ZA PERCEPTION DE LA DURETÉ
pochée par un obstacle étranger. J'observe en second lieu que si cet obstacle était fixe et persistant, la partie mobile ainsi comprimée, serait pour l'individu comme paralysée, sans qu'il eût aucun moyen de se rendre compte de l'extériorité de Vobstacle, ni par conséquent qu'il pût acquérir la notion d'espace ou de mouvement.
6" Que rindividu remue toujours par instinct une partie libre de son corps, une jambe ou un bras — il acquiert une nouvelle sensation qui accompagne la courbure des jointures et y enflure des muscles (la contraction organique sensible ou la contraction animale) — mais que cette sensation imprime dans son esprit l'idée de Vespace ou du mouvement, c'est vraiment un 7ny stère.
Reid aurait dû, ce semble, noter ici une différence bien essentielle entre la sensation qui accompagne la contraction musculaire et toutes celles dont il a parlé précédemment. Quoique cette dernière d'abord déterminée par l'instinct moteur n'apprenne rien tant qu'elle est sous cette loi, l'individu, capable d'aperception, devra sentir qu'il est en son pouvoir de la répéter ou de la faire naître sans aucune cause étrangère à sa volonté ou à lui-même, et par le seul exercice de l'effort dont il dispose. Or cette première expérience, sans lui donner encore l'idée complète de l'espace extérieur, et du mouvement de translation dans cet espace, n'en est pas moins la condition essentielle et le premier élément de cette notion, telle qu'il l'acquerra dans la suite.
Je pense d'abord qu'à la sensation de contraction musculaire, qui accompagne l'effort libre, correspond une première idée de l'espace intérieur ou de l'étendue du corps propre, que le moi principe de l'effort rapporte déjà hors de lui : telle est la base de la première notion &' extériorité . La même sensation musculaire, qui a lieu dans la locomotion générale ou par{;iculière, le déplacement du corps en masse ou de quelqu'une de ses parties, si elle ne constitue pas la sensation ou l'idée complète du mouvement, n'en fait-elle pas au moins partie essentielle ? — Reid n'a eu nullement égard à cette sensation particulière, et à l'exemple de tous les autres métaphysiciens, il a méconnu absolument le caractère et les produits du sens de l'effort, aimant mieux rapporter à un premier principe obscur, inhérent à la nature
60 MAINK DE mil AN
humaine, toul ce qui ne lui semblait pas pouvoir être déduit de l'exercice des autres sens externes, que d'en chercher la source dans un autre sens, inconnu aux philosophes qui l'avaient précédé. i< Tous les mouvements, dit-il, du cœur et des poumons sont fournis par la contraction des muscles et cependant ils ne donnent aucune idée de l'espace ni du mouvement. » La raison en est simple, c'est que ces mouvements ne sont point aperçus en eux-mêmes, et qu'alors qu'ils sont sentis, ils ne le sont que passivement, comme toutes autres modifications intérieures, sans pouvoir être accompagnées de ce sentiment de causalité personnelle qui est mol, et dont l'absence qui fait le no7i moi, constitue ou prépare notre idée de force étrangère. Or cette force de résistance, se répétant autant qu'il y a de points juxtaposés mobiles et sensibles, sur lesquels la force d'action volontaire peut s'exercer, ne peut-elle pas faire naître l'idée d'élendue\ idée ou image qui doit avoir un rapport de ressemblance avec la qualité extérieure que nous appelons étendue, puisque les parties du corps étranger doivent être juxtaposées comme le sont celles des parties que la volonté Tmeut] pour que la notion d'étendue puisse naître.
Reid conclut que les philosophes se trompent ou nous trompent, quand ils prétendent déduire de la sensation la première origine des idées que nous avons des existences extérieures, de l'espace, du mouvement, de rétendre et de toutes les premières qualités du corps ^^Ges qualités, dit-il, ne ressemblent à aucune sensation ou à aucune opération de V esprit; donc elles ne peuvent être des idées ni de sensation, ni de réflexion.
J'observe: l°que pour affirmer positivement l'impossibilité dedéduirel'originedesidéesounotions, dontils agit, d'aucune espèce de sensations, il fallait bien s'assurer d'abord d'avoir
1. Un exemple de l'étendue dans le sens rigoureux, dit M. Cocchins, c'est la présence de V âme force motrice, à tout le corps. [Note de Maine de Biran.)
2. La qualité de résister à l'effort ou d'opposer un effort contraire au nôtre est bien liée par un rapport de ressemblance au sentiment de cet effort propre. Aussi les philosophes qui ont saisi d'abord ce principe, comme Leibnilz, ont-ils été enclins à spiritualiser pour ainsi dire la matière; pendant que ceux qui sont partis de l'idée ou de l'image de Vétendue, en adoptant le principe d'Aristote et des péripatéticiens que nos sensations ou nos idées, qui représentaient les objets, devaient ressembler à ces objets, ceux-là, dis-je, ont été conduits nécessairement à matérialiser la pensée. [Note de Maine de Biran.)
Lk PERCEPTION DE LA DURETÉ 61
fait une énumération ou une analyse complète de ces dernières, et de n'avoir omis aucun de leurs caractères, car de ce que les idées d'étendue, d'espace, de mouvement, et en général d'existence extérieure, n'ont aucun rapport avec les sensations des cinq sens externes considérés comme passifs, quant aux impressions reçues du dehors, il ne s'ensuit pas que cette exclusion d'origine puisse être affirmée d'un sens différent; ou même d'autres fonctions de ces mêmes sens activés par le vouloir dont on ne parle pas. En examinant le sens de l'effort musculaire, on trouve l'origine de ces idées que Reid veut admettre comme des principes primitifs et non acquis, inhérents à la constitution humaine. On pourra dire que ces idées dérivent de la sensation musculaire, en tant que celle-ci est déterminée non par les impressions du dehors ou par Vinstinct animal, mais par l'action d'une force hyperorganique ;ç.Qii(t force, à l'action libre et spontanée de laquelle tient le sentiment de notre personnalité, est le seul principe vraiment primitif de la nature humaine, c'est le terme où l'analyse doit s'arrêter ; mais quoiqu'il soit vrai de dire que nous ne pouvons rien sentir, rien faire, rien percevoir, en nous ou hors de nous, qui ne soit un résultat de notre constitution primitive ou de notre nature sensible ou intellectuelle % il n'en est pas moins vrai que pour arriver à la connaissance la plus exacte possible de notre être, nous pouvons et nous devons analyser ces résultats de notre constitution, jusqu'à ce que nous connaissions bien la manière dont ils dépendent les uns des autres ou des premiers principes auxquels ils peuvent se rattacher médiatementouimmédiatement. Par exemple, l'aperception interne du moi et l'intuition externe de ce qui n'est pas moi semblent bien être des faits primitifs, qui échappent à l'analyse; cependant si l'on fait voir que cette aperception et cette intuition se fondent sur l'exercice d'un sens particulier, et tiennent à certaines
1 . On peut dire que nous sommes faits de telle manière que lorsque nous sentons une résistance opposée à notre effort librement déterminé nous en concluons immédiatement l'extériorité de la force ou de la chose qui nous résiste, en vertu d'un principe de notre constitution, mais pourquoi ne résulterait-il pas, aussi immédiatement de notre constitution que le rapport d'extériorité fût conclu d'une sensation passive ? l'expérience ou le sens intime nous fait voir que cette conclusion n'est pas nécessaire et infaillible, dans ce cas comme dans l'autre ; l'idée d'extériorité fait partie essentielle du sentiment de l'effort contraint et non point de la modification passivement et sentie. {Note de Maine de Biran.)
gt, M.MNK DK IJIU.'.N
conditions, on aura fait un pas de plus que ceux qui renoncenl à toute analyse de ces faits, par cela seul qu'ils sont primitifs. En consid.'îrant comme un apanage essentiel de la nature humaine, les rapports d'extériorité et de causalité, ou en affirmant que de telles notions n'ont point d origine ni dans aucune sensation ni dans la re/lcxion, Reid me semble se rapprocher de Leibnitz, deKant, de tous les philosophes qui attribuent à notre esprit certaines notions ou principes innés', que les sensations extérieures y réveillent ou y suscitentdans un temps, mais qu'elles ne produisent pas.
Quelle différence peut-on établir par exemple entre le système de Kant qui considère l'espace et le temps, comme des formes de notre sens interne, Videntité, la cause etc., comme des catégories ou des formes de l'entendement et la doctrine de Reid qui considère les notions d'espace et d'étendue etc., comme des résultats de notreconstitution naturelle.
Le défaut commun à ces hypothèses, et qui tient a une analyse imparfaite, c'est d'avoir mis toutes les espèces de sensations sur la même ligne. Reid croit par exemple que a notion d'existence extérieure n'a pas plus de rapport avec e toucher qu'avec l'odorat - erreur capitale ! ce qu il appelle le sens commun ou la persuasion, la croyance invincible, qui s'oppose à l'idéalisme pratique, ne prouve rien contre la dérivation de cette idée d'extériorité d'un ordre de sensation plutôt que d'une autre. Reid combat donc très mal 1 idéalisme théorique.