‹ Mémoire sur quelques papyrus du LouvreChapitre 19 sur 21 · SUR QUELQUES FRAGMENTS DE LETTRES · texte numérisé non relu

SUR QUELQUES FRAGMENTS DE LETTRES

De tous les musées d'Europe, celui du Louvre est peut-être le plus pauvre en papyrus littéraires et en documents d'intérêt privé. Tandis que Londres, Turin, Leyde, possèdent les trésors inappréciables des collections Sallier et Anastasi, c'est à- peine s'il renferme quelques fragments de lettres, encore sont-ils loin d'être intacts. Deux de ces fragments ont été endommagés d'une manière irréparable, parle temps d'abord, puis par la maladresse de leurs premiers possesseurs. Ils étaient probablement arrivés d'Egypte en assez mauvais état, rongés de tous les côtés et tombant en miettes : un de leurs propriétaires fit couper les petits lambeaux qui adhéraient encore à la page, puis colla ce qui restait sur des morceaux de toile de momie. A son tour, la toile fut appliquée sur du carton, et le tout est conservé au Louvre sous le numéro 323o.

Dans son état actuel, le premier des fragments compte dix lignes. En haut de la colonne, une seule ligne manque, celle qui renfermait les titres et la filiation de l'écrivain. Ce fragment est de la même main que le fragment numéro 2 , et porte le même nom de scribe A h' mes : seulement, au numéro 1, Ah' mes est le nom du personnage auquel est adressée la lettre, tandis qu'au numéro 2, Ah' mes, fils de Penaati, est l'écrivain. Ces deux Ah'mès ne font-ils qu'un seul et même individu? Le lait est possible sans être prouvé.

Penl être les tr.ir ea que je lia — \ ne aontellea que lea cl< l>i ia du nom \ ^ •

Papynu du Loutre, ifl

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II est difficile de tirer de ce fragment autre chose que des formules banales et quelques indications incomplètes. Après les compliments d'usage, le scribe traitait de matières agricoles pendant quelques lignes, puis semblait demander une faveur. La seconde lettre offre un ensemble plus satisfaisant :

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A m Ci i i

\ \ a«!Lv I ^ / ^ ^r-! <^£i I ^ a**^ x

«Le scribe Ah'mès, lils (le Penaâtiû, dit à son seigneur { intendant des «tisserandes, Taï, au sujet de l'enlèvement de l'ouvrière qui était avec moi «et qui a été donnée à un autre. — Ne suis-je pas ton serviteur qui obéit «à tes mandements la nuit comme le jour? Qu'on prenne [en considérait tioil la demande] de réunion de l'ouvrière avec moi, parce que c'est une «jeune fille qui ne sait pas encore le métier, ou bien, que mon seigneur «ordonne que je livre1 son travail comme [celui de] toutes les autres ou- « vrières de mon seigneur, parce que sa mère m'a envoyé un message, di «sant : Toi,. . . ma fille qui demeure avec toi, de peur que je ne rapporte « à mon seigneur qu'elle est avec toi comme servante. C'est ainsi qu'elle [me « parla] en rapportant »

1 Mot ;i mol : que je poi le.

Le texte s'interrompt brusquement au milieu de la phrase, sans qu'il soit possible de conjecturer quelle était l'étendue des parties qui nous manquent. .

Taï était directeur d'une manufacture d'étoffes (5^=* ™ j j) , intendant des tisserandes, et son correspondant Ah'mès un des chefs d'atelier placés sous ses ordres. Autant que je puis le comprendre, Ah'mès avait parmi ses ouvrières une jeune apprentie qui ne savait pas encore son métier, et dont l'ouvrage n'était pas remis au directeur de la manufacture, comme celui des ouvrières émérites. La mère de la jeune fdle se plaint à Ah'mès et le somme de faire travailler sa fille, sinon elle le dénoncera au directeur de l'exploitation. Quel peut être le motif des plaintes de cette femme? Sans doute sa fille, apprentie, et dont l'ouvrage n'était pas assez bon , ne recevait aucune paye; la mère, jugeant que sa fille devait être passée maîtresse dans son métier, s'imagine qu' Ah'mès la retient à son service personnel et s'attribue le prix de son travail. De là des menaces. Si le reste de la querelle entre Ah'mès et la mère de son apprentie ne nous est point connu, la faute en est aux lacunes du papyrus. Il semble toutefois que les soupçons de la mère aient paru fondés, puisque la jeune ouvrière fut enlevée et donnée à un autre chef d'atelier, qui probablement la payait. C'est contre cette mesure qu'Ah'mès réclame : il demande que la jeune fille lui soit rendue comme apprentie, parce qu'elle ne sait pas encore le métier, ou bien qu'on lui permette de livrer ses travaux au directeur de la manufacture, de même que ceux de ses compagnes, c'est-à-dire de lui donner la paye à laquelle sa mère prétend qu'elle a droit.

Ce petit document, tout mutilé qu'il est, a donc le mérite de nous faire pénétrer dans l'intérieur de ces manufactures de lin pour lesquelles l'Egypte était si renommée dans l'antiquité.

Chaque manufacture était placée sous la direction d'un ||^<=> r^TTl mer mer-u, intendant des tissus ou des tisserands, qui avait à ses ordres un certain nombre de scribes, chefs d'atelier. Ces chefs d'atelier surveillaient chacun un certain nombre d'ouvriers ou plutôt d'ouvrières, car, malgré le témoignage des anciens, ce sont les femmes surtout qui s'occupaient de ce genre de travaux; ils recueillaient l'ouvrage et le remettaient à l'intendant des tissus, qui délivrait en échange la paye des ouvrières. A chaque atelier était attaché un certain nombre d'apprenties, dont l'ouvrage, trop imparfait pour être livré au commerce, n'était pas payé. Il semble que le temps de l'apprentissage n'ait pas eu une durée réglementaire; sans cela la plainte de la mère de notre ouvrière n'aurait pu avoir lieu. Il semble aussi que les chefs d'atelier aient vu dans ce silence de la loi au sujet de la durée de l'apprentissage un motif à fraudes et à prévarications. L'apprentie était déjà passée maîtresse, qu'ils continuaient à ne pas livrer son ouvrage, probablement pour se l'approprier et en tirer profit. C'est d'une fraude pareille que la mère de notre tisserande accuse Ah'mès. Peut-être l'accusation était-elle fausse et Ah'mès n'était-il pas coupable; en tout cas, si elle n'était pas fondée à son égard, elle dut l'être à l'égard de maint autre scribe, et soulever, devant les tribunaux civils de l'ancienne Egypte, maints procès scandaleux, dont le papyrus 32 3o du Louvre peut nous laisser soupçonner la nature.

Je ne citerai que pour mémoire le début de lettre suivant tracé à l'encre sur un ostracon de pierre calcaire (n°

Hllll M««A, •'m, .

U l en n

« Le flabellifère à la droite du roi, nomarque, le scribe Amon-na^tû «pour conforter le cœur de son seigneur en vie, santé, force, disant :

« Ceci est envoyé pour faire savoir à mon seigneur, aussi pour conforter

(s le cœur de mon seigneur. Car je suis à dans la demeure du Pha-

« raon v. s. f »

Le scribe s'est interrompu soudain pour tracer au verso une série de comptes daté de Tan xxxm et de l'an xxxv probablement du règne de Ramsès III, et n'a jamais achevé sa lettre.

A part ces trois fragments, le Louvre ne possède plus qu'un document en forme de lettre. C'est un ordre adressé par un gouverneur de province aux généraux placés sous son commandement et conservé aujourd'hui sous le numéro 3169.

V , . iM 5k Il 1! >- ^ rT; ~* 5=? V 12)

L'écriture est tellement cursive, qu'en plusieurs endroits les lettres sont réduites à de simples traits de plume à peine différents les uns des autres. Elle ressemble beaucoup à celle des dernières pages du papyrus Abbott, et doit appartenir à peu près au même temps. Les groupes \ jfcT* ^ \)£ Ji et toute la dernière ligne à peu près sont presque indéchiffrables. Je pense pourtant être parvenu à fixer le sens d'une manière satisfaisante.

«(Ligne î) Le commandant de la province (1. 2)

« Unn ', chef des Maziaâ, (1. 3) qu'il vienne vite avec

« lui et avec tous les hommes des capitaines (1. 4) des Maziaâ «qui sont dans Pa-h'cbït, la ville qui est sous toi2, (1. 5) et «que nul d'entre eux ne tarde lorsque je les appellerai (1. 6) « selon leurs noms que j'ai avec moi par écrit. Lorsque tu «viendras, (1. 7) sache la direction qu'ont prise les Mas'uas'

«en 3 (1. 8) Ne néglige point tes devoirs et veille à

« ce que tu fais. »

C'est un ordre pour la levée et la concentration d'une troupe de gendarmerie, donné en prévision d'une; attaque des Mas'uas'. La localité est suffisamment désignée par le nom de la ville JMS (^'as !JM^°» aujourd'hui Behebït-

1 Le groupe . . . Unn semble former In lin (1 un nom propre.

1 Mot il mol : qui est arec toi.

1 Plusieurs signes que je ne peux déchiffrer

el-Haggar, au sud de Samanoud, l'ancienne Sébennytos, mais sur la rive orientale de la branche Sébennytique \ L'ordre de convocation est accompagné d une recommandation importante : le chef des soldats devait se renseigner sur la marche des ennemis et signaler à son supérieur la direction qu'ils avaient prise.

Je crois que de ces circonstances on peut déduire d'une manière à peu près certaine l'époque et les faits historiques auxquels se rapporte notre manuscrit. Les Mas'uâs' sont une tribu libyenne qui donna fort à faire aux souverains de la xixe et de la xxe dynastie. Leurs incursions sur la frontière étaient fréquentes : deux fois même sous Ménephtah, sous Necht-Séti et Ramsès III, ils envahirent et occupèrent une grande partie du Delta. Pà-H'ebït est située à l'occident du Delta : pour la menacer il fallait que les Mas'uas' eussent franchi les deux branches principales du Nil, la Canopique et la Sébennytique, et fussent en possession de la moitié de la basse Egypte. Il ne peut donc être question ici d'une incursion passagère, mais bien d'une des deux grandes invasions libyennes qui compromirent un instant l'existence de l'empire égyptien. L'invasion du temps de Ménephtah n'atteignit pas Pà-Hebït : du moins les monuments contemporains ne marquent pas qu'elle se soit étendue si loin dans la basse Egypte. D'ailleurs l'écriture de notre papyrus ne rappelle pas le type graphique de la xixe dynastie : comme je l'ai déjà dit, elle offre les plus grandes ressemblances avec l'écriture du papyrus Abbott, et doit être rattachée au type graphique de la xxe dynastie. Je pense donc que l'ordre contenu dans le papyrus 3 169 a trait à quelqu'un des épisodes de la seconde invasion du Delta par les peuples

1 Wilkinson, Handbook, p. 2i3-2i5; Bmgscb, G. Ins. t. 1, p. 28/i.

libyens unis aux peuples de la mer. On sait en effet aujourd'hui que tout le Delta fut conquis alors jusqu'à Memphis, et que Ram ses III eut fort à faire pour déloger les assaillants de la portion du territoire égyptien dont ils s'étaient emparés.

De même que le musée de Leyde, le Louvre possède un papyrus démotique à transcriptions grecques du genre de ceux que les premiers égyptologues appelaient papyrus gnostiques. Le manuscrit, mutilé au commencement, porte au recto les fragments de sept pages de texte d'une belle écriture analogue à celle du papyrus 1, de Leyde; le verso ne porte qu'une seule page d'une écriture plus fine que celle du recto. Chaque page est encadrée de traits rouges, et contient de vingt-sept à trente lignes d'écriture. Le texte est divisé en chapitres avec rubriques en tête, et renferme un recueil de formules magiques dont l'effet passait pour être très-puissant. Il est malheureusement trop endommagé pour qu'on puisse en donner une traduction suivie. Je me bornerai à l'analyser d'une manière sommaire en traduisant ça el là les passages les plus curieux.

La première colonne est mutilée d'une manière irréparable. C'est tout au plus si les Fabriques permettent de connaître qu elle contenait trois chapitres complets et le commencement d'un quatrième, qui se termine à la colonne suivante. L'objet commun de ces quatre conjurations était d'envoyer des songes à un individu, heb resû n rem. La première s'étendait de la ligne 1 à la ligne (> : on y trouve la mention d'un scarabée yopcr (1. ■?.). La seconde va de la ligne 7 à la ligne 1 9 : il y est

l'apvniH du Louvre. |5

question d'un lion (i. i4), et dans la composition de la liqueur magique dont la formule accompagne l'incantation, on faisait entrer un membre d'âne blanc n àà h'at (1. 16) et diverses plantes. C'était une recette bonne, bonne (1. 18). La troisième formule a neuf lignes, de 19 à 27; elle devait être récitée quatre fois de suite (1. 26), et passait également pour excellente (1. 27). Dans la partie de la quatrième formule qui se trouve à la première page est nommée la pommade de lotus [seken n sesni) (1. 29) , dont les sorciers égyptiens prisaient fort les vertus secrètes.

La seconde colonne est traversée dans sa longueur par deux déchirures : l'une qui a coupé toutes les lignes par le milieu, l'autre qui en a fait disparaître la fin. Elle renfermait la suite du texte commencé au bas de la colonne précédente.

« (Ligne 1) tu écris [les paroles ci-dessus (1. 2) sur la

« figure de tu la mets sur] la mèche de la lampe neuve

« (1. 3) ci-dessus (mentionnée). Tu apportes une caisse

« neuve (1. 4) tu places le lézard sur le bol

« de la lampe. [Tu récites] (1. 5) ces [paroles qui sont] ci-des-

« sus; tu les écris sur une tresse de [fin lin] (1. 6) Dis :

«[Oh! ], bis, Bahipirau, Psir, Pah (1. 7)

« Batl viens à moi en cette nuit; toi, [apparais par

«la vertu] de la parole [que je] (1. 8) prononce, variante,

« qui est sur sa tête (1. 9) se tient sur la tête du

«Lotus de Râ, le dieu dont le cœur est grand. Fais qu'il en- « voie des songes [à un tel fils d'] (1. 10) une telle par la vertu « de la formule que je lui ai dite cette nuit.

« Réciter sept fois. »

Après cette mention, commence une autre recette dont le texte est en mauvais état. Elle renfermait un grand nombre de noms mystérieux dont la prononciation exacte était difficile

à rendre en caractères égyptiens; aussi le scribe les a-t-il transcrits en lettres grecques pour la commodité des adeptes.

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