‹ Mémoire sur les peintures que Polygnote avait exécutées dans lesché de DelphesChapitre 3 sur 8 · DE PEINDRE ET DU STYLE DE CET ARTISTE · texte numérisé non relu

DE PEINDRE ET DU STYLE DE CET ARTISTE

Je n'ai pas besoin de dire que, dans ce système, les peintures de Polygnote n'ont pu être exécutées que d'une seule manière , c'est-à-dire en liaison intime avec l'architecture dont elles forment la décoration, et par conséquent

* On peu t voir, par exemple , les réunions de divinités où Apollon occupe le centre , soit comme citharède» soit comme chanteur. Gerhard » Auserlesene Vasenbilder, pi. XXV, XXVII-XXX, XXXII-XXXV, XXXIX, XL. — Lenormant et de Witte, Élite des monum. céramographiques, 1. 11, pi. XV, XXIII B, XXIV-XXVI, XXIX, XXX, etc.

sur la paroi. C'est assez laisser voir que, dans la question qui a trop longtemps divisa deux antiquaires célèbres^ je n^ai jamais hésité sur le parti qu'il fallait prendre y et que j'ai toujours considéré comme dépourvu de preuve, de fondement et de vraisemblable y le système dans lequel aucun des artistes célè- ' bres de Tantiquité n'aurait peint les murailles des édifices. Pendant mon second voyage de Grèce, j'ai exsiminé scrupuleusement les murailles du temple de Thésée , et celles de la Pinacothèque des Propylées : dans ce dernier édifice, il m'a semblé que la muraille intérieure avait été bûchée pour recevoir l'enduit propre à supporter la peinture ', et quant au temple de Thésée , j'ai acquis , à la suite de M. Thiersch ^, la conviction que les stucs sur lesquels Micon et Polyghote avaient tracé heurs compositions , subsistaient encore. Je suis profondément convaincu qu'il en était de même pour le Pœcile y et l'assertion de Synésius ^ ne me touche pas plus que la phrase de Pline y sur laquelle Bœttiger ^ avait échafaudé son système , à une époque , il faut le dire, où la connaissance des monuments grecs était encore imparfaite. Du temps de Pausanias, plusieurs des peintures de la Pinacothèque étaient déjà presque effacées. Pourquoi s'étonner si l'évéque Synésius , qui vivait trois cents ans plus tard , ne retrouva plus dans le Pœcile aucun vestige des tableaux qui avaient fait autrefois sa renommée? Si le pieux écrivain avait été antiquaire, il eût remarqué sur les parois la trace des anciens enduits , au lieu de s'en rapporter à l'explication que lui donnaient des exégètes embarrassés de ne pouvoir répondre à un homme plus instruit que le commun des voyageurs. L'anecdote du proconsul romain qui aurait emporté les tableaux du Pœcile n'était qu'une défaite, comme de nos jours encore, en ont à leur disposition les ciceroni qui ne peuvent satisfaire la curiosité des touristes. Et quant à Pline ^, on l'a fait voir avant moi ^ son assertion n'a trait

* Letronne, Lettres d'un antiquaire à un artiste, p. ilft -^ Voy. cependant Rhangabé, Revue archéologique, 1846, pp. 242 et suiv.

* Dans Letronne, Lettres d'un antiquaire à un artiste, p. iOi. — Voy. K-. Otlfr. Miiller, Handbuch der Archœologie, § 209. — Scmper, Bemerkungen ûber vielfarbige Architectur und Sculptur, p. 49. — Rhangabé, Revue archéologique, i846, pp. 239 et suiv.

^ Epist. i5li. • '.

* Ideen zur Archœologie der Malerei, p. 281 . » Hist, nat., XXXV, 57.

^ Letronne, Lettres^ d'un antiquaire à un artiste, pp. 209 et suiv.

qu'à Rome et aux provinces les plus voisines^ où en effet les maitres de l'art n'ayant jamais appliqué leur talent à la décoration des édifices , il n'y avait de peintures du premier ordre que les tableaux apportés de la Grèce. Depuis qu'on a mieux étudié la composition de VHistoire naturelle, on voit que cet ouvrage y loin d'être formé d'observations et de connaissances propres à l'auteur^ n'est qu'un composé de déèlamalions plus ou moins éloquentes^ plus ou moins affectées^ résultat des nombreux extraits que fournissaient à l'écrivain les librarii de sa maison. Dans un ouvrage sur les peintures de Paris ^

^malgré le mérite des fresques qui existent au Yal-de-Gràce , aux Invalides^ au Louvre et à la Bibliothèque impériale , si l'on voulait désigner les chefsd'œuvre qu'on peut admirer chez nous, on pourrait dire qu'il n'y a dans cette capitale de productions du premier ordre que parmi les tableaux sur toile et sur bois, et avec un peu d'emphase dans l'expression , on arriverait à écrire une phrase semblable à celle de Pline : Nulla gloria artificum est, nisi eorum qui tabulas pinxere. C'est sans doute une proposition du même genre que cet écni vain aura empruntée à quelque ouvrage sur Rome , et à laquelle il aura donné une forme générale et absolue.

Celui des archéologues qui s'est occupé avec le plus de persévérance et d'attention des peintures de la lesché de Delphes, M. Welcker, est aussi l'auteur des meilleures remarques qu'on ait publiées sur le style propre aux peintures de Polygnote, et sur les monuments qui ont le mieux conservé l'empreinte de sa manière. Je donnerais moi-même à ce Mémoire une trop grande extension , si je voulais traiter toutes les questions que soulèvent les renseignements fournis sur les ouvrages de cet artiste, et dont quelques-unes sem-* blent impossibles à résoudre d'une manière complète. Ainsi, pour nous restreindre à ce iqjui concerne la lesché de Delphes , je suis d'accord avec M. Welcker sur ce qui concerne l'expression de lesché des Cnidiens, et je

l'explique avec lui par la proposition correspondante de Pausanias, ypoofàç

<kvaBi)[maT^y'Kvi&m. Il en résulte que la lesché avait été construite à une époque antérieure, et que l'offrande faite au dieu de Delphes par les habitants de Cnide consistait précisément dans la décoration graphique du monument,

. confiée* au talent de Polygnole. On a remarqué avec raison qu'une entreprise d'une aussi grande importance n'avait pu être accomplie par une ville asia-

tique dans le sanctuaire religieux le plus célèbre de la mère patrie qu'après que Gimon eut commencé à affranchir les Grecs de TAsie de la domination des Perses ^ et Ton a même conjecturé que Toffrande des Cnidiens à Apollon devait être un monument de leur délivrance. Si ces remarques sont fondées^ il faut placer nécessairement rexécution des peintures de Polygnote à Delphes après Tannée 476, et dès lors, puisque le départ de Simonide pour la Sicile, où il mourut dix ans après, répond à Tannée 477 \ on doit donner raison à ceux qui pensent que Tépigramme composée paj ce poëte, pour désigner le sujet de la première des deux compositions de la lesché, ainsi que' le nom et la patrie de Tartiste qui Tavait exécutée, devait avoir été envoyée pour servir de signature au peintre, et n'était pas le résultat obligatoire de la présence du poëte dans le lieu où se trouvait Touvrage quil avait célébré. A nos yeux , il existe dans les textes antiques la preuve que Polygnote avait traité deux fois, à Delphes et dans Athènes, et de la même manière, le sujet de Cassandre et d'Ajax, fils d'Oïlée, et plus loin on trouvera les arguments sur lesquels cette assertion se fonde. Mais quelle était la première en date de ces compositions? Polygnote avâit-il répété dans le Pœcile la Cassandre de la lesché? ou avait-il transporté à Delphes le sujet déjà traité par lui dans Athènes? c'est ce qui me semble bien difficile à décider; en tout cas, la peinture du Pœcile répond comme celle de Ja lesché à Tépoque de la prépondérance politique et guerrière de Gimon, fils de Miltiade, et il est moins nécessaire que ne Tout pensé certains critiques ^, qu'Elpinice ait été encore dans tout Téclat de la jeunesse et de la beauté, au temps où Polygnote donnait »à Laodice , groupée avec d'autres captives autour de Gassandre , les traits de la sœur de Gimon.

Ges faits accessoires à notre sujet, sur lesquels je crains de m'étendre trop longuement, ont pourtant une importance réelle pour déterminer le point précis que Polygnote occupe dans le développement des arts de la Grèce , et apprécier le degré d'influence qu'il exerça sur ce développement. Il n'est personne qui n'ait été frappé du caractère avancé que' priésentent , malgré leur mutilation , les bas-reliefs du temple de Thésée, exécutés à Tépoque où

* Voy. Bœckh, Explic, ad Pindar,, 1. 111, p. il 9.

^ Letronne, Lettres d'un antiquaire à un artiste, pp. 454 et suiv.

Cimon gouvernait la république^ et nécessairement avant Périclès et Phidias. C'est la véritablement où le dessin se dégage pour la première fois des entraves du style éginétique^ et où le mouvement souple de la nature apprend à s'associer à la grandeur du style. Cependant les témoignages littéraires sont d'accord avec les observations faites sur les monuments eux-mêmes , pour attribuer à Phidias cette grande émancipation des arts du dessin. Il est du moins incontestable que les premières figures de ronde bosse, qui offrent l'exemple du style parfait , sont dues au ciseau de cet artiste , et la roideur qui s'est perpétuée dans le travail de quelques-uns des sculpteurs ses auxiliaires au Parthénon, notamment dans les métopes, prouve que les mains qu'il employait, plus âgées ou même du même âge que la sienne, n'avaient pu suivre la vigoureuse impulsion donnée par son exemple. J'ajoute que, dans mon opinion, les frontons du temple d'Égine n'ont pu être exécutés qu'après la bataille de Platées, à l'aide de la dépouille des Perses, et que par conséquent l'attachement aux anciens principes se justifiait encore par des chefs-d'œuvre, dans un temps extrêmement voisin de la révolution accomplie par Phidias.

Un passage d'Élien , longtemps controversé et récemment encore commenté par M. Jahn , a pour objet de déterminer les qualités dominantes de Polygnote, par comparaison avec le talent d'un peintre du même siècle,

DionysiuS de Colophon. Elien • dit : jwtl è /uèv Uokù/ucûZOi lypa^ rà \uyua. yw. êv Tol^

zù£iot(; dpyxt^exo rk a3iXx, Il me Semble impossiblc d'entendre, avec M. Jahn, par rà [ixyàlx OU par [xjeyakoypoufia qu'ou trouvc ailleurs, le talent de peindre les objets de grandeur naturelle ou colossale. Car dès qu'on arrive à la correction du tracé et du modelé, la question de proportion n'a qu'une faible importance. Michel-Ange n'a pas eu plus de peine, et par conséquent plus de mérite, à peindre les énormes Sibylles de la chapelle Sixtine, que Raphaël à renfermer dans un cadre étroit sa sublime Vision (TÉzéchiel. Ta ft£ya?ux indique les grands sujets , ceux qui exigent de la noblesse et du style , et c'est ce que nous appelons l'histoire dans sa plus haute expression. Quant à la -locution insolite eV toîç uhloiçj après l'avoir retournée dans tous les sens,

* Var. hist, V, 3.

on ne peut que la comparer à Tadverbe ràsitùç , el en conclure que Polygnote peignait les combats en perfection. Tel est le mérite qui distingue éminemment les bas-reliefs du temple de Thésée ; et quand on pense que le monument qu'ils décorent avait reçu à Tintérieur des peintures de Polygnote, il n'est pas téméraire d'attribuer à cet artiste au moins le dessin original d'après lequel les sculpteurs avaient opéré. En partant de cette observation^ il suffit d'énumérer les sujets traités par Polygnote dans les monuments d'Athènes , selon {Indication que les auteurs anciens nous en ont donnée , et de se souvenir que ces mêmes sujets sont devenus les thèmes favoris des sculpteurs de l'Attique à la plus belle époque de l'art, pour arriver à cette conclusion, (|ue les peintures de Polygnote avaient dû fournir aux nombreuses imitations sculpturales qui nous sont parvenues, la plupart des motifs dont elles se composent.

il faut donc restituer à Polygnote la gloire d'avoir le premier, et avant Phidias lui-même, déterminé l'inipulsion qui devait mettre fin à la longue enfance des arts du dessin chez les Grecs. L'éloge que Lucien * fait de la Cassandre que Polygnote avait peinte à Delphes, l'expression sublime de la rougeur et de la confusion, la correction et la légèreté des draperies, n'excluent pas une certaine fidélité au style austère de l'époque antérieure. On sait que Polygnote usait encore avec une grande sobriété des moyens de coloration, et ce que les anciens^ disent du genre de progrès que Cimon de Cléones introduisit dans la peinture, nous porte à croire que Polygnote ne hasardait pas encore les tètes de face ou de trois quarts , surtout quand il fallait rester fidèle aux lois de la beauté. Toutes ces observations se trouvent justifiées par la belle peinture de vase représentant l'enlèvement d'Orithyie ^, où M. Welcker * a reconnu un exemple du style de Polygnote, et nous souscrivons sans hésiter à ce jugement, en tenant compte seulement d'un certain excès de roideur qu'offre le vase, et qu'il faut attribuer à l'inexpérience du céramographe.

< Imag.j 7.

* Plin., HxhL nat., XXXV, 34. — Cf. iElian., Var, hisL, VIII, 18.

^ }fom4nienfH inédits publiés par la section française de l'Institut archéologique, pi. XXIl el XXIII.

* Nouv. Ann. de l'Inst. arch,, t. II, pp. 358-597.

Mais ce rapprochement^ dont nous sommes redevables à 31. Welcker^ entraine des conséquences que ce célèbre antiquaire a négligées. Dans la composition qui représente renlèvement d'Orilhyie^ les figures qui se suivent^ généralement détachées les unes des autres et avec peu de variété dans 4es plans ^ forment une longue bande qui^ étendue sur une surface planera plus Taspect d^un bas-relief que d'un tableau. Cette sorte de peinture ne semble pas conçue pour recevoir des fonds ^ et on n'y rencontre aucun accessoire de paysage ou d'architecture. M. Welcker a fait remarquer lui-même que^ dans la lesché^ la maison d'Anlénor se trouvait suffisamment désignée par une peau de panthêt*e suspendue en travers de la porte ^ et qu'un seul arbre, servant de point d'appui commun à Orphée et à Promédon, devait indiquer tout le bois sacré de Proserpine. Cette ordonnance, qui suppose un fond monochrome comme celui qu'offrent les peintures de vases, empêche de comprendre la réunion d'un certain nombre de sujets ou d'épisodes de la même composition sur une paroi, autrement que par la superposition de bandes horizontales. Jamais, au reste, la tradition de ce genre d'arrangement ne s'est perdue chez les anciens, et les litres du treizième siècle, disposées les unes au-dessus des autres sous le portique de Saint-Laurent hors les murs , offrent une ordonnance semblable à celle qui dominait dans la décoration des temples de l'antiquité. De ce que Pausanias \ avec son système habituel de réticences, ne nous donne pour çujet du travail de Polygnote à l'entrée du temple de Minerve Aréia, à Platées, que l'épisode d'Ulysse; venant d'accomplir le meurtre des prétendants, je n'en conclus pas que tout se bornât à une seule grande peinture, et je suis plutôt disposé à croire qu'un ou plusieurs artistes avaient peint, à droite et à gauche de l'entrée, divers sujets de l'histoire héroïque en rapport avec la déesse du temple , tels que les aventures du héros qui avait été l'objet de la faveur constante de Minerve ^.

C'était dans ce système, j'en suis profondément convaincu, qu'on avait exécuté les peintures du Pœcile et du temple de Thésée. Les exemples pos-

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