RESTITUTION DE LA COMPOSITION DE DROITE
.l'arrivé maintenant à l'interprétation des chapitres où Pausanias décrit l'un après l'autre les groupes et les figures de la double composition de Polygnote, entreprise sur laquelle personne n'est encore parvenu à s'entendre, malgré l'étendue inusitée que l'auteur grec a donnée à ses explications. On a déjà vu tout ce que cet écrivain nous laissait à deviner : la forme et la disposition de l'édifice, la surface qu'occupaient les peintures et la loi qui avait présidé à leur arrangement. Le texte en lui-même est obscur, afl"ecté , bizarre même. Il donne des explications dont le lecteur n'a pas besoin ; il entre dans des détails qui semblent tout à fait étrangers au sujet, et tout à coup il pro-
cède par rélicences ou indique à j)eine par un mol les points qu'on aurait le plus d'intérêt à connaître. Mais ce lexte, après les soins que la critique en a pris, est établi d'une manière solide, et il y aurait du danger à le soumettre à des corrections arbitraires pour résoudre les difficultés qu'il présente tel qu'il est constitué. J'ai évité avec soin cet écueil, et me suis résigné d'avance à tout ce que m'impose ma docilité envers les arrêts de la critique.
(Cependant je rencontre, comme tous ceux qui m'ont précédé, un obstacle des plus graves dans le vague des expressions dont l'auteur s'est servi pour indiquer la position réciproque des groupes et des figures. C'est aujourd'hui une chose reconnue par tout le monde que Pausanias, en faisant cette description, n'a pas toujours employé dans le même sens les conjonctions et les adverbes qui indiquent cpi'un objet est placé plus haut ou plus bas qu'un autre. Tantôt il s'agit de figures peintes sur des lignes différentes, tantôt on marque la diversité des plans dans la même ligne; de façon qu'à vingt reprises le lecteur est obligé de prendre un parti entre ces acceptions contradictoires.
Il ne suffit pas à Pausanias , comme dans treize exemples que je pourrais citer, de passer d'un épisode ou d'une figure à l'autre, sans dire si l'œil doit suivre la ligne commencée, ou s'il lui faut se reporter en haut ou en bas sur l'autre ligne. Même alors qu'il emploie des termes de position, il ne s'exprime presque toujours que d'une manière imparfaite et obscure. Kj.tu, y-azù^érM ont bien le sens défini d'un plan inférieur à ce qui précède, non-seulement lorsque l'auteur dit à propos d'Orphée {XXX , 3), à.ni6Ulixj-t ôk auStç iç zà koctu t;^; ypccf-nç , ou bien lorsqu'il introduit Hector (XXXI, 2), ùàToï(;yj.zo-riçypafïji, mais encore lorsqu'il nous montre Thésée et Pirithoiis (XXIX, i) yaTazépu âè zo'j 'OtîuCTTew?. Mais quant à l'adverbe contraire, «vw, înxvA, aveoBsv , âvM^M, si dans l'expression, èi zô av'j) zrii ypafni (XXXI, 1 ) , il uc laissc aucuue équivoque; si, de même, quoique d'une manière plus succincte, ivuzépcû zf^ 'Elévriz (XXV, 3) désigne les personnages placés au-dessus d'Hélène et sur le plan supérieur; si, après avoir décrit dans le bas du tableau les femmes placées entre /Ethra et Nestor, il indi(iue par a-M^zv zoùzw (XXVI, \) d'autres captives qui figurent sur la ligne d'en haut, il n'est pas moins évident que Méléagre, quoique donné pour âvwrepw //.à 'n b zo'j 'OiliMi A'ia; (XXXI, 1), figurait sur la même zone
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(le peintures que eel Ajax. El ce qui prouve que ce qu'on avance ici est parlaitemcnt exact, c'est que, dans la phrase du chapitre XXVII, I , où l'auteur décrit plusieurs des Troyens massacrés, après en avoir nommé trois, il en introduit dans sa description d'autres àvuzéfm toûtwv dont l'un, Léocrite, fils de Polydanias, est placé au-dessus de la baignoire, ùtiÈjO tô Isurrjpiov, qui évidemment appartient au plan inférieur. Celte })réposition ùnèp indique d'autres fois encore la ligne d'en haut par rapport à l'inférieure ; c'est dans ce sens que l'auteur dit d'Hélénus qu'il est assis ùmp zrjv 'E^leV/îv (XXV, 3). Mais presque immédiatement auparavant, après avoir décrit Briséis debout, Diomédé qu'il place ùnsp aÙTïjç, (XXV, 2) est évidemment dans la même zone que Briséis, et l'on ne saurait entendre autrement ce que Pausanias dit plus loin de la position de Palrocle (XXX, 1), ùmp ràu 'A^iî^êa. Quelquefois même ùnsp semble vouloir dire au delà,, lorsque l'auteur revient sur ses pas vers le point de départ de sa description. J'en citerai un exemple (XXVF, 1), qui ne me paraît pas susceptible d'une interprétation différente. A cet ùnio semble opposé (XXIX, 3) èauzépu, pour désigner une figure placée sur le même plan que la précédente et tendant vers le centre. ïra, comme on peut s'y attendre, désigne le plan inférieur de la peinture (XXIX, 3), ùm à t>jv <^x.âpav iazlv Mx/.eTàip.évYi Xk&piç,; cependant ailleurs la même préposition sert à exprimer non-seulement qu'un cadavre est placé au-dessous d'un autre sur la même ligne (XXVII, 1), ùTO ùi zlv Uriliv 'Eiùivexjz ze y.eîzM , mais eucore quand l'auteur décrit l'équipage du vaisseau deMénélas occupé des préparatifs du départ, il nous montre, toujours sur la même ligne,- au-dessous du pilote Phrontis (XXV, 2), ù-n' aùziv, le matelot Ithœménès apportant des habits.
Cette diversité d'acception et l'incertiURle perpétuelle qui en résulte sont reconnues désormais de tous les critiques. On a depuis longtemps perdu l'espérance d'assigner une valeur propre et constante à chacune des expressions de ce genre employées par Pausanias , et le lecteur se lire comme il peut de la difiicullé , à l'aide du raisonnement et de l'observation des circonstances accessoires. C'est ce qui explique la divergence inouïe des interprétations, surtout si l'on se rappelle que les interprètes ont agi presque toujours en dehors de tout système d'ordonnance, et comme si la peinture de Polygnote était un vaste champ dans lequel l'arliste avait jelé comme au hasard ses divers épi-
sodés. Cette espèce de fantaisie n'est plus possible dans le plan rigoureux que nous nous sommes tracé, d'après l'idée qu'il a fallu se faire de la symétrie des deux compositions. Pour arriver à notre but, nous avons mis à profit la liberté d'interprétation cpii nous était donnée par les observations précédentes. Mais en usant de cette faculté, sans laquelle tout résultat serait impossible, nous n'avons eu recours nulle part à ces corrections (|u'on propose avec si peu de scrupules pour se tirer d'embarras, et cependant les conclusions de noire travail ne laissent rien en suspens. C'est là tout ce qu'on pouvait exiger de nous.
L'auteur entre en matière par renonciation du sujet qui remplit tout le côté
à droite de l'entrée de l'édifice , éç, toùto oÙv è'jilBôvzi rô o'iywi^a. xh ^.Iv aùnT-xJ zà sv âe^c'a
zfn ypa'-j.fii, c'est la prise de Troie, ou, pour mieux dire, Troie déjà prise, "\lioi èoÙMy.vïa, ct le départ des Grecs, ànéTïlouç h E/Àrivwv. Simonide, dans l'inscription qu'on lisait à l'autre extrémité du tableau , l'appelait la destruction de l'acropole d'Ilion , r.epBo[/.svriv 'Dj.ou âx^é-ncliv. Le moment choisi par l'artiste n'est donc pas celui où les Grecs , pénétrant dans la ville , commencent leur oeuvre de destruction; c'est cette œuvre en grande partie consommée, les Troyennes déjà captives, Néoptolème frappant encore, mais seul et par un reste de fureur, tandis que les autres héros entrent, pour ainsi dire, dans les suites de la prise de Troie.
Le premier sujet qu'on rencontre à partir de la porte, a trait aux préparatifs du départ de Ménélas: d'abord, sur mer, le vaisseau du roi de Lacédémone, avec l'équipage livré aux occupations usitées en pareil cas; puis, sur terre , d'autres matelots occupés à replier la tente du monarque. Pausanias nïndique pas avec précision le nombre des personnages, mais il nomme tons ceux auxquels le peintre a donné des noms : Phrontis , le pilote , le seul (pii soit mentionné dans l'Odyssée, représenté avec des rames à la main; audessous de Phrontis, ùt. aura./, mais toujours dans le navire, Ithœménès qui rapporte des vêtements, probablement jusque-là déposés dans la tente; Èchœax, qui descend la planche d'abordage un vase à la main, sans doute pour faire aiguade; Politès , Slrophius et Alphius travaillant à démonter le pavillon royal, et Atnphialus arrachant une autre tente. Aux pieds d'.lmphialus, ùm ai xoï) 'kp.ffiHo-j Toic, noal, est assis un enfant dont la figure n'est pas
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accompagnée tl'inscriplion, de même sans doute que celles de plusieurs des nialelots, hommes el enfants, «vcîjseç iv xoiai vabxMc, v.al âvapi rafàç, qui ont été compiis dans la première indication du sujet. Mais ces personnages supplémentaires ne peuvent pas avoir été bien nombreux; que Ton double le nombre de ceux qui ont été désignés dans le vaisseau, c'est-à-dire qu'on en compte six de ce côté et qu'on y joigne les cinq occupés à enlever les tentes, el l'on arrivera, pour cette première partie de la composition, à un total de onze personnages qui, ep y comprenant les accessoires nécessaires à l'intelligence du sujet, doivent encore avoir occupé un assez long espace.
L'auteur n'a pas jugé à propos de nous expliquer de quelle manière les différents lieux de la scène, c'est-à-dire la mer et le rivage, étaient rendus dans cette partie de la composition; mais plus loin, quand il a décrit le costume de Nestor et le mouvement du cheval qui accompagne ce héros, il ajoute : « Jusqu'à ce cheval , c'est le rivage avec les cailloux (jui apparaissent )> dans l'eau, mais à partir de ce point, on a cessé de représenter la mer : »
a.y(A filv â/j Toî) I vmotj alytoù.éi ts , xxl iv xùrat (pyjfflt'tJeç ÙTCoaxlvo'jxou , xh èi ivxtû^vj où'iiéxt eof/.ei/
zhoii Bà}M7<3a. Ce rivage, à partir de Nestor, personnage qui formait, connue on le verra, le centre du tableau, jusqu'à l'extrémité de droite, devait être représenté par une ligne irrégulière courant entre des cailloux figurés légèrement les uns à sec , les autres sous le flot dont l'écume et la transparence pouvaient être indiquées avec la même sobriété. Après la tente de Ménélas, la ligne du rivage devait remonter pour laisser l'espace libre au navire, déjà à flot sans doute, et ayant (piitlé sa station sur le rivage : car autrement le bâtiment aurait dessiné une ligne oblique, peu favorable à l'ordonnance du tableau. Il faut se représenter alors moins de transparence et plus de profondeuidans les eaux qui devaient seules occuper l'extrémité de la composilion, et l'on peut même supposer que le peintre avait de plus figuré des zoophytes el des poissons , suivant un usage dont on trouve la trace sur toutes les peintures grecques d'ancienne date où la mer est indiquée; quant aux objets en hauteur, tels (jue le bord, les mâts et les agrès du vaisseau, de même que les tentes, ils devaient se délacher, ainsi que les figures, sur le fond uniforme du tableau.
Après ces premiers épisodes du navire et des tentes, Pausanias indique le
groupe des captives, Briséis, Diomédé eX Iphis, sans rien annoncer qui appartienne à la ligne supérieure; c'est seulement après avoir décrit Hélène et ses suivantes, que le Périégète désigne le personnage tYHélémis comme placé au-dessus d'Hélène, ùzsp -r;j 'Elivov , ce qui, ainsi que nous l'avons dit, ne peut s'entendre que du rang d'en haut. Nous ne sommes pas les premiers à l'aire remarquer que toute la première partie de la composition devait être isolée du reste : l'arrangement proposé par les frères Riepenhausen tient déjà compte de cette singularité, M. Welcker la respecte et J}I. Jahn en a fait la base de ses remarques sur tout l'ensemble du tableau. Mais la conséquence directe, et pour ainsi dire nécessaire, d'une telle observation n'a encore été tirée par personne. On n'a pas vu qu'au-dessus du navire et de la tente de Ménélas, le champ de la peinture devait aussi bien manquer que les figures elles-mêmes : c'était là une indication précieuse et qui aurait servi à expliquer tout le reste; en la négligeant, on s'est créé, j'ose le dire, des difticultés insurmontables. Pour nous, c'a été le point de départ de notre système d'arrangement, et nous n'avons pas lieu de nous repentir d'en avoir tenu un compte rigoureux. Nous y voyons la preuve positive que la composition était divisée en deux bandes, dont l'inférieure dépassait rhémicycle et se prolongeait en ligne droite sur les deux côtés. Au-dessus régnait, à droite et à gauche, une niche, ou plutôt, comme nous l'avons déjà établi, une fenêtre. Cette situation sous une fenêtre semblerait défavorable à la peinture; mais on devait avoir, pour l'éclairer, le jour correspondant de l'autre côté, et les rideaux, dont les anciens faisaient usage tout comme nous, étaient à la disposition des gardiens, pour remédier, suivant qu'on faisait voir l'un ou l'autre côté, aux inconvénients du croisement de la lumière.
Les trois captives que j'ai déjà nommées, absorbées dans la contemplation jalouse d'Hélène (|u'elles voyaient pour la première fois, Hélène ellemême assise , peut-être sur un trône , sa suivante Panthulis debout auprès d'elle et ajustant sans doute sa coiffure, l'autre suivante, Elecire, à genoux et attachant la chaussure de sa maîtresse, enfin Eurybate, le héraut d'Ulysse, apportant à l'épouse de Ménélas un message d'Agamemnon, ces sept personnages en tout forment un épisode distinct que je place au connnencemenl de l'hémicycle, et au-dessus duquel je rétablis la scène décrite immédiate-
ment après par Pausanias , et qui forme comme le début du rang supérieur. Dans celte combinaison, il n'est pas absolument nécessaire que la figure d'Hélénus ait été peinte perpendiculairement au-dessus de celle d'Hélène. Le îinkp xhv 'E>Àyr,v du texte peut s'entendre de tout l'épisode dont cette reine était le centre, et c'est pourquoi, sans marquer le point précis où la figure assise et enveloppée du fils de Priam, dans l'attitude du désespoir, était, par rapport aux personnages du rang inféi-ieur, je l'introduis après l'épisode des tentes, et je tourne son visage du même côté que la proue du navire, c'està-dire vers le dehors du tableau. On verra plus loin ce qui me fait considérer cette interprélation comme nécessaire.
Auprès d'Hélénus, et sur le même plan, sont trois blessés grecs, Méyès, Lycomède, fils deCréon, et Euryale , fils de Mécistée. Ceux-ci, Pausanias le dit expressément, sont au-dessus d'Hélène, oixot ixèv â/i àmxip'ji t% EXei/y;; ehiv iv rr, ypixfn, ce qui justifie l'interprétation large que j'ai donnée du imlp tyjv 'Eliv-r.v de la phrase précédente. Après celte indication, l'auteur revient au rang inférieur delà peinUu'e, et y montre, immédiatement après Hélène, eyi^j? Sïx-ri'Elévn, la mère de Thésée, jElhra , que Démophon , l'un de ses petits-fils, cherche à reconnaître sous les livrées de la vieillesse et de la servitude.
Après ce groupe d'iEthra el de Démophon, nous trouvons la mention de plusieurs Troyennes captives el plongées dans la douleur : c'est Andromaqiie et son fils qu'elle serre dans ses bras; c'est Mêdésimste , l'une des filles illégitimes de Priam; c'est Polyxène, qui, à la différence des deux précédentes, dont la tête est voilée, montre ses cheveux nattés à la manière des jeunes Grecques. Nestor, qui vient ensuite, sert à lier entre elles les deux moitiés de la peinture. Nous reviendrons bientôt sur ce personnage el sur la place qu'il occupe.
Entre ^thra el Nestor, nous avons compté quatre figures : Démophon et les trois captives, sans parler d'Aslyanax dans les bras de sa mère. Pausanias énumère quatre prisonnières, qu'il place dans le rang supérieur,' immédiatement au-dessus , zwj (Je ywouyMV zûv ^zT»iù zrji xs A'l3p«i Y.oà NecJTop; elatv c/.w^s'j
xoùzù)v alx[j^^')Mxci y.alxjxM, Clymèue el Creuse, Aristomaque el Xénodice. Mais
en supposant qu'Hélénus et les trois Grecs blessés se soient groupés au-dessus
de l'épisode d'Hélène, composé de sept figures, si nous y joignons ^îlthra