu pour partisans que leurs auteurs seuls.
Maintenant, si l'on me demande d'où cette grande diversité de vues a pu provenir, j'accuserai surtout deux circonstances : la difficulté de suivre les mouvements sur le cœur mis à nu, et l'infraction à la logique qu'on se permettait en en appelant à l'auscultation pour décider la question.
L'œil est toujours exposé à se tromper, quand il veut observer à la fois deux points même très-rapprochés. Aussi quelle divergence ne rencontret-on pas , par exemple, dans une salle de clinique , chaque fois qu'il s'agit de décider si telle pulsation précède ou succède à telle autre, ou si elle coïncide avec elle?
En faisant intervenir ensuite les phénomènes de l'auscultation, on a encore singulièrement augmenté la difficulté. Cela devenait une espèce de pétition de principe. On avait un si grand intérêt à connaître exactement l'ordre de succession des actes cardiaques , précisément pour y asseoir la théorie des bruits et du choc du cœur; or, augmenter le nombre des inconnues, cela n'a jamais été le moyen de résoudre aisément un problème.
Je pense que les recherches marcheront d'un pas plus sûr, et que la question sera nécessairement résolue, si l'on se borne à élucider les deux points suivants :
1 ° La marche du sang à travers les compartiments du cœur ;
2° Les changements de forme que l'organe subit successivement.