Tome XXXIV
4^ Mémoire:
(|ui, dans l'opinion adoptée par les philologues allemands, pourrait sembler un pléonasme barbare, si Cicéron lui-même n'avait dit relro respicere , post respicu'HS. Aucun des verbes, soit hébreux, soit grecs, que Tinterprète latin tiaduit par respicio , n'a le sens de regarder par derrière; et quand il s'agit du point vers lequel est tournée la face d'un objet inanimé, une caverne, une tour, une ville, speluiica duplex, respkiens Mambre , lurris Libani quœ respicif contra Damascum , porliim Crelw respicieiitem ad Africam, etc., il faudrait une rare bonne volonté pour démêler, dans cette application du mot, une dérivation de la source unique, selon M. Freund, du verbe respicere, à moins qu'on ne se rappelle l'idiotisme des langues néo- latines, où l'on dit qu'un objet immobile de la nature est tourné vers tel ou tel aspect; et il en est de même des têtes peintes de face , lesquelles sont tournées du côté du spectateur.
Après ces remarques, non-seulement je me suis confirmé dans lopinion que respicere voulait dire aussi légitimement regarder que regarder par derrière, mais encore j'en suis venu à penser (qu'on pardonne cette témérité à mon inexpérience) que regarder par derrière n'était pas le premier sens du mot, et que cette acception élégante s'était établie seulement par extension dans la langue laline. Il m'a semblé que notre regarder, de même que le reguardar espagnol et le riguardare italien, était l'équivalent rigoureusement exact du respicere des Latins. Reguardar, mirar ô atender, respicere, dit l'excellent dictionnaire de l'Académie espagnole. Le vocabulaire de la Crusca est encore plus précis : Riguardare, guardar di nuovo, o altenlantente , e con diligenza, lat. respicere, aspicere, respectare. On voit que les auteurs de cette définition ont considéré la syllabe initiale de respicere, ainsi que celle de riguardare, comme indiquant la répétition de l'acte, et nous retrouverions encore cette acception vraiment originaire dans une phrase de Cicéron ', ex superioris anni caligine et lenebris lucem in republica respicere cœpistis , si, d'une part, sur la foi de quelques manuscrits, on n'avait substitué dans les éditions récentes dispicere à respicere, et si, de l'autre, des critiques ombrageux ne nous défendaient d'attribuer à Cicéron le discours post reditum in
' Post redit, in Sénat., 5.
senatu. Mais la répétition conduit immédiatement à la réflexion; c'est par réflexion que Ton dit se respicere. Il y a un double regard quand on porte la vue d'un endroit à un autre, soit qu'il s'agisse d'un seul mouvement des yeux ou de la tète, soit que le coips s'agite jusqu'à se retourner sur lui-même, et c'est le second regard, après celui qui nous guidait en avant, qu'exprime respicio, dans le sens de regarder par derrière. De plus, l'idée de la répétition conduit à la continuité, et c'est par la continuité de l'action qu'on arrive aux sens de considération et d'attention.
Dans ce tableau, en quelque sorte généalogique des diverses acceptions d'un même mot latin, l'expression de vulius respicientes pour exprimer l'elTet produit par la peinture d'une tête de face ou de trois quarts, dont le regard immobile semble s'attacher à nous et même suivre nos mouvements, n'est dépourvue ni de propriété, ni d'élégance. Nous ne cherchons plus si Pline l'a employée dans le sens que nous avons défini , nous en venons à nous demander si l'auteur latin aurait pu s'exprimer autrement.