EN PARTICULIER
J'entreprends de traiter un sujet qui a déjà exercé la sagacité d'un grand nombre d'antiquaires^ sans que jusqu'ici il ait été possible d'arriver à des conclusions irréfragables. Tout le monde sait que^ dans le X""^ livre de son ouvrage , Pausanias a décrit en détail les peintures que Polygnote avait exécutées à Delphes dans la lesché des Gnidiens. Il semblerait qu'avec un texte tellement circonstancié on aurait dû arriver^ sans beaucoup de peine^ à rétablir l'œuvre de Polygnote^ au moins dans sa disposition. Cependant, à partir de notre Caylus, qui, le premier, a dessiné un essai de restitution \ jusqu'à
* 3fém. de VAcad, des inscr,, i" série, t. XXVII, pp. 34-57.
M. Welcker * et à M. Hermann de Gœttingue^^ le dernier qui^ à ma connaissance, ait publié quelque chose dlmporlant sur la question^ Tentreprise des archéologues modernes n^a marché que lentement vers son terme, et Ton peut craindre que ceux qui ont écrit le plus récemment sur ce sujet n'aient, malgré leur expérience et leur légitime autorité^ retardé la solution du problème , en revenant mal à propos sur des points établis par d'autres et qui devaient paraître acquis à la science.
Serai-je plus heureux que mes devanciers, ou plutôt le sujet que j'aborde à mon tour n'est-il pas de ceux qui , par suite de la destruction du monument original et à cause des défauts de la description qu'on nous en a donnée, se refusent à toute démonstration absolue et convaincante? Je crains bien qu'il n'en soit ainsi sous quelques rapports, et je ne saurais me dissimuler que les principaux résultats de mon travail ne soient destinés à demeurer dans cet état de pure hypothèse où certains esprits , difficiles à contenter, ne consentent pas à suivre une pensée plus aventureuse. Malgré cet inconvénient, l'intérêt que le sujet présente, indépendamment du mérite qu'il y aurait à vaincre la difficulté, suffira, j'espère, pour justifier cette nouvelle tentative. La lutte qu'en pareil cas on est obligé d'entreprendre contre un texte rebelle profite à celui qui s'y livre, et n'est pas non plus inutile aux lecteurs éclairés qui consentent à se faire juges du combat.
Il suffira, d'ailleurs, pour faire absoudre ma témérité, de raconter la circonstance qui a donné naissance à ce Mémoire. Dernièrement, je trouvai dans une publication populaire généralement rédigée avec beaucoup de soin ^, une tentative de restitution graphique de la lesché de Delphes. L'auteur de ce travail n'avait eu pour se guider que la traduction, malheureusement trèsimparfaite, de Clavier. Et quoiqu'il se donnât, pour avoir composé à nouveau les tableaux qu'il mettait au jour, il n'avait fait au fond que modifier trèslégèrement, et non pas toujours d'une manière heureuse, les données fournies, il y a plus de cinquante ans, par les frères Riepenhausen *. Mécontent
* 3Iétnoire8 de l'Académie royale de Berlin pour 1847, pp. 81 -155. 3 Epikriti9che Betrachtungen uber die Polygtwtischen Gemâlde. Gœttingue, 1849. In-i*". ' Magasin pittoresque , année 1855, p. 291.
^ Gemàlde des Polygnotos in der Lesche zu Delphi nach der Beschreibung des Pausaniiui. Gœttingue, 1805. In-4'.
du nouveau travail et presque humilié pour noire pays qu^un recueil français justement estimé n^eùt rien de mieux à offrir à ses lecteurs^ je repris le texte de Pausanias en le comparant avec la version de Clavier. Je constatai les améliorations assez nombreuses et fort importantes que Ton doit aux éditeurs les plus récents du Périégète^ Siebelis^ M. Immanuel Bekker^ MM. Walz et Schubart^ et j'essayai moi-même^ plus sérieusement que je ne l'avais fait jusqu'alors^ de me rendre compte de la description de Pausanias. Après avoir ainsi établi d'une manière à peu près indépendante les points essentiels de mon travail^ je repris^ non tout ce qui a été écrit sur la question, mais les tentatives d'interprétation les plus récentes, c'est-à-dire une dissertation intitulée : Les tableaux de Polygnote dans la ksché de Delphes, donnée, en 1841, par M. Otto Jahu, au recueil désigné sous te nom de Kielei* philologische Studieii; un mémoire sur le même sujet, par M. Welcker, lequel a paru dans le recueil de l'Académie de Berlin pour 1847, et enGn un programme du docteur Karl-Friedrich Hermann, publié en 1849 et qui contient des considérations nouvelles^ Epikrilische Betrachtungen , sur les compositions de Polygnote. Celte confrontation m'ayant convaincu que je n'avais point été devancé dans le système d'interprétation que j'ai embrassé, ou du moins que celui qui était entré en partie dans la même route que moi, c'est-à-dire M. Jahn, en avait été assez vivement repoussé par ses successeurs, je résolus de rétablir d'une manière plus conséquente et plus complète l'ordonnance déjà à peu près devinée pour la première des deux compositions de Polygnote, et d'en étendre l'application au côté opposé de la lesché, qui se prête , selon moi , avec une suffisante clarté à une disposition du même genre. Comme la matière est longue et qu'il faut aller rapidement au fait, je m'abstiendrai de rappeler toutes les opinions, même celles des interprètes les plus récents, me contentant de reconstruire l'ensemble de la composition de la façon que je crois la plus vra^emblable, et indiquant, pour rendre justice à qui de droit , les points où je me suis rencontré avec eux, sans pour cela me croire obligé de les réfuter quand une manière de voir différente de la mienne les a conduits à des conclusions opposées.
Et d'abord, je m'empare d'une excellente observation de M. Hermann, m'étonnant avec lui que jusqu'ici aucun des interprètes n'ait paru se préoc-
cuper de la question de savoir quelle était véritablement la forme du monument qui avait reçu les peintures de Polygnote^ et quelle influence cette forme avait exercée sur la disposition de Touvrage. Le savant professeur de Gœttingue pose à cet égard admirablement la question ^ mais faute de s^inquiéter de ce qu^étaient ou pouvaient être, en général, les monuments désignés par les anciens sous le nom de leschés, il s'arrête aux premiers pas, et semble s'en tenir à une supposition faite un peu légèrement par Letronne S qui n'avait pas étudié le sujet jusqu'au bout et qui croyait, dès 1835, qu'après Caylus, les frères Riepenhausen , Gœthé, Meier et Bœttiger, « il restart, » ce sont ses propres expressions, « bien peu de choses à dire. »
Letronne fait observer que Pausanias divise les peintures de Polygnote en deu\ parties : celles qui étaient à droite en entrant et celles de gauche. Il remarque que « l'écrivain grec ne parle pas de celles qui étaient sur le mur du fond ou du milieu , comme il le dit ailleurs, » et il en conclut que « la lesché de Delphes n'avait que ces deux murs latéraux, c'est-à-dire que si l'édifice était ut) portique quadrangulaire , les deux côtés à droite et à gauche étaient seuls fermés par des murs , tandis que les deux autres étaient à jour, composés de colonnes seulement, pour rendre l'intérieur mieux aéré par le courant qui s'y établissait. »> Peu importe à l'habile critique que l'hypothèse qui lui vient à l'esprit présente une donnée entièrement inusitée chez les anciens. H la jette, pour ainsi dire en courant, sur le papier, sans prévoir ce que M. Jahn a entrevu le premier, qu'il existait nécessairement une inégalité considérable dans la disposition des sujets, et que par conséquent un carré plus ou moins allongé dans le sens de la largeur ou de la hauteur ne pouvait offrir la surface propre à recevoir les compositions de Polygnote.
D'ailleurs, n'est-on pas avant tout obligé de demander si les édifices désignés par les anciens sous le nom de leschés n'avaient pas une forme particulière? Cette question me semble d'autant plus nécessaire à traiter, que" je cherche en vain dans les auteurs les plus accrédités les éléments propres à la résoudre. Pour donner une idée de cet oubli, je me contenterai de dire que la lesché, en tant que monument d'architecture, n'est pas même nommée dans
* Lettres d'un antiquaire à un artiste, p. 189.
la dernière édition du Manuel d'archéologie d'Ottfried Mûllér^ enrichie d'observations importantes par M. Weicker^ i'auteur du mémoire le plus étendu qui ait été publié sur la lesché peinte par Polygnote. Quand Pausanias en arrive à ce monument, ilie classifie d^une manière assez bizarre, selon sa constante habitude. ToioDt' Ùvcu (je dois d'abord rapporter textuellement sa
phrase) ttoA^ âvà n&tjeat xrpf EXXâdbe,''Op7|99ç €v MeXûO/^oOç lotiiopl.a tipoq Oiuodéa êôr'ikwjeu :
Oui éBûeiç sudetyj )(jx)^ïov éç io[jLOv e75ùv, He Trou eç y^a/yp/ j oW èvBiâè tto?^ ayopeùeiq ^ .
Il faut traduire en français : « Homère, dans les injures adressées à Ulysse » par Mélantho : Va te coucher dans quelque forge ou dans une lesché » pour y bavarder tout à ton aise , Homère a fait voir qu'il y avait j}eau- » coup de monuments de ce genre dans toute la Grèce », et de cette version que confirme le ro ôLpy(axay de la phrase précédente, bien des personnes ont tiré la conclusion que, au moins du temps de Pausanias, le nom de lesché se rapportait à une Coutume ancienne tombée alors en désuétude. Il n'en restait pas moins singulier que le Périégète eût pris Homère à témoin pour fixer la destination d'un monument décoré par Polygnote. Cependant Pausanias, qui semble avoir énormément travaillé son ouvrage, se serait mis en contradiction avec lui-même, puisqu'ailleurs il cite d'autres leschés que celle de Delphes et qui, de son temps, existaient encore en Grèce. Il est vrai que la perte de la liberté avait porté les plus graves atteintes à la vie publique, et que par conséquent les leschés où l'on se réunissait pour s'occuper d'affaires devaient être moins fréquentées que dans les temps plus anciens. Toutefois, celles qui, comme le monument de Delphes, avaient en quelque sorte changé de destination , à cause du prix qu'on attachait aux accessoires dont on les avait ornées, étant ainsi devenues de véritables musées, n'en servaient pas moins par occasion au même usage qu'autrefois. Plutarque, qui vivait au siècle de Pausanias, place dans la lesché de Delphes la scène de son dialogue sur la cessation des oracles, dialogue dont les interlocuteurs sont des philosophes ses contemporains ^.
* Pausanias, X, 25, 1.
* De defect. orac., 6.
Je vais tâcher de donner le mot de Ténigme que contiennent ici les paroles de Pausanias, afin de faire voir avec quelle précaution il faut peser les expressions de cet étrange écrivain ^ si Ton veut en pénétrer le sens. Ce sera une préparation utile pour les observations de ce genre que nous aurons à faire quand il en faudra venir à la description des peintures de Polygnote. L'auteur, pour indiquer Tancienne destination des leschés, se sert des expressions suivantes : Koî>eïZM 3i ùko àûxfSny 'UtTffi oxi émaciâot arjuiévreç xo àp^avov xd xe
mo'jâbu&cepa idiéyauxo, xai àKôoa (xuâtadyj. Pour douucr uuc idée de la manière dont on a toujours entendu cette phrase, il me suffit de citer la version latine d'Âmasaeus : Locum Delphi lesclien vacant qxwd eo convenientes priscis olim temporibus séria el joca inter se conferebant. Cependant, si nous consultons la dernière édition du Trésor de Henri Estienne, nous n^ trouvons pas un seul exemple où Tadjectif (xuâ^dm soit employé dans un autre sens que celui de fabulosus en latin. Faut-il ajouter à ce recueil, déjà si riche et si complet, une acception de plus, celle de jocosus opposé à serius9 Doit-on, au contraire, n'admettre que le sens ordinaire et comprendre que Fauteur a voulu opposer la frivolité de la fiction à la gravité des affaires? Ou bien encore, a-t-on le droit de supposer que Pausanias, sans repousser la valeur ordinaire de Fadjectif {^âdii^i dans les bons auteurs, lui ait donné néanmoins toute Fextension que comporte le substantif ixîtâoç , en joignant aux fictions poétiques les récits fabuleux, les contes, et par conséquent les discours de pur amusement? C'est dans ce sens général que j'entends l'expression àKi7ct fjLuâtàdyi , c'est-à-dire tout ce qui n'est pas sérieux et positif, onoud^ûsç , comme les affaires publiques ou privées. La destination des leschés comprend ainsi tout ce qui se rapporte à l'exercice de la parole dans les réunions des hommes , l'enseignement, la discussion, la récitation des vers ou de la prose et la simple conversation. Si l'on se rappelle ensuite que les sujets traités par Polygnote appartenaient à l'épopée, on commence à comprendre pourquoi le témoignage d'Homère est allégué comme preuve d'un usage qui remontait au berceau de la civilisation grecque, et qui était loin d'avoir disparu du temps de Pausanias, quoique sans doute alors, ainsi qu'on le verra plus bas, on employât de préférence un autre mot pour désigner les édifices consacrés à la conversation.
Au reste ^ la preuve de Texistenee très-ancienne et de l'usage ordinaire des leschés chez les Grecs se tire d^un grand nombre de témoignages. J'ai déjà cité celui d'Homère K Hésiode semble s'être souvenu de son devancier^ lorsque , dans son poëme des Travaux et des Jours ^y il s'adresse au laboureur et lui conseille une activité sans relâche. « Je veux bien , dit-il par » forme de concession , que, dans l'hiver, et quand le froid a suspendu les » travaux, lu ailles te chauffer dans les forges et dans les leschés : »
ùprç yeifiepc/iy bnére y.puoq ÔLvépaç tpyoav layoLvei, ...
Celte dernière expression , éncAéa )iax>7v , leschen calefactam , a embarrassé les commentateurs. Le grammairien Néoptolème ^ disait à ce sujet que lérr^ était le nom d'une cour, aS^^ dans laquelle on allumait du feu. Tzetzés * a conservé une autre scolie, d'où il semblerait résulter qu'on donnait, dans l'antiquité, aux forges et aux autres usines à feu, ouvertes à tout venant, pendant l'hiver, le nom de leschés. Ce qui peut d'ailleurs avoir fait croire qu'en effet il existait, dans cette saison, un foyer allumé dans les leschés, c'est qu'en Béotie les salles destinées aux repas publics recevaient le nom de leschés. Toutefois, le seul des annotateurs d'Hésiode qui me semble avoir conservé la véritable interprétation du passage, c'est Moschopulus '^, quand il dit qu'au cœur de l'hiver on recherchait les lieux découverts et chauffés par le soleil. Qui ne se rappelle, en effet, avoir vu dans les climats analogues à celui de la Grèce, lorsque les vents du nord soufflent avec violence, les gens du peuple rechercher, pendant les heures où le soleil est sur l'horizon , les lieux abrités où ses rayons entretiennent une température exceptionnelle? Hésiode , en désignant les forges et les leschés , indique donc tous les endroits où les ouvriers et les pauvres pouvaient, suivant les heures du jour, trouver un refuge contre le froid.
« OdyM. 2, V. 328.
* Àp. ProcL- ad h, L
^ Ad Lycophr. Cassandr., v. 545.
^ Ad Hesîod., loc. cit.
La véritable définition du nom de lesché, appliqué à un édifice public, nous est donnée par le lexique d'Harpocration ^ : « On appelait lesches, dit-il^ » certains lieux publics où les gens inoccupés pouvaient s^asseoir en grand
» nombre. » Aio^aq ùeyau drutauioi^ r<yaç rdirouç ev &q <T)(p)3pf ayoureq exoSéÇovro TroXXoe.
Lorsque le lexique de Photius ^ rapporte qu'autrefois on appelait kschés les endroits dans lesquels les philosophes avaient coutume de se réunir, il indique un des usages auxquels ces édifices étaient consacrés; les mêmes endroits étaient fréquentés par les pauvres, pendant Phi ver, et c'est ce que d'autres témoignages font entendre ^. Ce n'était pas seulement en Béotie que les leschés servaient aux festins publics^; Cratinus, dans sa comédie les Riches ^, tournait en ridicule les Lacédémoniens qui , suivsipt lui, afin de régaler les étrangers, suspendaient dans les leschés, où avaient lieu les repas nommés xoTr^de;, des saucissons, fOoxor, que les vieillards pouvaient mordre à belles dents.
Les leschés n'en étaient pas moins, à Sparte, le lieu de réunions plus graves. Si les jeunes gens les fréquentaient par manière de divertissement , lorsqu'ils n'étaient pas en campagne, c'était aussi dans les leschés, qu'à la naissance d'un enfant, les vieillards de la tribu venaient s'asseoir pour y prononcer leur sentence sur la préservation ou la perte du nouveau né que Je père leur apportait ^ De leur côté, les Athéniens avaient cherché, par des lois 5 à donner une direction utile aux conversations qui se tenaient dans les leschés. Proclus '', qui nous fait connaître cette circonstance, ajoute que l'on comptait à Athènes trois cent soixante de ces édifices, et M. Bœckh, en reproduisant dans le premier volume du Corps des inscriptions grecques ^, une délibération de l'an 345 avant notre ère, où il est dit qu'un marché conclu par les habitants du dème des iExoniens, Al^cùysîç^ pour la coupe des oliviers , sera transcrit sur deux stèles de marbre qu'on déposera , l'une dans
* Subverbo.
3 Sehol. ad Homer. Odyss. £, y. 328. — Hesych., v* Aé^^,
* Etym. Magn.y v* A^<r%a/.
» Ap. Athen. IV, p. 458, E.
6 Plutarch., Lycurg. iiS.
''Ad Hesiod. Op, et dies, v. 493.
* Corp. inscr, grœcy n* 93.
SUR LES PEINTURES DE POLYGlNOTEr H
le temple d'Hébé, l'autre dans la lesehé , M. Bœckh a bien soin de faire remarquer que ces lesebés de village différaient des trois cent soixante monuments de ce genre qui existaient dans la ville même d'Athènes. Enfin , outre la lesehé de Delphes^ Pausanias en cite deux comme existant encore de son temps à Lacédémone.
Le mot >éox>7 ne veut pas dire seulement en grec un lieu destiné à la cmversation, c'est aussi et avant tout Texpression propre pour désigner la conversation elle-même ^ L'étymologie qui déduit >^ox»7 de Xe/o) ne me parait pas douteuse. Il n'y a donc du mot lesehé en lui-même aucune induction à tirer pour savoir quelle était la forme affectée à ces édifices. Rien n'empêche de croire qu'il ait existé chez les Grecs des lieux de diverses formes destinés à la conversation. Cependant s'il nous arrive de rencontrer dans les anciens auteurs un nom d'édifice d'une forme déterminée^ qui serve à peindre la figure la plus ordinaire des leschés^ c'est celui d'i^fuxûxXiov , de même que 'kitr^yi en exprime la destination. Pourquoi ne considérerait-on pas ces deux mots^ ïéayYi et iiiMiM^y comme synonymes^ au moins dans le plus grand nombre des cas? C'est ce que parait avoir pensé M. Wachsmuth ^ lorsqu'après avoir cité les deux passages identiques de 'Plutarque ^ dans la Vie d'Akibiade et dans celle de Nicias^, où il est question des hémicycles d'Athènes, il rapproche dans la même note la citation de Proclus qui parle des trois cent soixante le^chés de cette ville. L'historien raconte que les espérances de l'opinion étaient tellement excitées par l'expédition de Sicile, qu'on se rassemblait dans les hémicycles autour des vieillards occupés à tracer sur le sol les contours de l'Ile et sa position par rapport à la côte d'Afrique. Évidemment il est ici question d'une circonstance qui se produisait à la fois, pour ainsi dire, dans toutes les parties de la ville. Aussi la mention des trois cent soixante leschés vient-elle fort à propos. On peut même remarquer que, dans la Vie de Nicias, Plutarque nous dépeint les vieillards assis, non-seulement dans les hémicycles,
« Sophocl., OEdip, Col., v. i67; Antig., v. 160. — Euripîd., HippolyLy v. 584; Iphig,Aul.y V. iOOi. — Epierai., ap. Athen. II, p. 59, F. — Callimach., Epigr. II, v. 3. — iEUan., De nat, anim. VI, 58.
« Ifellenisehe Alterthumskunde, t II, p. 405 (2-* édition).
3 Plutopch., Alcibiad. 17; Nie. 46.
a t MEMOIRE
mais encore dans les ateliers : TifayTo^ iv ipymryipiotç xoi yiiaooaÙioiç ouyiMâdiQyjbojq.
Homère dit x^ihc^^^ ^H^y Hésiode x<^^ ^^^ 1^ où Plutarque dit épyamiifAcv; rhistorien donne MyijatiM>jm là où les poëtes s^expriment par le mot de >i9x^ 9 et les deux indications , celle de la forge ou de Fatelier, celle de la lescbé ou de rhémicycle^ se trouvent réunies dans des ouvrages si divers^ moins par un effet de Timitation que par une espèce de nécessité, les poëtes comme le prosateur ayant voulu désigner les lieux de réunions et de conversations populaires. J'en conclus que Xeo^)] et i^p^iocXcsiv étaient le plus souvent synonymes, et que la lesché avait presque toujours la forme d'un hémicycle.
Ainsi la lesché se confondait avec Thémicycle, autrement dit, Tédifice qu'on nommait hémicycle pour la forme était une lesché pour la destination ; nous pouvons ajouter qu'outre les témoignages littéraires, l'antiquité nous a légué un assez grand nombre de ces monuments. On en voit un à l'entrée du port de Gnide ^ La voie des tombeaux de Pompci en montre deux, celui de Mamia ^ et celui de Marcus Veïus ^, décorés chacun d'une inscription dédicatoire. Ces trois hémicycles ou leschés consistent en un banc semi-circulaire construit ou taillé dans le roc à ciel ouvert. Mais les leschés ne se bornaient pas à cette disposition élémentaire. Un banti en demi-cercle, que nous avons observé au sud de Delphes , est surmonté d'un cul-de^four taillé dans le roc comme le banc lui-même. A Pompéi, sur la voie sépulcrale, s'élève un hémicycle couvert qui consiste en une sorte de niche plus profonde que large, arrondie en abside, entourée de bancs exhaussés sur deux degrés, et destinés à offrir un lieu de repos aux passants et aux promeneurs ^. Cette dernière lesché, dont ta décoration extérieure était fort riche, était ornée de peintures au dedans, et cette circonstance nous explique ce que veut dire Pausanias ^, lorsqu'après avoir mentionné la lesché des Crotanes,^ qui sans doute n'était qu'un hémicycle découvert comme ceux dont nous avons d'abord parlé, il ajoute qu'on voyait également à Sparte une autre lesché appelée
< Voy. Newton, Discoveries at ffalicarnassus, Cnidus and Branchidœj pi. L et LXXI. ' Mazots, Les ruines de Pompéi , 1. 1, pi. Il, III et y II. 5 /6trf., pi, II,IIIetVII,rig. 1.
♦ /6irf., pi. XXXIII et XXXIV.
la lesché peinte , car c'est là le sens propre de Texpression de ^àt/yj itGouhi qu'il emploie^ et ce qu'on sait du Pœcile d'Athènes le prouve surabondamment. Sans avoir toutes la même importance, leâ leschés grecques pouvaient servir de lieu de consécration à des inscriptions et à d'autres monuments. Celle d'Aulus Veïus, à Pompéi, a son tilulus dédicatoire gravé sur un bloc qui s'élève au centre du dossier de l'hémicycle. C'est de la même manière ou au-devant de leur lesché que les iExoniens avaient dû placer la stèle rSpportée dans le Corpus. Un passage de la Vie des Grammairiens, par Suétone ^, donne l'idée de ce que pouvaient être les accessoires d'une lesché couverte. Le biographe raconte qu'on avait élevé une statue à Verrius Flaccus dans la partie basse du forum de Préneste, en face de l'hémicycle où il avait fait graver sur la paroi de marbre (correspondante sans doute à l'abside peinte de la lesché couverte de Pompéi) l'édition des Fastes dont il était l'auteur : Contra hemicyclum in quo Fastos a se ordinatos et marmoreo parieti incisos publicaral.
L'usage des leschés ou des hémicycles avait persisté dans les temps romains, mais il semble que l'une et l'autre dénomination soient peu à peu tombées en désuétude. La première qui ait cessé d'être en usage est celle de lesché; on ne l'employait plus du temps de Pausanias que pour désigner quelques anciens édifices. Quant au mot d'hémicycle, Cicéron en fait encore usage, mais peut-être par une espèce' d'archaïsme, au début du traité de l' Amitié ^f lorsqu'il rapporte les discours que, dans son enfance, il avait recueillis de la bouche de Scévola le pontife domi in hemicyclio sedentem. On rencontre encore l'hémicycle dans Vitruve^, mais seulement comme partie d'un plus grand édifice, et c'est ainsi que l'expression se retrouve employée jusque dans Sidoine Apollinaire ^. Le terme qui , dans les temps de la domination romaine, parait avoir communément remplacé les mots de lesché et d'hémicycle est celui d'exèdre. Le lexique des dix orateurs dit, sur la foi de Cléanthe, dans son traité Tlepi Stem que les anciennes leschés ressemblaient aux exèdres : 'E^éipouq âe biMiaç yiv&jQou (xùxdç ^. Il cst vrai que l'exèdre, qui ,
^ De illuBir. Urammat y 17.
* De Amicît., i.
* DeArchitecL, V, 1.
« Epist. II.
^ Harpocrat., v® Aécxcu.
d'après sod étymologie, désigue un lieu où ron trouve à s'asseoir, était ^ de même que la lesché, susceptible de recevoir plusieurs formes diverses , et le luxe que les Romains déployèrent dans leurs constructions fut un obstacle à ce qu'on restât fidèle à Fancienne simplicité des Grecs. La forme semi-circulaire n'en dut pas moins demeurer^ dans le plus grand nombre des cas, affectée à Texèdre. Parmi les nombreuses explications que Ton donna du xXiai^v de rOdyssée ^, quelques-uns prétendaient que ce mot désignait une exèdre en forme de sigma lunaire, où Ton plaçait les lits pour le festin, é^é&pdv uva aiy(UKxoudn ^, cc qu'Hésychius ^ exprime par ces mots ev xuc^ xp>fniAùiJux ^po&àéq^ construction circulaire portée sur un soubassement. Cette prédominance de la forme semi - circulaire dans Texèdre explique et justifie Thabitude qu'ont prise les architectes modernes de désigner par le nom d'exèdre les hémicycles de l'antiquité. Cléanthe, cité par Harpocration *, disait aussi que les leschés étaient consacrées à Apollon , d'où le dieu avait reçu quelquefois le surnom de Leschenorius. Ce renseignement n'est point à dédaigner^ si l'on se rappelle la place qu'occupait la lesché de Delphes auprès du temple d'Apollon. Mais une remarque que nous avons faite sur les leschés dont l'emplacement nous est connu peut conduire à une conclusion plus importante. Les trois hémicycles de Pompéi sont dans la dépendance des tombeaux qu'ils avoisinent. Il en est de même de la lesché couverte qui existe au midi de Delphes, elle fait partie d'un ensemble de tombeaux creusés dans le roc à l'extérieur de la ville. La lesché des Crotanes, ainsi nommée d'une portion de la tribu des Pitanates, était située tout auprès du tombeau des rois de la ligne des Âgiades, et la lesché peinte avait été construite dans le voisinage des heroa de Cadmus et de ses descendants. Quant à la lesché de Delphes, Pausanias, dans une phrase sur laquelle nous reviendrons plu3 loin, fait entendre qu'elle était comme l'accessoire et le complément du tombeau de Néoptolème, fils d'Achille. Sans approfondir ici les motifs de ce rapport des leschés avec les tombeaux, nous nous contenterons de dire que , dans notre opinion , le caractère sépulcral
^ Amenas op. Eustath. ad h. l.
5 V*» Kl'ujio».
* V' A^<rxa'.
de rétablissement des leschés avait trait au rôle que la parole jouait conime symbole du renouvellemeot de la vie , dont la pensée se retrouve à chaque instant dans la décoration des sépultures antiques. Cette réflexion, sur laquelle j^évite dMnsister, servira du moins à faire comprendre le caractère funèbre et sépulcral des sujets choisis par Polygnote pour décorer la lesché de Delphes.
Quoi qu^il en soit, ce que nous avons dit jusquMci peut être considéré comme un traité assez complet des leschés dans Tantiquité grecque. J^ai fait en sorte de ne négliger aucune des questions qui se rattachent soit aux témoignages anciens sur ce sujet, soit aux monuments qu'on peut ou qu'on doit en rapprocher. Les explications que j'ai données rendent compte de tout, ce me semble, excepté du monument qui nous intéresse le plus, c'est-à-dire de la lesché de Delphes. Dès qu'à l'aide de Pausanias et de Plularque nous en abordons l'examen, nous rencontrons des particularités qui ne peuvent convenir aux édifices soit découverts, soit voûtés, qui nous ont occupés jusqu'à présent. Montrer en quoi la lesohé de Delphes différait des autres leschés et en quoi elle s'en rapprochait, ce ne sera pas la partie Fa moins difficile de notre tâche. Ne craignons pas néanmoins de l'aborder. Si {'insuffisance des renseignements nous empêche de mener la démonstration jusqu'au bout, peut-être l'étude des peintures elles-mêmes et de la disposition que Polygnote en avait faite nous foumira-t-elle un supplément d'informations précieux.
Dans les diverses explications que les anciens nous ont fournies sur la lesché en général, on a remarqué depuis longtemps celle qui la désigne comnae un édifice public sans portes, Anié^tov i^fxùzou eiwiiM, et, soit dît en passant, il suffisait de cette définition pour faire comprendre que, par le iiiot de yirrffi , les Grecs entendaient un monument d'une forme particulière. Ce que nous avons dit jusqu'à présent à ce sujet est entièrement d'aecc^rd avec les expressions qui viennent d'être rapportées : les hémicycles qu'on rencontre encore dans les villes antiques sont ouverts par devant et par conséquent sans portes : ils semblent inviter les passants à s'asseoir, et dans l'hiver, quand le soleil y donne, les pauvres gens devaient y trouver un abri pour se réchauffer à ses rayons. De son côté , Plutarque , au commencement du dia-
iogue sur ta cessation des oracles ^y nous dépeint ses interlocuteurs comme arrivant bux portes de la lesché des CnidtenSj inl xàîç âupouç zfjç Kw*wv Ha^Çj et les critiques qui ont considéré cette mention comme indifférente, me semblent avoir commis une erreur* M. Welcker * a raison, quand il fait remarquer qu'il n'en est pas de la locution ém raîç âùpoaç en cet endroit comme de la métaphore employée par Démosthène ' quand Torateur s'écrie : Philippe est à nos portes. Dans le passage de Piutarque, la valeur de l'expression est positive , et l'on doit en conclure que la lesché de Delphes, contrairement aux autres édifices du même nom, communément existant dans la Grèce, était fermée par des portes.
Le prix extrême qu'on attachait aux peintures de Polygnote aurait suffi pour justifier cette précaution, quand bien même, à l'origine, la /e^r^e' eût été ouverte à tous venants. La conservation d'objets d'art aussi précieux, et même la spéculation des exégètes et des pylores, exigeaient qu'on mit un lel trésor à l'abri de toute visite indiscrète. Mais si l'édifice de Delphes avait été de tous points semblable aux autres leschés , des portes s'y seraient difficilement adaptées après coup, à moins qu'il n'eût été question que de simples grilles; on n'y aurait eu alors, pour voir commodément les peintures, ni reculée, ni jour suffisants. Un antiquaire de Gœttingue, M. Wieseler *, trouvant, dans Athénée ^, sous le nom de trésor des tableaux âyjaocupk mvivMv, la mention d'un édifice dont il n'est nulle part ailleurs question, a émis la conjecture que c'était là tout simplement une autre manière de désigner la lesché des Gnidiens. L'expression, en efl*et, répond à l'idée qu'on se faisait du mérite des ' peintures de Polygnote, et je ne m'étonne pas que les critiques de l'Allemagne aient tous ou presque tous approuvé la conjecture de M. Wieseler. Ceux qui ont visité l'emplacement de Delphes pourraient, au besoin, ajouter à l'appui de cette opinion un argument tiré de la disposition des lieux. Sur la pente extrêmement rapide où s'élevait la ville antique, et avec la nécessité où l'on
* De defecL orac, 6.
^ Mémoires de V Académie royale de Berlin pour 4847, p. 82. » Philipp.lVy p. UOj-'ed. Reiske.
* Gotting. Anzeig,, 1841, p. 1844. — Cf. Raoul Rochelte, Peintures antiques inédites, p. 113.
» XIII, p. 606, D.
était de soutenir le sol et de construire des terrasses pour établir Taire des monuments^ on a peine à comprendre comment les anciens ont pu accumuler tant d'édifices^ et il devient difficile de s'imaginer comment^ dans un espace aussi étroit et aussi incommode , on aurait pu en ajouter un de plus à une liste aussi nombreuse.
La question de savoir si Polygnote avait exécuté les peintures sur la muraille ou sur bois n'a rien à faire dans l'expression de trésor des tableaux. Le mot Tdvcofzç s'applique, par extension, à toute espèce de peinture; mais puisqu'au rapport de Polémon, que cite Athénée dans le passage en question , il y avait des statues dans la lesché de Delphes, rien n'endpéche de croire qu'indépendamment du travail de Polygnote, qui appartenait à la décoration même de l'édifice, on avait profité de ce que le lieu était fermé avec soin et visité par les curieux pour y exposer en outre un certain nombre de tableaux de prix. Sans doute, si la lesché des Cnidiens eût ressemblé à toutes les autres, il aurait été difficile de trouver de la place pour l'objet que nous venons d'indiquer. Mais que le lecteur, malgré l'étrangeté du sujet, cherche à se rendre un compte exact de l'anecdote rapportée par Athénée, il ne manquera pas d'en tirer la conséquence que les deux statues de marbre placées dans la lesché étaient nécessairement de grandeur naturelle, et même qu'elles ne pouvaient avoir été placées dans des niches. Ce qui nous force de conclure qu'il fallait un assez grand espace pour se prêter à la réunion de tant d'objets divers , et qu'un édifice où l'on voyait à la fois les vastes compositions de Polygnote et des statues de grandeur naturelle, comme celles dont parle Athénée \ pouvait admettre encore quelques tableaux détachés sur les parois, et justifier ainsi de plus en plus l'expression caractéristique de âY^aojpoc; i^cyx^jiv : nouvel argument pour croire que la lesché de Delphes, quant à. la forme et à l'étendue, différait probablement de toutes les autres.
Arrivé à ce point, si l'on prend la description de Pausanias et si l'on en pèse les termes, on sera obligé de reconnaître qu'il existait dans la lesché de Delphes deux parties entièrement parallèles, disposées exactement de la même manière, d'une dimension égale et susceptibles de recevoir chacune un
i8 MÉMOIRE
même nombre de figures peintes. Letronne ^ a parfaitement raison^ quand il fait remarquer que Pausanias ne parie ni du fond^ ni du milieu de la lesché. Cet écrivain distingue la composition de droite et celle de gauche; il énumère Tune après Tautre^ les figures comprises dans chacune de ces compositions^ et, indépendamment xlu nombre qui est à très-peu de chose près le même de chaque côté , on verra y j'espère , par Pétude qui fait Tobjet principal de ce Mémoire, qu'il régnait entre les deux moitiés du travail de Polygnote, un parallélisme rigoureux.
Cependant pouvail-il exister chez les Grecs une lesché qui , pour la forme et la disposition , n'eût rien de commun avec les autres? Quoique l'expression de lesché n'ait , pas plus que celle A'exèdre, de rapport avec le plan du monument qu'elle désigne y puisque l'une veut dire lieu de conversation et l'autre salle où l'on peut s'asseoir, je ne puis admettre que la première ait comporté dans l'usage une aussi grande variété de forme que la seconde. D'abord, Vexèdre en forme de sigma lunaire n'est qu'une espèce, et l'on a vu que dans tous les cas, sauf celui de Delphes, la lesché, chez les Grecs, avait pour syno* nyme Vhémicycle, mot qui implique un plan déterminé et toujours le même. Ensuite, le luxe des Romains, et l'extension prodigieuse qu'ils avaient donnée à leurs habitations, prêtaient à une grande richesse d'imagination dans le plan des édifices et de leurs diverses parties , contrairement à ce qui se passait chez les Grecs , qui, soit par indigence, soit par principe , se contentaient de varier légèrement des formes presque toujours semblables : coutume ou nécessité plus impérieuse encore à Delphes que partout ailleurs , à cause de l'étrange disposition du terrain dont j'ai déjà parlé , et sur laquelle il me semble qu'on ne saurait trop insister.
On n'a pas de débris certains de la lestïhé des Cnidiens, et les divers érudits qui se sont occupés de la topographie de Delphes ne sont pas d'accord sur l'emplacement de cet édifice. Toutefois, après avoir vu les lieux, j'ai toujours été disposé à m'en rapporter aux observations d'Ulrichs ^, dont l'étude me semble avoir été conduite avec autant d'intelligence que d'exactitude. Ce voyageur signale comme vestige de la lesché un mur de soubasse-
* iMtres d'un antiquaire à un artiste, p. 189.
^ Beisen und Forsckungeu in GriechetUand , Brème, iSiO, p. 39.
nient caché de son temps dans un magasin à foin^ et situé à Torient du théâtre. Cette position parait assez bien fixée par celle de la fontaine CassotiSj déterminée par Ulrichs, et que Pausanias place immédiatement audessous de la lesché. JM. Gurtius ' s'en rapporte à Ulrichs sur ce point de ses recherches, M. Thiersch^ le conteste, mais dans tous les cas Fexistence de ce mur de soutènement , qui ne parait pas avoir été déblayé, est entièrement insuffisante pour faire connaître le plan et la forme de TédiGce qu'il supportait. Tout ce qu'on en peut conclure , c'est que la lesché ne devait pas occuper un emplacement considérable, et qu'elle s'étendait dans le sens du travers de la vallée de l'est à l'ouest. Ici se représente l'hypothèse proposée par Letronne, d'un monument en forme de parallélogramme, dont chacune des deux murailles, développées dans le sens de la longueur, aurait porté l'une des deux compositions de Polygnote ; on verra plus loin que chaque composition se divisait en deux bandes superposées, dont la plus basse se prolongeait notablement des deux côtés par comparaison avec la plus haute. Je suis disposé à croire qu'alors le spectateur n'aurait pas eu assez de reculée, et qu'il aurait été impossible de saisir d'un coup d'œil l'ensemble de la composition, inconvénient que l'artiste avait dû éviter à tout prix.
D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que c'était une lesché , et que trèsprobablement cette lesché renfermait au moins un hémicycle, sans quoi le monument n'aurait répondu ni à son nom , ni à son objet. Alors , au lieu de ces deux ouvertures placées à chaque extrémité, on peut s'imaginer qu'à l'un ou à l'autre bout se développait un banc en demi-cercle. Mais cet hémicycle n'aurait eu qu'une faible importance en comparaison du reste de monument, et si les peintures de Polygnote n'allaient pas jusque-là, quelle en pouvait être la décoration? Représentons-nous, dans une autre hypothèse, le parallélogramme comme beaucoup moins allongé , et la première composition se développant autour de l'hémicycle : alors la lesché nous apparaît comme une chapelle chrétienne , dont l'abside serait peinte, et qui montrerait en face, à l'extrémité opposée, un second ensemble de composition. Â
* AnecdotaDelphica, Berlin, 1843, p. 5.
' Uber die Topographie von Delphi , dans les Mémoires de l' Académie royale de Munich pour 4840 y pp. i et suiv.
celte explication y on aura raison d'objecter que d'une part Pausanias , parlant de la droite et de la gauche^ sans aucune nuance de distinction^ nul n'est autorisé à introduire une disposition différente dans les deux côtés de Pédifice/et de plus^ ainsi qu'on le verra dans la suite de ce Mémoire, l'arrangement matériel des deux parties était exactement semblable. Ainsi la difficulté recule devant nous, et le problème n'est pas encore résolu.
Je remarque que la lesché, selon l'opinion d'Ulrichs à laquelle je me range, élait située sur l'un des côtés du théâtre. La place qu'elle occupe rappelle la situation analogue du petit théâtre de Pompéi par rapport au grand, et tout le monde a reconnu que ce petit théâtre était un odéon, destiné à l'exécution de la musique et aux récitations de moindre importance. Les auteurs anciens ne font aucune mention d'un odéon comme ayant existé à Delphes , et sur le terrain on n'en retrouve pas de vestige. Cependant, si nous ne nous sonmies pas trompé , dans Fexplication que nous avons donnée de la phrase où Pausanias indique la destination de la lesché, cet édifice devait avoir fréquemment le même emploi que l'odéon, et, pour cet objet, un assez grand nombre de spectateurs devaient s'y trouver commodément assis. On ne peut, il est vrai, supposer l'existence de gradins échelonnés les uns au-dessus des autres : les leschés n'admettaient qu'un banc en demi-cercle, et derrière des gradins, les peintures de Polygnote auraient été placées à une trop grande hauteur.
Pour sortir de la difficulté, tout en restant fidèle à la donnée fondamentale d'une lesché, voici le procédé que j'emploie. Je prends le plan de la lesché couverte et peinte, Xeax>î 7roo«X>j, de Pompéi, avec le prolongement rectiligne des deux extrémités de l'hémicycle, et j'adapte au côté opposé un second hémicycle de la même dimension que le premier. Par ce moyen j'obtiens un plan, d'une disposition inusitée, j'en conviens, mais qui semble révéler le principe qui , dans les amphithéâtres des Romains, s'est développé sur une grande échelle. Nous avons sous les yeux une ellipse élégante , et qu'on aurait pu nommer amphilesché, par la même raison qu'on appela amphithéâtre^ deux théâtres placés en face l'un de l'autre et réunis par les côtés d'une ellipse. Avec cet arrangement, nous retrouvons aisément la place de tous les accessoires dont il a été jusqu'ici question , ou dont l'élude des peintures elles-mêmes nous fera connaître l'existence. La porte s'ouvre , soit
au nord vers les entrées latérales du théâtre et près de Fhéroon de Néoptolème y soit plutôt au sud avec des degrés qui conduisent à la source Ca'^sotis« Du côté de la porte, et au-dessus du prolongement de la peinture, deux larges ouvertures font pénétrer la lumière et laissent apercevoir le revers opposé de la vallée du Plistus. D'autres baies correspondantes sur Tautre face, achèvent de donner accès à la lumière selon les heures du jour et les saisons de Tannée. Entre ces ouvertures , et en face de la porte , est un espace propre à recevoir des tableaux , et les statues sont placées un peu en avant sur leurs piédestaux. Les deux absides à droite et à gauche sont occupées jusqu'à la corniche par les peintures de Polygnote. Au-dessous régnent les bancs ordinaires de la lesché, qui se prolongent dan^ le reste de Tédifice , sauf la place occupée par la porte et par les piédestaux des statues. Dans un tel monument, le lecteur ou le chanteur devait être placé au mifieude rassemblée, debout entre les auditeurs assis, tel que nous le trouvons sur des vases à figures noires aussi bien que sur quelques-uns du plus beau style \
On voit que la donnée principale de mon explication consiste à envisager les deux compositions de Polygnote conmie se développant chacune autour d'un hémicycle, offrant, en conséquence, malgré leur étendue, un ensemble saisissable d'un seul coup d'œil , et se correspondant exactement dans toutes leurs parties.
DE LA DISPOSITIÔIV DES PEINTURES DE POLYGNOTE, A DELPHES; DE LA MANIÈRE