TT
Il '
accusé d'avoir tramé un complot dans le Midi, fut arrêté et traduit devant une assemblée de barons (1301). Il fut cependant remis à son métropolitain. Pierre Flotte, envoyé en ambassade à Rome, n'obtint pas du pape la permission de le déclarer déchu du privilège de cléricature pour le faire juger par une cour laïque.
Dans ces conjonctures, Boniface convoque à Rome un concile général afin d'arrêter l'oppression du clergé français, conserver les libertés de TEglise, pourvoir à la réformation du royaume, à la correction du roi et au bon gouvernement de la France, et il cite Philippe à y comparaître. La bulle Ausculta fili était adressée au roi pour établir la supériorité de la puissance spirituelle du pape sur la puissance temporelle des rois. Elle accusait Philippe d'oppression du peuple et de l'Eglise, de spoliation, de fabrication de mauvaise monnaie, et lui dénonçait ses conseillers en réclamant leur expulsion. Une autre bulle Secundum divina réclamait la liberté de Saisset que le roi fit expulser de France.
Il est manifeste que la provocation est venue de Boniface qui, par ses invectives, réveilla les anciens griefs du roi en même temps qu'il secondait sa résistance par les maximes qu'il professait. Le roi répand une fausse bulle qui résumait en termes absolus la doctrine émise dans Ausculta fili, où le pape pose ses principes dans un langage violent, avec une réponse supposée, conçue en termes outrageants. 11 fait en outre brûler la bulle Ausculta fili (février 1302), ou plus vraisemblablement la petite bulle, et il réunit sa grande assemblée nationale de 1302.
^ Après le désastre de Courtrai (juillet 1302), le roi n'hésite pas à faire signifier au pape, par une ambas-
sade, qu'il lui retire ses pouvoirs de médiation entre les deux couronnes de France et d'Angleterre. M. Boutaric présume, avec vraisemblance, qu'à ce moment Philippe, quoique toujours plein dedélérence, songeait à un coup de main (1). Il s'oppose à l'assistance des prélats français au concile de Rome et fait saisir le temporel de ceux qui s'y rendent. Le pape persiste dans la convocation du concile.
Boniface, à la suite du concile (18 novembre 1302), consacre par un décret, comme article de foi, la suprématie papale sur le pouvoir temporel qui n'appartient aux rois que ad nutum et patientiam sacerdotis. Il convoque de nouveau les évêques, dont le roi empêche le départ et reproduit tous ses reproches contre le roi, en y ajoutant le grief d'avoir fabriqué, non plus seulement de la mauvaise monnaie mais de la fausse monnaie.
Le roi, à ce moment, a encore des paroles de conciliation. Il entreprend de justifier sa conduite, nie une partie des faits, rejette la responsabiUté sur ses officiers. Il insiste sur l'antique union des papes et des rois de France, réclame auprès du pape l'exercice légitime de ses droits et offre l'arbitrage du duc de Bretagne ou du duc de Bourgogne. Boniface ne se contente pas de cette réponse et continue d'exiger l'assistance des évêques au Concile.
Le 12 mars 1303, a lieu à Paris une assemblée où Nogaret se livre à de violentes attaques contre la personne de Boniface, l'accuse d'usurpation, de tyrannie et demande la permission de le poursuivre. Dans une autre assemblée, le 10 juin, en présence du roi.
(1) Boutaric, p. 107.
PHILIPPE L£ BEL
Guillaume de Plasian lit une diatribe contre le pape où aucune accusation ne lui est épargnée : Fhérésie, l'incrédulité et de basses superstitions, la simonie, le meurtre commandé, Timmoralitè dans ses principes et dans ses actions, la haine et Toutrage pour les Français et leur roi, le népotisme, l'expulsion des nobles de Rome, jusqu'aux Vêpres siciliennes, la ruine de la Terre Sainte et l'assassinat de son prédécesseur Célestin (1). Il conclut comme Nogaret à l'invalidation de l'élection de Boniface qui devait être arrêté. On demande la nomination d'un pape légitime et la réunion d'un concile général. Le roi est supplié, comme défenseur de la foi, de concourir à cette réunion. Il y consent.
Le 13 août, Boniface avait excommunié Philippe s'il ne se soumettait ; le roi fait arrêter le porteur de la bulle qui est saisie. Par une nouvelle bulle (31 mai 1303), le pape réconcilié avec Albert d'Autriche, délie des serments de fidélité et d'obéissance prêtés au préjudice des droits de l'empereur, c'est-à-dire au roi de France, les nobles, églises et communes dépendant des anciens royaumes de Lorraine, de Bourgogne, d'Arles.
Le 24 juin, a lieu une réunion du peuple de Paris au jardin du Palais. On y donne lecture de l'acte d'accusation contre le pape et de l'appel du roi au futur concile (2). Ensuite, on recueille dans le royaume les adhésions à l'appel au concile, et on les obtient par la contrainte et l'intimidation et peut-être par la fraude. Boniface lance une bulle (8 septembre
(1) Voir Ana/yse dans Boutaric, p. 112.
(2) Sur cette réunion, voir Jean de St- Victor, Hist. deFr,, t. XXI, p. 641.
1303) où il ne dépose pas le roi, comme on l'a cru, mais où il l'excommunie après l'énumération des derniers griefs de la cour de Rome (1).
Philippe, excommunié, est vengé par l'attentat commis sur la personne du pape à Anagni, le 7 septembre 1303. Guillaume de Nogaret, un des hommes nouveaux dont s'entoure Philippe, petit-fils d'un condamné pour hérésie, est envoyé en Italie pour signifier au pape l'appel au futur concile et le somme de réunir ce concile. Il est porteur d'un plein pouvoir du roi de France pour traiter, conclure des alliances, prendre des engagements en son nom.
D'après sa déclaration et la relation de Rinaldo de Supino, un de ses acolytes, Nogaret se rend à Anagni où le pape a sa résidence, après s'être concerté avec les gibelins de la Romagne, notamment les Colonne, ennemis déclarés de Boniface contre lesquels celui-ci avait été jusqu'à prêcher une croisade. Il donna à ses alliés la garantie du roi de France contre les suites de leurs actes et marche à leur tête sous l'étendard royal qu'il fait cependant précéder de l'étendard du pape. On crie : Vive le roi de France, mort au pape . Après une lutte assez vive la bande de Nogaret se trouve en présence du pape.
On sait avec quelle dignité courageuse le pontife reçut les outrages, que l'on a toutefois exagérés dans les récits, avec quel sang-froid cet énergique vieillard s'exposa à la mort. 11 paraît établi que, lorsqu'il fut non pas frappé, mais simplement menacé par Sciarra Colonne, Nogaret s^ opposa. Le pape, à qui Nogaret signifie l'appel du roi, en le sommant de réunir le
(1) Boutaric, p.
I l'UI) I
concile, est retenu en captivité pour l'amener à consentir ; mais après trois jours d'obsession il est délivré et meurt bientôt à Rome.
Il est à présumer que Philippe avait prévu la mesure prise contre lui, et avait saisi l'instant.
Au moment de l'attentat d'Anagni, Philippe envoyait à la cour de Rome un mémoire qui contenait une comparaison sur un ton très vif entre les doctrines et les procédés de Boniface VIII et ceux des anciens, ses prédécesseurs (1). En même temps, il avait fait précédemment répandre une supplique du peuple au roi, dirigée contre Boniface, qui paraît être l'œuvre de l'avocat Pierre Dubois (2). Il adresse au roi cette requête : « Que vous gardiez la souveraine franchise de votre royaume qui est telle que vous ne reconnaissiez de votre temporel souverain en terre fors que Dieu ». Boniface, ajoute ce factum, est tombé en péché mortel par sa prétention à la souveraineté temporelle. (3).
Est-il vrai que Boniface VIII ait simplement suivi les errements des Grégoire VII et des Innocent III? Quelle a été la mesure dans laquelle ces hommes illustres ont voulu appliquer la doctrine de l'omnipotence papale ? Ce serait l'histoire de la papauté et de sa doctrine. Mais ces grands papes appliquaient leur doctrine dans des temps où ils s'appuyaient sur la croyance universelle et sur les services à rendre. Défendre l'Église dépositaire du pouvoir religieux, gardienne de la civilisation morale, soustraire ses fonctionnaires à la hiérarchie féodale, faire respecter par les puissants
les règles fondamentales de la moralité catholique, c'était le légitime sujet d'intervention par les moyens acquis à la puissance spirituelle. La doctrine papale, c'est la subordination des pouvoirs temporels, mais tempérée par les conseils de la prudence politique ; ce tempérament, Boniface ne sut pas le mettre dans un temps où la doctrine commençait à être vivement contestée. Il était trop tard pour suivre avec honneur les grands exemples des hommes d'état qui avaient occupé le siège de Rome.
L'alliance permanente des papes et des rois de France était brisée (1). L'émotion fut grande, la réprobation immense, même parmi les partisans du roi (2).
Le choix du successeur de Boniface était pour Philippe d'une importance capitale. Nogaret se rendit à Péroux où le conclave s'était réuni et fit une protestation devant ''notaire contre toute élection contraire aux intérêts du roi de France.
Benoît XI fut élu ; homme sage et conciliant, il convenait aux intérêts des deux pouvoirs. Mais les historiens se sont trompés sur la pensée de Benoît. Il était partisan de Boniface, et il n'est nullement devenu l'ami du roi de France. Seulement il s'engagea dans les voies de la douceur et de la pi udence (3).
Elu le 22 octobre 1303, Benoît excommunie, le 13 décembre, les auteurs de l'attentat d'Anagni. Le roi le fît cependant féliciter sur son avènement par une ambassade qui avait pouvoir de traiter. « Il est remarquable, dit Fleury, que le roi donne seulement pouvoir à ses envoyés de recevoir l'absolution du pape et non
(1) Dupuy, Différend, p. 209.
(2) Mém. de M. de Wailly, Acad. des Inscriptions, t XVHI.
(3) Dupuy, Différend, p. 214.
(1) Dupuy, Différend, p. 214.
(2) Boutade, p. 120. Notices et extraits, n«> 18.
(3) Fleury, Hist. ecclésiastique, livre 90.
^*gjg»*iygip»
pas de la demander » (1). Benoît se décide à écrire à Philippe en termes de bienveillance et d'honneur en le considérant toutefois comme une « brebis égarée » (2). Il revient sur plusieurs des actes de Boniface, il relève Philippe et ses adhérents des sentences prononcées contre eux, même les Colonna, n'exceptant que Nogaret et les auteurs de l'attentat d'Anagni. Mais le 7 juin, ayant repris confiance, il fulmine une bulle où il excommunie ces derniers et tous ceux qui leur ont donné secours, conseil ou faveur. Un mois après, Benoît XI avait cessé de vivre, après un règne de sept mois.
M. Boutaric paraît fondé à dire qu'annulant plusieurs des actes de Boniface VIII, Benoît avait agi à la salisfaction générale. A part les extrémités auxquelles l'agent royal s'était porté, le blâme n'était pas pour le roi de France. Celui qui effaçait des traces de discordes était bien venu ; l'union du siège apostolique avec le trône de France demeurait dans le vœu des masses.
A Benoît XI succède Clément V, élu uniquement, paraît-il, par cette considération, déterminante pour la majorité des cardinaux, que l'union avec la France était de l'intérêt du Saint-Siège, et que cette union était assurée par l'élection d'un ami de jeunesse du roi. Il avait été d'ailleurs partisan de Boniface. Des auteurs italiens contemporains attribuent son élection à la corruption des cardinaux par le roi de France (3).
D'après des informations plus probables. Clément V ne serait plus l'élu de Philippe le Bel par la corruption ou même la violence. La sédition de Pérouse pour
(1) Voir passage cité par Boutaric, p. 121.
(2) M. Léon Gautier, Benoît X/, chap. 15 et 16.
(3) Boutaric, p. 121.
décider le vote du conclave, coïncidant avec la présence des envoyés français (1), avait autorisé l'opinion que ceux-ci avaient voulu agir en faveur du candidat de leur roi. Mais Tinfervention de la population pour mettre un terme aux délais du conclave n'était pas un fait nouveau (2). M. Babanis en cite cinq exemples depuis 1271 (3).
Clément V commence la série de ces papes français qui au point de vue de la grandeur du caractère et des desseins, de l'élévation des vues et des sentiments, de la dignité du sacerdoce et de l'intégrité de la vie, ont justement encouru les sévérités de l'histoire, mais dont les mérites secondaires et les services habituels n'ont pas toujours suffisamment trouvé grâce. Clément V est un des moins estimables de ces pontifes, d'une foi souvent douteuse, avides des biens matériels, amis des plaisirs mondains et très libres dans leurs mœurs, larges dans leurs scrupules parmi lesquels font seuls exception Benoît XII par une certaine rigidité et Clément VI par son dévouement pendant la peste.
Ce premier des papes d'Avignon a gardé un renom de servilisme que lui ont attiré ses complaisances pour Philippe le Bel imposées, d'après l'opinion accréditée, par quelque engagement secret au temps de son élection. Ce jugement des historiens n'est pas seulement entaché d'exagération, mais nous irons jusqu'à dire d'injustice. A en juger par ses résistances Clément, faible et vénal, n'était pas sans conscience des devoirs d'un pape.
(1) Dupuy, Différend, p. 227 ; L'abbé Christophe, t. I, p. 478.
(2) Voir la discussion de M. Babanis, Clément V et Philippe le Bel, p. 130, note
(3) M. Babanis, p. 130, note
ii""Éii iiii nfciÉiwîiii'ii'i
i>HILIPPE LE BEL
Mais surtout Clément V accorda à son allié la radiation sur les registres pontificaux des décrets de Boniface VIII, et la déclaration que la bulle Unam sanctam, qui soumet le pouvoir du roi à celui du pape, n'était pas applicable à la France. « Nous n'entendons pas, dit le pape, que cette bulle porte le moindre préjudice à la PYance ni que ce royaume et ceux qui l'habitent soient plus soumis à l'Église qu'ils ne l'étaient auparavant. Notre volonté est que les choses restent dans rétat où elles se trouvaient avant la publication de cette décrétale » (1). L'explication du sens de la bulle que donne Clément V est tellement large qu'elle équivaut à une véritable abrogation qu'il ne pouvait prononcer formellement à cause de la définition doctrinale que cette bulle contenait (2).
A la vérité, Clément V fit de larges concessions au roi sur des points d'administration ecclésiastique. Il crée des cardinaux français, créatures de Philippe, et rétablit les Colonna dans le cardinalat. Philippe, au mépris des droits d'élection des chapitres, laisse le pape nommer les évêques, mais afin de lui faire faire, dans l'occasion, des nominations à sa convenance. Pourtant, plus d'une fois, le roi dut mettre toute son insistance pour triompher de la résistance du pape. De plus, Philippe ne fut plus inquiété dans l'exercice du droit de régale, et il fit consentir Clément V à la levée de nombreux décimes.
Philippe aurait voulu retenir le pape dans ses États, sous son action directe. Lors de l'entrevue de 1307, il insista sur le choix de la ville de Tours comme rési-
(1) Dupuy, Différend, p. 288.
(2) Christophe, Histoire de la papauté pendant le XIV» siècle, t. I, p. 290.
dence du pape, et celui-ci ne consentit qu'avec peine à Poitiers, en refusant Toulouse, jusqu'au moment où il s'établit hors du royaume.
Communément, on présente la soumission de Clément V envers Philippe le Bel comme absolue, sans réflexion et sans réserve, sans contrepoids dans la pensée des devoirs et des intérêts de la papauté ; en un mot, ce pape est comme l'àme damnée du prince à qui, croyait-on, il devait son élection. Souvent, Clément ne céda qu'à la dernière extrémité; et pour sauver l'autorité papale de plus grands périls, en évitant les occasions difficiles et en réservant les droits du Saint- Siège pour des temps meilleurs.
Philippe dut le circonvenir constamment ; il l'accabla d'importunités et alla jusqu'à la pression morale la plus vive pour l'amener à consentir aux graves mesures dont il l'a fait l'instrument.
Il ne craignit pas de mettre en avant le nom du pape sans qu'il eût parlé. Outre la résistance pour la nomination aux évêchés. Clément V se refusa à la résidence dans les États du roi de France.
Pour résider en terre d'Église, après avoir pu se convaincre que le séjour des papes en Italie était devenu impossible, il s'établit à Avignon, où la papauté rencontrait la sécurité politique dans une ville entourée d'un État de l'Église. Ce n'est donc pas Philippe le Bel qui a conduit la papauté à Avignon; quanta Clément, il n'a pas même eu l'initiative de la translation de la résidence pontificale hors de Rome. Depuis des années, le séjour de la capitale du catholicisme était interdit au pape par les luttes intestines des nobles et par les agitations populaires. Déjà Innocent IV résida longtemps à Lyon. Benoît XI se retira à Pérouse avec l'in-
tention d'éloigner de Rome sa résidence (1). Il pensait même à la Lombardie (2).
Clément V contraria secrètement les vues de Philippe sur la couronne impériale et lit porter les votes des électeurs sur un candidat honorable, le comte de Luxembourg, qui fut l'empereur Henri VIL Dans l'affaire des Templiers, Clément V s'est trouvé entre ces (Jeux extrémités : frapper l'ordre ou subir le procès de Boniface VIIL
Une partie des reproches qu'on lui a faits pourraient s'adresser à sa modération qui se confiait, d'ailleurs, dans son habileté. « Dans les circonstances où vécut Clément V, peut-être un caractère plus fort aurait-il échoué », dit un historien des papes pendant ces temps critiques (3). Sans abdiquer sa volonté, il fit grand usage de la temporisation. Persévérant à vouloir, il sacrifia tout orgueil. « A cette inflexibilité rigoureuse qui brise les obstacles » et qui avait perdu Boniface VIII, il préféra « cette ténacité patiente qui les use » et qui lui permit de garder la paix entre la papauté et celui qui était son puissant protecteur.
Il se montra plein d'activité avec une santé chancelante. Il donna ses soins à l'administration ecclésiastique. Il s'employa à consolider la paix entre la France et l'Angleterre et la Flandre. Il disposa de son autorité pour faire poser les armes aux comtes de Foix et de Comminges, et pour terminer les divisions de la Hongrie. A Lyon comme à Poitiers, les projets d'expédition en Terre Sainte furent de nouveau agités ; les missions
(1) Christophe, t. I, p. 156 à 158; M. Léon Gautier, p. 112 et suiv,
(2) Ferretti de Vicence, cité par Christophe.
(3) Christophe, t. I, p. 280.
en Tartarie furent encouragées. Il exerça une réelle influence sur les affaires de son temps.
Ce que voulait Philippe, c'était la condamnation de la mémoire de Boniface. Clément V opposa des ajournements, et ce ne fut qu'après plusieurs années qu'il nomma une commission de cardinaux chargés d'instruire le procès.
i-MÊtmmmmmSmÊÊ^
Templiers,
Mais Tacte insigne du pontificat de Clément V, qui a si fort avili sa mémoire, en le montrant plein de doute et de faiblesse, c'est le grand événement du règne, la chute des Temf.liers. La tradition qui fait mourir le pape au délai d'ajournement du grand maître Jacques de Molay, conserve le souvenir des épreuves que sa conscience aurait traversées sans qu'il ait pu y survivre.
La prise d'Acre, en 1291, laissait sans but l'institution de l'Ordre du Temple. De nos jours, une instilution dépendante de l'Etat disparaît avec la fonction qu'elle accomplit; et même un corps politique qui subsisterait en dehors de l'État pourrait, quoique avec plus de difficulté, être supprimé lorsque son activité aurait cessé. Mais, au moyen-âge, où tout établissement moral était rattaché à l'Église et présentait dès lors un caractère religieux, lorsque la destination spéciale venait à prendre fm, la destination générale persistait. Aussi l'Ordre du Temple, en perdant son rôle militaire conservait, comme tout ordre religieux, son but d'édification et de prières. Il était cependant dans les pouvoirs de l'Église qui l'avait consacré, de l'abolir, si l'abus entachait son existence, comme elle l'avait déjà pratiqué à l'égard de plusieurs ordres
monastiques. Autrement le caractère de perpétuité inhérent à tout établissement ecclésiastique le protégeait contre les vicissitudes des événements sociaux.
L'Ordre du Temple était des plus puissants par sa richesse qui était incomparable, par l'extraction de ses membres qui lui créaient des affinités avec toutes les familles nobles, par sa vaste clientèle, par sa haute renommée militaire et par sa consécration religieuse rappelée par de nombreux privilèges. Cet ordre formait, au sein de la société générale, une sorte d'état présent en tous lieux par ses forts et ses domaines, grande association régie par le pape exerçant une juridiction propre, maîtresse d'une force militaire permanente et de revenus considérables et disponibles. L'Ordre accroissait ses ressources financières par les dons multipliés et incessants venus de toute la chrétienté, et le nombre de ses clients par ces sortes de recommandations qui soumettaient, si fréquemment, à sa juridiction des habitants des villes aussi bien que ceux des campagnes. Cette dépendance qui assurait un protecteur puissant contre les seigneurs et surtout contre les officiers royaux, ne coûtait que l'hommage et un faible cens. Pro conimodo et utllitaie sua ut ei videbatur et ad nitenda futura pericula, dit une charte de recommandation au Temple (i). L'ordre affiliait ainsi un grand nombre d'artisans, membres des corporations. Philippe le Bel intervint pour s'opposer à ces pratiques.
Les Templiers, avec leur puissance toujours en progrès, devenaient, si une certaine ambition les prenait, un danger pour les rois. Ils avaient fait la guerre aux
(1) Cité par Boutarîc, p. 127.
princes dans l'Orient ; ils pouvaient joindre à leurs possessions territoriales quelque royaume par conquête ou même autrement, comme il arriva lorsqu'un roi d'Aragon leur légua le sien. L'exemple de l'Ordre teutonique, qui n'était certainement pas ignoré, était un avertissement. Au lieu d'acquérir le royaume, ils pouvaient simplement asservir le roi. Cette armée permanente, sans nationalité, d'une grande énergie militaire, unie par les liens de l'obéissance passive, forte surtout par sa brillante cavalerie, aurait été formidable, soit qu'elle soutînt sa propre cause, soit qu'elle se mît au service de celle du pape. C'était là un grave sujet de réflexion pour un prince politique comme Philippe le Bel.
Dès longtemps, les Templiers, malgré leur puissance morale, étaient compromis dans l'opinion. On parlait des excès de pouvoir et des violences qu'ils avaient commis en Orient, de leurs rivalités avec les Hospitaliers, de leur orgueil intraitable. On mettait en doute leur loyauté envers la foi chrétienne ; leurs relations avec les Musulmans, qui étaient empreintes d'une courtoisie militaire, étaient suspectées La somptuosité de leur vie, la magnificence orci^ueilleuse de leur représentation étaient sévèrement jugées. « Voilà bien l'esprit de sédition et la trahison des Templiers », s'écrie Robert d'Artois, lorsqu'à Massourah le grandmaître lui conseille la prudence. Ce dernier grief surtout paraît tort accrédité au xiiie siècle. L'auteur de la Chronique française d Outre-Mer et Mathieu Paris (1), entr'autres, l'expriment formellement. Ce préjugé tenait sans doute à des manières d'agir que lorgueil inspirait
(1) Hist. litt., t. XXI, p. 795.
aux Templiers. Leur héroïsme sur les champs de bataille brillait cependant avec éclat. Le Temple aurait dû être défendu contre cette accusation par le nombre de ses chefs tués à l'ennemi. A la prise d'Acre, le grandmaître du Temple, Guillaume de Beaufeu, est encore accusé de trahison dans la journée où il périt en combattant.
La puissance ecclésiastique ne se louait pas de la soumission des Templiers. Déjà Guillaume de Tyr leur reprochait de ne pas respecter les églises et de refuser l'obéissance au patriarche de Jérusalem (1). L'histoire de la poésie provençale a recueilli les imprécations d'un Templier poète, dit le chevalier du Temple, contre la papauté dans la personne du pape Urbain IV (2). L'Eglise avait tout sujet de craindre, si cet ordre, d'une si grande puissance temporelle, venait à abandonner la foi chrétienne ou simplement l'orthodoxie.
Les papes n'étaient pas restés indifférents ; ils avaient témoigné leurs inquiétudes par des projets d'abolition de l'Ordre du Temple, abolition déguisée sous une proposition de fusion avec l'Ordre des Hospitaliers. Saint Louis aurait partagé ces vues que Grégoire X avait soumises au Concile de Lyon. Un semblable projet (ut repris en 1291 ; le pape en avait saisi des conciles qui s'étaient prononcés pour la fusion (3). En 1292, une bulle du pape Nicolas IV provoqua les délibérations des conciles provinciaux sur la réunion de l'Hôpital et du Temple et on voit à la suite un Concile de Compiègne renouveler la proposition de la
(1) GuiU. de Tyr. Lih. II, cap. 7.
(2) Hist. mu t. XIX, p. 544; t. XXIV, p. 85.
(3) Fleury, Hist. ecclésiastique, liv. 89.
réunion des deux ordres en un seul, pour favoriser la reprise de la Terre Sainte, en écartant le danger de leurs rivalités {i).
Uidée de l'abolition pure et simple du Temple et de Tapplication de ses biens aux frais de la guerre en Orient, idée primitivement émise par Raymond Lulle, se faisait jour dans les esprits. L'infatigable Pierre Dubois s'est encore chargé d'exprimer cette double idée dans deux projets qui lui sont attribués : un plan pour le recouvrement de la Terre Sainte (2), où, en 1306, il propose la suppression des deux ordres, et un autre projet pour la création d'un royaume en Orient pour un fils du roi de France (3). C'était la solution opposée à l'Eglise ; il s'y mêlait une pensée de sécularisation de biens d'ordres religieux. Le grand-maître, Jacques de Molay, avait pressenti la pensée de lucre qui pouvait inspirer des mesures contre l'Ordre. Il y faisait allusion lorsqu'il disait : « On trouve beaucoup de gens qui voudraient ôter aux religieux leurs biens plutôt que de leur en donner » (4).
Telle était la situation de l'Ordre du Temple, après la perte de la Palestine. « Les chevaliers reviennent inutiles, formidables, odieux, dit M. Michelet » (5). Poursuivis par l'animadversion publique pour les vices que l'opinion leur attribue, signalés à l'attention des pouvoirs sociaux par les craintes qu'ils leur inspirent, ils ne sauraient désormais être défendus par leurs services.
Pour agir contre les Templiers, qui appartenaient à
(1) Hist. lut., t. XXI, p. 84, qui signale la réunion de ce concile.
(2) Dans Bongars.
(3) Dans Dupuy.
(4) Cité par Michelet. Hist. de France, t. III, p. 142.
(5) Cité par Michelet. Hist, de France, t. III, p. 137, note 4.
rÉglise, il fallait l'intervention du pape. Dès son séjour à Lyon, lors du couronnement du pape Clément V, Philippe l'entretint de cette question ; il pensait avoir trouvé en lui l'instrument docile de son dessein. On pourra, par cette affaire des Templiers, juger du caractère de ce pape plus souple que faible, qui ne se rendit qu'après avoir épuisé tous les moyens dilatoires et pour échapper au scandale d'un procès fait à la mémoire d'un pape.
Trois questions se posaient au sujet des Templiers, sur le parti à prendre : 1» à l'égard de l'ordre luimême ; 2» à l'égard de leurs personnes ; 3° à l'égard de leurs biens.
Philippe ne pouvait, à première vue, demander l'abolition de Tordre pour s'attribuer les biens. Mais les Templiers ne pouvaient succomber que devant Ténormité des accusations portées contre eux. Pour en avoir raison, il fallait leur trouver des crimes; pour les en convaincre, il fallait un procès suivi d'une condamnation contre eux. La conduite de Philippe le Bel se trouve expliquée. Pour le pape, à part la préoccupation de frapper injustement ou sans nécessité un membre de l'Église, un intérêt pratique considérable lui conseillait une conduite toute opposée.
Le pape aurait pu consentir à des poursuites contre les Templiers comme il fit contre des Franciscains, avec un intérêt moins direct. Mais, en face d'un roi tel que Philippe le Bel, concéder un procès qui menait à l'abolition de Tordre, c'était, à coup sûr, livrer aux mains avides et prodigues du fisc royal des biens qui ne devaient pas cesser d'appartenir au patrimoine de TÉglise. Aussi les prédécesseurs de Clément V avaient voulu arriver à la suppression du Temple par la fusion avec Tordre de Saint-Jean en un seul ordre auquel les
i^rj ir , * * — ■ *
biens auraient été dévolus. A défaut de tout sentiment de sympathie, c'est là le secret de la résistance de Clément V aux vues de Philippe.
Le roi engage la question par Tenvoi d'une ambassade au pape pour lui adresser des représentations sur les dépenses mineures qu'il avait imposées aux églises sur sa route de Lyon à Bordeaux, et le contraint à s'excuser (1). 11 lui demande une conférence à Poitiers où il renouvelle ses instances. Le pape promet seulement d'informer, et le roi part en menaçant d'intenter des poursuites contre la mémoire de Boniface VIIL
Enfin, le 13 octobre 1307, Philippe prend l'initiative
d'un véritable coup d'Etat. Le même jour, par toute la France, tous les Templiers sont arrêtés et leurs biens séquestrés. Cet acte audacieux s'exécute avec une ponctualité remarquable, même à une autre époque. Une lettre-circulaire destinée à la publicité, où le roi dénonçait, en un langage passionné, les crimes des Templiers, crimes contre la foi et contre la pureté, fut partout répandue. Cette lettre disait que le roi en avait conféré avec le pape, donnant à croire que celui-ci avait autorisé l'arrestation. En même temps, à Paris, le roi s'assurait le concours de l'Université et des bourgeois, réunis en deux assemblées. Tune au Temple, l'autre dans le jardin du Palais. Clément V, qui apprit la nouvelle par la rumeur publique, écrivit au roi pour se plaindre, lui reprochant d'avoir violé ses engagements (2).
Le roi renvoie les Templiers arrêtés devant des Commissions composées d'officiers royaux ou d'inqui-
(2) Boutaric, p. 132.
^^ Vî^..„, -'^ri9^
siteurs, qui obtinrent des aveux par la torture et les promesses.
Le pape suspend les pouvoirs des inquisiteurs et des évêques, et il réclame la remise des personnes et des biens. Le roi se borne à lui envoyer à Poitiers un certain nombre de Templiers. Eclairé par des aveux librement obtenus, le pape admet la vérité des faits sans vouloir accorder la suppression de l'Ordre. Le roi fait de nouvelles instances, laisse répandre le bruit que le pape lui abandonne la direction de Talfaire. Mais Clément proteste. Alors Philippe, pour exercer une pression décisive, a recours à des écrits violents et injurieux de la rédaction de Pierre Dubois.
Dans l'un de ces pamplets, requête prétendue du peuple au roi (1), le pape est signalé comme l'obstacle à la punition des Templiers, « pour ce qu'il ne fait semblant, fors que de parole, de faire punir », et il est insinué qu'il est gagné par leur or, en même temps que son népotisme est dénoncé.
Dans un autre écrit qui est également une prétendue lettre du peuple au roi (2), on engage celui-ci à frapper les Templiers de sa seule autorité. Le roi est en droit de puuir l'hérésie, en vertu de son devoir de législateur, sans le concours du sacerdoce.
Dans un troisième pamphlet (3), le pape est accusé de négliger les intérêts de la foi dont le roi est le champion. « Que le pape, est-il dit, prenne garde, car il est soumis aux lois ecclésiastiques. »
Le pape ne cède pas, la réunion des États a lieu à Tours (mai 1308), ils déclarent les Templiers coupables
(1) Notices et extraits, p. 175.
(2) Ibid., t. XX, p. 180 ; Dupuy, Templiers, p. 96.
(3) Notices et extraits^ p. 182.
1>HILIPPB LE BEL
et dignes de mort. Philippe vient trouver le pape à Poitiers sans en rien obtenir. Enfin, toujours en menaçant des poursuites contre Boniface VIII, il arrache à Clément V la transaction dont voici les points principaux : « lo Les Templiers seront remis entre les mains de rÉglise, mais comme l'Église ne saurait les garder, elle les rememettra au roi qui les gardera en son nom ; 2° on rendra aux prélats les pouvoirs qu'on leur a enlevés ; 3» on fera de même pour les inquisiteurs ; 4« les biens des Templiers ne pourront être employés que pour les besoins de la Terre Sainte ; ils seront placés sous la main de l'Eglise ; mais comme l'Eglise ne saurait elle-même les garder, ils seront remis à des commissaires nommés moitié par le roi, moitié par les évêques (1). Le pape déclare que, pour satisfaire le roi de France, il a consenti, quoique restituer les pouvoirs aux inquisiteurs lui semble contre son honneur {licet videatur contra honorem suum (2). Les inquisiteurs s'étaient pleinement associés à Fœuvre du roi. En conséquence le pape ordonna à tous les souverains
d'arrêter les Templiers dans leurs Etats. Déjà Philippe leur avait adressé des lettres pour les y engager. Mais, à ce moment, le pape manifesta encore l'intention de se borner à la réforme de l'Ordre (3). On procéda au jugement devant une commission papale.
Philippe sollicite de nouveau le pape pour la condamnation. Clément s'engage à convoquer un concile général à Vienne. Il annonce l'intention de donner les biens du Temple aux Hospitaliers. Philippe, contrarié, revient au procès de Boniface.
(1) Boutaric, p. 136.
(2) Ibid., p. 137, à la note où le texte exact est rétabli.
(3) Ibid . p. 137.
Clément V s'établit à Avignon ; il se décide à instruire le procès de Boniface . Nogaret se' présente pour soutenir l'accusation. De nombreux témoins vinrent faire des dépositions, fausses en partie, toutes scandaleuses pour l'Église. Nogaret variait sa thèse avec une prodigieuse impudence. Lui qui avait arrêté Boniface VIII pour le faire juger par un concile, était devenu, pour les besoins de la cause, partisan déclaré des droits de la papauté. Les défenseurs de la mémoire de Boniface prétendaient qu'un pape ne pouvait être jugé que par un concile, s'appuyant sur ce qui avait été fait contre Boniface ; l'avocat du roi de France opposait la toute puissance pontificale, et soutenait qu'un pape pouvait juger et condamner un de ces prédécesseurs (1).
Après une année de débats, le pape obtint, grâce à l'intervention de Charles de Valois et de représentants de la noblesse de France, que le roi s'en remît à sa décision. Les poursuites furent abandonnées et la mémoire de Boniface VIII fut sauvegardée. Nogaret fut absous.
Enfin, le concile se réunit à Vienne. La majorité, contraire à l'abolition du Temple, se prononça pour la défense de l'Ordre devant le Concile. Alors, en présence du roi, le pape, de son autorité abolit l'ordre du Temple.
Les iniquités de la procédure contre les Templiers et la cruauté de la répression ont été bien souvent invoquées contre Philippe le Bel. On ne peut faire valoir à sa décharge la législation du temps. Non seulement les règles en ont été violées, mais, dans tous les cas, elle permettait de procéder « avec beaucoup de
(1) Boutaric, p. 139.
ménagement et douceur (1)» ainsi que firent les commissaires ecclésiastiques en France et surtout chez les autres nations. Dans les prisons, on aclietait les dépositions contraires à l'Ordre ou on les arrachait par la torture. Quant à l'exécution de Jacques de Molay et de ses deux compagnons, elle fut l'acte tout personnel du roi qui les fit conduire sur le bûcher, tandis que la Commission papale avait remis au lendemain la délibération sur leur rétractation,
Mais les Templiers furent épargnés partout sauf dans les États de Philippe le Bel. La dureté des mœurs du temps n'absoudrait donc pas les moyens si le but était légitime dans la conviction d'un croyant orthodoxe du xiiF siècle. D'ailleurs PhiUppe le Bel, en poursuivant la destruction de l'Ordre du Temple, avait pu avoir les plus graves raisons, mais, avant tout, il avait cédé à une convoitise. A l'égard des biens des Templiers Philippe le Bel dut faire une concession au pape. Ces biens lurent attribués aux HospitaHers, Ordre qui, d'ailleurs, était dévoué au roi. Mais celui-ci leur retint la plus forte part qu'il lut possible de cet héritage qui, de transaction en transaction, subit une réduction considérable par suite de réclamations éhontées. Il fallut restituer 200.000 livres détournées au Trésor par les Templiers, au dire de Philippe ; payer 60.000 livres pour les frais du procès déjà prélevés sur les biens, donner quittance de tous les revenus pendant le séquestre (2).
La question restée si obscure de la vérité des imputations dirigées contre les Templiers, ne touche qu'indirectement à mon sujet. Je n'essayerai pas de préci-
(1) Michelet, Procès des Templiers. Introduction.
(2) Boutaric, p. 145.
sv.
ser plus que ne l'ont fait mes devanciers, m'en tenant, sur les faits spéciaux, aux conjectures hardies, mais pleines de vraisemblance qu'ils ont formulées. Un point semble constant, c'est qu'une doctrine particulière régnait dans l'ordre, comme tendance au moins ; doctrine étrangère à la foi catholique, qui touchait à l'incrédulité et qui tenait peut-être tout ensemble des opinions apportées de l'Orient et de celles en circulation dans les nouvelles générations de l'Occident. Au contact des mœurs de la Syrie, les Templiers avaient certainement contracté une corruption morale en rapport avec le relâchement de leur croyance.
Quelle que soit l'origine du reniement du Christ, pratiqué par les Templiers, il était difficile qu'il n'eût pas pris un sens positif et vulgaire. A part ce signe manifeste du divorce avec la croyance générale de la société, un fait hors de doute, quoique mal éclairci, c'était l'abdication de la haine contre l'Islamisme qui avait amené à son égard une sorte de tolérance philosophique et qui, à son tour, devenait facilement la source d'une inclination véritable. Il paraît avoir régné une doctrine secrète, particulière aux principaux de l'ordre. On y observait des pratiques dont le sens n'est pas expliqué ; mais qui constituaient des rites en opposition avec la foi chrétienne.
Ces griefs ont été consacrés par des aveux. Toujours est-il que la persuasion était entière à cet égard de même que sur les passions affranchies de tout frein qu'à représentées l'auteur d'Ivanhoé.
Que l'ambition prenne ces moines militaires privés de leur destination sociale et affranchis des principes conservateurs de leur temps, que le désir de prévenir la menace du pouvoir temporel les entraîne, et le royaume sera mis en péril par cette puissante associa-
tion politique. Viennent la guerre extérieure et l'invasion, cette force militaire, au sein du royaume, sans lien avec la monarchie et étrangère, par sa composition et par son esprit, à tout sentiment de nationalité, choisira son parti, et pourra, à son gré, servir la cause du souverain étranger ou imposer sa loi au roi de France. La création d'une principauté au profit du Temple aurait facilité le démembrement du royaume. Ce pouvoir de porter le trouble dans l'état ou de le dominer par une influence prépondérante, appelait rintervention du bras séculier.
L'action de Philippe le Bel, accomplie avec énergie, aurait pu rester pure de cruautés, de mensonges, d'avidité, mais elle a servi la cause de l'ordre nouveau. C'est un des grands services politiques du règne; il faut voir un progrès dans tout ce qui, à cet âge de création politique, donne force au pouvoir monarchique et sécurité à son œuvre. On peut faire honneur à Philippe le Bel d'avoir apprécié la nécessité politique d'un acte dont, à la vérité, il résolut peutêtre l'exécution sous la pression d'exigences financières. Si la moralité des moyens employés ne doit pas trouver de défenseurs, il est certain que l'ordre du Temple n'a laissé aucun regret. Mais la fm tragique de quelques membres de l'ordre et la défaveur où a été tenue la mémoire de son puissant ennemi ont concouru pour garder aux Templiers les sympathies de la postérité.
Noblesse (guerres privées^ duel judiciaire)^ Bourgeoisie,
Communes, Serfs.
L'action de la royauté ne s'exerçait qu'au prix d'une lutte de tous les instants, contre les pouvoirs qu'elle avait vaincus, mais pas encore pleinement assujettis contre les pouvoirs féodaux. Elle s'était rencontrée avec les pouvoirs municipaux qu'elle eut pour alliés dans cette lutte ; mais qu'elle s'attacha à réduire.
La noblesse est attaquée dans son pouvoir, directement, et surtout indirectement :
Directement, par la restriction et la subordination du rôle judiciaire des seigneurs; par les efforts tentés contre leur action militaire, par les prohibitions des guerres privées ; par la limitation de leurs prérogatives politiques et de leurs droits utiles, tels que le droit de battre monnaie.
Indirectement, par la superposition de l'administration royale qui s'insinue dans toutes les affaires importantes ; par la création de forces militaires, de finances, et généralement de moyens d'action indépendants de la féodalité. Surtout par la faveur constante accordée à l'élément roturier.
La royauté manifestait sa volonté de rendre la justice entière et égale dans la répression à l'égard des
nobles (1) en même temps qu'elle sévissait contre les seigneurs qui tentaient de mettre obstacle à Texercice de la juridiction royale, par exemple en emprisonnant ceux qui faisaient appel. En 1313, le parlement enjoignit au duc de Bretagne d'envoyer ses officiers devant la cour (2).
Aux doctrines d'ordre public, se joignaient les motifs politiques les plus puissants pour faire respecter la paix du roi. La guerre privée était à la fois une atteinte à la sécurité générale, dont la royauté assumait la charge, et une atteinte à la souveraineté à laquelle elle prétendait exclusivement. Dans la pensée de Philippe le Bel, la guerre avait un autre danger ; c'était celui d'appeler dans le royaume les ennemis du dehors comme auxiliaires des belligérants (3). Il poursuivit avec insistance la suppression des guerres privées.
La guerre extérieure était le motif officiel donné à l'interdiction des guerres privées. Aussi, en général, les défenses ne sont que temporaires.
Une première défense est portée en 1296 contre toutes guerres et tout ce qui rappelait l'image de la guerre, gages de bataille, tournois, joutes, chevauchées, pendant la guerre du roi (4). En 1304, une ordonnance, rendue de l'avis des prélats et barons, renouvelle la défense en principe, à l'instar de saint Louis (5). En 1308, un mandement au bailli de Sens prescrit des mesures énergiques contre les prises d'armes de la noblesse (6). Le bailli est invité à réunir
(1) Boutade, p. 46.
(2j Olim, t. ni, p. 857.
(3) Lettre au Pape Clément V, Boutaric, p. 48.
(4) Boutaric, p. 48. - Ord., t I, p.
(5)0rd., t. I, p. 390.
(6) Notice» et Extraits, p. 94.
tV
tous les « Vassaux, sujets et communes » pour marcher contre les rebelles. « Et fasse que les rebelles t'obéissent et que notre honneur y soit sauf et gardé », écrit Philippe, exprimant ce principe de la politique nouvelle, que force doit rester à l'autorité royale.
Plusieurs poursuites, de 1299 à 1312, montrent des efforts constants pour l'exécution des ordonnances (1). En 1311, pendant la paix, l'interdiction est prononcée encore une fois d'une manière générale (2). Mais, en 1314, Philippe se vit obligé de restreindre sa défense à la durée de la guerre de Flandre (3). Les simples défenses de port d'armes étaient sanctionnées (4).
Mais la destruction de cette pratique féodale, si chère à la noblesse, qu'elle fut la principale cause du mouvement de 1314, était de la plus grande difficulté. On peut juger du prix que le droit de guerre avait pour les seigneurs, par les paroles de Bertrand de Born « La paix ne me convient pas ; la guerre seule a droit de me plaire ». Pour empêcher une guerre entre seigneurs, Philippe le Bel sollicita de Clément V, l'absolution d'un rapt, commis par le Comte de Soissons. « D'après la coutume de notre royaume, écrit-il au pape, laquelle ne peut être facilement abolie, il est permis aux gentilshommes de se faire la guerre et d'entraîner dans leur parti, leurs parents et leurs alliés, et même d'aller chercher des auxiliaires en dehors du royaume ».
Les officiers royaux appliquaient sans égard (5) à ses limites le droit qu'avait le roi, d'après la législation
(1) Boutaric, pp. 48 et 49.
(2) Ord., t. I, p. 492.
(3) Ord., t. I, p. 538.
(4) Boutaric, p. 49.
antérieure, d'imposer une trêve ou de requérir Tassurement. Pour prévenir les guerres privées, ils intervenaient dès qu'ils entrevoyaient une cause de guerre. Aussi, les nobles s'en plaignaient, prétendant qu'il fallait attendre que la menace fût publique. (1)
Philippe le Bel a combattu le duel judiciaire, procédure qui était comme l'application du droit de guerre, et l'usage des tournois, divertissement féodal qui était la représentation de la guerre privée. Ces jeux étaient parfois l'occasion d'accidents mortels. En 1294, le duc de Brabant était mort des suites d'un tournoi donné pour le mariage du comte de Ban Barr avec la fille du roi d'Angleterre (2). Auparavant, le comte de Flandre avait également perdu la vie dans un tournoi et le comte Robert de Clermont, fils de saint Louis, y avait été grièvement blessé. Un des fils du roi d'Angleterre Henri II avait également trouvé la mort dans un tournoi, à Paris, en 1186.
Les tournois étaient déjà condamnés par l'église. En 1279, le pape Nicolas III avait écrit à leur sujet une lettre très véhémente. M. Boutaric ne cite pas moins de neuf ordonnances de Philippe le Bel, pour les défendre (3). Le mandement au bailli de Sens en 1305, est aussi relatif aux tournois (4). Il ordonnait d'arrêter les contrevenants même pendant le trajet, et de punir ceux qui leur prêtaient assistance pour vivre, se montrer et s'armer (5). Il écrivit aux seigneurs souverains des Pays-Bas de ne pas souffrir que les chevaliers français vinssent prendre part à des joutes sur
(1) Ord., 1. 1, p. 551, sur la noblesse de Bourgogne. (2)Hist, Zi«., t.XXI, p. 769.
(3) Boutaric p. 50.
(4) Ord., t. I. p. 426.
(5) Ibid,, I, p. 225.
■^^ ^.if^jtsfUr^
leur territoire (1). On trouve dans la littérature la trace des protestations qu'excitaient la prohibition des tournois. Le gouvernement royal s'occupait de restreindre les droits seigneuriaux. Les barons sont mis dans l'obligation de justifier de leurs droits, comme par exemple, pour le droit d'aubaine. Une ordonnance de 1311 dispose que dans les concessions d'héritage ne seront compris ni la justice haute ni la mouvance des fiefs, ni les droits de patronage, ce qui paraît la conséquence d'une jurisprudence antérieure.
L'ordonnance de 1303 promet d'arrêter toutes les acquisitions royales dans les fiefs ou arrière-fiefs des barons et d'indemniser les seigneurs de la perte des devoirs causée par ces acquisitions. Gela ne fut pas observé, car on voit reparaître ce grief dans les doléances des nobles en 1314.
L'habitant des villes ou bourgs du domaine royal, pourvus de franchises avait le titre de bourgeois du roi. Il avait sur le membre d'une commune l'avantage de porter dans tout le royaume cette qualité avec lui, et d'y jouir de la liberté et de la protection qui y étaient attachées. Il avait surtout le privilège par excellence, le privilège de la juridiction royale. La qualité de bourgeois du roi s'obtenait par l'admission dans une ville de bourgeoisie.
Au treizième siècle, le nombre de ceux qui, parmi les hommes libres, s'avouaient bourgeois du roi, s'accrut à un tel point que les seigneurs perdaient leurs sujets et probablement les cultivateurs de leurs seigneuries. La bourgeoisie devenait personnelle, et ceux qui en jouissaient vivaient sur les terres des
(1) Ibid.,i. I. p. 225.
barons. Un chroniqueur reprochait déjà auroi Louis VII d'avoir diminué l'héritage des églises et des chevaliers en attirant leurs hommes dans les villes-neuves (1), et en 1207, Philippe-Auguste dut s'engager à ne pas créer de villes-neuves.
Pour répondre aux plaintes des seigneurs et prévenir la désertion des campagnes, une ordonnance de 1287 régla les conditions et les formes de procédure de l'admission à la bourgeoisie. On imposait à l'impétrant la condition de l'acquisition d'une maison; l'obligation de résidence ; en spécifiant la permission de s'absenter pour faire la fenaison, la moisson, la vendange ; des signes d'un établissement sérieux dans la ville de bourgeoisie ; l'exécution des engagements antérieurs envers le seigneur qu'il quittait. L'ordonnance déclarait d'ailleurs que le roi n'entendait rien changer. (2).
En Champagne, où ce fait des bourgeoisies semble le pins vivement incriminé, (3) une ordonnance interdit de faire aucune bourgeoisie (4) (1295).
L'ordonnance de 1287 ne fut pas ponctuellement exécutée ou n'arrêta pas le mal dont se plaignaient les seigneurs. (5)
La classe des nobles perdait sa prépondérance par l'ascension progressive des non-nobles. Ceux-ci avançaient par leur élévation individuelle aux emplois et par leur accession à la noblesse qui les appelait aux fonctions et aux prérogatives des nobles.
Les anoblissements, dont les règnes précédents offrent les premiers exemples, se multiplient. C'est à
(1) Hist. de France, t. XH, p. 286.
(2) Ord., t. I, p. 314.
(3) Brussel, Nouvel usage des fiefs, p. 943.
(4) Boutaric. p. 155.
(5) Voir « Les griefs des nobles de Champagne » Ord., 1. 1, p. 576.
tort, ce semble, que Boulainvilliers les réduit à six ou sept sous le règne de Philippe le Bel. (1) Les anoblis tiennent leur place dans le corps de la noblesse. Nogaret signe avec les princes de haut rang la procuration pour la poursuite des Templiers. (2) Ces anoblis gardaient leur esprit et leurs tendances particulières, car la lutte est encore engagée pour le pouvoir, et non pour des privilèges.
On ne saurait attribuer à Philippe le Bel la pensée d'anéantir ou d'avilir la noblesse. Elle est considérée comme un ordre nécessaire dans l'état, et, la royauté prétend au plus composer cet ordre des nobles qu'ellemême a faits.
D'un autre côté le droit de franc-fief n'indique pas l'intention d'entraver l'acquisition des fiefs par les roturiers. C'est une mesure fiscale justifiée par la nécessité de conserver dans son entier la valeur des services du fief. Le droit de franc-fief est réglé par les mêmes ordonnances qui imposent l'amortissement aux églises et suivent les mêmes proportions que ce dernier
droit.
Des poursuites en usurpation de la noblesse se montrent dès l'année 1312. (3) L'arrêt refuse aux roturiers la ceinture militaire. En l'année 1285, on trouve une enquête pour une recherche de noblesse. (4) Philippe le Bel poursuivit la conquête administrative par la voie de pariages par lesquels le roi entrait en partage des droits seigneuriaux et de la justice (traités avec l'abbaye de Saint- André-les- Avignon,
(1) Lettres snr les Parlements, p. 41.
(2) Michelet,t. III, p. 153.
(3) Olim, III, p. 793 et note 1515 où M. Beugnot a signalé ce fait.
1290, avec les évêques de Mende, de Viviers, du Puy, 1307). (1)
La royauté avait favorisé le mouvement communal en dehors de son domaine ; mais à mesure que les communes y étaient incorporées, elle se montrait moins favorable.
Les officiers royaux éprouvaient, de la part des magistrats municipaux, des résistances analogues à celles qu'ils rencontraient chez les seigneurs. La paix, au sein des communes, était troublée par des querelles, souvent accompagnées de violences, entre les autorités communales et les possesseurs des autres justices locales. De grands abus, surtout financiers, étaient signalés dans l'administration communale. Il y avait souvent lutte de classes ou de coteries dans le sein de la commune, oppression par les forts, révolte des petits.
L'existence de ces petits états, subordonnés en principe, faisaient obstacle à l'unité du royaume et à l'administration royale. Aussi la royauté et ses conseillers les voyaient-ils d'un œil défiant et hostile. (2) Beaumanoir signale le danger des ligues entre les villes à l'instar de celles de Lombardie contre les empereurs.
Philippe le Bel trouva les communes en décadence. Il ne leur fut pas favorable, et la crainte des dangers politiques qui en pouvaient naître, ne dut pas rester étrangère à ses dispositions. Sa sagacité politique apercevait le rôle que, peut-être, elles voudraient prendre, d'après les exemples des villes d'Italie et de Flandre : dont Beaumanoir réprouve les ligues avec tant d'énergie.
(1) Dareste, Administration, t. II. p. 184 et note. — Ord., t. XI.
(2) Voir sur la situation des communes à la fin du treizième siècle, Beaumanoir, Chap. 50.
On ne rencontre pas une seule concession de charte communale sous Philippe le Bel. Les confirmations de chartes antérieures sont peu nombreuses, et contiennent souvent des réserves. (1)
Le parlement secondait la politique royale par ses décisions. Il se montrait rigoureux pour les communes. Lorsque des désordres dans leur sein appelaient son intervention, il prononçaitjudiciairement leur suppression. Seulement, les traditions de la politique royale se maintiennent ; et lorsque la commune dépend d'un autre seigneur que le roi, le parlement se borne parfois à lui infliger une amende considérable.
La commune de Laon, abolie en raison de violences commises contre le parti épiscopal (1295), fut rétablie deux ans après (1297) avec cette restriction : quandiu nohis placuerit (2) à la suite de mésintelligences entre le roi et l'évéque qui avait pris le parti de Boniface VIII. Elle fut même favorisée, lorsque cet évéque se fut ouvertement déclaré pour Boniface. On a recueilli un avis du chancelier à Philippe le Bel pour lui représenter le profit qu'il y aurait pour le roi à confisquer la commune de Laon et à la régir comme les villes de Paris et d'Orléans, outre l'intérêt de la bonne administration et de la tranquillité publique (3).
La commune d'Amiens fut supprimée ; elle fut rétablie en 1307, grâce aux sacrifices pécuniaires des bourgeois (4).
(1) Boutade» p. 148.
(2)0rd.,t. XI, p. 388.
(3) Dufour, « Situation financière des villes de Picardie )>, Mém. de la Société des Antiquaires de Picardie, t. XV, p. 692,
(4) Sur la situation des communes sous Philippe le Bel. voir Aug. Thierry, Lettres sur l'Histoire de France, L. ;6, 19, 20, et Guizot, Civilisation en France, 19o leçon, et développements historiques commune de Beauvais.
Des communes importantes, Reims, Rouen, Amiens, Provins, furent ruinées sous Philippe le Bel, en grande partie, sans doute, à cause des dons gratuits ou des amendes qu'il leur imposait, tournant ensuite contre elles une situation iînancière à laquelle il avait contribué (1). Des communes furent tellement accabléespar les dettes qu'elles avaient dû contracter qu'elles firent abandon de leur droit de commune avec tous leurs biens et privilèges (2).
De même que le gouvernement de Philippe le Bel se montre hostile aux confréries des gens de métiers, il s'oppose à l'action collective des bourgeois, aux plaintes qu'ils forment en commun, aux assemblées qu'ils tiennent. En 1291, à l'occasion d'une dénonciation des citoyens de Rouen contre la gestion financière de la commune, le parlement pose le principe de l'intervention judiciaire à l'exclusion de l'intervention populaire. « Elle (la cour du roi) prononça que lorsque les comptes des villes lui paraîtraient suspects, elle les ferait corriger de sa propre autorité, car c'était à elle et non au commun qu'il appartenait d'intenter des poursuites de ce genre, et que désormais elle écouterait plus volontiers la plainte d'un ou de deux citoyens que celle du commun, attendu les périls qui étaient le résultat des excitations et des commotions populaires y> (3).
On trouve sous Philippe le Bel les principes de la centralisation administrative en pleine vigueur. Le pouvoir central intervient régulièrement. Au reste, cette intervention était des mieux justifiées par les
vices de l'administration financière des communes et le mauvais état de leur comptabilité et par les malversations auxquelles cette administration donnait lieu.
Les règles générales, établies sous saint Louis et qui avaient été très mal observées, sont appliquées sous Philippe le Bel. La tutelle administrative fait des progrès. Du contrôle des agents royaux, on en vient à l'autorisation préalable pour les actes de la commune. Les aliénations et les emprunts sont soumis à l'autorisation du roi (1), et les actions en justice à celle du parlement (2). La vérification des comptes des maires qui, au temps de saint Louis, se faisait à Paris, paraît avoir été l'objet d'une mesure de décentralisation, la surveillance fut confiée aux agents locaux du pouvoir central (3). Le parlement s'ingérait dans la liquidation des dettes des communes (4). Les taxes extraordinaires ne pouvaient être mises par les communes sans l'approbation du roi (5).
Les juridictions municipales furent enveloppées dans la proscription du régime communal. Au reste, elles participaient peut-être des vices de ce régime. Dans le Midi, la juridiction des consuls subsista, au moins au criminel ; sur ce chef, elle y était sans doute plus éclairée et plus populaire par son ancienneté. On en trouve des confirmations comme celle de la juridiction des capitouls à Toulouse en 1304 (6). Mais, en réalité, la prérogative des magistrats municipaux périt.
(1) Boutaric, p. 151.
(2) Boutaric, p. 152.
(3) Boutaric, p. 150. Olim II, p. 526 et 527.
(1) Amiens 1315, t. I, p. 359. Recueil des monuments pour l'histoire du Tiers-Etat.
(2) Boutaric, p. 149.
(3)/Wd., p. 150.
(4) Ibid., p. 151.
(5) Ibid., p. 152. Voir les exemples cités. Documents pour Vhist. du Tiers-Etat, t. III, p. 475. «Autorisation d'un octroi pour Corbie».
(6)0rd.,t. I, p. 392.
Les consuls rendirent la justice au nom du roi, et la justice royale s'appropria ainsi ces tribunaux inférieurs. Toutefois, les justices locales résistaient. En 1308, les consuls de Cahors sont condamnés à une amende de 2.000 livres pour avoir fait pendre un homme sans attendre Tappel. (1)
Dans le Nord, la juridiction des échevins, atteinte par la décadence des institutions municipales, fut principalement afiaiblie par Tappel de leurs jugements et par la rigueur des condamnations contre les magistrats dont les sentences étaient infirmées.
Tandis que les villes jurées ou consulaires tendent à se rapprocher des villes simplement piivilégiées et même à se confondre avec elles, les villes de bourgoisie et de franchises sont en progrès. Des privilèges sont accordés aux localités et constituent, par des principes communs, un droit public de la roture.
Du reste, la royauté, visant à l'amoindrissement et à la destruction des existences communales, ne concevait aucun mauvais dessein contre l'ordre de choses dont les communes avaient préparé l'avènement. Elle transformait simplement la condition politique des villes ; lorsqu'une commune prenait fin, la bourgeoisie gardait ses conquêtes de l'ordre civil. Toutes les garanties administratives qui n'étaient pas liées à l'indépendance politique. Le gouvernement local seul
disparaissait.
Ce que la suppression des communes leur enlève, ce sont les pouvoirs politiques, les droits régaliens en sous-ordre : le commandement des forces militaires, la juridiction sauf à titre de délégation royale, le pouvoir
(1) Boutaric, p. 185. Olim, HI. p. 290.
réglementaire sans contrôle. La quasi-souveraineté communale est seule atteinte. Les habitants de l'ancienne commune élisaientdesprud'hommespour assister le prévôt. En perdant leur indépendance politique, les communes reçoivent, à l'exemple des villes du domaine royal, une administration qui assure la participation des habitants à la gestion des intérêts locaux. (1)
La royauté, dès le temps de Saint Louis, tend à substituer l'agent royal au magistrat municipal, et à changer en ce sens le caractère des représentants de l'autorité locale. Elle cherche à resteindre le principe électif. Dans les concessions, et même dans des confirmations, on voit les magistrats élus par un suffrage à double degré ou par le corps municipal lui-même ou choisis par l'homme du roi sur une liste de présentation. (2).
Cette politique fut suivie par Philippe le Bel et ses trois fils. (3)
Aussi quelquefois, les villes, pour se soustraire à une situation devenue intolérable, renonçaient d'ellesmêmes à la commune, au droit de se gouverner. Renan cite la ville de Provins qui accepte sans conditions d'être administrée par les officiers du roi à la suite d'un vote par 245 voix contre 46. La souveraineté communale perdit de son intérêt devant les progrès de l'administration royale. (4) Tournay obtint en 1340 d'être érigée en commune à la suite de sa défense contre les Anglais ; en 1367, la commune est supprimée parce que les habitants ne pouvaient € avoir accord
(1) Boutaric, p. 153.
(2) Boutaric, p. 153.
(3) Dareste, Administration, t. II, p. 183.
(4) Hist. litt., t. XXIV, p. 679; Mé/n. de la Société des Antiquaires, t. II, p. 441. ^
■t-f'-^-jf;^.:
et demeurer en bonne paix d. (1) Dans le wiV siècle, des villes du Midi remettent au comte de Toulouse la nomination des consuls en stipulant que les consuls ne seront pas exempts des impôts . (2)
Nous touchons aux actes les plus considérables du règne de Philippe le Bel, aux actes précurseurs de l'ordonnance célèbre, promulguée sous le règne de Louis le Hutin, sur l'affranchissement des serfs.
Les affranchissements particuliers, mdividuels ou même collectifs, mais limités à un certain nombre de personnes, devinrent communs au treizième siècle. A la même époque, on vit augmenter les affranchissements o^énéraux, qui s'étendirent à tous les habitants d'un même territoire.
En raison de la diversité complexe de l'état des personnes qui comptait autant de conditions qu'il existait de combinaisons des droits sur les personnes ou de modifications de ces droits, la franchise se diversifiait à l'extrême. Rarement, l'affranchissement était total. Il représentait un certain nombre d'exemptions spéciales, qui, sur des points déterminés, rapprochaient l'état de l'affranchi, de la liberté complète. La coutume, signe et conséquence d'une convention expresse ou tacite, consacrait les franchises ou les limites des charges de l'asservissement qui subsistait. L'affranchissement était une amélioration de la coutume.
Au treizième siècle, les affranchissements deviennent plus complets ; on arrive à la liberté entière, sauf les charges d'origine féodale ou justicière, la réserve de certains services et redevances. Les rois entrent des premiers dans ce mouvement. C'est à partir du règne
(1) Dareste, Administration, t. II, p. 186. note.
(2) Boutaric, Saint Louis et Alfonse de Poitiers, p. 510.
de Philippe le Bel que l'affranchissement devient une mesure générale, au moins pour une partie du royaume, et un bienfait presque complet pour l'individu émancipé. Les serfs et main mortables arrivent par masses à la liberté, à la condition des roturiers.
En 1271, le comte Alphonse, frère de Saint Louis, profondément imbu des principes de gouvernement de la dynastie française, avait affranchi les serfs de ses domaines en Languedoc. En 1298, Philippe le Bel compléta cette mesure, en donnant la liberté aux serfs de la sénéchaussée de Toulouse et d'Alby. (1) Cet affranchissement s'appliquait aux hommes de corps et aux hommes de caselage, ces derniers hbres de leurs personnes, mais cultivateurs de terres serves. La condition de l'affranchissement était le paiement d'une redevance de douze deniers par septerée de terre.
M. Boutaric a fait cette remarque que (2) l'ordonnance dispose que les « tenures en caselage » sont érigées en tenures à emphythéose, ce qui dès lors équivalait à accorder au serf la propriété perpétuelle sous condition de redevance, puisque, dans la circonstance, Temphythéose ne cessait pas parle terme dont il n'est aucunement parlé dans l'ordonnance.
Cet affranchissement du Midi paraît dicté par le désir de réparer les violences commises contre les hommes de caselage par les commissaires royaux, Pierre de Latilly et Raoul de Brillac; car ilestaccordé par la même ordonnance qui annule les procédures et les exactions de ces commissaires.
En 1303, le roi affranchit les serfs des sénéchaussées
(1) Ord. t. XII, p. 335.
(2> Boutaric, p. 157.
hf
lâO
deFAgénois, du Rouergue et de la Gascogne. (1) La même année, il donne l'ordre d'affranchir les hommes de corps du bailliage de Caen. (2)
Mais en 1311, vient un acte plus mémorable que la future ordonnance de 1315, puisqu'il la devance et qu'il en promulgue la doctrine. C'est l'aflranchissement, confirmé par une ordonnance royale, des serfs du Comté de Valois, domaine du frère du roi. (3)
Le droit fondamental de l'homme à la liberté personnelle y est formulé avec force et élévation. (4) «C'est un grand spectacle, dit M. Michelet, de voir prononcer du haut du trône la proclamation du droit imprescriptible de tout homme à la liberté ». (5) On ne peut douter que ce monument si grand dans l'histoire des idées sociales n'ait été rédigé sous l'inspiration du gouvernement du roi et qu'il ne doive être considéré comme l'œuvre de la politique monarchique.
Cet affranchissement tut payé vingt et une mille livres. Les historiens ont répété à l'envi, au sujet de la charte de Louis X, que la libération des serfs avait été un acte de fiscalité dicté par une pensée de cupidité. Que la mesure ait été fiscale par occasion, on peut en convenir, et cependant bien des réserves sont permises. Il faut s'y arrêter.
En affranchissant leurs serfs à titre onéreux, les seigneurs songaient à conserver leurs revenus, et ils étaient excusables à une époque où la servitude qui s'appuyait sur l'idée de propriété, n'était condamnée que
(1) Vaisséte, IV, Preuves, col. 127.
(3)/Wd..p. 161. «o^ , * ♦
(4) Aug. Thierry, Essai sur le Tiers Etat, p. 290, la note et
Boutaric, p. 161, ont publié le préambule.
(5) Hist. de France, t. III, p. 243.
de la veille. Les rois pouvaient avoir une pensée identique. Lorsqu'au lieu d'une redevance, ils exigeaient une prestation fixe et immédiate, ils donnaient sans doute à leurs actes le caractère d'un expédient financier. Mais ce ne fut pas le cas pour Philippe le Bel, libérant les serfs du Midi ; les circonstances expliquent la mesure tout différemment.
Il y aurait d'ailleurs à se demander si la taxe de rachat formait l'indemnité des services et avantages que le fisc abandonnait (1). Cela demanderait à être étudié. D'après Monteil, le prix de l'affranchissement était de 30 à 40 livres, mais ce prix était fort variable (2). L'intérêt économique avait déjà été aperçu, mais en présence des raisons politiques qu'on signale, il n'a certainement pas dû être prépondérant. La raison financière aurait décidé tout au plus du moment de l'affranchissement. Si le résultat a été profitable pour le roi nous souscrivons à ce jugement de Sismondi qui fait la part équitable de Philippe le Bel : « Cette commutation ne lui fut pas moins avantageuse qu'à
ceux qu'elle affranchissait , mais il faut savoir
gré à Philippe d'avoir su reconnaître son intérêt dans une mesure conforme à l'humanité (3).
Il faut rapporter les grands actes des rois sur l'abolition de la servitude aux idées nouvelles qui agitent leur temps. Des actes de pure volonté inspirés par un sentiment moral très élevé, donnent la liberté sous des influences religieuses. Mais ici, ce ne sont plus des actions isolées, qui se reproduisent plus ou moins
(1) Observation de M. Dareste, Hist. des Classes Agricoles, 2« édition, p. 121.
(2) Monteil, Hist. des Français des divers états, 4« édition, t. I, p. 411, note 28.
(3) T. IX, p. 48.
fréquemment, des bienfaits qui ne profitent qu'à ceux qui les obtiennent; ce sont des principes affirmés, des dispositions pour l'avenir, des règles et des garanties pour tous. Il y a la différence d'un donateur à un législateur; le cœur persuadait, ici la raison commande.
Nous ne pouvons concéder à l'Eglise la gloire d'avoir aboli le servage. Sa doctrine propre est logiquement indifférente à la condition matérielle de l'homme ; son grand philosophe. Saint Thomas, comprend l'esclavage. Les premiers chrétiens ne font que consoler l'esclave, tandis que la jurisprudence tempère les rigueurs de la puissance dominicale. A la vérité, le clergé, mù par le sentiment moral dont il était l'organe, a concouru à l'abolition de la servitude antique ; mais au xf siècle, les excès du régime seigneurial amenèrent l'insurrection communale sur les domaines des évêques et des abbés, et, en France, les derniers serfs ont été ceux d'une abbaye.
Ce grand événement social de la libération des serfs est certainement lié au mouvement de renaissance qui éclate à la fin du xiii« siècle. Cette révolution dans les idées qui s'accomplit par la déclaration que la servitude est odieuse, contre nature, que la liberté est humaine, conforme à la nature, est due à la doctrine des légistes ; elle est l'œuvre des princes qu'ils conseillent. Elle est liée à l'avènement politique des classes non nobles . La libération des serfs du domaine royal est inspirée par les mêmes principes qui permettent les anoblissements.
Saint Louis exprime les principes de la fraternité entre chétiens envers les serfs, mais il ne proclame pas le droit. Au point de vue moral, le glorieux monarque domine son petit-fils de toute la supériorité d'un sentiment de charité sur un sentiment de justice, mais.
au point de vue social, l'homme politique l'emporte sur le saint de toute la différence d'un acte de justice à un acte de charité.
Ce mouvement libéral, fruit du premier développement des idées modernes, n'est pas resté étranger aux hommes de l'Eglise. La papauté s'y est associée par plusieurs de ses représentants. La célèbre bulle d'Alexandre III a dignement formulé les conseils de la morale catholique. Mais ces actes du pouvoir politique, venus longtemps après, sous d'autres influences, restent l'honneur de la royauté française. Philippe n'a pas, à coup sûr, créé le mouvement d'idées dans lequel le pape Alexandre III était entré avec éclat. Ce prince ne fait évidemment que suivre ce mouvement, mais rien ne porte à croire qu'il n'ait fait qu'obéir. Il a eu la brillante initiative de cette franchise conférée à une contrée toute entière, et l'initiative qu'on peut dire glorieuse d'avoir proclamé le principe dont nos pères de 89 ont tiré les dernières conséquences dans la nuit du 4 août.
Les ordonnances de Philippe le Bel et celle qui les couronne sous son successeur, et que l'on peut croire préparée par lui n'ont pas échappé au reproche d'hypocrisie; et ceux qui y applaudissent après des siècles, au reproche de duperie. Les motifs sont intéressés, dit-on, les résultats, insignifiants. Mais il importe peu que la constitution de Caracalla ait eu un objet financier, que Louis le Gros ait vendu des chartes communales. La concession du droit de cité à tout l'empire a été plus qu'un triomphe de la fiscalité impériale ; l'intervention de la royauté dans la révolution communale a eu d'autres résultats que le succès d'un expédient financier. Il en est de même
pour l'émancipation des serfs par Philippe-le-Bel et par son fils.
Avant d'en chercher les résultats, examinons les motifs du prince qui a apposé sa signature à l'acte, il doit suffire qu'il n'en ait pas méconnu les causes. Nous connaissons trop peu Philippe le Bel pour savoir s'il a signé ces actes avec quelque émotion généreuse, quelle part, même faible, son cœur y a prise, mais il nous est interdit de penser qu'il n'a ni compris le sens des principes qu'il proclamait, ni aperçu leurs conséquences prochaines. Lui qui créait des nobles, qui organisait la représentation de l'opinion bourgeoise, il n'eût su ce qu'il faisait en libérant des serfs par masses ; il eût ignoré qu'un jour pouvait disparaître de tout le royaume, comme il l'edaçait de quelques sénéchaussées, tout vestige de ces hommes de corps et de mainmorte dont l'existence était la base du régime féodal ; il eût oublié que le sentiment de la domination sur le serf était ce qui devait le plus tenir au cœur du gentilhomme.
Pour anéantir la portée des ordonnances sur les serfs, il faudrait admettre toutes ces invraisemblances. La doctrine de ces actes libérateurs et le langage des préambules sont excessifs pour le temps. Philippe le Bel a eu le mérite de ne pas s'en effrayer. Le moment de l'émancipation était venu, il la compris, et il a légué un principe de conduite à ses successeurs.
Les résultats à considérer touchent à l'intérêt même de ceux qui étaient l'objet de ces mesures, puis à l'intérêt général par la double influence politique et sociale de ces grands actes de la royauté.
L'exemple donné par la royauté influa sur les seigneurs qui multiplièrent les affranchissements au
point que bientôt ce fut la liberté des personnes qui domina dans le royaume (1).
Je n'insiste pas sur le bienfait personnel et sur les avantages économiques de l'affranchissement. Mais quelles en furent les compensations ? La condition matérielle de l'émancipé a-t-elle gagné immédiatement? Est-elle devenue plus large et plus sûre ? S'est-elle maintenue ? Cette appréciation serait utile pour étudier les eftels des transitions brusques.
Le résultat immédiat était grand. Les cadres de la servitude sont rompus : tous les hommes engagés dans ses liens sont appelés à jouir, un jour ou l'autre, de la liberté; et bientôt, sous l'accomplissement de conditions pécuniaires que la royauté est intéressée à ne pas rendre trop difficiles, tous peuvent y prétendre sans délai. La liberté, écrit M. Dareste, fut dans les campagnes depuis ce temps, l'état le plus commun, en attendant qu'elle devînt l'état général; comme le dit M. Beugnot, il n'y eut plus en France que des serfs
volontaires (2) !
L'affranchissement complet conférait la personnalité civile pleine, et donnait, dans les limites de la coutume, la capacité de tous les actes de la vie civile. Mais le serf dont les services étaient réglés par la coutume, pouvait rester insensible à une situation nouvelle où ses engagements seraient régis par des contrats. Il s'agit ici, il ne faut pas l'oublier, des serfs du domaine du roi, dont celui-ci est le seigneur, par conséquent, il n'y a pas place pour les considérations tirées des relations personnelles du seigneur et de ses hommes
(1) Boutaric, p 157, 161, note.
(2) Hist. des classes agricoles, p. 225.
qu'habituellement on fait intervenir dans l'appréciation des conséquences des mesures d'affranchissement.
Il faut distinguer les situations diverses dans lesquelles se trouvaient les anciens serfs avant leur émancipation. L'affranchissement fut certainement avantageux à ceux dont il complétait la liberté, tels que les marchands et artisans des campagnes, ainsi que les possesseurs d'un domaine à titre servile. La franchise n'était pas seulement donnée aux personnes, mais aussi aux terres.
Donc ceux qui étaient riches comme serfs, si Ton peut parler ainsi, se trouvèrent propriétaires sauf les redevances communes à tous ou spécialement imposées par l'acte d'affranchissement. Pour les serfs métayers, ils continuèrent à tenir des terres aux conditions fixées par la coutume. La rupture de l'obligation du propriétaire ne fit pas immédiatement sentir ses effets. Celui-ci n'usa pas aussitôt de la faculté qu'il venait d'acquérir, de modifier les conditions des tenures. Quant aux serfs corvéables, ils passèrent dans le salariat, plus indépendant et peutêtre mieux rétribué, mais aussi plus précaire (1). Mais ces observations seraient plutôt applicables aux serfs des domaines des seigneurs.
L'abolition du servage pourrait, dans le fait, n'avoir pas toujours réalisé un progrès actuel. Il est probable que souvent les affranchis se virent plus abandonnés à eux-mêmes et plus dénués d'assistance qu'auparavant (2). Des serfs préféraient rester dans leur condition qu'ils jugeaient moins onéreuse que la liberté
(1) Ceci est résumé d'après Vlîi&l. des classes laborieuses de M. Ducellier, cliap. 7.
(2) Dareste, Hist. des classes agricoles» p. 224.
qui leur était proposée. Il en est sans doute, comme on le vit bientôt, qui suivirent l'exemple des serfs de Pierrefonds.
Philippe III, en affranchissant ces serfs des droits de mainmorte et de formariage au prix d'une redevance annuelle de 20 livres, avait mis cette condition que ceux qui épouseraient des serves retomberaient dans le servage ; plusieurs d'entre eux épousèrent des serves et s'adressèrent au parlement pour être rétablis dans leur ancienne condition et déchargés de la redevance (1).
L'affranchissement paraît avoir, à certains égards, désorganisé le travail rural. Ignorants et avides, les ouvriers des campagnes firent la loi, par leurs coalitions inspirées par le seul mobile d'un intérêt aveugle. Ce changement développa en même temps le vagabondage contre lequel les lois de police de la féodalité et même certaines coutumes civiles avaient lutté énergiquement. Une classe dangereuse se forma, vivant sur le cultivateur à l'aide de violences ou de menaces. Elle contribua plus tard aux excès des Compagnies de soldats qu'elle recruta en partie. Les ordonnances du roi Jean sur les salaires et sur la mendicité montrent l'étendue que le mal avait déjà prise. Cette foule de déclassés fournit des éléments aux sectes sociales qui troublèrent le royaume (2).
Il n'est pourtant pas présumable que les ordon^ nances de Philippe le Bel sur les serfs aient eu une bien large part dans les mouvements populaires du quatorzième siècle, à commencer par l'insurrection des nouveaux pastoureaux, partie des environs de
(1) Olim, t. II, p. 74.
(2) Ducellier, Loco citato.
Sens en 1319 et qui porta ses ravages dans le Midi (1). Cette insurrection se rapprocha des soulèvements qui se sont produits pendant cette période, dans plusieurs parties de l'Europe et qui furent le résultat de Tétat de fermentation générale des classes inférieures. La prédication des frères mineurs avait pu propager des idées d'indépendance extrême et de révolte contre les abus du régime seigneurial, avant que les mesures politiques de la royauté vinssent en partie gratifier ces classes de la liberté.
Si les actes des rois en faveur des serfs ont eu un efiet important, il a été très diflerent. L'hostilité des classes populaires s'adressait aux abus du régime seigneurial ; elle remontait au mouvement des paysans de Normandie au xe siècle. Les chartes du roi eurent, à n'en pas douter, du retentissement. Mais ces actes attachèrent le peuple à la royauté, c'est-à-dire au pouvoir central, au pouvoir capable d'ordre et de progrès. Durant ce siècle agité, les paysans du Midi, les bénéficiaires des ordonnances libérales, se montrèrent plus calmes et plus confiants dans le pouvoir (2). Les paroles du nouveau législateur, si grandes d'elfet, n'étaient pas nouvelles. L'Eglise avait préparé les esprits, et on s'accorde à reconnaître un mouvement d'opinion en faveur de la liberté universelle.
Le règne de Philippe le Bel est honoré par les mesures libératrices qu'il a accomplies ou préparées. Pour les individus, c'était un bienfait évident et pas autant dédaigné qu'on l'a dit, sans mélange notable des inconvénients qui sont venus plus tard. Le progrès de la culture a été l'ellet ultérieur de ces mesures. Si
(1) Contin. de Nangis, an 1319.
(2) Ducellier, p. 158.
l'ordre en a été troublé, c'est sous des règnes impuissants. Mais le pouvoir social y a pris les forces qui lui étaient nécessaires en répondant à la ferme attente qu'il avait donnée de son action tutélaire.
En somme le fait qui importe, c'est la proclamation, par les ordonnances, du principe de la franchise de la personne humaine. Cette atteinte portée au régime féodal par l'abolition du dernier degré de servitude, la mainmorte dans les terres du domaine royal.
Politique extérieure, Guerres, Agrandissements
territoriaux.
La politique extérieure change de caractère avec le régne de Philippe le Bel. Elle diffère surtout de la politique modérée, pacifique, équitable de Saint Louis. Elle se rapprocherait, par la tendance à Tenvahissement, de celle de Philippe Auguste.
Jusqu a Philippe le Bel, les guerres étaient toutes féodales, même celles avec l'Angleterre. La France et l'Empire s'étaient rencontrés en 1124 et en 1212, mais alors celui-ci s'était joint à des coalitions féodales. La grande action extérieure de la France s'était exercée dans les Croisades. Saint Louis est le dernier organe de cette politique d'intervention de l'Europe chrétienne contre l'Asie musulmane, de la politique conçue par les papes. Après lui, l'esprit des Croisades s'éteint pour toujours.
La république chrétienne, présidée par le pape, se dissout, et le concert des nations qui la constituent, est troublé ; chacune d'elles cherche à se grouper, selon ses intérêts d'ambition ou de sécurité. Divers systèmes d'alliances se forment. Le roi de France entre dans ces alliances ; il est un puissant allié ou un redoutable ennemi. Mais en même temps que des guerres élèvent
des barrières entre les divers Etats, des relations nouvelles prennent naissance.
Philippe le Bel exerce une action militaire autour de lui. Pendant les premières années de son règne, il eut la guerre sur ses frontières du Midi, mais guerre locale, soutenue avec les forces militaires du Languedoc et avec les décimes sur le clergé. Vient ensuite la guerre de Valenciennes, sans importance par ses résultats matériels. Une guerre avec l'Angleterre, dans la Gascogne, semble préméditée, ou du moins provoquée par les actes du gouvernement français. Elle s'aggrava un instant et préluda aux luttes des temps postérieurs. Enfin, Philippe s'engagea dans ces guerres de Flandre qui devaient, pour plus d'un siècle, créer à la France un ennemi sur sa frontière du Nord et un allié à l'Angleterre. Ces guerres, signalées par un grand revers des troupes féodales et par un succès moins marqué, retour de fortune de la chevalerie, mettent en évidence les tendances et les vices de la politique extérieure de Philippe le Bel . Elles devinrent la cause des embarras financiers et des exagérations fiscales de son règne.
Mais les rivalités comme les alliances se manifestèrent surtout par des négociations. La diplomatie, prise dans son acceptation la plus exacte et dans son rôle moderne, apparaît, et lorsque ses œuvres ne remplacent pas les hostilités, elles les accompagnent.
Nous passons en revue, au double point de vue diplomatique et militaire, les actes de Philippe le Bel, dans ses rapports avec les puissances étrangères. En parlant de l'église, nous avons traité des rapports du gouvernement royal avec la Cour de Rome.
Philippe le Bel, en montant sur le trône, avait trouvé la France engagée dans la guerre avec l'Aragon, pour y faire triompher les prétentions d'un prince
-»>J»1ll« Xl«
français à la Couronne et soutenir rétablissement de la maison d'Anjou en Italie, avec Tappui du pape et l'alliance du roi de Minorque.
Philippe le Bel abandonna la conduite de cette guerre et il chercha à empêcher de la part du pape Nicolas IV le couronnement de Charles VI comme roi de Sicile, ce qui contrariait sa politique. Une mission de Beaumanoir à Rome en 1289, semble se rapporter à cet objet (1). Il paraît à cette époque avoir sollicité, auprès du pape, la fm de la guerre qui était une croisade (2). Le roi d'Angleterre Edouard I^r ayant fait accepter sa médiation et conclure une trêve entre les belligérants, rechercha Talliance du roi d'Aragon, et Philippe le Bel, sans doute, sous la préoccupation de cette alliance, recommença les hostilités et prit le parti du roi de Castille, don Sanche, qui occupait le trône contre les prétentions des enfants de La Cerda, petit-fils de Saint-Louis par leur mère.
Le roi d[Angleterre amena les diverses puissances mêlées à cette guerre à se réunir dans une sorte de Congrès, à Tarascon (1291). Là se trouvèrent les représentants du Saint-Siège, des rois de France et de Sicile, du roi d'Aragon Alphonse X et du prétendant Charles de Valois, avec ceux du roi d'Angleterre qui était médiateur. Un traité de paix stipula la renonciation de Charles de Valois à la couronne d'Aragon au prix de la cession de l'Anjou et du Maine qui lui fut faite par le roi de Sicile . Mais la paix définitive ne fut signée que plusieurs années après, à Anagni (1295) (3) . On put supposer que si Philippe prolongea
(1) Hist, litt.,t. XX, p. 359.
(2)Boutaric, p. 21.
(3) Sur les affaires d'Aragon, Boutaric, p. 3â0 et suiv.
Si longtemps les hostilités, c'était principalement par la pensée d'atteindre Tinfluence du roi d'Aragon dans les nouvelles provinces de la monarchie française, les Sénéchaussées du Languedoc, et peut-être par l'espoir d'acquérir le Roussillon et la Cerdagne qui assuraient sa frontière de ce côté. Il paraît y avoir songé d'après un mémoire relatif aux droits du roi de France sur ces pays (1).
Les rapports du roi de France et du roi d'Angleterre étaient fréquents à cause de la Guyenne et de ses annexes. La suzeraineté du roi de France n'était pas contestée. A certains égards, la situation du roi d'Angleterre était la même que celle de plusieurs des grands vassaux qui, tous reconnaissaient leurs devoirs féodaux. Cette situation existait pour le roi d'Aragon à l'égard de certains fiefs du Midi et notamment la seigneurerie de Montpellier.
Mais la puissance du vassal excitait des inquiétudes et inspirait en même temps la pensée de changer l'état de choses qui en réalité mettait l'étranger au dedans du royaume. Cependant le roi Edouard 1er avait prêté le serment de fidélité à son nouveau seigneur féodal (1286), et celui-ci, par un traité à Paris (août 1286- 1287), avait exécuté les clauses du traité d'Amiens par lesquelles Saint-Louis avait remis son vassal le roi d'Angleterre en possession de plusieurs parties des acquisitions de Philippe-Auguste, voisines du duché de Guyenne et terminé le différend toujours pendant relatif au Quercy qui fut adjugé au roi de France (2). La médiation d'Edouard dans la guerre d'Aragon, qui n'avait pas été tout à fait désintéressée et qui fut
(1) Boutaric, p. 383.
(2) Boutaric, p. 6.
soupçonnée de partialité contre le roi de France, troubla ces bons rapports (1). Une circonstance lortuite amena le conflit que sans doute Philippe cherchait. Sur ces entrefaites, une rixe entre un matelot normand et un matelot anglais à Bayonne, suivie d'un acte cruel de vengeance de la part des compatriotes de la victime, amena une véritable guerre maritime entre les sujets des deux princes. Ils se livrèrent à des violences réciproques sur mer et sur les côtes, même à l'aide de flottes équipées pour cette lutte. Les rivalités commerciales entre les porls semblent n'avoir pas été sans influence. Dès cette époque, il existait une hostilité particulière entre les deux populations anglaise et normande. Les envoyés du roi de France et même les français étaient exposés à être mal accueillis à Londres comme en témoignent les affiches officielles du roi d'Angleterre en vue de les prévenir, en 1291 et en 1308 (2).
Les deux souverains n'intervinrent d'abord dans cette lutte ni pour Tencourager, ni pour l'arrêter. Du reste, les cités maritimes qui devaient pourvoir ellesmêmes à la protection de leurs navires et qui entretenaient une marine de guerre, jouissaient d'une véritable indépendance sur mer. Cependant les villes armèrent en course cette fois avec l'autorisation des rois. Puis lorsque des vaisseaux de Bayonne eurent tenté de surprendre La Rochelle, Philippe prit l'initiative d'intervenir directement, d'autant plus qu'il voyait Edouard occupé du côté de l'Ecosse et du pays de Galles. Il cita son vassal, duc de Guyenne, devant le Parlement en raison de la part que les habitants du
(1) Boutaric, p. 388 et suiv.
(2) Delpit, Documents français recueillis en Angleterre, p 10 et 41.
-'•- --rj»we^-^
duché avaient prises aux hostilités (1293-1294), en faisant occuper les provinces aquitaniques.
Edouard, qui voulait éviter une guerre avec la France dans ces conjonctures, envoya l'évêque de Londres près de Philippe. Il oflrait de stipuler des dédommagements pour le tort causé des deux parts, et proposait l'arbitrage du pape. Il fit suivre le prélat de son frère Edmond. On convint par un traité ménagé par l'entremise de la reine Marie, veuve de Philippe le Hardi, et de la reine Jeanne, que le duché de Guyenne serait remis aux mains du roi de France qui l'occuperait pour la forme et le restituerait après quarante jours. Le duché devait revenir à l'aîné des enfants mâles à naître d'un mariage arrêté entre Edouard et la sœur du roi de France.
Philippe le Bel a été accusé d'avoir enfreint un engagement solennel, en se refusant à la restitution de la Guyenne. M. Boutaric repousse cette accusation et fonde la légitimité de la conduite de Philippe sur les faits relatés dans une nouvelle citation donnée à Edouard : A Bordeaux même, assassinats de marchands normands ; dans un endroit, mutilation d'un sergent royal ; dans un autre, des préposés du roi de France surpris et mis à mort ; ailleurs, un château enlevé de vive force et incendié ; des insultes et des violences partout contre les gens du roi de France. Il est à remarquer que Philippe ne s'empara pas de plein droit du gage qui lui avait été remis, mais qu'il cita au parlement le vassal qui refusa de comparaître.
La rupture suivit aussitôt. Le roi d'Angleterre noua une coalition contre la France (1), où entrèrent avec
(l) Boutaric, p. 391 et suiv. Voir Mémoire sur la coalition de 1291, Notices et Extraits, t. XX.
JPHILIPPË LE BEL
le duc de Bretagne, le roi des Romains, Adolphe de Nassau. Sa principale alliance fut avec le comte de Flandre que ses intérêts rattachaient à la cause anglaise. Il fit des traités de subsides avec Adolphe de Nassau, plusieurs des feudataires de l'empire sur le Rhin et dans les Pays-Bas, les rois de Castille et d'Aragon, les comtes de Bar et de Savoie « toutentour le royaume, lesquiez devaient touz, en un jour assaillir le royaume de touz pars » (1).
Mais Philippe, de son côté, traita avec une partie des seigneurs des anciens royaumes d'Arles, de Bourgogne et de Lorraine qu'il solda et qui s'engagèrent à lui fournir des troupes ; il s'allia aux rois d'Ecosse et de Majorque. Il y eut un traité de subsides avec le roi de Norvège. Mais il chercha avant tout, et non sans succès, à rompre les alliances du roi d'Angleterre ; il acheta la retraite du roi des Romains qu'alla trouver l'Italien Mouchet « si bien fondé et si garni » (2). Et il détacha de îa ligue par le même procédé plusieurs seigneurs et les rois de Castille et d'Aragon. Le pape Boniface VIII prêta ses bons offices.
Alors Edouard s'efforça de fomenter une révolte de grands vassaux du comte de Bretagne et de Flandre. 11 s'unit à ce dernier par un traité. Philippe manda son vassal à Paris et le fit emprisonner.
Le comte de Flandre renonça à son hommage ; mais à la suite d'échecs essuyés par celui-ci sur son propre territoire envahi par les armées du roi de France, et d'une invasion des Ecossais en Angletere, une trêve fut conclue, et il intervint une sentence arbitrale du pape
(1) /Wd., t. XX, p. 124.
(2)/Md.,p. 126.
Boniface VIII, sentence qui, acceptée des deux parts, prononça sur la base du status ante hélium (1298).
On entra en négociations pour un traité définitif. (1) Philippe insistait pour faire comprendre dans la trêve son alliée l'Ecosse, et réclamait la remise des prisonniers de cette nation parmi lesquels le roi d'Ecosse lui-même. Après beaucoup de délais et de démarches, le roi d'Angleterre y accéda en ce qui concernait les prisonniers. En juin 1299, par un traité à Montreuilsur-Mer, l'union d'Edouard et de la sœur de Philippe fut convenue, puis célébrée. En septembre 1300, les deux monarques renoncèrent à toute inimitié personnelle, et, par un traité à Asnières (Juin 1301), l'Ecosse fut comprise dans la trêve, et une partie du territoire conquis par Edouard fut remise en dépôt au roi de France. Le parlement d'Ecosse ratifia. En mai 1303, le traité de paix fut signé à Paris, stipulant la restitution de la Guyenne à Edouard qui s'engageait à rendre hommage. Il y eut de plus traité secret d'alliance offensive et défensive, et Philippe le Bel parait avoir abandonné l'Ecosse comme on l'en a accusé. A partir de cette époque, les bons rapports se soutinrent entre les deux rois.
Philippe le Bel eut ses premières relations avec l'Allemagne à l'occasion de la ligue formée par Edouard d'Angleterre, et dans laquelle était entré Adolphe de Nassau, le roi des Romains. Mais, précédemment, Philippe s'était trouvé en conflit avec l'empire dans la question de Valenciennes. (2)
La ville de Valenciennes était située sur les deux rives de l'Escaut qui, d'après une convention d'un des
(1) Boutaric, p. 401» 402.
(2) Ibid., p. 384 et suiv.
! 'Il