‹ Mémoires ...! 1644-1669, publChapitre 13 sur 42 · LIVRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-SEPTIÈME

La nouvelle de la nomination de l'archevêque de Toulouse, Pierre de Marca, à l'archevêché de Paris, par la démission du cardinal de Retz, qui se fit l'année précédente (1662), ne fut pas plus tôt répandue dans Parisquele maréchal du Plessis-Praslin de Ghoiseul, gouverneur du duc d'Orléans, frère unique du roy, commença à solliciter l'archevêché de Toulouse pour son frère, l'évéque de Comraenges, en Languedoc, qu'il ne trouvoit pas en un poste assez digne de luy, du mérite dont il étoit. Il est vray que cette place regardoit l'évéque de Commenges plus dîrectement que tout autre : il étoit de qualité, d'une capacité grande, et dans la province d'une métropole dont il étoit suffragant. Tout cela eoneouroit à donner lieu aux prétentions justes de son frère le maré« • chai , lequel en parla premièrement au duc d'Orléans, qui se chargea d'eu parler à la reine-mère et au roy , qui ne purent l'un et l'antre en entendre parler sans se récrier qu'il étoit janséniste, qu'on ne pourvoit prendre confiance en luy, n'ayant pas voulu signer le formulaire. Le roy dit même qu'on luy mandoit de Languedoc qu'il s'intriguoit me l'évéque d'Aleth , à qui il étoit fort attaché , pour empêcher la signature du formulaire et pour faire une cabale d'évéques à opposer à ceux des deux dernières assemblées, et qu'on ne luy parlât point de luy. Sur la réponse du roy, le maréchal son frère luy écrit de grandes plaintes sur sa conduite , d'un air assez aigre. IL luy reproche que, par son attachement à ce party , il avoit déjà gâté les affaires de sa parente, la comtesse du Plessis, qui n'avoit pu encore obtenir la survivance de la charge de secrétaire d'État pour son fils atné , que son mary avoit méritée par ses services, et que, s'il ne s'aydoit iuy-méme, on ne pourrait pas le servir.

L'évéque de Commenges, qui avoit bien de l'esprit , touché du reproche de son frère le maréchal, vint de Toulouse sur la fin de l'été de l'année 1662, sous prétexte de quelques affaires de son diocèse f mais en effet pour y chercher par le moyen des jésuites quelques

— ait —

Toyes d'accommodement; il s'en expliqua au président de Miremont (4 ), son aray» qui rétoit aussy du P. Ferrier (3), professeur de théologie dans le collège des jésuites, savant et habile, et, du consentement du prélat , il fut voir le P. Ferrier sous prétexte d'une visite de pure civilité , où, après un entretien de choses indifférentes, ils tombèrent sur l'affaire des doctrines du temps. Le président kxj demanda, sans faire semblant d'en avoir concerté avec l'évéque , si c'étoit une affaire où il n'y eut aucune apparence- d'accommodement. Le père luy dit qu'il étoit difficile. Enfin, après plusieurs discours, il fit trouver bon au père d'en parler avec l'évéque de Commenges , qui étoit à Toulouse depuis quelques jours. L'évéque fut bientôt disposé à une entrevue avec le P. Ferrier, qu'il désiroit fort , n'étant venu à Toulouse que pour cela. Outre que ce père étoit grand théologien, il étoit amy du P. Ànnat et par là d'un caractère à faire continuer à Paris une oonfé* rence qui auroit été commencée à Toulouse, ee que souhaitait l'évéque qui cherchoit à se produire. Aiasy, l'entrevue s'étent faite j ou commença à parler d'affaire ; ce que le père Ferrier eptrepri t d'autant plus volontiers que, s'il ne profitoit pas aux jansénistes pas cette conférence , au moins il ne nuirait pas à la cause de l'Église. Ces conférences durèrent quelque temps $ majs, comme la matière grossiasoit à force de l'éelaircir, ils jugèrent à pippoe d'aller les continuer à la campagne, dans la maison du président , pour consomnier cette afbiie et avec plus de loisir et même plus de liberté par les expédîens qu'il plairoit à Dieu de leur inspirer.

Le P. Ferrier y fut mené par le président et par un conseiller du présidial de Toulouse, nommé Mal pègre (3), intelligent enoea matières et qui savoit leur dessein. L'évéque y Arriva le même jour sur le soir. Le jour suivant on commença à parier d'affaires dans un cabinet, où ils se retirèrent tous quatae après quelque, taure de protaetiade. On

* (1) Jean-George de Garraud de Donnerffle , dont il a été question ad 1. XIII fi H* p. 473), baron de Miremout, ne prit te titra de président de Minorant qu'après la mort de son père, Francois-Étienne ', mort président honoraire Je 35 mars 1667. Ob trouve à di verset reprises les noms dii président de Donn'eville, de Miremont, ceux de sa femme, Marthe de Caminade, et ceux de plusieurs de leurs entants, dans les registres de la paraisse de Saiatpftienne, è Toulouse.

(2) Jean Ferrier, né à Rodez en 1614 v admis dans la Compagnie de Jésus en 163), après atoir enseigné la philosophie et la théologie à Toulouse et en avoir gouverné te collège, rat nommé confesseur du rai en 167Ô et mourut à Park le 99 eatebro 1674.

(3) Gabriel Teadage de Malepègre, né à Toulouse en 1694, conseiller an présidial et mainteneur de l'académie des Jeux floraux, mourut à Toulouse le 5 mai 1702. Il était fort dévot à la sainte Vierge et fonda un lis d'argent pour le meilleur sonnet ee •on honneur,

chercha d'abord quelque expédient pour dresser un plan de conférence à quoy on pflt s'arrêter. Le premier Ait proposé par l'évêque de Commences, qoî dit qu'il avoit remarqué que les senti mens des jansénistes sur la grâce et sur la liberté n'étaient pas éloignés de ceux des thomistes ; ajoutant qu'il ne dontoK pas que ces théologiens prendraient aysément le party de convenir de leur doctrine sur la grâce et sur la liberté si Ton vouloit prendre ceiuy de condamner Janséntus et son livre à un silenee éternel , qu'on le laissât là, et que la paix serait faite.

Cet expédient après avoir été un peu considéré , le père répondit que ce n'était pas assez pour remédier au mal , qu'ils dévoient contenir encore que Jansénius étoît bien condamné après la décision de deux papes, et quH ne suffit pas, pour terminer le différend, de s'arrêter à des quafHtés de thomistes ou jansénistes , qui ne sont que des nems; qu'il faHoit aBer an fond de la question et savoir si la doctrine dont 9 sfagissoit n'étoît pas condamnée; que, s'ils le nioient, il n'y aurait rien à faire; s*ita en convenoient, qu'ils la condamnassent euxmêmes en condamnant sincèrement les cinq propositions dans le propre sens de JanséeHus ; que cela était étably, qu'il falloit s'en tenir là pour commencer à convenir de quelque chose; que d'ailleurs ils ne persoaderoient jamais qu'ils fussent bons thomistes s'ils n'avouoient comme eux que, dans l'état de la nature corrompue, outre la grâce efficace, il y en aime suffisante qui n'a pas d'ordinaire son effet, et ne pas (Ere, comme Hauteur des Lettres au provincial parlant à un thomiste, qu'il n'entend par cette grâce suffisante qu'une grâce qui n'est pas suffisante ; que c"étoit là tout le nœud de la question, et q ue, sans cette grâce, Dieu eommandoi t aux justes des choses qui leur étoient quelquefois impossibles , n'ayant pas cette grâce qui ne manquoit son effet que par notre faute; qu'ainsy c'étoit en vain qu'ils se vantoient d'être thomistes , les thomistes admettant une grâce suffisante que Jmsénras et ses disciples ne connoîssent point : ce qui parut si évident èf étêque de Gommenges qu'il renonça à cet expédient et s'en désista.

Sur quoy le P. Ferriër luy demanda la permission de proposer le sien, à quoy toute la compagnie convint. Tout le différend, dit-il, roule sur ce point , si la doctrine des cinq propositions du livre de Jansénius est catholique on hérétique ; que les jansénistes la prétendent catholique, les catholiques la tiennent hérétique comme condamnée par deux papes dont toute l'Église a reçu les constitutions ; qu'il n'y a point de tempérament à prendre en ce différend que la

soumission , qui étoit impossible à des gens attachés opintitremanU leur sentiment; que» si toutefois Os vouloient entrer à l'amiable dans la discussion de cette condamnation , il pourrait peut-être leur faire en* tendre raison , en gardant avec eux la méthode qu'a tenue le Saint- Siège en l'examen de leur doctrine; qu'avant toute chose il falloit voir le véritable sens de Jansénius dans les propositions, et que, quaod on en aurait convenu, on chercherait si ce sens étoit celuy que le Saint* Siège a prétendu condamner ; et que, si l'on venoit à bout de ces deux points , les jansénistes ne pourraient se défendre de condamner les propositions dans le sens de leur auteur et de terminer par là ce différend ; qu'au reste il s'offrait à éclaircir ces deux points en moins d'une heure, si on l'écoutoit. L'offre fut acceptée. On prend le livre de i'évdque d'Ipres , et en fort peu de tenu le père fait voir au prélat et aux deux témoins les cinq propositions en termes formels ou équivalais, dans une évidence dont ils ne purent disconvenir; après quoy il leur fit reconnoltre le sens de l'auteur sur chaque proposition. L'évèque, qui ne s'étoit jamais donné la peine d'examiner ces deux points, en fut si satisfait qu'il avoua franchement que c'étoit le mj sens des propositions ; ce qu'il confirma encore depuis à la fin des conférences, ajoutant qu'il ne doutoit pas que les jansénistes n'en demeurassent d'accord s'ils vouloient agir sincèrement Mais, parce qu'ils pouvoient aussy ne pas convenir que ce fût dans ce sens que les propositions eussent été condamnées, il demanda au père comment il s'en démêlerait. U répondit qu'il ne serait pas mal aisé quand oo aurait convenu du sens de Jansénius. Car ou les jansénistes avoue* raient que c'est dans le sens de cet auteur que les propositions auroieot été condamnées, ou ils refuseraient de l'avouer, n'en étant pas convaincus; s'ils l'avouoient, après l'avoir reconnu de bonne foy, l'affaire serait finie ; s'ils refusoient, on pourrait les obliger à consulter eux-mêmes le pape pour savoir son intention afin de s'y soumettre» et la réponse du pape les tirerait de peine; au reste ils n'auroieot aucune difficulté à s'éclaircir de la sorte s'ils agissoient de bonne foy.

« Il n'y a rien à répliquer à cet expédient, dit l'évèque de Commenges, et les jansénistes ne voudraient pas de paix s'ils refusoient de l'accepter. » Àinsy le père, l'ayant mis par écrit, le remit entre les mains du président, et il fut arrêté que l'évèque , sans perdre de temps, écrirait à Paris pour savoir l'intention des chefs du party, et que le P. Ferrier de son côté écrirait au P. Annat pour savoir son sentiment. On reçut bientôt réponse à ces deux lettres; car les jansénistes répondirent à l'évèque qu'ils luy remettoient entièrement leurs intérêts

entre les mains, et qu'ils prendraient tous les expédiera de paix qu'il jugerait raisonnables ; et le P. Annat répondit que , si M- do Commenges pouvoit réduire les jansénistes à condamner les cinq propositions dans le sens de Jansénius, par l'expédient qu'on proposent, il les tirerait d'un mauvais pas et procurerait un grand bien à l'Église, Sur quoy on délibéra de quelle manière on se conduirait en cecy pour l'exécution. On conclut que cela ne pouvoit se faire qu'à Paris, etp Févéque ne voulant point sortir de son diocèse sans ordre du roy, il fut arrêté que le P. Ferrier écriroit au P. Annat pour obtenir une lettre de cachet. Ce père ayant représenté au roy que les principaux jansénistes avoient écrit à l'évéque de Commenges pour luy demander la paix, à quoy ils témoignoientêtre tout à fait disposés , il eut ordre de se rendre à Paris incessamment; mais, parce qu'il ne pouvoit rien faire sans le P. Ferrier, il le fit comprendre en cet ordre ; il y arri va le 19 décembre, et l'évéque huit jours après. Il alla saluer la roy et demander une nouvelle lettre de cachet pour donner quelque sorte de sûreté à ceux avec qui se devoit faire la conférence; il pria le P. Annat d'y pourvoir, parce que c'étaient des gens qui avoient déjà été bannis ou étoient obligés de se cacher. Le roy eut de la difficulté de l'aceorder, doutant de leur sincérité et s'imaginent qu'ils ne cherchoient à être en quelque sûreté à Paris que pour y cabaler. L'événement fit voir qu'il avoit raison , et il ne manqua pas de le reprocher au P. Annat après le mauvais succès des conférences. Mais, parce qu'il voulut faire de sa part tout ce qu'on jugeroit nécessaire pour la paix, il accorda la lettre de sûreté à trois conditions : qu'on nommeroit ceux qui devraient être de )a conférence , que le temps de leur séjour seroit limité, et qu'ils se tiendraient en leur logis sans recevoir de visite ny eu rendre, La lettre, datée du 7 janvier (1663), s'a* dressoit à l'évéque de Commenges, et marquoit Arnault, Tannier, Singlin et Saint-Çyran, à qui le roy permettait de demeurer à Paris le reste du mois , leur défendant les visites.

Us se rendirent à Paris dans peu de jours, allèrent trouver l'évéque de Commenges pour savoir ses intentions; il leur répéta ce qu'il avoit écrit de Toulouse sur la conférence avec le père jésuite , et leur dit que pour y procéder solidement il falloit commencer l'expédient que proposoit ce père. Us l'acceptèrent ; le père leur marqua le sens de Jansénius dans un écrit latin qu'il mit entre les mains de Lalane pour le faire voir aux autres , ce que fit cet abbé; on y trouva de grandes difficultés. Us firent dire au père qu'ils ne pou voient accepter cet expédient, voyant bien que, s'ils eussent convenu du sens, ils seroient

obligés de le condamner, et ne pouvant s'y résoudre. Le père rocommt dès lors qcfil ne gagnerait rien sor leur esprit, et il fut sur le point de tout rompre. L'évéque l'empêcha, le faisant souvenir qu'il kiy avoit promis que, si son expédient n'était point agréé , on en prendrait un autre. II y consentit : ensuite de quoy ee prélat ajouta que , s'il le trou* voit bon, ces Messieurs mettraient par écrit leur sentiment sur chaque proposition, quH l'examinerait, et que, s'il s'y rencontrait quetqoe chose de peu orthodoxe, ib étoient prêts à le corriger; que ce serait alon que le père pourrait leur proposer le sens dont 3 s'agissoit. Le pire voulut bien accepter cette offre parce qu'il vouloit sincèrement la pu. Ils luy envoyèrent dès le lendemain l'écrit latin qu'on a tant prtaé dans le party, qui n'était autre chose que les propositions dans un sens catholique et un sens hérétique, si remply d'équivoques et d'ambiguïtés qu'il jugea bien qu'il était à propos de se voir pour l'édairdr. Aiosy il représenta à l'évéque de Gommeoges que cette affaire ne pourrait se terminer sans conférence. EHe fut acceptée des jansénistes. ArnanK et Saint-Gyran, chefs du party qu'ils étoient, ne crurent pas devoir se commettre avec un jésuite dont la réputation ne paasoit pas encore les frontières du Languedoc et {pensèrent] que Girard et Lriane , jansénistes du second ordre, suffiraient. Le jour fut arrêté pour se rendre chez l'évéque. Et ce fut alors que le bruit de l'entreprise de l'évéque de Gommenges commença à éclater, qu'on en murmura partout, que la Sorbonne s'en plaignit, que la plupart des évêques des mieux intentionnés la blâmèrent et qu'on en parla fort différemment partout c Quoy, dirait-on, est-ce qu'un jésuite, dont le nom n'est pas presque connu, s'avisera de retoucher à des choses décidées par le Saint-Siège t Avec quelle autorité peut-il entreprendre un pareil dessein? oh est son pouvoir? Gela se peut-il sans la participation de RomeTLa Sorbonne, qui a servy si bien l'Église en cette affaire , n'y aum-t-elle point de part? Quel dessein peut-on avoir de se cacher dans une affaire d'an aussy grand intérêt qu'est celuy de la religion? Est-ce que les jésuites veulent se rendre les maîtres d'un différend déterminé? a Les autres disoient: «Les bons pères ne sont pas encore si exeraéamx ruses et aux

finesses de la cabale que leurs adversaires : on les trompera , et 3s en seront les dupes. » Mais il ne se peut dire combien les évêques, qtà n'étaient pas amis de celuy de Commences, en conçurent de jalousie , l'aflkire se traitant sans leur participation.

C'était ainsy que chacun partait de cette conférence et en AsoM son sentiment sans savoir ce que c'était Le P. Ferrier, sAr qu'il était de la sincérité de M* jptenUoo» et de son fiât, laissoitdiie ce qu'on

vmloity allant à son but et ne pensant qu'à bien faire. La première' conférence, qui fat arrêtée le 25 janvier ehez l'évéque , commença ce: jour là à deux heures, où Girard et Lalane se trouvèrent. C'était un homme assez droit et bon théologien que ce Girard ; Lalane étoh d'un esprit plus mMé , assea habile dans la nouvelle opinion, mais pas du tout si droit ny ai pénétrant que l'autre. Après quelques complimens qu'ils se firent pour la première entrevue, l'évéque s'enferma aveo eoi dans son cabinet , et, comme c'était à luy à parier le premier ; iprès avoir témoigné bien de la joye de les voir assemblés pour un s bon dessein , il dit qu'il espéroit beaucoup de ces conférences qu'ils alloient commencer, et qu'en cas qu'elles n'eussent pas le succès qui! en espéroit qu'il leur demandoit qu'on ne se servit jamais dans la public de ce qu'on auroit dit pour en tirer avantage; œ qu'ils promirent tout trois. Mais 16s jansénistes étoient trop accoutumés à tromper pour luy tenir parole , ce que fit le P. Perrier.

Après que l'évéque eut parlé, Girard et Lalane demandèrent an P. Ferrier s'il avoit remarqué dans leurs écrits quelque proposition peu orthodoxe; à quoy avant que de répondre , comme il alloit commencer à entrer en conférence avec eux et que c'étoit le premier pas qu'il tuseit, il se crut obligé de leur déclarer que ce n'étoit point comme député dea jésuites qu'il alloit traiter avec eux ; que , le dif- Krend dont il s'agissoit étant commun à toute l'Église, ih ne dévoient point prétendre de se le rendre propre, ny de s'attribuer l'autorité de le terminer; qu'il n'étoit venu à Paris que parce que l'évéque dé Coomienges, qui avoit eu ordre du roy de leur parler pour finir ce Affirand avec eux , l'avoit désiré et qu'eux-mêmes l'avoient agréé , pov penser ensemble à quelque voye d'accommodement selon le projet qu'ils avoient fait ensemble à Toulouse; ce que ce prélat leur confirma de nouveau. Ce père crut devoir commencer par cette dé» dtratîon pour dissiper les bruits ridicules qui avoient couru que les jésuites voulaient se rendre eux seuls les Arbitres de cette affaire ; ijoataot qu'il étoit bien ayse de leur dire que, si dans la suite des ooaKcanoea qu'ils «voient , il luy échappott quelque chose dont ils pisHut tirer avantage , qu'on devrait luy en imputer toute la faute ans qu'on dût en rendre responsable sa Compagnie, qui n'avoit lucane part en cette affaire et qui l'a ignorée tant qu'il a plu aux jan- «énistes la tenir secrète. Il est vray que le P . Armât la sut dès le projet qui s'en fil à Toulouse et qu'il en donna avis au P. Boucher, assistant •après du général , lequel n'approuva pas ce dessein, ne pouvant croire qu'il dût réussir; on s'étonna même dans le palais do pape de

celle entreprise, qui ne pouvoit s'exécuter, à ce qu'on prétende**, sans pouvoir émané du Saint-Siège, l'affaire y ayant été décidée dégà «fane manière où il n'y avoit plus rien à désirer.

Après cet éclaircissement le père dit à ces docteurs qu'il avoit examiné leur écrit , où il avoit trouvé des bons et des mauvais sens mêlés de beaucoup d'ambiguïté , qui avoit besoin d'être éclaira* pour être orthodoxe. Il commença par l'article de la grftce efficace par ellemême. Il leur dit que cette grâce pouvoit être soutenue dans l'Église, et que c'étoit la doetrine des thomistes s'ils vouloient dire qu'elle est seulement requise pour agir, en reconnoissant une antre grâce actuelle intérieure qui donne le pouvoir d'agir ; que, s'ils enteodoieot que cette grftce n'est pas seulement nécessaire pour agir, mais pour pouvoir agir , de sorte qu'il n'y eût point de grftce suffisante , il tenoit cette doctrine pour fausse et hérétique , et qu'elle ne pouvait senir que de fondement à toute la doctrine des cinq propositions condamnées. Ce qui les obligea de l'expliquer dans le sens des thomistes. Sur quoy le père les pressa d'avouer donc que, sans le secours de leur grftce efficace par elle-même, il y a une grftce suffisante qui donne le pouvoir de faire le bien quoyqu'on ne le fasse pas; que ce n'étoit qu'en ce sens-là qu'on devoit expliquer les passages des Pères et des conciles qu'ils aÙéguoient, et qu'il étoit vray que nous ne faisions aucune action de piété que par cette grftce efficace , mais que nous pourrions en faire sans elle par une autre grftce qui est la suffisante. L'évéque de Commenges, voyant qu'ils alloient entrer dans une grande et longue contestation , prit la parole et demanda à ces docteurs si les justes qui ont quelque désir (bible de garder les commandemens de Dieu, et ne les gardent pas , avoient une grftce suffisante qui leur donnât le pouvoir de les garder sans avoir la grftce efficace par ellemême , sans laquelle on ne les garde jamais; ils répondirent que cela étoit ainsy et que c'étoit leur doctrine; à quoy le prélat dit qu'il Calloit donc s'en tenir là. Et le père, pour profiter de leur aveu, prit la plume et mit par écrit les einq propositions sur le pied de la réponse qu'ils venoient de donner pour voir si elles seraient conformes à leurs sentimens* Par exemple , il écrivit la première proposition réformée de cette sorte. Au lieu que l'évéque d'Ipres dit que les commandemens de Dieu sont impossibles à certains justes , parce que la grftce leur manque, il écrivit cette première proposition en ces termes : Les commandemens de Dieu ne sont pas impossibles aux justes qui ne les gardent pas , parce que la grâce actuelle et intérieure de Jésus-Christ ne leur manque pas , quoyque l'efficace par elle-même leur manque*

Il écrivit le* antres propositions à peu près de la aorte, en leur étant tout leur venin ; comme , pour la1 seconde proposition : qu'il y a des grâces à quoy on peut résister; que la liberté consiste à une indifférence opposée à la nécessité, pour la troisième; que ce n'est pasl'bérésie des senri-pélagiens que la gr&ce aclueUe soit d'une nature à laquelle oo oe poisse résister, pour la quatrième ; que Jésus-Christ est mort pour tous, pour la cinquième. Il leur lut ces propositions ainsy corrigées, et leur demanda s'ils les approuvoient et si elles étaient ainsy conformes à leur doctrine ; ce qu'ils avouèrent, disant que c'était leur sentiment sur les cinq propositions , que toutefois ils luy demandoient permission d'en conférer avec leurs amis avant que de luy en donner leur dernière résolution. Ces articles ayant été ainsy éclsirck et même corrigésen la première conférence, du consentement de ces deui docteurs , il fut arrêté qu'ils s'assembleraient le lendemain au même lieu, à la même heure, et ils promirent au père de luy rendre réponse sur ces propositions ainsy corrigées, et dirent qu'«nsuite ils luy demanderaient le sens dans lequel il crayoit que le pape les avoit condamnées, pour voir s'ils en demeureraient d'accord*

Cette première conférence, où ces docteurs vouioient donner bonne opinion d'eux, se passa bien de part et d'autre et d'un air assez sincère, mais on commença à biaiser dès la seconde ; on ne sut bien précisément d'où vint ce changement. Arnault et Saint-Cyran, qui étoient les chefs du party, n'agissoîent pas d'un même esprit parée qu'ils avoient des intérêts différents» Saint-Cyran , n'étant plein que du mérite de son oncle et ne connaissant rien qui l'égalât , croyoit la doctrine de l'évéque d'Ipres comme l'Évangile. G'étoit un homme tout d'une pièce, comme on dit, qui savoit tout sans savoir vivre, qui £aiaoit profession de n'avoir aucun égard ny aucun ménagement pour personne, et qui ne se soocioit de rien moins que de l'accommodement que projetoit l'évéque de Gommenges* Amault étoit plus politique; il avoit à k vérité un grand intérêt que l'aocommodement ne se fit pas parce qu'il y perdoit un empire > étant à la tête des affaires dans le party où il régnait absolument. D'ailleurs il avoit été obligé de consentir à la conférence pour éviter le malheur dont on menaçoit le Port-Royal , que le roy avoit résolu de dissiper dès qu'il y aurait un archevêque étably à Paris. Ces deux considérations pour et contre l'accommodement le jetoient dans de grandes irrésolutions et le faisoient agir timidement , luy qui ne manquoît ny de courage ny de hardiesse ; on dit toutefois que , dans un conseil qui se tint à la grille de Port-Royal au sujet de la conférence , ayant opiné qu'il falloit la

continuer, une de set nlècée, la seeor d'AftdiBy de Saint-Augustin (I), qui avoit plus d'esprit que toutes les autres et qui savoit fort bien l'opinion de. l'évéque dlpres , se jeta à ses pieds pour le conjurer de ki rompre, et pour sauver la doctrine de 'saint Augustin , qu'il ne dbvott point mettre -en compromis en souffrant qu'elle ffet abandonnée ans divers événemens d'une conférence , Arnault s'étant levé pour se délivrer des importunités de sa nièce : « Vous ne savea, dH4l, ce que vous demandes. Le bruit est qu'on va vous perdre si Raccommodement ne se dit. — Qu'importe , dit-elle , s'il s'agit de la religion? Qu'est devenu votrëxèle? Ayez-vous si peu de foy et si peu de Confiance en Dieu? Allez ! si vous abandonnes la doctrine de saint Augustin, je la défendray jusqu'au dernier soupir de ma vie. » Cet entêtement d*une fille, qui, toute savante qu'elle étoit, ignorott le fends de cette doctrine où les plus éclairés ne voyoieut goutte , marquait asse* l'esprit de la cabale.

Quoy qu'il en soit, que cela ftkt vray ou ne le fftt pas, car je n'entreprends pas de justifier cet incident qui se débitoit alors dans Paris et qui ne fait rien à h conférence dont il s**git, rien n'est plus vray qu'on n'y procéda pas avec la même sincérité que dans la première. Car Girard ayant assuré le pèrfc, de la part de ses amis, que les articles qu'il leur avoit proposés le jour précédent avoient été bien reçus et fort approuvés, et que si, dans récrit, aux lient où il est parlé de la grâce , il vouhrit ajouter, efficace par elle-même, il leur ferait plaisir, il le fit pour les contenter. Alors , coÉime il fermoit cet écrit et qu'il se préparât * leur lire œluy qu'il leur avoit promis, du sent dans lequel il jugeoit que les cinq propositions avoient été condamnées, L*lane le pria d'achever de lire le premier qu'il venoit de fermer, m A quoy bon, dit le père, puisqu'on l'a trouvé bienf » Mais Girard n'étant joint 1 Lalane pour l'en prier, il ne mit pas devoir leur refaserœtle satisfaction, il lut l'écrit et Ait bien surpris d'y trouver, sur le premier mtlcle, le contraire de ce qu'on avcH convenu le jour précédent, que les justes qni n'ont pas la grâce efficace par elle-même nepemert accom pttr tes commandement de Dieu. « 11 faut rayer cela, dit le père, car nous demeurâmes d'accord hier que la grâce efficace n'est pas néeas saire pour donner le pouvoir d'accomplir le commandement, a Alots pour s'excuser ils témoignèrent ne pouvoir se départir de cette manièrei de parler pour expliquer mieux les Pères et les conciles. Sur qaoy le père leur répliqua que les thomistes expUquoientbien ces Pères et «s

(1) C«t An«éUqne 4e Saiol-Jtsa et sonde IhtsfcA^ostîa.

concile* en disant que leur gr&oe efficace n'étoit pas nécessaire pour donner le pouvoir d'agir, mais seulement pour agir. LacootestatioD fut grande; l'évêque prit la parole pour la terminer et dit à ce» docteurs qu'ils dévoient parler comme les thomistes s'ils faisoieot profession de l'être; à quoy on s'arrêta, et les deux docteurs le promirent de vive voix. L'évéque en fut si persuadé que, dans sa lettre qu'il écrivit au pape pour luy rendre raison de ce qui se passoit, il l'aastva que ces docteurs étoient résolus non-seulement de suivra la doctrine de» thomistes, mais encore de parler comme eux. Le père en fut coûtent, mais ils s'avancèrent un peu trop sur ce qu'il leur déclara que les autresarticles, qu'il Acheva de lire* pouvoient passer à condition qu'Us seraient corrigés selon les deux principes dont ils étoient convenus, savoir : que leur grâce efficace n'est pas requise pour donner le pour voir d'agir, et qu'il y a une grâce suffisante qui donne ce pouvoir. Ce fot sur cela que les jansénistes commencèrent à débiter dans leurs écrits qu'enfin les jésuites avoient reconnu que leurs sentimens sur les cinq propositions étoient exempts de toute erreur, par le moyen des articles qu'ils avoient présentés au P. Perrier, qu'on en fit des trophées k Port-Rqyal , et que la duchesse de Longuéville, qui étoit revenue à Paris lorsque le duc son raary se retira à la Heuse, qui étoit une espèce de désert entre Rouen et Dieppe , pour y penser à son salut, luy écrivit, du 20 février, que la foy de Messieurs de Port-Royal avoit enfin été reconnue orthodoxe par les jésuites et qu'elle ne voyait pas comment ils pourraient redevenir hérétiques. Le duc, qui eonnoissoit sa femme, n'en crut rien, et il pria le P. Bouhours (1), qui étoit alorsiiuprès de luy, continuant à prendre confiance en luy après luy avoir confié l'éducation de ses enfans, d'écrire à Paris pour en savoir la vérité. Le. P. Ferrier luy répondit luy-méme pour en rendre qoropte au duc* Voicy sa lettre, de Paria, le 37 février 1663 :

« Mon Révérend Père,

< On ne saurait empêcher que les jansénistes n'écrivent des fables ; « ils sont en possession de le faire depuis longtemps. Il n'est pas vray c qu'on ait reconnu que leurs sentimens sur la grâce soient catho-

(1) Dominique Bouhoura, né à Paris en 1628, admis dans k Compagnie de Jésus • WH, après arohr professé tes fanmanités à Paris et la rhétorique à Tours, fut sncmiliiuLcharn* de rédncntfton dis prinees de LoognevMIe et du asarsjais de Sel- ■tefey. Ses emrrasjes de* littérature sont assex cannas. Ses relations avec la maison de tagoerfUe donnent do poids aoi appréciations que fait de la docbesse le P. Rapm , •mt S était 1 Wi intime et dont n a «imposé l'éloge. Le P. Uonnonrs rnoorot a Paris »» mai 170*.

c liques. L'éerit qu'ils me proposèrentdans la première conférence, et « dans lequel ils avoient exposé leur doctrine , étoit remply de pro- « positions ambiguës qui pouvoient souffrir un bon et mauvais sens, c qui toutefois, expliquées de la manière que je leur propos» , pouc voient être soutenues comme probables puisqu'ils reconnoissoient « une grâce véritablement suffisante qui n'est pas toujours suivie de « l'effet qu'elle peut avoir ; qu'ils admettaient que la liberté <Findif« « férence est requise pour le mérite et le démérite; que Jésus-Christ « étoît mort pour toué les hommes, même pour les réprouvés, leur c ayant obtenu par sa mort des aydes suffisans pour se sauver, et « qu'enfin les commandemens de Dieu n'étotent pas impossibles aux « justes qui ne les observent point , parce que ta grâce pour les pou- « voir garder ne leur manque pas lorsqu'ils sont obligés de les « garder; que, pourvu qu'ils reçussent ces dogmes comme catholi- « ques et appartenant à la foy, on ne les empéchoit pas d'admettre c la nécessité d'une grâce efficace par elle-même différente de la « suffisante, comme les thomistes l'admettent. Ces Messieurs me t donnèrent parole qu'ils seroient d'accord avec moy de tous ces « pointa; mais, quant aux dogmes qu'il faut rejeter comme héréti- « ques, nous n'en fûmes jamais d'accord, parce que je soutenois que « les cinq propositions étoient hérétiques au sens de Jansénius, cont formément à la bulle d'Alexandre Vit, et ils soutenoient que le sens t de Jansénius étoit catholique et le même que celuy des thomistes. « Voyez si, après le refus qu'ils ont fait de condamner la doctrine de c Jansénius comme hérétique , j*ay pu reconnottre que leur foy étoit « catholique 1 C'est une autre fausseté que nous ayons jamais été d'ac- € cord, puisqu'il n'en falloit pas attendre s'ils ne se déterminoîent à c condamner les cinq propositions dans le sens de Jansénius. Nous « n'avons point parlé du formulaire ny dé l'infaillibilité du pape , c non plus que des affaires de la Chine; et il ne m'appartenoit pas de c toucher au formulaire, puisque c'est un fait de discipline ecdésias- « tique qui regarde' chaque évêque en particulier. Ils m'ont présenté « une déclaration , mais je l'ay rejetée , voyant qu'ils ne condamt noient pas les cinq propositions dans le sens de Jansénius; et rien « n'a rompu ce traité que leur seule obstination à soutenir que le « sens de Jansénius étoit catholique et le même que celuy des thot nristes. Je leur offris une conférence sur ce sujet, en présence de « trois évêquea, qu'ils ont refusée, disant que l'antorité de ces évê- « ques ne pouvoit prévaloir à leur sentiment particulier. Je leur con- « seillay du moins de se soumettre au pape , qu'ils ont rejeté comme

« les trois évoques, et ils sont si obstinés qu'ils me déclarèrent que « pour ce point ils ne s'en rapporteroient pas même aux conciles. « Voilà, Mon Révérend Père, la vérité de ce qui s'est passé en général; « je dresse présentement une déclaration ample de ce qui s'est passé « en détail dans toutes mes conférences, et si on le trouve bon nous « en ferons des copies pour désabuser ceux qui sont capables de q juger de ces choses, et je ne manqueray pas de vous en envoyer t une copie.

«Vous priant de croire que je suis votre très-humble et très-obéist sant serviteur, P. Fermer. »

J'ay cru devoir copier la lettre entière pour faire voir le fonds de cette conférence et dans quel esprit elle fut entreprise, commencée et rompue; rien n'est plus original, puisque c'est le P. Ferrier qui écrit pour en instruire un grand seigneur qui demandoit à être informé de la vérité. Outre que dans le fonds toute la suite de cette conférence ne roula que sur les difficultés que le P. Ferrier propose dans sa lettre, à quoy tout le nœud de l'affaire se réduisoit, dans les conférences suivantes il ne se dit rien qui n'eût rapport à ces difficultés; car la troisième conférence, qui se tint le 1" février (1663), étoit destinée pour examiner si la doctrine exposée dans les articles que le père avoit communiqués aux docteurs Girard et Lalane étoit la mémo que celle de Jansénius dont il s'agissoit. Gela ne fut point exécuté; ces docteurs évitant d'entrer dans cette discussion, s'étant attachés à soutenir qu'il falloit voir premièrement quel étoit le vray sens des cinq propositions et s'il étoit celuy de leur auteur, le père connut bien qu'ils ne cherchoient qu'à disputer et point à finir la dispute , ce qui l'obligea à leur dire que les papes Innocent et Alexandre et les assemblées du clergé de France avoient décidé cette question ; qu'on ne remuoit de nouveau que pour chicaner, le père donnant un sens à ces propositions et eux un autre, ce que l'évéque de Commenges reconnut luy-même, et qu'on s'arrêtoità contester inutilement sur une question réglée ; qu'il ne s'agissoit que de savoir si la doctrine exposée dans les articles du père étoit celle de Jansénius et qu'il étoit temps de commencer tout de bon. Sur quoy Girard prit la parole pour justifier que Jansénius, dans la troisième proposition, mettoit la liberté dans l'indifférence, et, après une longue contestation, refusant avec Lalane d'avouer que, selon la pensée de Jansénius, la liberté d'indifférence n'étoit pas requise pour le mérite ou le démérite dans l'état où nous sommes, le père les pressa de reconnoître du moins que c'étoit le sentiment de Jansénius; ils n'en voulurent rien faire. L'évéque

T. lit. 15

se leva , le P. Ferrier le suivit, luy disant qu'il voyoii bien qu'il n'y avoit rien à faire, qu'ils ne conviendroient jamais de rien , puisqu'ils ne vouloient pas convenir de cela. L'évéque, pour régler enfin quelque chose dit : a Voyons donc au moins quelle déférence ces Messieurs veulent rendre à la bulle d'Alexandre. »

Ce fut ce qu'on examina dans la quatrième conférence, où les déguîsemens, les détours, les impostures pour en empêcher le succès commencèrent d'une force à faire voir qu'ils ne vouloient pas s'accommoder ; ce qui est capable de jeter un peu d'embarras dans le reste de ce récit, déjà fort embarrassé de luy-méme par la sécheresse de ces conférences, qui n'ont presque rien d'agréable ; mais je ne peux pas m'arréter à réfuter les faussetés qu'ils débitèrent alors, afin qu'on ne pût douter de leurs intentions. Cette conférence, qui se tint le A février, où l'évéque de Gommenges parla le premier, fut destinée à voir quelle soumission ces docteurs prélendoient rendre à la bulle d'Alexandre sur le fait , puisqu'ils ne vouloient pas convenir du reste. Car enfin il faut y dit ce prélat, fondre la cloche. A quoy ils répondirent qu'ils étoient prêts à faire tout ce que leur conscience leur permettoit, mais qu'étant convaincus dans leur âme que la doctrine de Jansénius, contenue dans les cinq propositions, étoit catholique et la même que celle des thomistes, ils ne pouvoient en conscience condamner les propositions dans le sens de Jan. énius. Le P. Ferrier leur répondit que étant aussi intelligens qu'ils étoient, il n'étoit pas possible qu'ils fussent convaincus que la doctrine des cinq propositions fut celle des thomistes , et que, comme toute conviction supposoit une démonstration, que toute démonstration étoit fondée sur des principes incontestables, etque, leurs raisons étant contestées et estimées fausses par tes catholiques, ils dévoient avouer que leur conviction n'étoit qu'une illusion et qu'ainsy ils dévoient se soumettre. Les papes condamnent la doctrine de Jansénius, toute l'Église reçoit leur condamnation ; il se trouve sept ou huit théologiens qui n'ont aucun caractère dans l'Église, qui répondent qu'en conscience ils ne peuvent condamner cette doctrine, étant convaincus qu'elle est catholique et la même que celle de saint Augustin et de saint Thomas. Il se trouve, dit le père pour éclaircir son raisonnement, deux ou trois philosophes mélancoliques qui prétendent être convaincus que la neige est noire. On leur demande raison de leur conviction, ils la proposent; tous les autres qui ont la vue bonne, et d'ailleurs sont intelligens, rejettent leur conviction comme une fausseté toute visible : qui ne dira que ce petit nombre a tort, qu'il doit se défaire d'un sentiment si particulier et s'accommoder au

sentiment universel , à moins de quoy on les condamnerait d'extravagance ?

Mais , ajouta le père, qoe doit-on dire de ceux qui n'ont jamais ouvert le livre de Jansénius et qui prétendent avoir cette conviction? N'est-ce pas la dernière des extravagances et une folie achevée? A quoy Lalane repartit qu'il ne croyoit pas qu'une autorité humaine, quelque considérable qu'elle fût , si elle pouvoit se tromper, dût prévaloir à sa conviction particulière , et qu'ainsy il ne pouvoit l'abandonner pour suivre le sentiment des papes , des évéques, des docteurs catholiques, et avouer avec eux que la doctrine de Jansénius sur les cinq propositions est hérétique. « Cela veut dire, repartit le père, que, si on assembloit un concile général pour examiner la doctrine de Jansénius sur les cinq propositions, et qu'on fit l'honneur à M. l'abbé de l'y appeler, *i ce concile déclaroit cette doctrine hérétique, son jugement particulier, en disant qu'il est convaincu personnellement qu'elle est catholique, l'emporteroit en son cœur sur la décision du concile et le dispenserait de souscrire à la condamnation de cette doctrine. Ce qui a un peu de rapport à l'esprit particulier de Calvin; et il n'y a point de vérité de fait, quelque établie qu'elle soit dans la religion , qu'on ne détru se par ces deux principes, que l'Église peut errer et qu'il n'y a point d'autorité qui! ne doive céder à la conviction intérieure et personnelle, s Et ce que dît le père ce jour-là aux deux docteurs, il le confirma le lendemain à l'évéqne par l'exemple de la Vulgate, que le concile de Trente déclara aussy authentique que lé texte original et de foy, qui est un fait non révélé, et par l'exemple de la canonisation des saints, et que tout pape élu flans les formes est successeur de saint Pierre, et que les quatre premiers conciles sont canoniques, l'Église les reconnaissant pour tels, tous faits de foy quoyque non révélés. Ce qui donna lieu à ce père de répéter celte maxime établie dans la pénultième assemblée du clergé de 1655 : « qu'il est « évident qoe dans les décisions de l'Église l'erreur de fait s'entend « de causes privées et particulières, comme parle saint Léon, qui sont « traitées dans les conciles et devant les papes; mais qu'elle n'a point c de lien aux questions de fait inséparables des matières de foy ou t des mœurs générales de l'Église, » et de leur dire qu'ils ne pouvoient se dispenser de se soumettre aux décisions des papes en si* gnant le formulaire; ce qu'ils déclarèrent qu'ils ne feroient jamais. L'évéque de Commenges les exhorta à y penser, et peut-être qu'après avoir consulté leurs amis ils ne refuseraient pas de donner quelque déclaration de leur soumission , dont le public seroit satisfait. En effet

ils y pensèrent; car tout le temps qui se passa depuis le 5 de février jusqu'au 18, que fut la dernière conférence, fut employé à dre>ser divers modèles de leur soumission à la dernière bulle qui condamne les propositions comme tirées de Jansénius et sa véritable doctrine. L'évéque de Commenges se donna de grands mouvemens sur cela pour négocier quelque accommodement, car tout le fruit de ces conférences dépendoit de là; et enfin, après bien des intrigues , il apporta au père un projet de soumission , le plus beau du monde en apparence et dans le fonds le plus défectueux.

Il est vray que cette soumission étoit si captieuse que le P. Ferrier y fut pris d'abord, la trouvant bonne; mais, à force de la relire, il trouva que ces docteurs pouvoient dire ce qu'elle contenoit sans quitter leurs premiers sentimens et être toujours jansénistes , parce qu'ils ne disoient les choses qu'en général, sans toucher au nom de Jansénius, qu'il falloit exprimer, et que rien n'étoit plus équivoque que le respect qu'ils promettoient de rendre à la bulle par celte déclaration , qui bien loin d'être une profession de foy n'étoit qu'un pur déguisement et une vraye illusion. Ce qui obligea le P. Ferrier d en écrire ses sentimensà l'évéque de Commenges pour le détromper, et, en lui envoyant celle qu'il avoit dressée pour leur servir de modèle, luy manda que la déclaration des docteurs n'étoit rien moins que ce qu'ils promettoient, qu'elle ne portoit aucune marque de sincérité, qu'il ne pouvoit l'approuver, et que, pour la dernière fois, il le prioit de leur dire que, s'ils ne pouvoient passer celle qu'il avoit dressée pour leur servir de plan, il voyoit bien qu'il n'y avoit rien à espérer d'eux. Il luy propose de nouveaux expédiens pour s'accommoder si on le veut sincèrement, et , si ces docteurs sont si persuadés de leur droit qu'ils croient indubitable, il leur offre une nouvelle conférence devant les prélats du conseil de conscience, l'affaire aussy bien devant revenir à leur tribunal ; que s'ils refusent ce party, c'est qu'ils ne veulent point d'accommodement. Ce fut ce qu'il écrivit à l'évéque, luy envoyant sa déclaration, qui contenoit les cinq propositions réformées et réduites en un sens orthodoxe. Mais ils refusèrent la conférence devant les prélats du conseil de conscience, aussy bien que le projet de la déclaration que le père leur proposa.

La conférence, qui devoit tout à fait finir après ce refus, ne laissa pas de subsister encore par l'espérance qu'ils donnèrent au père d'envoyer à Rome une déclaration de leur soumission, et cette déclaration fut le sujet de la continuation de cette conférence, pour en déli* bér rit prendre sur cela une résolution. Un d'eux se plaignit alors

de ce qu'on les pressent tant sur un pur fait , étant disposés à suivre les dogmes qu'on leur proposoit et à condamner d'hérétique ce que les papes avoient condamné, et que tout le différend qui restoit entre eux n'étoit sinon qu'ils ne croyoient pas que le sens que le père proposoit fut celuy de Jansénius , et qu'on ne pouvoit les tenir pour hérétiques pour cela. Le père luy représenta qu'il se trompoit, détruisant d'un côté ce qu'il établissoit de l'autre ; que, quand il condamnoit d'hérésie les cinq propositions en général , c'étoit en Vertu de la bulle d'Alexandre ou non ; que, si c'étoit en vertu de la bulle , il devoit aussy reconnoître que ce sens étoit celuy de Jansénius, puisque la bulle le déclarait ; que, si ce n'étoit pas en vertu de la bulle , il ne condamnoit pas la doctrine condamnée par le pape , et qo'ainsy ce qu'il faisoit ne servoit de rien. Lalane se récria que ce raisonnement étoit captieux. Le père le pria de montrer en quoy. Girard, voyant que son collègue s embarrassoit , dit que c'étoit en vertu de la bulle , puisque le père leur disoit. A quoy le père repartit que ce n'étoit donc pas à la bulle, mais à luy et à sa parole, qu'ils déféroient. La dispute se réchauffa. Lévêque, pour la calmer, remit la proposition d'écrire au pape, à quoy on s'attacha , et , après bien des délibérations qu'on affecta de faire traîner en longueur pour gagner du temps, les docteurs, de concert avec leur conseil, c'est-à-dire avec les importans du party, résolurent d'écrire au pape, afin de luy déclarer l'état où ils se trouvoient pour la soumission qu'ils luy dévoient, avec promesse d'accomplir ce qu'il luy plairoit leur ordonner. Ce fut le père qui leur conseilla cet expédient , les assurant qu'il ne doutoit pas que cette démarche qu'ils ff noient ne fût bien reçue à Rome. Ils disputèrent d'abord cette clause, air laquelle ils voyoient bien qu'on les presseroit ; mais ils franchirent pas dans le dessein de ne point tenir au pape ce qu'ils promettoient, • ( cependant sauver leur honneur dans le public et même auprès du m?, faisant dire qu'ils s'étoient soumis au pape; sans quoy tout le royaume les auroit blâmés, après s'être mis en état de s'accommoder.

Cest la vérité toute pure que j'ay tirée de la relation que le P. Ferrirr fit imprimer alors, dont il prit le président Miremont , premier auteurde cette conférence, pour caution, de quoy il ne putse défendre, axant été témoin de tout ce qui se passa en cette affaire ; ce qui seul •!<>it me dispenser de m'amuser à réfuter toutes les faussetés dont ils remplirent les écrits qu'ils répandirent alors dans le public, pour embarrasser la vérité qu'ils ne vouloient pas qu'on connût. Ils prirent aussy un si grand soin de couvrir de ténèbres et de nuages , qu'ils

formèrent eux-mêmes , toute la suite de cette négociation que bien des gens y furent trompés; mais ceux qui connoissoient d'ailleurs leur esprit surent bien démêler en tout ce procédé le vray du faux. Et en vérité ce seroit abuser du public d'allonger cette histoire, déjà si longue d elle-même, d'un détail de réfutation à une infinité de faussetés que débitèrent ces gens-là pour étouffer la vérité dans la relation que le P. Ferrier fut obligé de publier pour rendre compte de sa conduite à ceux qui dévoient en être instruits , puisqu'il suffit de proposer tout simplement le génie entortillé et faux de la cabale et les bien représenter dans leur caractère pour faire sentir toute la fausseté de leurs relations, où ils font dire au P. Ferrier ce qu'il n'avoit point dit, luy font promettre ce qu'il n'avoit point promis, et luy font déclarer ce qu'il ne déclara jamais, qu'on ne parleroit dans la conférence ny de signature ny de formulaire; ils luy font supprimer dans ses raisons ce qu'il ne supprima point , et font même dire à l'évéque de Commenges des choses qui luy feraient grand tort s'il les avoit dites. Voilà les déguisemens dont leurs écrits sont pleins et qu'on ne sauroit assez redire pour faire connoitre leurs mauvaises intentions et leur méchante foy. Mais que pouvoit-on attendre autre chose de gens faits comme eux, qui étoient tellement accoutumés à subsister par leurs impostures qu'ils ne pouvoient plus changer de conduite en mettant d'autres principes en usage que ceux de la politique et des déguisemens de Port- Royal , où ils a voient été élevés, et dont ils ne pouvoient plus se passer pour soutenir le party et les intérêts de leur doctrine?

On ne sait pas pourquoy le docteur Arnault eut tant d'attention à se cacher pendant tout le temps des conférences , ayant paru à la tête de cette affaire avec le jeune abbé de Saint- Cyran^ car ils furent les premiers à qui l'évéque de Gommenges en parla; on disoit alors que Saint- Cyran n'étoit pas d'avis de cette conférence, et il y a apparence qu'il ne l'approuvoit pas, du caractère d'esprit dont il étoit, joint à l'entêtement qu'il avoit sur la doctrine , dont il s'étoit fait une espèce de religion. Pour Arnault, on ne doute pas qu'il ny eût consent y d'abord, et on prétend qu'il eut ses raisons pourdisparoitre, qui furent secrètes, car on ne lessutpas. Mais on sait par une lettre à Singlin, docteur de Sorbonne (1) de ses amis, datée du 2 août 1663, qu'il fit imprimer pour la rendre publique, qu'il n'approu voit point l'acte qui fut envoyé à Rome par l'évéque de Commenges, qu'il avoit changé de

(l) SingliQ n'a jamais été docteur.

sentiment sur la conférence, prétendant en avoir été mal informé, et se souciant fort peu des plaintes qu'on feroit de luy de n'avoir pas foulu d'accommodement, préférant la vérité à tout ; déclarant qu'il Touloit qu'on sût qu'il n'avoit eu aucune part à ce qui s'étoit fait, croyant qu'en conscience il n'auroit pu s'en mêler ; qu'il ne pouvoit vouloir d'accommodement et de paix que par des voyes honnêtes, et qu'il avoit rendu compte de ses sentiments à l'évéque de Commenges, qui ne pouvoit les ignorer. Car c'est l'abrégé de sa lettre. Pour le P. Ferrier, il avoit tellement rompu tout commerce avec ces docteurs qu'il ne les vit plus depuis le 18 février. L'évéque entretenoit toujours la négociation avec eux. Ce père l'ayant prié de leur proposer une nouvelle conférence devant l'archevêque de Paris, l'évéque de Laon et luy, ce qu'ils refusèrent, on railla si fort de leur refus qu'ils l'acceptèrent enfin et furent condamnés par ces prélats à une soumission sincère pour le sens de Jansénius; ce qui mit la division entre eux. Aroault n'y pouvant consentir, l'évéque de Commenges leur conseilla d'écrire à Rome; il le lit aussy faisant espérer nu roy quelque fruit de cette démarche, qui fut forcée. Et dans le fond l'évéque de Commenges, qui venoit d'écrire au pape pour envoyer les articles des docteurs jansénistes réformés , étoit trop habile et trop éclairé pour ne pas voir que ce n'étoit pas de bonne foy qu'on promettoit à Port-Royal de la soumission, où on ne pensoit à rien moins qu'A se soumettre ; mais il étoit de l'intérêt de cet évêque de se laisser tromper; car, n'étant venu à Paris que pour l'accommodement que le roy avoit à cœur, il eût été désagréable pour luy qu'il ne parût aucun fruit des soins qu'il avoit pris et des pas qu'il avoit faits pour cette affaire , outre qu'il étoit obligé de contenter son frère, le maréchal du Plessis, qui sollicitoit pour luy l'archevêché de Toulouse; et en ne faisant rien de ce qu'il avoit promis, parce qu'il ne vouloit ou ne pouvoit rien faire, il ne laissa pas de se tirer un peu d'affaire, en amusant le monde. Car, dans le fond, il avoit tellrment été témoin des biaisemens et des artifices des jansénistes dans tout le procédé de la conférence qu'il ne pouvoit douter de leurs mauvaises intentions. Aussy, pour donner quelque couleur à la résolution qui fut prise à Port-Royal d'écrire au pape, il voulut prévenir le paquet, et il engagea l'évéque de Laon d'écrire avec luy du 22 juin pour assurer Sa Sainteté que c'étoit tout de bon que ces docteurs avoient pris le party de se soumettre au Saint- Siège, prêts à tout faire. Ils écrivirent eux-mêmes au cardinal datairc et aux cardinaux Barberinet Rospigliosî pour implorer leur médiation auprès du pape.

On disoit alors que cette résolution ne fut prise que sur le bruit d'une déclaration du roy, qu'on projetoit contre eux , qui alloit les perdre. C'est pour parer un si terrible coup que par une soumission simulée on s'avisa de promettre au pape ce qu'on ne vouloit pas tenir. A la vérité la déclaration dressée au conseil du roy pour rendre les bénéfices des jansénistes impétrables par les dévolus ayant été portée au chancelier pour la signer, il différa à le faire , ce qui donna lieu de croire qu'il y avoit quelque raison secrète et importante qui l'erapéchoit, étant aussy bien intentionné qu'il l'étoit. Hais on dit alors que le roy, n'étant pas encore content du pape sur l'affaire de l'ambassadeur, différa la publication de sa déclaration pour ne pas pousser à bout des gens dont il vouloit se servir pour intimider la cour de Rome quand il n'en seroit pas content. Mais le sujet qu'on dit de ce mécontentement , qui fut une visite que lp pape rendit le 27 de mars à la reine de Suède, contre la coutume des papes» qui ne visitent point, parut si frivole qu'on ne le crut pas , parce qu'il y avoit d'autres sujets plus essentiels de chagrin de ce côté-là. On dit même que le roy, mécontent qu'il étoit, avoit laissé échapper quelques paroles favorables au parly, qui redonnèrent du cœur à quelques-uns ; mais dans une distribution qui se fit alors de pensions aux beaux-esprits, du conseil de Colbert, pour faire refleurir les lettres dans le royaume, les écrivains de Port-Royal n'y ayant eu aucune part, on y fut mortifié de cet oubly, ou plutôt de ce mépris.

Les bulles de l'évéque de Rhodez pour l'archevêché de Paris étant arrivées le lrr avril (4664) et la prise de possession étant faite le du-neu» vième, le cardinal de Retz, qui s'ennuyoit fort à Commercy, où il fut quelque temps réduit à n'avoir pour tout entretien que des paysans de II frontière de Lorraine, eut permission de venir se jeter aux pieds du roy et de prendre possession de l'abbaye de Saint-Denys , où il avoit été nommé en donnant sa démission de l'archevêché de Paris, par où finirent toutes les intrigues qu'il avoit eues avec les jansénistes et avec les frondeurs; il y vécut assez tranquillement, et, après avoir solennellement abjuré le jansénisme entre les mains du pape, auquel il envoya son abjuration , il ne s'occupa le reste de ses jours qu'à payer ses dettes, à cultiver ses amis ; et, par une grandeur d'âme qui n'a point presque d'exemple, il prit la résolution de se dépouiller de sa pourpre et de renvoyer au pape son chapeau de cardinal , pour se préparer i la mort; à quoy Sa Sainteté ne voulut point entendre pour des conséquences qui auroient été préjudiciables au sacré collège des cardinaux et qui auroient été capables d'avilir cette dignité.

La mort du duc de Longueville, qui arriva à Rouen vers le 12 may (1663), mit la duchesse en possession de grands biens, dont elle eut le maniement, etdansle pouvoir de soutenirde ses revenus le party attaqué de tous côtés; en quoy elle fit parottre tant de zèle qu'on regardoit déjà dans le Port-Royal ce secours comme une ressource aux béné- Gces qu'on se disposoit à perdre par la déclaration pour la signature. Et quoyque le bruit courût alors qu'étant devenue considérable dans le party par cette mort elle vouloit se servir de la considération où elle étoit pour obliger ces gens-là à se soumettre , ne pouvant voir autour d'elle des révoltés contre le pape , faisant profession d'une vertu singulière , et ayant l'esprit éclairé autant que personne de son sexe, sa conduite dans la suite ne fit que trop voir la fausseté de ce discours ; on assure même qu'étant allée à Châteaudun , lieu destiné à la sépulture des ducs de Longueville, et que voulant y demeurer pour honorer le tombeau de son mary, elle reçut des lettres de Port-Royal fort pressantes qui l'obligeoient de revenir au plus tôt pour l'intérêt de la nouvelle doctrine, à qui on préparait de grandes persécutions; et ce fut son zèle qui la fit revenir. Ce fut alors qu'elle s'établit à l'hôtel de Longueville (1), proche du Louvre, et qu'elle y donna un appartement à la demoiselle des Vertus , sa bonne amie; ce fut aussy là, et en ce même temps, qu'elles commencèrent à s'établir un petit tribunal pour devenir, dit depuis si plaisamment le duc de la Rochefoucault, qui les connoissoit bien, les mères de l'Église, c'est-àdire de la nouvelle église , en les opposant par raillerie aux pères de l'ancienne, ainsy qu'on a déjà dit ailleurs et qu'on peut répéter icy comme encore mieux en sa place , car ce fut alors que cela se dit. 11 est vray qu'elles se rendirent tellement considérables au party qu'on les consultent sur ce qu'il y avoit à faire dans les affaires pressantes , et que dans la suite, comme leur crédit augmentoit par les flatteries qu on leur faisoit pour les engager davantage, elles décidoient de bien des choses.

Toute la terre a su qu'il n'y avoit rien de si singulier que l'esprit de la duchesse, la femme la plus extraordinaire en tout qu'on ait vue; il se trouve partout de certains caractères de délicatesse que la sienne effaçoit tous. Etant jeune, sa délicatesse étoit de ne trouver rien de beau parmy les beautés que l'on vantoit le plus à la cour ou dans le grand monde, et, quand elle cessa d'être jeune , sa délicatesse, qui se tourna du côté de l'esprit , étoit de ne rien trouver à son gré dans les

(I) Dans la me des Poulies, près de l'hôtel du Petit- Bourbon, en (ace Sato^Gcrinaiu l'Auxcrrofe.

beaux ouvrages; il n'y avoit point à son avis de raison au monde quand elle s'avisa d'en avoir, point de qualité quand elle s'en piqua , point de dévotion quand elle commença à être dévote , se faisant une délicatesse de spiritualité qu'elle n'entendoit pas elle-même. Le fond de son esprit étoit un raffinement de singularité dans la conduite générale de sa vie , ne cherchant en tout ce qu'elle faisoit que des louanges et des admirations continuelles, n'admirant rien elle-même et faisant profession de mépriser tout, la plus chagrine et la plus difficile du monde à contenter en quoy que ce soit. Dans les autres personnes les grandeschoses sont d'ordinaire les ressorts des petites, dans elle et dans toutes ses manières les petites étoient les ressorts des grandes. Tout s'y faisoit par des raisons le plus souvent frivoles et par des motifs ou petits ou extraordinaires. Âu reste ce n'étoit point tant le caractère d'un esprit excessif, qui la portoit aux excès dont sa conduite étoit pleine, que l'amour et l'estime qu'elle avoit pour les choses excessives, et un désir déréglé pour tout ce qui étoit nouveau ou qui avoit du rapport à l'innovation. Toutes ces différentes qualités luy ayant fait un esprit inquiet et volage, elle prenoit aisément les impressions qu'on vouloit luy donner, pensant être tout à Dieu lorsqu'elle étoit encore tout à elle-même.

La demoiselle de Vertus, sa compagne, étoit fausse presque en tout, mais par complaisance plutôt que par malice , car elle ne cherchoit qu'à plaire, étant toujours de l'opinion de tous ceux à qui elle parloit, et cela alloit quelquefois si loin que souvent on luy faisoit changer de langage dans un même entretien en luy faisant changer de sentîmens qu'elle quittoit avec la même facilité qu'elle les prenoit ; et cette grande complaisance lui attiroit des amis plus que la bienséance n'en devoit souffrir en une personne qui eût voulu vivre un peu régulièrement. Elle vouloit toujours plaire à ceux qui l'approchoient , et ctt esprit de complaisance fut un des premiers fonds de l'esprit de galanterie qui la rendit, avant qu'elle fût dévote , plus célèbre qu'il ik luy convenoit ; car, étant flatteuse autant qu'elle l'étoit, elle étoit agréable d'une manière qu'on ne luy résistoit point quand elle vouloit plaire, non plus qu'elle ne résistoit pas quand elle avoit plu. Parai \ tout cela elle ne laissoit pas d'être fort intéressée; elle tira desoii frère le comte d'Avaugour (I), mal dans ses affaires, cinquante mille

(t) Louis de Bretagne, marquis d'Avaugour, comte de Vertus, 61a de Claate et «îe Cal tienne Fouquct de la Yarenne , marié successif enient à Françoise de Daillta et • Louise de BaJiac de Çlermout d'Enlraiguef y dont il n'eut point d'enfenU, mourut le

2 octobre 1669.

écus préférablement à ses trois autres sœurs, pour renoncer à sa succession. La duchesse de Longueville luy fit donner pension à Port- Royal pour servir le party, et cette pension, disoit-on, étoit assez considérable ; elle tira une autre pension de deux mille francs de mademoiselle de Montpensier ; le comte de Dunois entrant chez les jésuites luy donna encore une pension de la même somme; enfin, en se donnant à Dieu , elle eut grand soin d'avoir de quoy seconder les soins de la Providence sur elle et que rien ne luy manquât; c'étoit un peu l'esprit de la cabale, comme il parut en ce philosophe que Voiture, cet écrivain d'un génie le plus délicat du siècle, recommandoit si plaisamment au comte de Chavigny, disant que « M. Esprit allant à la cour avoit cru avoir besoin de sa recommandation, que c'étoit un des plus aymable.s hommes du monde, fort bon, fort sage, fort savant, grand théologien, grand philosophe, non pas pourtant de ceux qui méprisent les richesses, assuré qu il est qu'il en saura bien user.» Ce fut luy apparemment qui, après bien des aventures, se maria, et trouva le moyen, pour le faire solidement , de mettre ses aiiiis en contributions pour se faite une somme de quarante mille francs, el ce fut luy qui fit depuis ce fameux livre delà Fausseté des vertus y qui ne réussit pas, car ce n'étoit qu'une vraye satire de toute li morale; et l'homme du monde qui avoit reçu plus de fruit de l'amitié avoit tort de se plaindre de sa fausseté , puisque cette vertu n'a peut-être jamais été moins fausse que pour luy, par la somme qu'il tira de la bourse de ses amis pour se marier.

Mais, pour revenir à la duchesse de Longueville, on peut dire que, dans la profession déclarée qu'elle fitensuite de la nouvelle opinion, la vie qu'elle avoit menée à Rouen n'en avoit été que le noviciat ; car ce fut alors que , maîtresse de sa personne par la mort de son mary, comme elle étoit maîtresse de ses sentimens, et n'ayant plus rien à ménager, elle entra en toutes les assemblées, en toutes les délibéra* tions, en tous les conseils et en toutes les intrigues de Port-Royal. Ce fut alors qu'elle fit une étroite liaison avec révéque d'Aleth, qui nonseulement luy écri voit souvent, mais même luy envoyoit les lettres qu'il écrivoit aux ministres et à la cour pour les corriger, qu'on commença à faire courir dans le public des images de ce prélat, dans lesquelles on avoit mêlé les armes et les chiffres de la duchesse avec les siennes, et que rien n'étoit plus déclaré que cette belle amitié dont on ne faisoit plus de mystère. Ce fut alors que celte dame cajola plus que jamais les jeunes éxêqoes pour les gagner au party ; car elle cajoloit mieux que femme du monde, quand elle s'en méloit. Que

ne fit-elle point aussy pour l'intérêt de la nouvelle opinion par ses cajoleries? En quoy elle réussit si bien que, dans l'état où se trouvoient en ce temps-là les affaires, le jansénisme alloit tomber dans le mépris et dans la langueur sans le mouvement qu'elle entreprit de donner au party pour le ranimer. Et ce fut environ ce même temps qu'elle envoya en Hollande un de ses officiers, nommé Barbier, homme hardy, intelligent, en qui elle prenoit confiance parce qu'il luy étoit fort dévoué , pour y acheter tout ce qui étoit nécessaire à une imprimerie , qu'elle fit transporter à Trie, où depuis on travailla à l'impression de la plupart de ces écrits qui paroissoient dans le public sans nom, sans permission , sans aveu , et qui servoient à entretenir la cabale et à occuper les esprits, qu'on avoit grand soin de soutenir par les faussetés , les impostures et les calomnies qu'on imprimoit.

La duchesse cependant vivoit dans son hôtel avec sa compagne, d'une manière à attirer les yeux de tout Paris. Elles étoient toutes deux habillées trop simplement pour leur qualité ; c'étoit une modestie un peu outrée, car elles étoient vêtues en vrayes tourièresde Carmélites et passoient l'une et l'autre une partie de leur vie dans une affectation de minauderies éternelles, gémissant sans cesse toutes deux, au coin de leur feu , sur les désordres du siècle et sur les malheurs de l'Église, médisant avec hauteur de tout le monde par principes de reforme. La princesse de Conty, quoyque gouvernée par sa belle-sœur la duchesse, n'y faisoit pas tant de façon; sa paresse naturelle la rendoit plus simple en tout ce qu'elle faisoit, et, quoyqu'elle fût aussy prise que la duchesse, elle n'en faisoit pas tant démonstration ; ce qui la rendit plus supportable à la cour, où la reine la voyoit assez volontiers, et le roy même l'estimoit, voyant peu de femmes d'uue vertu aussy solide qu'elle. On dit même qu'elle plut si fort au prince de Condé, son beau-frère , qu'on luy entendit dire alors que, s'il trouvoit une bergère aussy vertueuse que sa belle-sœur, il la donnerait volontiers pour femme au duc d'Enghien, son fils. La Vergne, son directeur, logeoit chez elle , et tout se passoit assez secrètement à l'hôtel de Conty pour l'attachement qu'avoient à la nouvelle opinion le prince et la princesse , qui avoient tous deux la réputation d'y être favorables, mais sans éclat, soit qu'ils eussent quelque soin de se ménager à la cour, où le roy avoit commencé de faire quelque ouverture au prince du dessein qu'il avoit de luy confier l'éducation de son fils le dauphin , soit que leur paresse naturelle l'emportât sur le zèle. Quoy qu'il en soit , ils se déclaraient moins que la duchesse de Longoeville.

Au reste, comme les jansénistes se vantoient partout que, leur doc-

trine ayant été trouvée catholique en France , elle le seroit aussy à Rome, où ils avoient rendu compte de leur créance au pape; qu'ils en avoient écrit au cardinal Barberin, qu'ils avoient toujours trouvé favorable à leurs sentimens et qui avoit du crédit auprès de Sa Sainteté; que l'évéque de Commenges avoit donné au roy dans sa dernière audience lieu d'espérer une bonne paix entre les deux partis, qu'il témoignoit désirer fort pour le bien de son État ; qu'on ne parloit dans les provinces que de raccommodement; que les jansénistes euxmêmes avoient donné des marques de leur soumission au Saint-Siège, plus grandes, à ce qu'on prétend , que ce qu'ils en avoient convenu avec le P. Ferrier dans la dernière conférence, en suivant le conseil des trois évôques, d'envoyer leurs articles au pape et d'en attendre la décision pour s'y soumettre ; le P. Annat, qui savoit le véritable fonds de leur cœur, prit les devants par ses lettres à Rome pour y donner avis qu'on devoit bien examiner la démarche qu'ils faisoient, qu'on ne jugeoit pas fort sincère en France, et qu'on devoit prendre garde de ne pas s'y laisser surprendre; car ils ne prétendoient par là que de faire approuver au Saint-Siège leur doctrine de la grâce et de la liberté , dont il n'étoit plus question , pour justifier toute la suite de leur procédé et faire déclarer qu'ils avoient eu raison en toute leur conduite , et qu'on avoit eu tort de les traiter avec tant de rigueur, c'est-à-dire leur donner tout l'avantage de cette grande affaire qui occupoit les esprits depuis tant d'années , et qu'ainsy ils profiteraient bien plus de leur fausse soumission qu'ils n'avoient fait auparavant de toutes leurs véritables résistances.

Le P. Annat avoit à Rome un homme de confiance , grand théologien , habile en tout , mais fort versé dans tout le manège de la cour de Rome, qu'il connoissoit très-bien; c'étoit un jésuite nommé Honoré Fabri (i), François de la province de Lyon , qui depuis plusieurs années s'occupoit des fonctions de la pénitencerie de Saint- Pierre. Ce jésuite s'étoit tellement remply l'esprit du détail de la nouvelle opinion qu'il n'y avoit presque personne alors à Rome qui en fût mieux instruit , et comme il étoit devenu, par la connoissance parfaite qu'il avoit de cette affaire, intime amy du cardinal Albissy, par la médiation duquel on faisoit savoir au pape ce qu'il falloit qu'il sût sur le jansénisme et qu'il en étoit toujours favorablement écouté, le père Annat luy éerivit qu'on ne pouvoit examiner les lettres de

(1) Honoré Fabri , né dans le Bugey en 1607, admis dans la Compagnie de Jésus en 1626, enseigna la philosophie et les mathématiques, fut appelé à Rome pour y remplir les fonctions de grand-pénitencier, et y mourut en 1688.

l'évéque de Commenges et l'explication nouvelle que les jansénistes donnoient à leur doctrine avec assez de circonspection; qu'on devoit observer des gens si accoutumés à tromper comme ils étoient; que le pape ne pouvoit approuver leurs articles sans exposer l'Église à de nouveaux troubles; que le P. Ferrier luy en avoit donné une copie qu'il avoit examinée luy-même, où il avoit trouvé bien de l'équivoque et de l'ambiguïté ; que, voulant passer pour thomistes, dans ces articles ils confondoient la doctrine de saint Thomas avec celle de Janséoius d'une manière où ils tûchoient à s'approcher de saint Thomas sans s'éloigner de Jansénius , faisant un nouveau plan de doctrine qui n'étoit ny de l'un ny de l'autre; l'affectation seule d'un dessein si nouveau , en marquant peu de sincérité, marquoit de la mauvaise intention ; qu'il étoit de la dernière conséquence que le pape n'approuvât point ces articles, crainte que cette approbation ne leur donnât lieu de défendre toute la doctrine de Jansénius et de déclarer qu'ils n'en avoient jamais défendu d'autre ; sur quoy ils s'émanciperaient à faire de grandes plaintes d'avoir été si maltraités pour avoir soutenu une doctrine qu'on approuvoit maintenant, et que c'est le plus injustement du monde qu'on les avoit soupçonnés tant de fuis d'hérésie; qu'ainsy il s< roit plus à propos que Sa Sainteté , sans faire examiner ces articles, les obligeât à la même créance que tous les autres fidèles; que les cinq propositions sont de Jansénius et condamnées dans le sens de Jansénius; qu'enfin ils étoient assez hardis pour prétendre par cette démarche d'éviter la contrainte de la signature, espérant qu'après cette soumission le pape n'auroit p'usrien à leur demander; il seroit d'une dangereuse conséquence d'exempter ces gens-là de dé* ferer au formulaire dressé par deux assemblées du clergé, et que tous les prélats du royaume presque a voient déj i signé.

Ce ne fut pas en vain que cette lettre fut communiquée au cardinal Albissy, qui fit entrevoir au pape les suites de cette résolution! lequel ordonna une assembl e de cardinaux pour en délibérer. Cel é assemblée se tint chez le doyen , le cardinal Ginetti, dans son palais, où se trouvèrent les cardinaux Corrado, Boromeo, Albissy, Rospigliosi ei Bagni,avec l'assesseur du Saint-OIrice Pompeio Varèse (4},le2l juillet de cette année 4663, qui tous furent d'avis qu'il n'y avoit rien à répondre sur les articles proposés, comme conçus en des termes trop

(1) Pompeio Vare«e, gouverneur île Rome le 29 mars ifiôft, archevèqoe d'AnoVinople, nonce à Veui«î le 18 janvier 1671, nonce à Paris au mois d'octobre 167*, mourut pendant m nonrialure, le 4 novembre 1678, et fut inhumé à Paris, dans l'église èt* théaltns.

pleins d'artifice ; mais qu'on pourroit exhorter ces messieurs à continuer leurs conférences, qu'ils avoient si bien commencées , avec le P. Ferrier, qui paroissoit d'une capacité à leur faire entendre raison. L'assemblée ne jugea point à propos que le pape fit de réponse à la grande lettre de l'évéque de Commenges , qui s'étoit autrefois signalé par sa lettre pastorale à se révolter contre la bulle d'Innocent. Les commissaires ne laissèrent pas d'ajouter qu'il seroit bon que le cardinal Rospigiiosi, en qualité de secrétaire d'État, écrivit une lettre fort honnête aux évêques de Commenge et de Laon , qui loueroit leurs bonnes intentions, les renvoyant au bref que Sa Sainteté écrivoit aux évéques de France ; car ces cardinaux, en jugeant que le pape ne devoit pas leur répondre , jugèrent à même temps qu'il devoit écrire un bref aux évêques de France pour les louer en général de leur zèle et de leur attachement à penser aux moyens de détruire le jansénisme, et pour les encourager à continuer, avec toutefois cette restriction de ne pas écrire ce bref aux évêques de France assemblés, parce qu'il ne devoit pas paroître approuver ces fréquentes assemblées du clergé qui se faisoient sans sa participation.

Pour l'information des articles de Port-Royal envoyés à Sa Sainteté, les qualificateurs du Saint-Office jugèrent tous qu'ils étoient trop pleins d'artifices et d'équivoques pour mériter une réponse du Saint- Siège, ce qui ne se pourroit faire sans une nouvelle déclaration des contestations , ou même sans une nouvelle constitution qui seroit un étrange embarras pour la première, laquelle doit demeurer inviolable, les décisions de foy émanées du Saint-Siège n'ayant besoin d'aucunes déclarations nouvelles ; autrement elles seraient exposées à des retours éternels que les intéressés causeroient par leurs chicanes. Cependant le cardinal Rospigiiosi écrivit une lettre fort civile, par ordre du pape, à l'évéque de Commenges, où il louoit son zèle pour procurer la paix, luy ajoutant qu'il avoit rendu sa lettre à Sa Sainteté, qui l'avoit bien reçue, et qu'on ne pouvoit luy savoir assez de gré de ce qu'il n'avoit épargné aucun soin ny aucune diligence pour faire réussir le dessein qu'il avoit de pacifier les choses ; qu'au reste il pourroit consulter le bref que Sa Sainteté écrivoit aux évéques de France, pour y voir ce qu'on croyoit à Rome de ce qu'il y avoit à faire pour terminer tout à fait ce différend. Cette lettre étoit datée du 29 juillet de cette année (1663), et celle qu'il écrivit à l'évéque de Laon étoit de la même date, avec les mêmes honnêtetés et les mêmes avis de consulter le bref aux évêques. Maïs ce ne fut pas contentement pour l'un ny pour l'autre, qui espéroient que le pape leur feroit réponse, surtout l'évéque de

Commenges, qui fut choqué de ce mépris plus qu'on ne saurait dire, car il en tomba malade. Et, s'étant un peu remis de son chagrin , il écrivit une autre lettre au cardinal François Barberin pour luy en ouvrir son cœur, luy exposant comme il avoit été engagé par un ordre exprès du roy à la conférence , quels soins il avoit pris pour la faire réussir, à quoy il avoit réduit les jansénistes qui se soumettoient entièrement au pape, et qu'il avoit espéré que Son Éminence appuyéroit de son crédit auprès de Sa Sainteté les soins qu'il prenoit pour une si importante affaire. Le cardinal répondit qu'on luy seroit bien obligé s'il faisoit réussir ce dessein , et que ce luy seroit une grande gloire de réduire les jansénistes à souscrire les constitutions.

Mais le P. Ferrier, qui vouloit quel'évéque de Commenges fût content , parce que ce fut ce prélat qui l'engagea en cette affaire et qui le tira de la province , écrivit à Rome peu après qu'il luy avoit paru fort mortifié de ce que Sa Sainteté n'avoit non- seulement pas répondu à sa lettre , mais même n'avoit fait aucune mention des soins qu'il avoit pris d'apaiser les esprits par la conférence où il s'étoit comporté avec bien du zèle , ny de ce qu'il avoit fait pour réduire les jansénistes à se soumettre; mais ny ce père ny le P. Annat, qui écrivit aussy à Rome pour la même raison , ne furent point écoutés par la mauvaise opinion qu'on y avoit de l'évéque. Après tout il fut bien plus mortifié quand il sut le jugement piquant qu'avoient fait les autres évéques de la déclaration des jansénistes, et, entre autres, l'archevêque d'Auch, qui, aux premiers bruits qu'il ouït que les jansénistes s'accommodoient avec le pape en se soumettant au Saint-Siège , ne put entendre ce discours sans s'emporter et sans écrire à Rome, au cardinal Rospigliosi, qu'il ne pou voit pas comprendre cet accommodement, qui luy paroissoit impossible ; qu'il connoissoit trop bien les jansénistes pour les croire capables de faire aucun pas, en cet accommodement prétendu , que pour tromper ; qu'ils ne cherchoient qu'à brouiller, et qu'il devoit leur suffire d'avoir entendu parler saint Pierre par la bouche d'Alexandre , sans chercher de nouveaux éclaircissemeos aux décisions du Saint-Siège; qu'il falloit observer toutes leurs démarches, parce qu'ils ne demandoient un second jugement que pour éviter les poursuites qu'on leur faisoit pour obéir au premier. Cette lettre étoit datée du 12 juillet 1663, signé Henry de la Motte, évéquede Rennes, parce qu'il n'avoit pas encore reçu ses bulles pour Auch.

Ce qu'écrivoit ce prélat étoit le sentiment de tous les gens éclain* sur la conférence , après qu'on eut su qu'Arnault avoit pris tant de soin de la désavouer, prétendant que tout le monde sût qu'il n'y prenoit

— 2il —

aucune part et qu'il ne pouvoit y en prendre en conscience. C'est ce qu'il écrit au docteur Sainte-Beuve, son aniy, et ce qu'on luy entendit dire plusieurs fois qu'il avoit écrit quelque temps auparavant à l'évêque de Comenges , lorsque ce prélat, avec Girard et la Lane, parloit dans les conférences au nom de tout le party. Enfin il parut en cecy une certaine conduite si équivoque et si fausse qu'on n'y reconnut que trop l'esprit de la cabale. Le P. Annat et le P. Février ne purent jamais obtenir de Rome qu'on fit réponse à l'évêque de Comenges pour le consoler du mauvais succès de son entreprise de la conférence. D'ailleurs les jansénistes, toujours prêts à débiter des faussetés, ayant mandé à tous leurs bons amis dans le royaume que leur doctrine avoit été trouvée orthodoxe par les jésuites et approuvée à Rome, se voyant pris pour dupes par le mépris qu'on eut à Rome de leur déclaration et de leurs lettres , à quoy on ne trouva pas à propos de faire aucune réponse, ne manquèrent pas de débiter avec leur hardiesse ordinaire que les jésuites, qui avoient des émissaires de tout caractère à Rome, avoient pris les devants pour empêcher que leur doctrine n'y fût approuvée ni leurs articles considérés. C'était ainsy qu'on raccommodoit dans le public, à Port-Royal, par des faussetés ce qu'ony entreprenoit et qui ne réussissoit pas. Ce seroit abuser de tous les honnêtes gens de s'amuser à réfuter tous les écrits qui se publièrent alors pour décrier la bonne foy du P. Ferrier en particulier et la conduite des jésuites en général. Le roy partit pour la Lorraine à la téte de son armée, mécontent de l'évêque de Comenges, et l'évêque de Comenges partit pour retourner en la province plus mécontent de n'avoir pas contenté le roy. Car ce fut une grande humiliation pour luy d'avoir si mal réussi en une rencontre où il s'étoit peut-être un peu trop vanté qu'il y réussiroit. Mais le plus méchant personnage de tous fut celuy du docteur Arnault, qui parut à la téte de cette affaire et disparut dans la suite, sans qu'on en ait su d'autre raison que celle du génie de la cabale nullement sûr et nullement sincère en toutes ses démarches; car la déclaration qu'il fit alors étoit fausse, ayant écrit quelque temps auparavant à Singlin le contraire et y ayant donné son consentement.

Au reste la véritable cause du mauvais succès de cette affaire fut une lettre écrite à Rome par les évêques assemblés à Paris, qui avoient le cardinal Antoine Barberin à leur téte, par laquelle ces prélats donnoient avis au pape de ne pas se laisser surprendre à la nouvelle déclaration des jansénistes, qui étoit fort artificieuse, et que c'éloient des gens à qui il ne falloit pins se fier. Il faut avouer aussy que cette t. m. ic

nouvelle équipée du party fut reçue des évéques, assemblés à Paris par ordre du roy pour l'examiner, avec tant d'indignation que la déclarât ion de Port-Royal pour l'accommodement fut cassée dans cette assemblée , comme tendante à rétablir tout à fait le jansénisme et à rendre inutile tout ce qui s'étoit fait pour le détruire ; ce que l'évêque de Comenges prit tellement à cœur qu'étant de retour en son diocèse il en fit de grosses plaintes au cardinal François, par une lettre qu'il luy écrivit de Comenges du 15 décembre de cette année 1663 , luy représentant que a quinze évéques assemblés à Paris, auxquels le cardinal Antoine présidoit, avoient eu la hardiesse de casser en une heure ce qu'il avoit pratiqué pour la paix par ses soins durant presqu'une année entière, et ce grand ouvrage de l'accommodement étant presqu'accomply; qu'il ne voulut pas se trouver à cette assemblée par l'intérêt qu'il y avoit et s'en étant retiré par la permission du roy; que Sa Sainteté avoit écrit un bref aux évéques de France sans répondre à sa lettre, et que, craignant de déplaire à Sa Sainteté s'il se mêloit davantage de cette affaire , il avoit demandé au roy permission de se retirer ; ce que le roy eut de la peine de luy accorder, voulant l'engager à renouer la conférence et obliger ces Messieurs à s'expliquer plus nettement, ce qu'il fît ; ajoutant qu'il n'avoit rien trouvé dans leur dernier écrit qui ressentit Terreur; que la seule difficulté qui leur restoit étoit de signer le formulaire, à quoy on vouloit les obliger, parce que le formulaire avoit été dressé par un pouvoir incompétent etqu'il confondoit le fait etle droit, qu'on ne pouvoit assez distinguer. ) Après quoy il fait un grand discours par lequel il prétend que l'Église peut errer, dont il n'étoit pas question , sur quoy il rapporte plusieurs exemples. Et enfin il se plaint de l'injure que les quinze évéques luy avoient faite de dire au roy que le Mémoire qu'il luy avoit présenté et envoyé au pape alloit à rétablir l'hérésie condamnée , faisant d<' grandes protestations de l'éloigneinent qu'il avoit de cela, n'ayant cru tout au plus que la doctrine de Port-Royal étoit la même que celle des thomistes. Enfin il se justifie du soupçon qu'on avoit ru de luy à Rome qu'il avoit favorisé le party, de quoy il ne se purge que trèsfoiblement. A la vérité on eut si peu d'égard à sa lettre que, dans une congrégation de cardinaux assemblés au palais de Ginetti, où elle fut lue, on jugea que le cardinal Barberin n'y devoit pas même repondre, ce qui acheva de le désoler; car c'étoit un homme d'un caractère à se faire valoir, qui vouloit qu'on luy sût gré de ce qu* 1 faisoit et ne faisoit pas. Car, franchement, qu'avoit-il fait en celte affaire dont il pût se vanter, sinon d'avoir été responsable au roy des senti-

mens des jansénistes, qui le trompèrent parce que luy-méme voulut bien être trompé? Et dans le fond c'étoit un esprit fort particulier que ce prélat, qui toute sa vie a eu des sentimens écartés, un peu gouverné par la comtesse du Plessis, sa parente, femme hautaine et attachée au party par de grands intérêts; elle étoit vaine, et on y sa voit flatter sa vanité de toutes manières.

Les jansénistes, frustrés du fruit qu'ils espéroient de la conférence, qui n'étoit que de brouiller par là encore davantage des affaires ou de tromper, car dans le fond ils ne vouloient point abandonner leur doctrine, recommencèrent de nouveau à amuser le public par leurs écrits, partie pour imputer aux jésuites la cause de la rupture de la conférence qui étoit devenue inutile, partie pour se sauver du mépris et de l'obscurité où ils alloient retomber s'ils demeuroient dans le silence. Les premiers de ces écrits furent ceux qu'ils firent contre la relation du P. Ferrier, qu'ils tâchèrent de décrier en l'accusant de mauvaise foy. A quoy il sut bien répondre , ayant pour caution de son procédé l'évêque de Comengcs, qui avoit été témoin de tout.

Mais comme la grande affaire qui succéda à cette conférence fut le formulaire, ce fut principalement de ce côté-là que tout l'orage tomba ; c'en étoit aussy là le nœud selon eux-mêmes. C'est ainsy qu'en parle l'auteur des Imaginaires , le secrétaire de Port- Royal, Nicole, qui voulut imiter Pascal dans les Lettres (au) provincial, mais qui ne fit voir que la foiblesse tout entière de son génie et de combien il étoit inférieur à celuy de son modèle. Dans l'avertissement du receuil de ses lettres, imprimé à Liège Tannée i667, il prétend que c'étoit à tort qu'on faisoit une affaire importante du formulaire, qui, dans le fond, n'étoit qu'une bagatelle devenue célèbre par l'adresse de quelques personnes d'esprit, qui en avoient fait une affaire de politique , et par l'ignorance d'une infinité d'autres qui, ne connoissant rien en ces matières, avoient cru qu'il failoit qu'une chose dont on faisoit tant de bruit fût bien dangereuse. Voylà comme parloient ces gens qui vouloient si sincèrement la paix et dont l'évéque de Gomenges se faisoit caution. Un particulier, point théologien et sans caractère, traite de bagatelle ce qui p assoit à Rome et à Paris pour si important qu'on le regardoit comme le seul dénouement de cette grande affaire qui occupoit les esprits depuis tant d'années. Toutes les puissances spirituelles et séculières convenoient que ce n'étoit que par un formulaire que ce différend pouvoit finir; la Sorbonne, qui l'avoit signé avec un consentement si unanime , étoit entrée dans ce sentiment, et un petit aventurier d'un médiocre mérite ose traiter alors, par ses lettres

Imaginaires, ce dessein de chimère et de vision, qu'il imputait à l'entêtement du P. Annal, le faisant passer, contre le sentiment de tout le royaume, qui respectait sa capacité, pour un petit génie, prétendant dans son avertissement qu'on n'avoit qu'une estime médiocre de son jugement v tant il étoit mal instruit en toutes choses avec une présomption déréglée et avec l'audace qu'il se donnoit de juger de tout.

Il ne savoit pas , en faisant si fort le suffisant , que, dans les délibérations fréquentes qui se tenoient alors , après qu'on eut pensé à réformer le formulaire, dans le clergé, pour ôter aux jansénistes tout prétexte de se retrancher sur l'incompétence de ceux qui l'avoient dressé, le P. Annat avoit été d'avis de le laisser dresser aux évêques ordinaires des lieux et que l'archevêque de Paris appuyoit cet avis, mais que l'archevêque d'Auch et la Sorbonne s'y opposoient; que la chose fut quelque temps suspendue par la crainte de l'abus qu'on en pourroit faire, ne doutant point que cette liberté, dont U plupart abuseraient, alloit jeter de nouveaux embarras dans cette affaire; mais peut-être qu'avec son amy Arnault, qui n'osoit paroitre aussy bien que luy, il n'avoit pas été informé de l'emportement de l'archevêque d'Auch contre ce père [le P. Annat] , auquel il reprocha avec bien de l'aigreur qu'il g&toit tout par les tempéramens qu'il proposoit sur le formulaire, et par la conférence du P. Ferrier, qu'il avoit permise. Il est vra y que le père Annat, s'étoit relâché à dire qu'il n'étoit pas tout à fait d'avis qu'on obligeât avec contrainte à la signature , ne jugeant pas le formulaire assez juridique, et qu'il y désiroit quelque adoucissement; mais l'archevêque croyoit peut-être trop légèrement qu'un party devenu aussy méprisable que l'étoil celuy de Port-Royal pouvoit être poussé à bout , n'étant presque plus soutenu que d'un reste de considération qu'on avoit encore pour la vertu de l'évêque d'Aleth, que le prince de Conty, la princesse, la duchesse de Longue ville, le secrétaire d'État Tellier prônoient encore, et il n'étoit point vray que le P. Annat fût auteur de la conférence, à quoy il eut de la peine à consentir.

Et quand l'auteur des lettres Imaginaires avance en sa seconde lettre , page 21 du recueil, que sa compagnie* considérait si fort le P. Ferrier qu'elle l'avoit mis à sa tête , l'ayant chargé de sa plus grande affaire, la poursuite du jansénisme, comme le disciple du P. Annat qui l'élevoit pour luy succéder , il avance une fausseté insigne dans tous ses chefs, la compagnie n'ayant ou aucune part en cette entreprise, faite un peu malgré le P. Annat, et le P. Ferrier y ayant été embarqué luy-méme par l'évêque de Cotnengcs, qui avoit intérêt à

faire cette démarche pour contenter son frère , le maréchal du Plessis, et pour ôter au roy les impressions qu'on luy avoit données de son attachement au parly. Ce qu'ajoute cet auteur, que a le P. Ferrier avoit convenu qu'on n'exigeroit point de signature sur le fait ny sur le formulaire, mais seulement un respectueux silence » , est du même esprit et du même caractère, c'est-h-dire d'un esprit de mensonge et d'un caractère de fausseté ; car il n'est pas même vraysemblable qu'un homme de la qualité de ce père, qui n'étoit pas tout à fait étourdy, promette ainsy de son chef de supprimer ce formulaire, étably par toute l'autorité des plus grandes puissances de la terre , par les décrets du pape, les règle mens de deux assemblées du clergé et par les déclarations du roy. Ce sont là les égaremens où sont sujets les gens aussy prévenus de leurs folles imaginations que l'étoit cet écrivain, qui se mêle de railler comme faisoit Pascal, mais d'Un air si fade qu'il fait pitié à ceux qui ont un peu de délicatesse et de goût de la véritable raillerie, dont est extrêmement éloigné cet auteur, à qui le public fit justice par le mépris qu'il eut pour ses lettres. Et quand il ose avancer, lorsqu'il est condamné par toute l'Église et abandonné de tout le monde, que « le P. Annat se trompe le premier en pensant tromper les autres (1)», il montre qu'il est bien mal informé de ce qui se passe dans le monde, luy qui s'en pique si fort, en faisant le bel esprit. C'est la dernière des indécences de tomber dans des ignorances si grossières et de faire le suffisant.

Je ne m'amuseray point h réfuter ces lettres, qui ne sont que des rapsodies toutes pures des chansons qui se débitoient à Port-Royal contre les jésuites depuis tant d'années, pour m'arrêter à continuer l'histoire du formulaire , qui est un des grands incidens de cette affaire , et d'en bien faire voir l'importance, pour confondre les calomnies de l'auteur des Imaginaires, qui traite ce point de bagatelle et d'extravagance. Ce fut aussy la nécessité de ce formulaire , à quoy on s'attacha dans la suite comme au seul moyen qui restoit de finir ce différend, qui mit en si mauvaise humeur les gens du party et principalement leur secrétaire, Nicole, qui parloit en leur nom ; car rien ne les désola si fort que l'attachement qu'on eut à cet expédient comme l'unique qui restoit à l'Église pour les réduire; et comme ils avoient trouvé le moyen de se confondre avec les catholiques en disant qu'il n'y avoit plus de jansénistes , qu'ils condamnoient la doctrine condamnée, qu'ils renonçoient aux cinq propositions, sans

. i) Page 61 do recueil de» Imaginaire»,

changer de sentiment, il falloit une distinction par un formulaire pour éviter la confusion , et c'en étoit là l'importance.

Ce qui est si vray que l'Église, dans ces occasions, où il y avoit bien de la confusion après la condamnation des hérésies, s'est presque toujours servie de ces sortes d'expédiens de formulaires pour connoitre ceux qui étoient dans l'erreur d'avec ceux qui n'y étoient pas, par une espèce de profession de foy sur les articles contestés ; et le seul remède à ces contestations étoit la signature d'un formulaire étably pour distinguer les vrays fidèles d'avec les faux et le bon grain d'avec le mauvais; qui est l'usage naturel de ces sortes de signatures, absolument nécessaires pour démasquer Terreur et pour la reconnoître malgré tous ses déguisemens. Ce fut pour cette raison qu'Osius, qui présida au concile de Nicée, refusa de recevoir Eusèbe, évôque de Nicomédie, et Théognis de Nicée, quoyqu'ils abjurassent Arius, parce qu'ils refusoient de signer la formule de foy qu'il leur proposa; sur quoy ils furent exilés et ne furent rappelés de leur exil qu'après avoir signé. Ce fut pour cela que les empereurs Honorius et Théodore écrivirent à Aurèle, un des premiers évéques d'Afrique , pour luy ordonner de faire savoir à tous les autres évéques de cette Église-là de souscrire h condamnation de Pélage et de Célestius, pour rendre témoignage de la pureté de leur foy et de la droiture de leurs sentiments, et d'exclure delà communion de l'Église, en les dépouillant même de leurs dignités, ceux qui par une obstination affectée refuseroient d'obéir. C'étoitla pratique ancienne de l'Église. Le pape Hormisdas, dans l'affaire de Nestorius, d'Eutychès et de Dioscorus, envoya un formulaire de foy à Constantinople par ses légats, qui dévoient obliger tous les vrays catholiques de le signer, et ce formulaire fut reçu par l'empereur Justin et par l'impératrice Euphémie avec tant de respect que tous ceux qui voulurent passer pour orthodoxes le signèrent , après que l'évêque Jean et tout son clergé l'eurent signé. Saint Grégoire ne voulut recevoir les évêques schismatiques sur l'affaire des Trois-Chapilres, l'année 602, qu'après leur signature, qui est marquée dans les lettres de ce saint. Dans le sixième conciîo, célébré l'an 681, on prit les mêmes expéditions pour réduire les monothélites. Les Hussites furent contraints d'en user de même au concile de Constance, pour déclarer qu'ils renonçoient à Wiclef. Grégoire XIII ayant envoyé 'des missionnaires en Orient pour convertir les Jacobites , les Arméniens et un reste de Nestoriens , leur envoya une formule de foy à signer ; et enfin François I,r , roy de France, n'usa point d'autres remèdes pour purger son royaume du lu-

théranisme, qui commençoit à l'infecter, qu'un formulaire dressé par la Sorbonne, qu'il fit signer à tout le parlement de Paris pour servir d'exemple h ses autres sujets.

Ce qui obligea aussi l'assemblée de 1660, tenue à Paris, de prier le roy de faire demander au pape un nouveau formulaire sur le différend que celuy de l'assemblée dernière du clergé et celuy des grandsvicaires du cardinal de Retz causoient dans tout le royaume, comme l'unique moyen de terminer l'affaire du jansénisme, ou du moins de confirmer celuy de l'assemblée de 1655, auquel lesévéques favorables au party ne vouloient pas se soumettre pour autoriser par là la résistance qu'on y faisoit. Ainsi ce prince, zélé qu'il étoit pour la religion, écrivit à Sa Sainteté par le duc de Créqui, son ambassadeur, pour demander le secours du Saint-Siège afin d'éteindre les restes de cette hérésie par un formulaire ou nouveau ou confirmatif du premier ; mais, l'affaire de cet ambassadeur étant survenue, le mécontentement du roy contre le pape interrompit le cours du prétendu formulaire jusqu'à la satisfaction que Sa Sainteté fit au roy par son neveu, le cardinal Chigi, qu'il envoya en France, l'année 1664, en qualité de légat, selon le traité de Pise. Ce cardinal, étant arrivé à Paris vers le 15 de juillet, fît son entrée le 9 d'août ; il contenta fort le roy, quidevint, par cette satisfaction que le pape luy fit dans toutes les formes sans manquer à rien , plus son amy que devant. La confiance se rétablit entre l'un et l'autre, et ce fut alors que, du cônscil des évéques orthodoxes, le roy sollicita Alexandre, avec encore plus d'ardeur que devant, de luy envoyer un formulaire pour finir l'affaire du jansénisme, qu'il vouloit détruire tout à fait ; et il envoya un courrier exprès pour marquer davantage son empressement, lequel partit le U novembre de cette année 1664. Le consentement du pape à la restitution de Castro au duc de Parme acheva de contenter le roy et de lier les cœurs de ces deux souverains dans une parfaite intelligence.

Mais, pendant qu'on demandoit un formulaire à Rome, le nouvel archevêque de Paris, pressé par son conseil, s'avisa mal à propos de faire un mandement pour expliquer celuy du clergé, qui pensa tout gâter. Comme on ne doutoit pas qu'il ne fût bien intentionné, ce lurent ceux qui l'étoient aussi qui le poussèrent avec plus de chaleur à faire ce mandement ; on lui représenta que, pour signaler son zèle, il étoit obligé de commencer par un mandement pressant pour la signature; que, si les vicaires de Retz avoient de leur chef dressé un formulaire et fait un mandement pour favoriser les jansénistes, étant devenu le maître, il étoit obligé de commencer à le faire 3entir par quelque or-

donnancc où son zèle contre la nouvelle opinion parût; qu'il rfevoil cola au roy, son bienfaiteur, pour seconder le sien, mais qu'il le devoit encore plus au repos de son diocèse et à l'édification de son peuple. L'archevêque, persuadé, prend la plume à la main, fait son mandement, et, par une distinction mal entendue d'une foy divine et d'une foy humaine, cherchant à accommoder tout, pensa renverser tout. Il déclare, dans ce mandement , qu'il oblige tous ceux qui sont en sa dépendance de croire de foy divine la question de droit, mais qu'il suffit de croire la question de fait seulement de foy humaine , pensant par là contenter tout le monde, déclarant qu'on ne pouvoit, sans ignorance et sans malice, exiger une foy divine d'un fait qui ne demandoit qu'une foy purement humaine.

Ce qui fit un si grand fracas qu'il en fut étonné luy-méme. Les écrits recommencèrent à se multiplier et à courir plus que jamais. Les catholiques blâmèrent l'archevêque d'avoir tout gâté par son mandement, qui ne fut approuvé que des jansénistes; car, comme rien n'étoit plus éfably alors que le droit étoit inséparable du fait dans le différend des cinq propositions, et qu'on ne pouvoit plus les condamner sans reconnottre qu'elles étoient de Jansénius, les deux bulles l'ayant décidé avec les deux assemblées du clergé , l'affaire étoit finie par là ; et ce ne fut que par les grands éloges que donnèrent les jansénistes à son ordonnance, dont ils se servoient pour ne pas signer, qu'il reconnut sa faute , en leur donnant l'avantage de ne nier le fait que pour nier le droit. C'étoit là leur grande ressource , et ce fut par cette ouverture que leur donna l'archevêque qu'ils commencèrent un peu à respirer. Voicy de qu'elle manière en parla Nicole dans ses Lettres : « Voylà enfin ce qui est arrivé de cette inséparabilité chimérique du fait et du droit qui trouvoit si peu de résistance au commencement; c'est un service considérable que monseigneur l'archevêque a rendu à l'Église en donnant le dernier coup à cette opinion monstrueuse de la foy divine d'un fait; il se crut obligé, par le mouvement d'une charité vrayment pastorale, à lever cette obligation de la foy divine d'un fait inutile, le seul obstacle à la paix qu'il témoigne désirer avec tant d'ardeur. Ce jour que le mandement fut publié, qui fut le 8 juin , fête de la Trinité , changea la face de la dispute en décidant du principal sujet de la contestation ; il ne s'agit plus de foy divine ny d'hérésie et de secte, en quoy on a fait un grand pas vers la paix ; car on ne nous dit plus : Croyez Dieu qui a révélé le fait au pape , mais on nous dit : Croyez des hommes sujets au mensonge. »

Voilà ce qui se débitait sur ce nouveau mandement, dont les jansé-

nistes faisoient des trophées , prétendant par là qu'on en revenoit à leurs sentimens. Et l'écrivain Nicole , qui avoit intérêt de bien établir cette distinction de foy humaine et divine , soutenoit que c'étoit le sentiment de l'évéque de Gomenges , qui, dans sa lettre au roy sur la conférence, assure a que l'Église a intérêt de faire la distinction du fait et du droit, parce que, pouvant se tromper sur les faits non révélés et étant infaillible sur les dogmes, il faut nécessairement séparer les uns des autres, etc. » Et tous les jansénistes étoient de cet avis, ne pouvant cesser de louer ce mandement de l'archevêque de Paris, lequel rétablissoit leurs affaires , d'ailleurs fort en désordre par les déclarations du roy qui pensoit à détruire le Port- Royal. Mais personne se s'éleva contre ce mandement avec plus de vigueur ny n'en fit plus de bruit à la cour que l'archevêque d'Auch. Ce prélat étoit piqué au vif, et la préférence qu'on avoit faite de l'évéque de Rhodezà luy pour l'archevêché de Paris, quoyque d'un mérite bien inférieur, luy tenoit toujours au cœur ; ce qui l'anima beaucoup à décrier ce mandement et à remplir la cour des fâcheuses suites qu'il pourrait avoir. On n'eut pas de peine aussy, sur le bruit qu'y fit cet archevêque, d'en comprendre l'importance ; la reine, toujours zélée contre la nouvelle opinion , en fit des reproches à l'archevêque de Paris, qui ne put se justifier que sur sa précipitation , et qui, dans la suite, répara bien sa faute par la vigueur avec laquelle il poussa' les jansénistes. Et le roy se crut obligé, pour apaiser les plaintes qu'on luy fit de ce mandement et pour raccommoder la faute de ce prélat, qu'il aimoit, d'expédier le courrier qu'il envoya exprès à Rome pour presser le pape d'envoyer un autre formulaire qui pût être conçu d'une manière à ne plus donner lieu aux contestations.

Comme la paix venoit de se faire entre le pape et le roy par le légat, qui s'étoit bien acquitté de tous ses devoirs , et qui, par son savoir faire, avoit fort plu à toute la cour et surtout au roy, à qui il avoit fait la satisfaction du pape de bonne grâce et qui l'avoît renvoyé plein de témoignages de sa bienveillance , le courrier fut reçu à Rome avec bien de l'agrément , et les effets suivirent bientôt là les démonstrations de joye que le pape fit paroître en cette rencontre , où il ne cherchoit qu'à contenter le roy, en contentant luy-mèmele zèle qu'il avoit pour finir l'affaire dont il s'agissoit; car il ordonna aussitôt des commissaires pour voir ce qu'il y auroit à faire afin que le roy fût content. On avoit déjà consulté Rome sur le formulaire, et les cardinaux commissaires à l'affaire de l'évéque d'Ipres s'étoient assemblés dès le 22 juillet de l'année 1660 au palais du cardinal Ginetti , et dès

ce temps-là l'abbé Hilarion Rancati avoit été engagé de dire à la congrégation, qui voulut savoir ses sentiments, ce qu'il en pensoit; il s'excusa d'abord sur la goutte qui l'attachoit au lit; mais il envoya peu de jours après son sentiment par écrit aux commissaires, qui étoient les cardinaux Ginetti, Corrado, Borroméo, Albissy, Chigi, Rospigliosi, Bagni. Il y avoit deux difficultés à résoudre alors sur ce formulaire, qui faisoient de la peine : la première, que le roi l'avoil autorisé, la seconde, que l'assemblée du clergé n'avoit pu dresser un formulaire. Sur la première difficulté l'abbé Hilarion répondit qu'il falloit expliquer en bonne part l'intention du roy, qui étoit bonne, cherchant sincèrement et de bonne foy à extirper le jansénisme, autant qu'il étoit en son pouvoir, sans prétendre passer les bornes, et que son arrêt pour autoriser le formulaire ne devoit s'entendre que du pouvoir séculier demandé par l'assemblée. Pour répondre à la seconde difficulté, il croyoit que, si Sa Sainteté dressoit un autre formulaire, qu'elle enverroit au nonce avec un bref, il n'y auroit plus de difficulté. Le cardinal Ginetti jugeoit qu'il falloit s'en rapporter au nonce, qui voyoit les choses de près; que cependant un nouveau formulaire dressé par le pape pourroit tout accommoder. Corrado opinoit qu'il ne falloit pas toucher à l'arrêt du roy déjà publié, et que Sa Sainteté pourroit dresser un autre formulaire sans faire mention de ceux qui étoient déjà faits. Borroméo pensoit qu'on ne devoit rien faire de nouveau sans prendre des mesures avec le nonce , pour ne point faire de faux pas en une affaire aussy importante. Albissy le prit d'un ton plus haut, prétendant que le tort fait au Saint-Siège parles différons formulaires et par l'arrêt du roy ne pouvoit se réparer que par une bulle , où le pape loueroit le zèle du roy et de l'assemblée pour les intéresser à la bien recevoir. Chigi, Bagni, Rospigliosi jugèrent qu'un bref concerté avec le nonce suffiroit pour remédier k tout.

La résolution de cette congrégation ayant été envoyée au nonce pour savoir son sentiment, il ne jugea point à propos qu'on cassât le formulaire dressé par l'assemblée, qui avoit bien fait en toute cette affaire et qui ne méritoit que des louanges , ajoutant que rien u* seroit plus capable d'autoriser le refus de l'évêque d'Alelh et de* autres évéques du party, c'est-à-dire de Pamicrs, d'Angers, de Beauvais, de Chàlons, de Conserans , de Bazas , de Comenges , tous dévots de profession , qui triompheraient de la cassation du formulaire de l'assemblée, auquel ils n'avoienl pas voulu se soumettre ; car, le roy les ayant fait presser de signer, ils répondirent qu'ils avoieot cru

devoir en écrire au pape pour le faire avec sûreté de conscience; c'était une défaite toute pure, sur quoy le nonce jugeoit qu'il ne falloit rien changer. Et l'évéque d'Aleth ayant écrit à son amy Hippolyte Feret, curé de Saint- Nicolas du Chardonnet, d'un air peu soumis au pape, au roy et à rassemblée, par cet esprit d'indépendance dont il s'étoit laissé prévenir, le nonce crut en devoir rendre compte h, Sa Sainteté pour luy faire comprendre l'état où étoient alors les esprits desévêques favorables au party. Cette lettre, datée du i\ juillet 1662, éloit adressée au cardinal Rospigliosi, secrétaire d'État. « V. E. reconnoilra dans la lettre de M. d'Aleth une nouvelle machine des jansénistes. Le curé de Saint-Nicolas m'en a fait voir l'original, du 7 septembre de l'année passée , pour me faire comprendre par la date qu'elle étoit écrite avant le bref contre les grands-vicaires et avant l'arrêt du conseil, pour se délivrer par la de la juste indignation du pape et du roy et pour m'insinuer qu'on ne devoit point prendre de résolution violente contre cet évêquc, que le temps adouciroit, et qu'on pourroit l'obliger à changer de sentiment par quelque rétractation; dont je me défie, le regardant comme suspect d'avoir publié celte lettre, quoyqu'il le nie. J'ay cru devoir disposer les choses à ce que le Saint-Siège en témoignât quelque ressentiment. Cette lettre cuntenoit des sentimens pernicieux, qui vont à nier le pouvoir de l'assemblée qui avoit ordonné la signature et à diminuer l'autorité du Saint-Siège; ce qui me donne lieu de craindre qu'on ne puisse dissimuler le procédé de ce prélat, qu'on pourroit pousser à bout avec l'assistance du roy, auprès de qui il est mal. Ce qui toutefois seroit difficile, cet évéque étant, dans un coin du royaume, en estime de vertu et dévie exemplaire, suivy de plusieurs évêques qui se piquent d'être dévots et du prince et de la princesse de Conty. » Car on ne savoit que trop que, quand cet évéque écrivoitaucuré Feret, c'étoit toujours avec ordre de communiquer sa lettre au prince de Conty, qu'il étoit en possession de gouverner.

A cette lettre qu'écrivit le nonce au cardinal Rospigliosi, pour informer Sa Sainteté de l'état où étoient les esprits de ces prélats, il en ajouta une autre peu de temps après, c'est-à-dire le iB du mois suivant, pour prévenir ce cardinal sur la conduite de l'évéque de Beauvais, qui, pressé de signer de la part du roy, n'écrivoit au pape que pour éviter la signature et pour le tromper; et rien ne servit tant à faire connoître à Rome l'état où étoit alors le jansénisme que le compte que rendoit le nonce à ce cardinal de la disposition où étoient ces deux évêques, plus dévoués au party que les autres. Voicy ce qu'il

♦ écrit de celui de Beauvais : a Ce prélat a écrit à Sa Sainteté. J'ay cru devoir faire savoir à V. E. qu'il est ouvertement déclaré pour les jansénistes; non pas qu'il soit assez habile pour entendre ces questions, mais il est obstiné par les impressions que luy donnent ceux qui le gouvernent. Il ruine son diocèse, qui est grand et considérable; il ne veut point donner les Ordres qu'on n'ait passé quelque temps en son séminaire, où Ton enseigne et professe le jansénisme. Y. E. peut se souvenir des artifices dont il s'est servy pour faire croire qu'il se soumet aux constitutions apostoliques contre les cinq propositions, par l'entremise del'évéque de Laon, dont il se sert pour me faire croire qu'il veut contenter le Saint-Siège , ce qu'il n'exécute jamais. Mais il ne fait ces avances que pour éviter l'exécution des arrêts du conseil contre luy et pour trouver du secours dans l'assemblée du clergé contre son chapitre. Je luy ai promis que je l'accommoderois avec son chapitre, et avantageusement pour ses intérêts, s'il vouloit obéir au pape et signer le formulaire. Quoiqu'il ne soit pas bien à la cour, on n'a pu trouver le moyen d'exécuter contre lui la commission d'Innocent sur le mandement pour la bulle. »

Ce fut là ce qui se fit à Rome sur le formulaire dès les années 1661 et 4662, et comme le nonce, qui prenoit conseil d'habiles gens et bien intentionnés, n'étoit pas d'avis qu'on touchât au formulaire de l'assemblée, laquelle ne méritoit que des louanges en cette affaire, dont la suite fut tout à fait interrompue par le mécontentement du roy sur l'insulte faite au duc de Créqui, son ambassadeur, et par la conférence de l'évéquc de Gomenges avec le P. Ferrier. Mais on Irouva à propos dans le conseil du roy d'en reprendre le fil à l'occasion de la rupture de la conférence, où parut à découvert le méchant esprit de la cabale , et à l'occasion du bruit que fit cette année partout le mandement de l'archevêque de Paris, dont on tiroit de grands avantagesà Port-Royal, où l'on en faisoit trophée. Le courrier envoyé du roy pour demander un formulaire ayant rendu ses dépêches , la congrégation" où l'on en avoit délibéré les années précédentes fut rétablie chez le cardinal Ginetti le 41 décembre 4664, et le clergé de France assemblé à Paris se soumettoit aussy bien que le roy à on nouveau formulaire ou à la confirmation du premier, parce qu'on vouloit finir; on arrêta que le pape pouvoit prendre l'alternative des deux expédiens, mais on ne laissa pas de le prier de savoir encore le sentiment du P. Bona (1), général des Feuillans, du P. Lauria et

M) Jean Bona, né à Mondoii le 10 octobre 1609, fil profession dans Tordre de*

de Spinola (4), qui approuvèrent tous trois le formulaire de l'assemblée aussy bien que toute la congrégation. Sur quoy le pape prit enfin une dernière résolution, qui fut d'envoyer au roi un nouveau formulaire. Et ce sont les délibérations de tant d années des têtes les plus sages de la terre, du conseil du roy très-chrétien et de celui du pape, où tout se passe avec tant de maturité et de circonspection ; ces résolutions si sages du Saint-Siège, auquel le Saint-Esprit a promis son assistance; ces expédiens enfin que l'Italie prenoit de concert avec la France, et l'Église de Rome avec toute l'Europe, pour l'intérêt de la religion, que Nicole, l'auteur du caractère le plus frivole qui ait écrit en ce siècle, appelle en ses lettres des bagatelles, des impertinences, des visions et des chimères. Ce sont là les égarements où l'esprit d'erreur conduisoit alors les misérables écrivains de Port- Royal.

Cependant, comme le bruit se répandit à la cour que le roy, après avoir pris la résolution de dissiper entièrement le Port-Royal, envoyoit un courrier à Rome pour y demander au pape un nouveau formulaire pour contraindre tous les jansénistes à signer , et que l'archevêque de Paris avoit été d'avis que le pape y ajoutât une menace expresse d'excommunication à ceux qui ne voudroient pas signer, cette nouvelle y alarma un peu ceux qui avoient des amis à Port-Royal, qui prenoient quelque intérêt à la nouvelle opinion. La comtesse de Brégy (2), femme d'esprit, quis'étoit attachée à la reine-mère et qui se piquoit de bien écrire, prit alors la plume à la main pour donner avis à un célèbre janséniste de ce qu'elle venoit d'apprendre, pour l'obliger à prendre ses précautions sur un dessein qui sembloit menacer tout le party ; elle lui écrivit en ces termes :

« Si l'on peut être autorisée à parler des choses qui regardent des personnes qu'on estime infiniment, vous ne trouverez pas étrange que

FeoillanUle 2 août 1626, fut élu général en 1651 ou 1656, et créé cardinal le 29 novembre 1669. II mourut à Rome le 27 octobre 1674.

(1) Joies Spinola, fils de J.-B. et d'Isabelle Spinola, né à Gènes le 13 mai 1612, nonce à flapies sous Innocent X, archevêque de Laodicée, nonce à Vienne en 1665, créé cardinal le 14 janvier 1664, mais proclamé le 7 mars 1666, évéqtie de Sutii et Xlpi le 2 juin 1670, archevêque de Lucques le 8 novembre 1677, se démit en 1690 et mourut à Rome en 1691 .

(2) Charlotte de Saumaise de Cliazan, née en 1618, dame d'honneur d'Anne d'Autriche, mariée en 1637 à Henri-Nicolas de Fléceiles, comte de Drégy, lieutenant général , puis ambassadeur en Suède, mourut à Paris le' 3 avril 1693 et fut inhumée à Saiut-Gervai*. Elle était nièce du fameux Saumaise, plus fameux, comme tant d'autres ejusdtm farinât, à cause de son calvinisme qu'à cause de ton érudition et illustré rar Des préaux.

je vous fasse savoir ce que j'appris hier touchant vos amis et les miens. Je sus qu'on prenoit de fâcheuses résolutions contre eux , que je ne doute pas que la fermeté de leur cœur ne leur fît porter généreusement; mais il semble qu'il n'est pas de la prudence d'affronter les périls quand il est facile et raisonnable de les éviter. Hais, sans considérer si les souffrances ne pourroient pas faire d'impression sur des esprits à qui les plus rudes peines ne font pas de peur , puisque dans leur vie ils s'en imposent tant de volontaires, qu'ils songent quel sacrifice ils feroient à Dieu si, ayant pu pénétrer des choses qui jusqu'à eux auroient été obscures, par la considération de la paix et de l'union de l'Église, ils renonçoient à la gloire d'avoir eu plus de lumières que le reste des hommes sur des matières qui, n'ayant point été décidée dans les autres siècles , font voir que la foy ne peut être blessée de les laisser encore indécises et qu'on blesseroit beaucoup la charité par les suites qu'une autre conduite pourroit apporter. Ce seroit donc un grand acte de vertu, à ceux qui ont tant de lumières pour soutenir leur opinion, de n'avoir point d'opiniâtreté, et qu'on pût voir cette humilité en des personnes en qui tant de grandes qualités ne pourroient causer que de l'orgueil. Croyez-moi, Monsieur, être vaincu par l'esprit de charité est plus glorieux pour ceux qui suivent Jésus-Christ que d'être vainqueur, et il y auroit à redire que la victoire fût suivie de divisions dans l'Église par ceux qui voudroient donner leur sang pour la défendre; en quoi ils ne laisseroient pas de luy faire innocemment plus de mal qu'elle n'en peut recevoir de ses ennemis les plus déclarés ; et il n'y a que la soumission qui puisse faire voir à tout le monde la vertu de vos amis égale à leur science et à leur esprit. Je vous écris d'une matière dont les personnes de mon sexe ne peuvent parler pertinemment ; aussi ne vous en dirai-je que ce qu'un peu de bon sens et beaucoup d'affection me fait vous écrire, dans la crainte que j'ai que nos amis ne souffrent de la disposition où je voy qu'on est à leur égard. Je vous supplie donc d'y vouloir songer, et de croire que tout cecy ne vient que d'un esprit bien affectionné à leurs intérêts, et que, si je n'ay pas assez d'esprit pour suivre leur exemple , je suis assez touchée de leur mérite pour leur donner des marques de l'estime avec laquelle je leur suis et à vous, etc. »

C'étoit une lettre d'une dame du monde, qui se mit dans l'esprit d'exhorter les solitaires de Port-Royal et ces fameux ermites, qu'on proposoit dans la cabale pour des modèles achevés de vertu, à se soumettre à l'Église et à obéir au pape dans une affaire de religion. Celuy à qui elle écrivoit éloit un ecclésiastique hibernois, grand jan-

séuiste, directeur d'une fille, religieuse (1) qu'elle avoit à Port-Royal, la plus entêtée de toutes et par la qualité de son esprit et par les leçons de son directeur, qui s'appeloit Quesly (2). C'étoit un homme hardi, intéressé, prenant de tous côtés pour amasser du bien, qui s'étoit fourré à l'hôtel de Longueville, où il s'étoit acquis du crédit par ses intrigues et s'étoit rendu considérable par sa hardiesse. Jamais homme n'a mieux fait le dévot et d'un ton plus radouci , sans aucun principe de dévotion; car c'étoit un escroc toujours alerte sur ses intérêts, aussy fameux par là que ce Trouillar (3), qui de jésuite défroqué s'étoit fait janséniste pour dépouiller cette pauvre demoiselle d'Àlrie, fille du duc d'Aquaviva, logée à Port-Royal et dévouée au party. On dit qu'il tira d'elle des sommes immenses en qualité de directeur, qu'il envoya en son pays pour faire ses sœurs demoiselles par les contributions de l'hôtel deConty, qu'il joignit à celles de sa pénitente, qu'il pilla comme un corsaire. Mais, pour revenir à la comtesse de Brégy, la lettre qu'elle écrivit au directeur de sa fille étoit moins pour luy, car un Hibernois ne lui tenoit pas fort au cœur, que pour les chefs du party, qu'elle avoit connus par la marquise de Sablé, son amie, dans les fréquentes visites qu'elle lui rendoit. La marquise l'aimoit fort parce qu'elle la réjouissoit et qu'elle prenoit plaisir, de la manière dont elle avoit l'esprit fait, en ses entretiens; et leur liaison devint si grande dans la suite que la marquise n'eut pas de peine à se servir de la comtesse pour obtenir du duc d'Orléans, frère du roy, la continuation d'une pension de deux mille écus qu'elle perdit à la mort de son frère, le commandeur de Souvray (4), qui, en qualité du fils du maréchal de Souvray, gouverneur de Louis XIII, avoit procuré

(1) Anne-Marie de Fléceltes de Brégy, fille d'Henri- Nicolas et de Charlotte de Saumaise de Chazan, née en 1633 et baptisée seulement en 1638, filleule d'Anne d'Autriche, fit profession à Port-Royal en 1660, sous le nom d'Anne-Eugénie de Sainte- Eosioquic , fut enfermée en 1664 chez les Ursulines de Saint-Denis , et revint mourir à Port-Royal des Champs le 1er avril 163*.

(2) C'était probablement Malachie Kelly, dont il a été parlé au Ve livre, et qui en 1683 était proviseur du collège des Irlandais.

(3) Étienne Lombard, plus connu sous le nom d'abbé du Trouillas, qui était une terre de m famille , fils du lieutenant général de la sénéchaussée de Forcalqnier, aaquit dans cette ville et entra dans la Compagnie de Jésus, d'où il sortit. Dès 1652 il attaqua le I'. Jean de Brisacier dans un livre intitulé : Défense de la censure de l'aictirtéque de Paris. Quand M"« d'Atri quitta Port-Royal pour se retirer à Forealquier il la suivit dans cette Tille et y mourut vers 1689, d'après le nécrologe in- 12 de Port-Royal.

(4) Jacques de Souvré, fils de Gilles, maréchal de France, el de Françoise de Bailleul, né en 1600, entra dans Tordre de Malte, devint grand-prieur de France et commandeur de Saint-Jean de Latran , fut nommé ambassadeur de son ordre en France en 1648, mourut h Paris le 22 mai 1670 et fut inhumé au Temple.

ce secours à la marquise, sa sœur, qui n'étoit pas bien en ses affaires.

L'avis que la comtesse s'avisa de donner à Port-Royal sous le nom du directeur de sa fille se trouva bientôt véritable par Tordre pressant du roy au nouvel archevêque de Paris d'aller visiter le Port- Royal pour lui rendre compte de la disposition où Ton y étoit. Cette visite se fit le lundy 9 de juin de cette année; et, parce qu'on n'y étoit nullement en état d'instruire le prélat, ce qu'on évitoit par-dessus tout, il ne put voir que deux religieuses qui, de concert, l'amusèrent depuis sept heures du matin jusqu'à une heure, sans presque lui rien dire. Il se retira fatigué d'un entretien aussi inutile. Il y retourna les deux jours suivans, où il ne fit pas plus que le premier. On fut mécontent à la cour de ce procédé, où il paroissoit bien de l'obstination ; mais le mécontentement qu'on eut de cette visite redoubla de la moitié à l'occasion d'un écrit qui parut peu après, dans lequel on accusoit le prélat d'ignorance et de passion. Cet écrit étoit fort offensant ; il en fut piqué, et, comme il n'étoit pas violent, il ne s'en servit que pour faire entrevoir au roy, auquel il en rendit compte, les méchantes intentions de ces filles. Il est vray qu'alors il parut plusieurs écrits fort outrageux contre les puissances; on entendit dire à la sœur Angélique de Saint-Jean, fille de d'Andilly, ces paroles menaçantes :«Quoy! l'archevêque, qui nous pousse à bout, ne craint-il point que mon père n'écrive sa vie, sur quoy nous avons de bons Mémoires? » Et un ecclésiastique de Port-Royal, nommé de Sainte-Marthe, homme de nul mérite et de nulle naissance, mais hardy et emporté, écrivit une lettre pleine de menaces et d'invectives à Parchevêqoe de Paris, qu'il eut l'effronterie de porter lui-môme à sa porte, disant son nom au suisse afin d'intimider l'archevêque et de l'empêcher de continuer sa visite ou du moins de ne contraindre ces filles à rien de violent. De pareilles menaces eurent peu d'effet sur le cœur d'un prélat aussi zélé que rétoit l'archevêque , qui n'eût pu avoir de la déférence à un homme aussi méprisable que celui-là sans le devenir luy-méme; il continua sa visite comme il l'avoit commencée, mais sans aucun fruit. Les chefs de la cabale avoient eu grand soin d'exercer ces pauvres filles à une opiniâtreté digne d'elles, qu'ils appeloient, pour les flatter, une fermeté héroïque, pendant qu'ils se tenoient tranquillement à couvert de la persécution, qu'ils évitèrent en se cachant le plus soigneusement du monde.

On prit à la cour d'étranges résolutions sur ces résistances, et le dessein qu'on avoit depuis longtemps pour dissiper entièrement le Port-Royal fut conclu, car il parut à l'archevêque qu'on s'étoit mo-

qué de luy et qu'il n'y avoit rien à faire auprès de ces filles, aussi en* tétées qu'elles étoient de leurs nouveautés, paria raison et par la douceur; que l'état où elles étoient demandoit plus de vigueur et plus de fermeté qu'il n'en avoit eu, espérant les ramener parles voyes douces ; en quoy il se méprit. Cependant, comme la visite de l'archevêque fut reçue avec tout le mépris que des filles résolues à tout pouvoient faire tête levée , elles prirent leur party d'un air le plus déterminé qu'on puisse le prendre. Chacune se demandoit déjà dans son cœur la fer* raeté avec laquelle elle soutiendroit tout ce qu'on leur préparait de violent et d'extrême, et on dit qu'un jour, environ ce temps-cy, comme leurs directeurs les exerçoient à la grille aux réponses qu'elles avoient à faire pour ne pas signer le formulaire , il se fit une espèce de délibération de la manière dont elles iroient à la mort s'il f ail oit souffrir le martyre pour défendre la doctrine de saint Augustin. Le péril D'étant pas encore fort pressant et l'appareil de la mort ne leur paraissant que de loin , la délibération fut assez tranquille. Et ce fut dans ce calme et cette tranquillité de la grille que, pour aguerrir leurs esprits, ces braves directeurs commençoient à les accoutumer à ces idées. On les avoit toujours flattées, pour affermir leur cœur à la constance, de l'honneur qu'elles faisoient à la religion. On leur rebattoit sans cesse les oreilles de leur mérite, et on ne leur parloit rien tant que de leur vertu ; leurs grilles ne retenlissoient que des éloges perpétuels qu'on faisoit de leur foy ; car on ne faisoit pas moins déjà que de les mettre à la tête de tous les fidèles.

Enfin la déclaration du roy, tant différée par les divers incidens qui se rencontrèrent depuis le commencement de l'année (c'est-àdire par l'intrigue du comte de Guiche (i ) et du marquis de Vardes (2), qui chagrinoit le roy, enfin découverte , et par le voyage que fit Sa Majesté à Chartres pour la santé de la reine vers les fêles de Pâques ) et remise tant de fois par plusieurs contre-temps , fut portée au Parlement, pour y être enregistrée, le 29 d'avril. Le roy, accompagné de son frère, le duc d'Orléans, du prince de Condé, du prince de Conty,

(1) Armand de Gratnont, comte de Guiche , (ils d'Antoine, duc de Gramont, maréchal de France , et de Françoise de Chivré , né en 1638, marié le 23 janvier 1658 à Marguerite- Louise-Suzanne de Bél hune-Sully, dont il n'eut point d'enfants, mourut * Creulznach le 29 novembre 1673.

(2) Fiançois-René du Bec Crépin-Grimaldi , marquis de Vardes, fils de René et de Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret, gouverneur d'Aiguës -Mortes, marié à Catherine Nicolaï, mourut à Paris en son hôtel, rue du Bac, le 3 septembre 1688, âgé de soixante- sept ans, et fut inhumé dans l'église des Dominicains du faubourg Saint-Germain.

du duc d'Enghien , du duc de Guise et des autres ducs, ayant pris sa place pour tenir son lit de justice et ayant salué la compagnie , ordonna à son chancelier de parler et d'expliquer ses intentions. Le chancelier Pierre Seguier dit que Sa Majesté, ayant donné la paix à ses peuples, ne pensoit plus qu'à leur eu faire goûter les fruits, en retranchant de son État toutes sortes de divisions et principalement celles qui s'y formoient à l'occasion des nouvelles doctrines. Et comme ce premier magistrat du royaume avoit toujours signalé son zèle contre ces nouveautés , qu'il croyoit pernicieuses à l'État, il s'étendit sur les louanges du roy dans le reste de son discours, et amplifia fort l'attention qu'avoit ce prince à détruire cette hérésie , qui infectait l'État depuis quelques années. Il dit que, la religion étant le lien qui attachoit les hommes à Dieu et Dieu aux hommes , sa piété luy devoit être une assurance du bonheur de son règne. La* moignon, premier président, paria ensuite sur le même sujet avec son éloquence ordinaire et avec un applaudissement universel. Le discours de l'avocat général Talon fut si mêlé qu'on eut de la peine à bien démêler son sentiment. Il s'arrêta peu sur le jansénisme; il exhorta le roy à réformer la justice , h décharger le royaume du nombre énorme de religieux et à réprimer la hardiesse de la cour romaine et ses entreprises, dont il n'étoit point question. On prétend que ce fut Colbert qui luy avoit donné des Mémoires pour parier ainsy. Le nonce, qui avoit assisté incognito à la cérémonie , s'en plaignit an P. Annat et en écrivit à Rome , et le pape en fut choqué. Après quoy se fit la lecture de la déclaration contre les jansénistes , pour les obliger à recevoir les bulles d'Innocent et d'Alexandre , à condamner les cinq propositions tirées du livre de l'évéque dlpres, et à signer le formulaire dressé le 49 de mars de l'année 4657 par l'assemblée générale du clergé. L'édit ayant été vérifié au Parlement fut ensuite publié par tout le royaume, avec ordre à tons les ecclésiastiques séculiers et réguliers de signer.

Mais il arriva la veille de cette action, à la cour, un incident qui ne doit pas être omis en cette occasion et qui en fera comprendre toute l'importance. L'abbé de Mourgues(l) de Saint-Germain, vieil officier de la reine Marie de Médicis , qui l'avoit suivie dans tous ses voyages en qualité de premier aumônier, alla voir la reine-mère, à qui il avoit soin de faire sa cour, parce que cette princesse le consi-

(I) Matthieu de Mourgnes, sieur de Saint-Germain, fila de Gabriel et de Chriatiae Gatiteron, né au Puy en 16* 2, fut d'abord jésuite, puis aumônier de Marie 4e Hédicit , et mourut aux Incurables en décembre 1670.

déroit. Son frère (J) avoit une maison dans la plaine d'Ouille (2), qui n'est pas éloignée de Saint-Germain, où cet abbé passoit une partie de l'été et de l'automne. Étant donc allé le mardi 28 avril rendre ses respects à la reine, de qui il fut très-bien reçu, le roy entra chez elle lorsque cet abbé y étoit, qu'il connoissoit déjà, et luy ayant d'abord fait des caresses : a Je say, luy dit-il, que vous êtes mon serviteur et que vous avez bien servy feu la reine ma grand'mère. » D'où l'abbé prit occasion de luy dire qu'il avoit appris qu'il se disposoit à faire le lendemain une action capable d'attirer du Ciel sur sa sacrée personne et sur son État de grandes bénédictions et de le rendre bien agréable à Dieu : ex Car il n'y a personne, Sire, dit-il, dans votre royaume qui ait mieux connu l'évêque d'Ipres que moy. » Le roy lui demanda quel homme c'étoit. « Un des hommes les plus pervers qu'il eût jamais connu, » répondit -il, ajoutant qu'il ne pouvoit comprendre comment il y avoit des François qui pussent avoir de l'estime pour un homme lequel avoit si fort déchiré l'honneur des rois de France dans un livre qu'il avoit composé pour les déshonorer, et que ce fut par là qu'il devint évêque, le roi d'Espagne n'ayant pu se dispenser de récompenser un service si signalé par une crosse; qu'au reste personne ne le connoissoit mieux que luy, ayant écrit son histoire, qu'il étoit prêt de donner au roy en la donnant au public, a J'enseray bien ayse, » dit le roy, en luy demandant ce qu'il auroit besoin pour cela, a De la protection de Votre Majesté, répondit l'abbé; non pas pour moy, qui périrois volontiers pour une cause si juste, où il s'agiroit de détromper le public , en faisant connoître cet ennemy de nos rois tel qu'il étoit; d mais qu'il la demandoit pour son livre, lequel pou rr oit être contesté sur les choses étranges qu'il avoit à dire , s'il n'étoit soutenu de son autorité. Le roy luy promit , pourvu que tout se fit dans l'ordre, et, comme il alloit à la messe , il luy ordonna de l'attendre pour un mot qu'il avoit encore à luy dire; c'étoit apparemment pour luy demander ceux qu'il voudroit pour reviseurs de son livre.

Pendant que l'abbé attendoit dans l'antichambre de l'appartement de la reine, où cet entretien s'étoit passé, une espèce de cavalier inconnu vint le joindre, luy demandant s'il sçavoit ce que le roy avoit dessein de faire le lendemain, a Sçavez-vous, dit-il, le mauvais

(1) Jean de Mourgues, sieur de Saint-Germain-la-Prade, marié le 22 octobre 1622 à Marguerite Buyer, mourut sous-doyen des avocats au conseil, le 23 février 1675, et fut inhumé en la chapelle Saint- Joseph de l'église des Incurables, près de son frère l'abbé. (Registre de Saint-André-des-Arcs.)

(2) Houilles, a une lieue el demie de Saint-Germain, à trois lieues de Paris.

•r>~ 'i i - *: - ra*v I 5~-t:csi son ÉUl? On dit ^ i

^ le — >^ct*.niDv. » L'abbé, qui r'.*; t

^ x . xzr-zrz: • >:s:'-fi-\aas bien ce que tous dit' 5, v -s::-=-r£r'T -i* Zjt arrkLer repooiît quïl net»:: ;iv js- 3." -i t ^etc^c „ tî que les canonisé i>rv.-

m tt«: ! il ut . vous ne savez pas œ q>

- 23^***.. ritikt î rjàe^ient , se retira à n>;L* v. > .

- ~3 "i r-Y- * eu L~t. ^ , toc s~r^:ner :

j^t ^ ^i-^jrfat"'. ic ~£ j iy sa wu2 > je i.. * t *: «.cr^-DS icres eetu? a1 csrsrv i * "~" sç^a. ^ ic pat jnpniLer -

r - t =lt2s* : re ians le aa< b f a.-tI . Z ^.^-^ r jc ? --ïLyji. mourut *n hil- *.

. * ^ -ï^jwi^îr ri» . -ï -j-

-.T *-r"*li:V.-;«iif . - ...

que e '

on

aV\' - ^

des f^*

Mais le roy ne trouva pas bon que la duchesse, sa cousine, y parût avec tant de distinction, et qu'elle affectât d'honorer de sa présence, dans une pareille cérémonie, un party dont il méditoit la ruine. Il ne put pas même s'empêcher de s'en expliquer à la princesse de Conty, qu'il estimoit beaucoup et qu'il étoit allé visiter peu de jours après; car il iuy dit qu'elle avoit été plus sage que sa belle-sœur, la duchesse de Longueville, quiauroit bien mieux fait de ne passe déclarer si fort pour le Port-Royal en faisant les honneurs du convoy de Singlin, comme elle avoit fait , ne pouvant dissimuler que cela luy avoit fort déplu.

Ce fut aussy probablement dans ce même mois d'avril , qui est d'ordinaire la fin du carême et le temps de Pâques , que la duchesse de Lesdiguières, gagnée au party par les cajoleries de la duchesse de Longueville, depuis son établissement à Paris, après la mort du duc son mary, écrivit à cette duchesse de quelle manière elle croyoit qu'il falloit qu'elle fit ses pâques, ne vivant pas dans toute la régularité que demandoit un devoir si saint. La duchesse de Longueville , qui étoit instruite dans les principes de la nouvelle doctrine et qui savoît que c'étoit une des dévotions du party de passer Pâques sans faire ses dévotions, luy répondit qu'il n'y avoit rien à faire; ce que la duchesse de Lesdiguières pratiqua au pied de la lettre sans peine , puisqu'il y avoit du mérite à n'en rien faire. Ce fut de la vieille duchesse de Pecquigny (i) de qui j'appris cette particularité , qui m'ajouta que le duc de Roquelaure (2), qui n'étoit pas mal alors dans les bonnes grâces de la duchesse de Lesdiguières et qui étoit son confident , avoit parmy d'autres lettres de cette duchesse le billet de la duchesse de Longueville , qu'il montrait à qui le vouloit voir, et elle m'assura qu'elle l'avoit vu. On n'étoit pas toujours obligé de la croire [la duchesse de Pecquigny], tant elle étoit peu charitable à son prochain ; mais je la trouvay plus croyable quand elle me dit que ce n'étoit que des dames dont la conduite n'avoit pas toujours été fort réglée dont se remplissoit le party. En effet, la plupart de celles qui avoient fait parler d'elles étant jeunes se faisoient dévotes de Port- Royal pour faire parler d'elles étant vieilles ; car la dévotion de ce party avoit un air plus propre à contenter l'amour-propre de celles

(1) Claire -Charlotte d'Ailly, dame de Pecquigny, fille unique et héritière de Philibert-Emmanuel et de Louise d'Ognies, mariée en 1619 à Honoré d'Albert, duc de Chaolnes, seigneur de Pecquigny, maréchal de France , décédé sms héritiers directs le 30 octobre 1649, mourut en sa maison de Magny le 17 septembre I6S1.

(2) Gtston- Jean-Baptiste , doc de Roqnetaure, Ris d'Antoine, maréchal de France, et deSnxannede Bassabat, né en 1615, marié le 17 septembre 1053 à Charlotte- Marie de Daillon, mourut à Paris le 11 mars 1683.

conseil qu'on luy donne et à quoy il s'expose et son État? On dit qu'il porte au Parlement une déclaration pour obliger ses sujets à signer le formulaire par où il va déclarer le pape infaillible, contre l'intention de son conseil , du Parlement et de la Sorbonne. » L'abbé, qui étoit homme de tête, connut bien que c'étoit un espion ou un aventurier, et il luy dit d'un ton d'autorité : « Sçavez-vous bien ce que vous dites , Monsieur, et l'entendez- vous? » Le cavalier répondit qu'il n'étoit pas théologien, mais qu'il étoit canoniste , et que les canonistes entendoient ces matières-là comme les théologiens, c Canoniste tant qu'il vous plaira , repartit l'abbé , vous ne savez pas ce que vous dites ! » Le cavalier, mené si rudement , se retira à même temps , voyant bien qu'il s'étoit trop avancé. C'étoit un espion de l'abbé de la Lanne et de tout le party, qui étoit venu à Saint-Germain , d'une maison voisine où étoit cet abbé en famille, pour s'informer de ce qui se passoit à la cour sur le dessein qu'on y avoit de la déclaration. 11 en apprit peut-être davantage d'ailleurs; mais il fut traité de la sorte de l'abbé de Saint-Germain, de qui j'ay su tout ce détail; mais, comme il ne vécut pas longtemps après cette aventure , ayant alors passé quatre-vingt-deux ans, il ne put imprimer son histoire, qui se perdit probablement à sa mort.

Ce fut environ ce temps, c'est-à-dire dans le mois d'avril (1664), que Singlin, fameux directeur de Port-Royal , mourut au faubourg Saint- Marceau, où il s'étoit retiré depuis quelque temps, partie par mécontentement qu'il avoit eu du peu de succès de la conférence du P. Ferrier, cherchant à pacifier les choses par un esprit de douceur , partie aussy parce qu'il préchoit sans cesse aux religieuses que, pour conserver la maison, il falloit s'accommoder avec l'archevêque ; ce qui leur déplut si fort que, sous prétexte de le conserver lui-même, on l'éloigoa, outre qu'on le menaçoit de le chasser de Port-Royal et d'y nommer d'autres directeurs en sa place; ce que fit l'archevêque de Paris après avoir pris possession de son siège , car il y nomma Bail, docteur de Sorbonne, et un autre auquel Singlin fut obligé de céder et de se retirer au faubourg, dans la paroisse de Saint-Médard , où il mourut incognito , se cachant pour avoir les sacremens. Mais, parce que la maison de Port-Royal, qu'il gouvernoit depuis longtemps pour le spirituel , luy avoit de grandes obligations , on y fit transporter son corps pour lui faire des obsèques dignes de ses services et de la reconnoissance de ces filles , qui firent un grand convoy de personnes de qualité, où la duchesse de Longuevillc se trouva à la tête pour eo faire les honneurs. Rien ne fut plus magnifique que cet cnirrrenienl.

Haïs le ruy ne trouva pas bon que la duchesse, sa cousine, y parût avec tant de distinction, et qu'elle affectât d'honorer de sa présence, dans une pareille cérémonie, un party dont il méditoit la ruine. Il ne put pas même s'empêcher de s'en expliquer à la princesse de Conty, qu'il estimoit beaucoup et qu'il étoit allé visiter peu de jours après ; car il luy dit qu'elle avoit été plus sage que sa belle-sœur, la duchesse de Longueville, quiauroit bien mieux fait de ne passe déclarer si fort pour le Port-Royal en faisant les honneurs du convoy de Singlin, comme elle avoit fait , ne pouvant dissimuler que cela luy avoit fort déplu.

Ce fut aussy probablement dans ce même mois d'avril, qui est d'ordinaire la fin du carême et le temps de Pâques , que la duchesse de Lesdiguières, gagnée au party par les cajoleries de la duchesse de Longueville, depuis son établissement à Paris, après la mort du duc son mary, écrivit à cette duchesse de quelle manière elle croyoit qu'il falloit qu'elle fît ses pâques, ne vivant pas dans toute la régularité que demandoit un devoir si saint. La duchesse de Longueville , qui étoit instruite dans les principes de la nouvelle doctrine et qui savoit que c'étoit une des dévotions du party de passer Pâques sans faire ses dévotions, luy répondit qu'il n'y avoit rien à faire; ce que la duchesse de Lesdiguières pratiqua au pied de la lettre sans peine , puisqu'il y avoit du mérite à n'en rien faire. Ce fut de la vieille duchesse de Pecquigny (4) de qui j'appris cette particularité , qui m'ajouta que le duc de Roquelaurc (2), qui n'étoit pas mal alors dans les bonnes grâces de la duchesse de Lesdiguières et qui étoit son confident , avoit parmy d'autres lettres de cette duchesse le billet de la duchesse de Longueville , qu'il montroit à qui le vouloit voir, et elle m'assura qu'elle l'avoit vu. On n'étoit pas toujours obligé de la croire [la duchesse de Pecquigny], tant elle étoit peu charitable à son prochain ; mais je la trouvay plus croyable quand elle me dit que ce n'étoit que des dames dont la conduite n'avoit pas toujours été fort réglée dont se remplissoit le party. En effet, la plupart de celles qui avoient fait parler d'elles étant jeunes se faisoient dévotes de Port- Royal pour faire parler d'elles étant vieilles ; car la dévotion de ce party avoit un air plus propre h contenter l'amour-propre de celles

(l) Claire Charlotte d'AUIy, dame de Pecquigny, fille unique et héritière de Philibert-Emmanuel et de Louise d'Ognies, mariée en 1619 à Honoré d'Albert, duc de Cliaolnes, seigneur de Pecquigny, maréchal de France , décédé snns héritiers directs le 30 octobre 1649, mourut en sa maison de Magny le 17 septembre 16S1.

(î) Gaston- Jean-Baptiste , doc de Roqnelaore, fils d'Antoine, maréchal de France, et de Suzanne de Bassabat, né en 1615, marié le 17 septembre 1653 A Charlotte- Marie de Daillon , mourut è Paria le 1 1 mars 1683.

qui étoient vaines; ce qui donna lieu à la sœur atnée (i) de la jeune duchesse de Lesdiguières (2), de la maison de Retz, religieuse au Calvaire , qui devint depuis générale de cet ôrdre , de dire ce plaisant mot de la duchesse sa sœur, qui se fit janséniste, à ce qu'on dit : Ten suis surprise, dit la religieuse, de ce qu'elle est janséniste, n'ayant point fait de noviciat; c'est-à-dire n'ayant point été coquette prétendant que c'est le noviciat de cette religion-là.

Un des dimanches d'après Pâques, le quatrième ou environ, l'ancien curé de Saint-Merry dit, en faisant le prône à la grande messe, que son collègue, le curé Duhamel , dont on a tant parlé déjà, avoit permission de venir reprendre sa place , après un exil de dix ans , mais après avoir renoncé au jansénisme. C'étoit un homme qui s'étoit rendu odieux à la cour par ses intrigues, pendant la Fronde, avec le duc de Beaufort et avec tous les frondeurs , aussy bien que par le jansénisme, dont il faisoit profession tête levée, mais en aventurier. Son retour fut ménagé auprès du ministre Colbert par la duchesse de Chevreuse, dans le temps que Ton proposoit à ce ministre le mariage du duc de Chevreuse (3), fils aîné du duc de Luynes, avec sa fille aînée. La duchesse n'étoit point du tout du party, mais elle étoit gouvernée par le marquis de Laigues, homme qui, après avoir été de tous les partis qui s'étoient formés en France, par une inquiétude d'esprit qui luy étoit naturelle , s'étoit enfin fourré dans la cabale , sans en sçavoir le fond , par pur esprit d'intrigue ; et il obligea la duchesse d'en parler à Colbert; car, dans la négociation du mariage de son petitfils avec sa fille, elle avoit un peu pris d'ascendant sur son esprit, ayant à traiter souvent avec luy. Colbert dit qu'il appuyeroit le retour de ce curé auprès du roy, qu'il en parleroit au P. Annat , mais que l'important étoit de gagner la reine-mère ; ce que la duchesse de Chevreuse entreprit. La reine, à qui l'on assura que Duhamel n'étoit plus janséniste, renvoya au P. Annat le soin de s'en éclaircir; ce qu'il ne

(1) Marie-Catherine- Antoinette de Gondi , fille de Pierre, duc de Relz, et de Catherine de Gondi, née en 1647, fit profession, sous le nom de Catherine de Sainte- Scltolastique, dans la congrégation du Calvaire , dont elle fut élue trois fois générale, et mourut le 31 juillet 17 16.

(2) Paule-Marguerite- Françoise de Gondi, duchesse de Relz, fille et héritière de Pierre et de Catherine de Gondi, née à Machecoul le 12 mars 1655, mariée le 12 mars 1675 à François-Emmanuel de Blanchefort de Bonne de Créquy, duc de Lesdiguières, mourut à Paris, en son hôtel, rue de la Cerisaie, le 22 janvier 1716, et fut inhumée le 23 à Notre-Dame.

(3) Charles-Honoré «l'Albert, ué le 7 octobre 1646, avec qui nous avons à tort confondu (I, 213) son frère cadet, mort en bas âge, né en 1649 et tenu sur les fonts par le coadjuteur et mademoiselle de Chevreuse.

pouvoit pas faire par luy-méme. Et comme il falloit un jésuite aysé à tromper pour tromper mieux le P. Annat , homme d'un caractère à ne pas se laisser surprendre, on jeta les yeux sur le P. de la Barre. C'était un prédicateur assez célèbre pour s'être fait une réputation dans Paris, mais qui, avec le talent qu'il avoit de parler, un peu simple et facile par la faiblesse qu'il avoit de vouloir plaire aux gens de qualité, s'aveugloit souvent luy-méme dans la complaisance qu'il avoit pour eux. Ce fut par là qu'il fut pris. On luy paria de la part d'une dame de condition pour gagner le père Annat ; on luy fit voir des lettres de Duhamel, où sa doctrine paroissoit purè; il en répondit un peu trop aysément à ce père, qui, sur la caution du P. de la Barre, eut [pour Duhamel] la permission de revenir à Paris, ce qui se fit peu après ; mais n'ayant pas trouvé dans Saint-Merry les douceurs qu'il y avoit du temps que le jansénisme y florissoit , et voyant ses pouvoirs un peu bridés par l'archevêque nouveau , par un esprit d'inquiétude il permuta sa cure avec le docteur Coquelin, qu'il traita , deux ans après , d'une prébende de Notre-Dame , que par cet esprit inquiet il quitta en l'année i671 pour retourner à son premier poste de Saint-Maurice-sur-Laveron, qu'il avoit quitté en 1645, où il mourut (1682) en fort bon janséniste, n'ayant renoncé à cette doctrine que pour revenir de son exil , où il s'ennuyoit depuis longtemps, ou plutôt ne s'en étant défait que des apparences , en conservant toujours le même esprit.

liais, pendant qu'on délibérait à Rome, où tout va lentement, sur la réforme du formulaire, pour contenter le roy, et que des cardinaux commissaires y travailloient, les choses alloient plus vite à Paris, où Ton vouloit voir la fin de cette affaire. Ainsy l'archevêque, mal satisfait de sa visite à Port-Royal, se trouva obligé d'interdire les deux maisons de Port-Royal de la ville et des champs , pour réduire ces religieuses, qui s'étaient déjà déclarées, à la visite qui s'étoit faite par les grands- vicaires du cardinal de Retz, le 12 juillet de l'année 1661, d'une manière à donner lieu de croire qu'elles iraient aux dernières extrémités pour soutenir leur opiniâtreté, ayant témoigné au doyen de Notre-Dame, premier grand-vicaire, que la signature qu'on leur demandoit n'étoit qu'un piège caché qu'on leur dressoit pour avoir prétexte de les perdre. Ce fut ce que la mère Ligny, alors abbesse en la place de la mère Agnès (1), luy dit. Et elles furent encore pluscon-

(I) La mère Madeleine de Sainte-Agnès de Ligny ne fut élue abbesse que le 12 décembre 1 661, et elle l'était encore au mois de juin 1664, lors de la visite faite à Port- Royal par l'archevêque Hardouin de Péréfhe; mais en juillet 1661, lors de la visite de

firnues dans le dessein de ne pas faire plus qu'elles avoient fait, de signer en général qu'elles condamnoient les propositions condamnées. Et lorsque le doyen leur dit, de la part du secrétaire d'État Le Tellier, que le roy ne seroît pas content de leur signature, elles luy répondirent qu'elles ne croyoient pas être obligées de régler leurs conciences et de donner un témoignage de leur foy au gré de la cour. C'étoit là les dispositions où elles se trouvoient en Tannée J661, qui, bien loin de changer dans la suite, redoublèrent de la moitié par les vives et fréquentes exhortations à la constance que leur firent leurs directeurs, les années suivantes; de sorte que, n'y ayant plus rien à espérer de leur changement, la résolution de l'interdit des deux maisons fut prise et exécutée dans toutes ses cérémonies, qui se fit sur la fin de juillet ou vers le commencement d'août (1 664). Il arriva à Port-Royal que, la veille de l'interdit, la corde qui soutenoit le Saint- Sacrement se rompit au salut , lorsque le prêtre fut prêt de donner la bénédiction, et que le ciboire en tombant rompit de son poids la pierre de l'autel. On parla diversement de cet accident; les religieuses mêmes s'en émurent; mais la mère Agnès, pour calmer leur émotion, leur fit dire, que la corde étant usée , ce n'étoit pas merveille qu'elle se fût rompue ; ce qui les rassura. Et ce fut alors ou peu après que Nicole fit cette grande lettre sur les excommunications, qui est la cinquième des Imaginaires, où il fait l'emporté selon sa coutume. Mais en s'em portant il fait paroître peu de discernement en traitant ce sujet; car tout le contenu de cette lettre n'est autre chose qu'une compilation , ou plutôt une rapsodie des excommunications injustes , dont il fait un recueil pour détruire l'interdit et l'excommunication la plus juste qui se soit jamais faite ; car il s'y agissoit de punir des filles révoltées contre le Pape, l'archevêque, leur supérieur-né , le roy et toutes les puissances spirituelles et temporelles, pour ne pas désobéir à leurs directeurs, qui n'avoient aucune autorité , ny aucun pouvoir étably dans les règles sur elles , n'ayant que le ministère de la parole, sans direction; car alors ny Arnault, ny aucun des chefs nétoient leurs vrais directeurs.

On avoit raison de s'alarmer de cette démarche à Port-Royal , car les suites en furent terribles pour tout le party, le roy ayant ordonné à l'archevêque d'ôter des deux maisons toutes celles qui ne voudraient pas donner des marques de leur obéissance par une signature pure

II.. de Contes, grand -vicaire du cardinal de Retz el dojcn de Notre-Dame, ta mère de Ugny n'élait'que prieure do monastère et la mère Agnès Arnauld en était ibbetse.

et simple; ce qui se fit le 26 d'août suivant. L'archevêque, accompagné du lieutenant civil, du prévôt de l'Ile , du capitaine du guet et de leurs archers , étant allé à Port-Royal, où il se fit ouvrir les portes, fit descendre des carrosses qui le suivoient six religieuses de la Visitation qui avoient à leur tête la mère Eugénie (i) ,

ancienne supérieure de cet ordre en leur couvent de la rue Saint- Antoine, une fille qui avoit tout l'esprit et toute la vertu qu'il falloit pour faire changer de face à la maison de Port-Royal, et, ayant fait sortir la mère de Ligny, la mère Agnès, ses nièces et les plus importantes, qui étoient aussy les plus révoltées du couvent , après leur avoir fait lire Tordre du roy, il les fit monter dans ces carrosses vides pour les distribuer dans diverses maisons religieuses de Paris et du voisinage. Les nièces d'Arnault, comme plus entêtées que les autres, furent celles qui parurent obéir moins volontiers et qui firent plus de bruit. La mère Agnès, plus sage et plus vertueuse que ses nièces, n'eut pas le mot à dire, reconnoissant le pouvoir légitime dans Tordre du roy. La mère de Ligny, fière peut-être de son nom, étant de la famille des Séguiers , ou peut-être prenant Tintérét d'une maison qu'elle gouvernoit et dont elle se croyoit responsable, fit éclater ses plaintes plus haut que toutes les autres; à quoy on fit peu d'attention. Les religieuses de Port-Royal qu'on vouloit ôter, étant montées dans les carrosses, l'archevêque assembla le reste de la communauté , déclarant qu'il leur donnoit pour supérieure la mère Eugénie , qu'il leur ordonnoit de luy obéir, et mit les cinq autres religieuses de la Visitation dans les premières places de la maison, après avoir fait rentrer la célerière pour rendre ses comptes et donner les clefs des offices à la nouvelle supérieure, qui les mit entre les mains des nouvelles officières qu'elle avoit choisies. La fermeté et la douceur de l'archevêque dans l'exécution d'une si importante action ne contribua pas peu à

(1) Le nom est laissé en blanc dans le manuscrit. Louise- Eugénie de Fontaines, fille d'un secrétaire du roi, née le 13 mars 1608, abjura les erreurs du protestantisme, avec sa mère et son frère, par les soins du P. Athana.çc (Mole), de Paris, capucin. Eu 1630 elle lit profession au couvent de la Visitation de la rue Saint- Antoine, où elle s'acquit une grande réputation de vertu et de capacité. Saint Vincent de Paul, que saint François de Sales avait donné pour supérieur au premier monastère, témoignait une estime particulière pour cette sainte religieuse. Elle fut choisie pour réformer le monastère des bénédictines de la Perrine, au diocèse du Mans, et y réussit admirablement. Elle mourut le 29 septembre 1694 . D'après les relations jansénistes, l'archevêque serait arrivé à Port-Royal le 26 août, à deux heures, avec sept a huit carrosses. La mère Eugénie, (Taprès le récit de la Visitation, n'arriva qu'à cinq heures, après que le* douze religieuses éloignées de Port-Royal en furent parties. « M. l'archevêque entra auparavant à Port-Royal et l'y introduisit », dit l'historien de la mère Eugénie.

luy attirer le respect qui étoit nécessaire pour que tout se fit paisible* ment , mais avec autorité (1).

Le bruit se répandit bientôt dans tout le faubourg Saint-Jacques qu'on enlevoit les religieuses de Port-Royal pour les mener ailleurs; et, comme on s'attendoit depuis quelque temps à quelque chose de pareil dans cette maison , on y avoit pris soin , depuis trois mois , de redoubler les aumônes qu'on y fa i soit aux pauvres de ce faubourg. Ce fut une espèce de petite politique pour affectionner le peuple à cette maison, par le bien qu'on tftchoit de luy faire. H est vray que cela ne laissa pas que d'avoir son effet; car il se fit un peu d'émotion dans ce peuple attendry de ce spectacle (car les carrosses filèrent par le faubourg) et touché de son propre intérêt; mais les archers à la suite du prévôt de l'Ile et du lieutenant du guet empêchèrent le désordre. La mère Agnès fut conduite aux filles de la Visitation de ce faubourg (8) avec une de ses nièces pour avoir soin d'elle. Il y en eut . deux placées aux Ursulines du même faubourg ; on en envoya d'autres aux feuillantines , k l'Assomption , à Montmartre , aux couvents de Saint-Denys , et on mit aux filles de l'Annondade du même lieu une des plus fameuses, nommée Anne de Sainte-Gertrude (3), qui étoit fort considérée à Port-Royal et de tout le party parce qu'elle avoit eu le bonheur de voir Jansénius de ses deux yeux lorsqu'il vivoit en en Flandre ; ce qui passoit pour un grand mérite dans la cabale d'en

(1) Les relations jansénistes sont loin de reconnaître qoe tout se fit paisiblement, et on peut croira qu'elles exagèrent au profit du pathétique. Peut-être notai le P. Rapin exagère-t-il un peu d'un autre côté. Du moins les récita de la Visitation ne sont pas tout à (ait d'accord arec lui. ils rapportent ainsi la réception de la mère Eugénie de Fontaines à Port-Royal : « Elle y fut reçue par quatre-vingts ou cent fille*, mais si prévenues que rien n'est plus terrible qoe ce que Ton vit, et rien ne prouva tant qoe l'esprit de Dieu ne les condiiisoit pas. On y faisotl des protestations, on appeloit comme d'abus, on se récrioit et on ne vouloit point recevoir la mère Eugénie. Vous eussiez dit qu'elles étoient de ces gens dont parle David, qui disent : Qoi est notre maître? ■ ( Vie de la mire Eocémn on Fontaines.)

(7) Les bâtiments de la Visitation du faubourg Saint-Jacques sont aujoonfbui occupés par le couvent des dames de Saint-Michel ; les ursulines, où fut conduite la mère Madeleine de Sainte- Agnès deLigny, étaient à côté; l'Assomption était rue Sam!- Honoré, près les Capucins. La mère Angéliqnede Saint-Jean Tut placée aox Annonciade» do la rue Culture-Sainte-Catherine ; un peu plus tard la sœur Briquet fot mise à la Visitation Sainte-Marie, du faubourg Saint-Antoine.

(3) Ce n'est pas Anne de Sainte-Gertrude Robert , mais Marguerite do Sainte-Or trnde du Pré, comme le P. Rapin lui-même le dira au dfx*lioitième livre. Marguerite do Pré, d'abord religieuse de la congrégation Noire-Dame, en Flandre , passa en 1651 à Port-Royal on elle lit profession. Enfermée en 1664 cliet les Annonctades de Sa bit - Denis, elle signa deux fins le formulaire; mais, de retour à Port- Royal, die se rétracta et mourut dans l'obstination, privée des sacrements et de la sépulture etcléiiaalisjog, le i juillet 1666.

avoir vu le fondateur (i).. Elle avoit été reçue sous ce titre à Port- Royal, sans doute comme capable de soutenir la doctrine de l'évéque d'Ipres, l'ayant puisée dans sa source. Aussy fit-on des tentatives pour la voir et pour luy parler dans ce couvent (2), afin de savoir l'état où elle s'y trouvoit. Mais elle parut à la supérieure de cette maison tellement attachée à son sentiment, par les discours qu'elle tenoit, méprisant le pape, l'archevêque et la plupart du clergé, n'estimant qu'Arnault, qu'elle appeloit le fils atné de l'Église, que ht supérieure de celte maison ne voulut jamais permettre que les gens de contrebande la vissent, l'archevêque de Paris le luy ayant défendu. Les pensionnaires avoient déjà été dispersées (3), et principalement les filles du duc de Luy nés, de du Plessis de Guénegault (A) , secrétaire d'État, de Duguè-Bagnols (5), maître des requêtes, mort environ Tannée 1656, la petite Perigny (6) et d'autres. Cette petite Perigny, qui fut mise à l'Assomption , ayant été interrogée si Notre-Seigneur étoit mort pour tous, répondit d'un petit air plein de fierté : a Quelle obligation luy aurois-je? » voulant par là dire qu'une grâce faite à tous n'est plus une grâce, tant elle avoit été bien instruite par ses maîtresses de Port-Royal ; car dans le fond c'étoit là leur croyance . Ce fut à peu près ce que les pensionnaires qu'on mit aux ursulines du faubourg (Saint-Jacques) répondirent à la même question, que Jésus- Christ n'étoit mort que pour les prédestinés.

Je ne feray point un long détail de toutes celles (les religieuses) qui furent dispersées par les couvents de Paris et d'autres couvents ; on prétend qu'il y en eut à diverses fois plus de trente qui donnèrent bien de l'exercice aux officières des lieux auxquels on les confia; car que ne fit-on point pour leur faire tenir des billets, pour les affermir dans

(1) Je ne sais si M. Sainte-Beuve apprécie aussi ce mérite, mais la soeur Marguerite de Sainte-Gertrude est une de ses plus chères héroïnes , el les impertinences de cette fille vis-à-vis de l'archevêque de Paris, dans son interrogatoire du 10 Juillet 1664, paraissent délicieuses au dernier historien de Port -Royal. T. IV, p. 84.

(2) Le couvent des Annonciades de Saint-Denis. (S) Trois ans auparavant, au mois d'avril (661.

(4) Claire- Bénédicte, mariée à Just-Joseph-François d'Ancezune Cadar, duc de Caderousse, morte le 16 décembre 1675, âgée de vingt-sept ans, et Élisabet h- Angélique, mariée en 1671 à François, comte de Boufflers, morte le 10 janvier 1710, âgée de soixante-trois ans ; filles de Henri de Guénégaud, seigneur du Plessis, et d'Étisabeth de Choisenl-Praslin.

(5) Gabrîelledu Gué-Bagnols, fille unique de Guillaume et de Gabrielle Feydeau, Dée en 1612, mourut le 1er novembre 1686, sans avoir été mariée, et fut transportée i Port-Royal des Champs (Reg. de Saint -Gervaix.)

(6) N... Le Picard de Perigny, troisième fille de J.-B. et de Catherine Talon, sceur de M^d'Aguessat», se fit religieuse à l'abbaye de Gif, près de Port-Royal des Champs.

leur opiniâtreté ou pour les informer de ce qui se passoit et qui avoit relation à leur affaire? J'ay ouy dire aux religieuses de la Visitation que tous les jours c'étaient de nouvelles machines et de nouveaux moyens qu'on mettoit en œuvre pour faire rendre des billets à la mère Agnès, ou dans des pâtés faits exprès, ou dans du linge, ou dans des livres et pour avoir de ses nouvelles; car l'archevêque avoit donné de grands ordres pour qu'elles ne vissent et ne parlassent à personne. Ce qui n'empéchoit point les dames du party de se présenter à la grille et de s'y fourrer.

Cependant la mère Eugénie , fille sage et discrète , ménageoit les esprits de celles qui étoient restées à Port-Royal, par la douceur, pour les faire signer, et ce fut par son adresse qu'elle en gagna plusieurs. Le docteur Bail, qu'on avoit mis en cette maison pour confesseur (i), ne la secondoit pas tout à fait autant qu'elle l'eût souhaité. C'étoit un homme assez bien intentionné, mais timide et peu propre à gagner les esprits; ainsy on avança peu de son côté ; ce qui obligea le curé de Saint-Nicolas, Hippolyte Feret, qui s'étoit intrigué pour être grandvicaire, quoyqu'il n'eût pasassez de santé pour vaquer aux fonctions de sa cure , à proposer à l'archevêque un ecclésiastique du diocèse de Bourges, nommé Chéron (2), qui, peu satisfait de la petite fortune qu'il avoit en son pays, où il avoit été porte-croix de l'archevêque Hardivilliers (3), et lassé de son obscurité , se sentant du génie pour les affaires ecclésiastiques , vint en ce temps- là s'établir k Paris et se fit connoltre au curé de Saint-Nicolas d'un caractère à peu près pareil à celuy de Chéron ; l'un et l'autre souverainement patelins , sinon que Chéron, qui avoit moins d'études et plus de penchant à la nouvelle

(i) M. Bail avait été installé à Porl-Roval, pour supérieur et confesseur, par les grands- vicaires da cardinal de Retz; il reparut en qualité de confesseur à Port- Royal en 1665 ; mais à Paris ce fut M. Chamillard qui fut donné par l'archevêque.

(1) Nicolas Chér on, prêtre do diocèse de Bourges, docteur ce théologie, vicaire général dTAnne de Léf is de Ventadour en 1658, passa eu 1662, à la mort de ce prêtât, dans le diocèse de Paris, fut nommé vtee-régent de Tolficialité le 11 joillet 1690, çmm officiai, mourut le 2 janvier 1691 et fut inhumé le 3 dans le couvent des religieuses 4e l'Ave-Maria. Il avait été nommé avec Cocquelln promoteur de rassemblée de I6S1, ce qui lui valut l'abbaye de la Yalade en 1683. II est vrai qu'il ne put en obtenir les belles; mais il ne laissa pas de Jouir, pendant neuf ans, du temporel , et, si Ton veut savoir comment il en usait, il suffit d'écouter les auteurs du Galiia Chrittiana, XIII, 1331. C. : Abbatiam inauditis vexailoniinu devastavit , et tanquam ùmgularts ferma vlneam Dominé depattus est. •

(3) Pierre d*Hardivillîer, né en Picardie, docteur de la maison de Sorboene, et curé de Saint-Benoit a Paris , sacré archevêque de Bourges le S février 1643. y asounst le 10 octobre 1649, à lige de toixante-dli ans, et fut inhumé à rentrée de sa cathédrale , où l'on peut encore lire son épitaphe.

doctrine , avoit moins de fonds et de solidité que l'autre. Ce fut alors que le curé Feret» grand-vicaire, voyant que l'archevêque s'étoit fait de l'affaire de Port-Royal son unique affaire, et ayant reconnu que ce prélat n'étoit pas content du confesseur qu'il avoit donné à Port- Royal, lequel y faisoit peu de progrès, luy proposa Chéron pour les confessions et pour les occasions extraordinaires. Cet ecclésiastique s'étoit déjà fourré à Port-Royal avant que l'archevêque eût reçu ses bulles, et s'étoit tellement comporté avec toutes ces filles, avant leur changement, qu'elles n'en avoient pas été mécontentes; car c'étoit un homme à entrer dans leurs intérêts et même dans leurs sentiments autant qu'il falloit pour leur plaire. Le curé n'oublia pas d'insinuer à l'archevêque qu'il étoit fort souhaité de ces filles , dont il luy répondoit ; ainsy il n'eut pasde peine à leur accorder. En quoy il se laissa tromper par son grand-vicaire ; car Chéron, qui étoit un homme essentiellement faux et double, s'il en fut jamais, dans le commerce qu'il eut avec ces religieuses par le pouvoir qu'il avoit obtenu de l'archevêque, conseilloit aux unes de signer, en empêchoit d'autres de le faire , pour s'établir par là dans l'esprit de l'archevêque et ne pas se détruire dans l'esprit de ces filles, qu'il avoit soin de ménager en les poussant, affermissant celles qu'il trouvoit d'un caractère propre à soutenir leur opiniâtreté, et conseillant aux autres, qu'il voyoit balancer, de signer. Ce qui luy attirait des louanges de tous côtés; l'archevêque et le grand-vicaire Feret, son patron, le louoient de ce qu'il faisoit signer, les religieuses jansénistes de ce qu'il ne les contraignoit point de le faire. Enfin on disoit que Chéron étoit un vray homme de Dieu , propre à tout.

Dans le bruit que fit l'approbation qu'on luy donnoit de part et d'autre, la mère Agnès, qui l'avoit déjà connu avant la disgrâce de sa maison, le demanda fort par le grand vicaire à l'archevêque , pour avoir conférence avec luy. La mère Amelot (i), alors supérieure, gagnée par Chéron et qui étoit assez considérée de l'archevêque, sollicita la conférence sans pouvoir l'obtenir ; ce qui l'obligea à la faire sans

U) Thérèse Amelot, fille de Jean, seigneur de Gournay, et de Catherine de Cieil, née le 5 octobre 1625, fut confiée par sa mère en 1634 à ia mère Marie- Jacqueline Favre, qui releva avec soin. Elle prit l'habit a la Visitation et ie nom de soeur Marie- Thérèse le 5 octobre 1640, et reçut l'aimée suivante le voile noir des mains de sainte J.- Kr. «Je Chantai elle-même. Elle fut élue supérieure du deuxième monastère de Pari.*, au ttiibourg Saint-Jacques, en 1663, et le gouverna dix-huit ans à diverses reprises. Ilar- Oouio de Pérélixe avait en elle une telle confiance qu'il ne passait guère de semaine «ans venir l'en I retenir au parloir. Elle mourut le jour du mercredi saint, 13 avril 1703, laissant dan; son monastère cinq nièce* ou petites nièces religieuses.

permission et comme par surprise. Il se présenta à la grille , de concert avec la supérieure, et vit la mère Agnès, accompagné du curé de Saint-Merry, Duhamel, nouveau converty vray ou prétendu. Ce fut un grand régal pour cette bonne mère. On ne sait pas ce quisepassa dans cet entretien , mais on sait que le confesseur de cette maison, zélé qu'il étoit pour la religion et fort opposé à l'esprit nouveau du jansénisme , avertit luy-méme l'archevêque de l'entrevue de Ghéron et de la mère Agnès avec de grandes démonstrations de satisfaction de part et d'autre; et ce fut cette occasion qui fit ouvrir les yeux à l'archevêque pour voir que l'honnête homme produit par son grand* vicaire, le curé de Saint-Nicolas, le trompoit dans l'affaire qu'il avoit le plus à cœur et où il craignoit le plus d'être trompé ; car, après cette première entrevue, dont la mère Agnès fut si contente, ils se se* roient vus encore le lendemain sans le bruit qu'en fit le confesseur à la supérieure et sans l'avis qu'il en donna à l'archevêque. Ce qui déconcerta fort cette pauvre mère, à qui Chéron avoit promis l'absolution de son interdit sans la participation de l'archevêque, qui ordonna à la mère Amelot de chasser Chéron et de ne plus le souffrir chez elle. Et la première présidente , Magdeleine Potier de Lamoignoo, écrivit alors un billet à la mère Amelot pour l'avertir qu'elle iroit retirer deux filles, pensionnaires de sa maison, si Chéron y retournoit ; ce qui fit du fracas. Mais Chéron fut chassé, et le grand-vicaire qui l'avoit produit perdit beaucoup de son crédit auprès de l'archevêque, qui se défia depuis un peu de luy.

Ce qui se faisoit alors pour la mère Agnès, pour la soutenir, se faisoit à proportion pour les autres religieuses dispersées. On trompoit tous ceux et celles à qui on les avoit confiées pour leur faire donner des avis, tenir des billets et les secourir. Mais rien n'approeboit du soin qu'on prit de la mère Agnès ; j'ai un fragment de lettre de Gambart, ce confesseur de Sainte-Marie, en ces termes : « Je vis leurs a bardes, leur livres, leur linge; rien n'est plus exquis; elles avoient • des habits de deux sortes pour en changer deux fois le jour. La déc licatesse pour leur manger alloit à tel excès qu'on ne pouvoit leur « faire de bouillons assez bons en la maison, ny rien servir à leurs t tables dont elles ne fissent des plaintes. On ne put les contenter. ■ C'est ce qu'écrivoit cet ecclésiastique, qui avoit vu ce qu'il disoit A la vérité on ne pouvoit prendre trop de soin de cette fille , la mère Agnès étant aussy importante au party qu'elle letoit ; mais les filles de Sainte-Marie n'en furent pas édifiées. Ce fut dans cette disgrâce que vinrent les lettres des frères dispersés dans les provinces, pour la

consolation de ces pauvres filles, qui furent ainsi maltraitées par une fausse constance et par une vertu fort mal entendue; car elles n'eussent rien perdu de leur mérite devant Dieu si elles eussent obéi au pape et à l'archevêque de Paris, leurs supérieurs naturels, pour signer, mais elles eussent perdu de leur mérite devant les hommes, devant Amault et Saint-Cyran , qui leur tenoîent plus au cœur que le pape et l'archevêque. Voici ce que l'évéque d'Aleth leur fit écrire par le su* périeor de son séminaire, nommé Hardy (4), dévoué au party, sous le nom d'un de ses amis, pour les encourager par ce que cette lettre cootenoit des sentiinens du prélat sur leur disgrâce, quoiqu'elle ne fût que de son officier, qui dit que :

t On ne doit plus regarder le sujet de la signature comme une dispute qui partage les théologiens, mais comme une affaire qui va diviser toute l'Église , sous prétexte d'une hérésie qui n'a de fondemens que dans l'imagination de certaines gens ; qu'il ne peut pas qu'il ne s'intéresse en cette cause, pour laquelle il n'est pas permis d'avoir de l'indifférence , l'Église devant être trop chère à ses enfans pour n'être pas touchés des maux qu'on luy fait souffrir, voyant qu'elle gémit sous le poids des puissances séculières et qu'on la persécute dans ses plus illustres défenseurs ; ce qui nous doit obliger, dit-il, de demander à Dieu avec plus d'instance et plus d'ardeur qu'il jette quel* que œillade favorable sur cette pauvre désolée; qu'on aura de la peine, dans les siècles suivans, de croire que des filles qui , de l'aveu de tout le monde, sont reconnues pour très-saintes , en qui ceux qui ont été donnés par leurs adversaires sous prétexte de direction, plutôt pour les observer que pour les conduire, n'ont rien trouvé que de très-exemplaire et de très-édifiant ; des religieuses dont les mœurs sont très-innocentes et la foy très-pure , qui ne font difficulté de se soumettre que par délicatesse de conscience > des personnes enfin qui ne méritent que des louanges et de l'estime, soient traitées de la manière la plus outrageuse qu'on se puisse imaginer. Ce n'est point, ajoute-t-il, pour les plaindre que je parle ainsy, elles sont trop bien partagées; car quel avantage pour elles d'être dignes de soutenir avec tant de fermeté et de vigueur la vérité abandonnée par le clergé de France , d'en être les premières victimes et d'avoir été destinées par une élection toute divine de porter cette vérité dans toutes les maisons où elles ont été conduites , que c'est pour faire miséricorde à

(I) Paul Hardy, né au diocèse de Paris, théologal d'Aleth, malgré la résistance de Nicolas Pavillon, se relira en 1671 à la Trappe, où il fit profession et où il mourut le h avril 1675.

d'autres maisons religieuses, qui vivent dans une ignorance profonde de leur état, que Dieu les a séparées ; que cette dispersion sera comme celle des apôtres, qui se fit pour répandre la connoissance de Jésus- Christ, que bien des peuples n'auroient pas connu s'ils fussent demeurés ensemble, parce qu'elles ont la plénitude de l'esprit de religion , si abattu dans la plupart des maisons religieuses ; qu'on doit regarder le traitement rigoureux qu'on leur fait plutôt comme un effet de l'amour de Dieu, et du soin qu'il a de son Église, que comme un effet de la rage et de la rivalité des hommes; et, quoyque dispersées, elles sont toujours de la compagnie des six vingts, qui est le nombre des religieuses qui composent les deux maisons de Port-Royal ; en quoy elles sont une image de l'Église naissante, qui reçut les prémices de l'Esprit de Dieu au jour de la Pentecôte. »

La seconde partie de cette lettre contenoit les raisons qui dévoient empêcher ces filles de signer : « 4° parce que le formulaire est défectueux et manque d'autorité et de juridiction de la part de ceux qui l'ont dressé ; 2° parce qu'il demande une même soumission pour le fait et pour le droit , ce qui ne se peut en conscience ; 3" qu'il ne peut causer que du trouble, ne marquant point précisément le sens de Jansénius, qu'il oblige à condamner; 4° que, devant être une règle de foy, il en détruit le fondement, proposant de nouveaux articles nullement appuyés sur la révélation ; 5° qu'il noircit la réputation d'un illustre prélat qui a bien servy l'Église ; que ce sont les raisons de M. d'Aleth pour désapprouver la signature, et que ces saintes filles refusant de signer n'ont rien fait que de conforme à ses sentiments et à ses lumières ; qu'ainsy on peut dire pour la justification de ces filles que leur soumission au formulaire seroit préjudiciable à la discipline de l'Église, autorisant un acte tout à fait irrégulier et se soumettant à un formulaire dressé sans autorité et sans nécessité et contre les canons ; que ce sont là les sentiments de Monseigneur l'évéque d'Aleth, pour les opposer à ceux qui voudraient se servir de son nom pour autoriser la violence qu'on fait souffrir aux religieuses de Port- Royal.

Cette lettre étoit datée d'Aleth, du 22 de septembre, et c'étoit une manière de réponse à une lettre que ces filles avoient écrite à ce prélat, lesquelles luy demandoient sa bénédiction épiscopale , en refusant d'obéir à leur vray pasteur pour se soumettre à un étranger. Et c'est ainsi que ce saint homme tftehoit d'inspirer l'esprit de rébellion à ces pauvres filles, et qu'on abusoit de leur foiblesse et de leur ignorance pour, jeter le trouble dans l'Église. Et ces sortes de secours

qu'elles tiraient de leurs amis, qui les soulenoient par leurs louanges et par leurs flatteries, ne contribuoient pas peu à les encourager dans le party qu'elles avoient pris de résister à toute la terre pour soutenir leur entêtement. Ce fut aussi dans cet esprit que l'abbé de Saint* Cyran leur écrivit environ ce même temps-là, à même dessein , leur disant:

c Qu'il partageoit avec elles leurs afflictions; qu'on le menaçoit en les menaçant , mais qu'il ne leur arriverait, ny à luy, que ce qu'il plairait à Dieu de qui vient toute puissance; que ces persécutions s'appellent des épreuves qui font voir si l'on est à Dieu autant qu'on en fait profession et que nous le croyons en nous-mêmes , quoyque cette persuasion ne soit bien solide qu'elle soit confirmée par les souffrances. Ce qui fait qu'elle console ceux qui sont bien à Dieu, au lieu de les affliger, par le plaisir qu'ils ont de luy sacrifier ce qu'ils ont de plus cher, c'est-à-dire les grâces mêmes qu'ils ont reçues de sa miséricorde. Ce qui fait dire à saint Jacques que nous devons ressentir de la joye lorsque Dieu nous afflige, parce que les afflictions mènent à la perfection. Que, pour luy, il ne pouvoit s'empêcher de croire que Dieu avoit voulu que l'orage commençât par elles afin qu'elles fussent les innocentes victimes propres à apaiser sa colère et à détourner les coups de dessus ceux qui étoient les coupables et qui les avoientattirés par leurs fautes ; car, pour elles, n'ayant en rien contribué au malheur qui leur arrive par Tordre seul de Dieu, elles doivent espérer qu'elles en recevront une gloire pareille à celle de son Fils, qui a tant souffert, tout innocent qu'il étoit, et qu'elles mériteront par leur patience qu'il Tasse cesser la persécution , comme il fit cette grâce à l'Eglise, dans les premiers temps, après les souffrances des martyrs qu'on persécutoit comme elles ; et comme ces souffrances lessanctifioient et les rendoient propres à sanctifier les autres, il espérait •qu'elles serviraient à expier leurs péchés, et qu'elles seraient suivies de la paix en la manière qu'il plairait à Celui dont les volontés s'accomplissent toujours. »

C'étoit ainsi que cet abbé, qui voyoit venir l'orage sur luy par celuy qui commençoit à Port-Royal, les exhortoit à en soutenir le poids pendant qu'il étoit en sûreté dans l'obscurité de son abbaye, y ayant encore bien du chemin à faire avant que de venir à luy. Ainsy on faisoit jouer toutes les machines de la cabale pour donner du courage à ces filles, qui ne laissoient pas, avec cette fierté qu'on commençoit à leur inspirer , de gémir dans le fond de leur cœur et de trouver bien de la rigueur dans la manière dont on les traitoit, aussi bien que la T. m. in

mère Agnès, qui commençoit à s'ennuyer à Sainte- Marie , et le chagrin la gagnoit. Pour le curé de Saint-Nicolas, qui patelinoit en tout, ('accommodant des deux partis, il ordonnoit aux nrsulines, où ilétoitun peu* le maître, qu'on traitât doucement les religieuses et les penaonnaires de Port-Royal et qu'on eût un peu pitié d'elles sans les observer trop , prétendant qu'il falloit les gagner par la douceur. Le commerce qu'il avoit depuis tant d'années avec l'évéque d'Aleth et l'estime dont il étott prévenu pour sa vertu luy donnoient un penchant secret pour ce party, qu'il ménageoit en toutes choses. Cependant la mire Eugénie, avec les tillés de Sainte-Marie qui la secondoient, en établis* sant son autorité dans cette supériorité nouvelle, n'oublioit rien pour adoucir les esprits et gagner les cœurs des religieuses de Port-Royal qui étoient restées. Celte fille sage, et expérimentée par le long usage de ses supériorités, leur faisoit sentir, autant qu'elle pouvoit, la raison par sa douceur et par son exemple, n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit être propre à les gagner, et ne gagnant presque rien , tant eUe trouvoit de résistance et d'aigreur dans ces esprits , prévenus qu'ils étoient de leur entêtement.

Le premier fruit de ses soins et de son application à détromper ces pauvres filles fut la conversion des sœurs Dorothée (I) et Flavie, qui toutes deux, ayant paru à l'archevêque plus raisonnables que les autres, avoient été mises entre les mains de cette mère, qui les disposa à signer le formulaire ; ce qu'elles firent avec de grandes démonstrations de joye et de grandes marques d'une vraie conversion. C'étoit une des plus zélées de la maison que la sœur Flavie , et soo zèle pour la nouvelle doctrine l'avoit tellement fait considérer dans le party qu'on l'avoit faite mattresse des novices, qu elle avoit talent d'élever, par un grand fonds de piété et par un jugement assez solide, mais qui étoit naturellement trop sincère pour être janséniste. Dorothée n'étoit pas si naturelle , ny si vive ; c'étoit une 'fille à avoir des vues en se convertissant, quoiqu'elle se convertit sincèrement Ces deux furent suivies de six ou sept autres., qui furent des exemples à celles qui résistoient. Mais l'archevêque perdit bien des pas dans les visites qu'il leur rendit tout le reste de cette année, où le fruit des conversions ne répondit pas tout à fait aux peines qu'il y pet; car sa maison, ses yeux, ses mains, son cœur, tout fut ouvert alors et dans la

(I) Marie Perdereao, nés à Bloit, eslra en 1654 à Port-Royal H.y fil profet***

l'année suivante, sou* le nom de Marie de Sainte- Dorothée. Élue abbease de Port-Roi al de Parti en 1665 et nommée abbes?e perpétuelle par une boite du 7 Juin 1668, «Iïe mo >rat le 4 janvier 10*5.

suite à toutes celles qui demandoient son secours ou de vive voix, aux grilles qu'il fréquentait souvent, ou par les lettres qu'elles luy écrivoient. Il porta la nouvelle bulle du pape pour le formulaire environ ce temps-cy , avec la déclaration du roy, à Port-Royal, pour presser ces filles de signer, et leur fit un discours véhément pour les y exhorter en leur représentant les suites fâcheuses où elles s'exposoient; dont elles se moquèrent en lui disant malicieusement que le pape n'avoit pas plus d'autorité que luy et qu'elles ne feraient pas plus pour l'un que pour l'autre. Et ce n'était que pour avilir l'autorité du pape que cela se disoit.

On ne comptait presque plus à Port-Royal, pour y racommoder les affaires , que sur la sainte liberté que se donnoit l'évêque d'Aleth d'écrire au roy, en résistant à toutes les puissances. Le Tellier, secrétaire d'État, avoit toujours de la considération pour luy, le regardant comme un homme d'un caractère à opposer aux jésuites , qu'il n'aimoit pas, et se faisant une espèce d'honneur d'avoir quel* que égard pour sa vertu. Ce prélat, toujours attaché à son sentiment et plein d'une assez bonne opinion de son mérite, ne cherchoit que des occasions de s'ériger en saint Ambroise et de donner des avis aux souverains. Ce fut sur ce prétexte qu'il s'émancipa mal à propos d'écrire au roy d'un air peu conforme au respect qu'un sujet doit à son souverain ; ayant pris de travers la déclaration qu'il venoit de faire en son Parlement pour contraindre chacun à signer le formulaire, prétendant sans raison que c'était mettre la main sur l'encensoir que d'employer une autorité qui n'est que séculière dans une affaire purement de religion. Et voicy de quelle manière en parle Hardy, le supérieur de son séminaire, en sa lettre :

t II y a une autre raison qui a obligé ce prélat d'écrire au roy; c'est l'occasion qu'on a prise de la déclaration de persécuterces saintes filles de Port-Royal, qui, blessant sensiblement l'Église en ce qu'elle a de plus cher, et leur ravissant ee qu'elle a de plus précieux , qui est la liberté , il n'a pas cru pouvoir garder le silence sans trahir ce qu'il doit à Jésus-Christ et à son épouse ; ce qui l'a obligé à faire des remontrances au roy par la lettre qu'il luy écrit, en laquelle il fait paraître la générosité d'un évêque sans perdre le respect d'un sujet; car, quoyqu'il n'entreprenne pas la défense des religieuses de Port-Royal, il montre assez qu'il ne peut s'empêcher de désapprouver le procédé qu'on a tenu à leur égard, soutenant qu'on ne peut trouver à redire à des personnes qui , n'ayant aucune connoissance que cinq propositions hérétiques soient dans le livre d'un évêque qui a toujours vécu et

est mort dans la communion de l'Église, craignent de faire contre leur conscience en l'assurant par une espèce de serinent comme une chose certaine. Je ne say pas quel effet produira cette lettre dans l'esprit du roy , mais j'espère au moins qu'elle sera une grande consolation aux gens de bien, qui remercieront Dieu de ce qu'il veille sur son Église, luy fournissant des pasteurs fidèles, qui s'opposent comme des murs d'airain pour le salut de la maison d'Israël, et qui s'élèvent au-dessus de ces frayeurs qu'imprime la puissance royale dans les ftmes du commun. »

Ce prélat, qui, du fond de ses montagnes et de l'extrémité do royaume, prenoit tant de soin des religieuses que la Providence avoit mises sous la conduite de l'archevêque de Paris, n'étoit-il pas un peu inquiet? De quoy se méle-t-il? Est-ce qu'il doit rendre compte à Dieu d'autres brebis que de celles de son troupeau? Mais de quoy s'aviset-il de critiquer la conduite du roy, qui ne fait par sa déclaration que ce que tous les empereurs et les princes chrétiens ont toujours fait, d'appuyer de leur autorité les décisions de l'Église et de prêter leur puissance pour soutenir ses intérêts en faisant exécuter ce qu'elle ordonne par les canons? C'est ce qu'un prélat si zélé ne devoit pas ignorer pour mieux signaler son zèle. Pour sa lettre, elle étoit écrite avec si peu de respect et avec tant de hauteur qu'on n'y eut d'attention que pour en avoir plus de mépris.

L'évêque d'Angers se mêla d'écrire aussy au roy ; mais sa lettre, qui marquoit un grand dévouement à la cabale, fut plus respectueuse que celle de l'évêque d'Aleth; elle n'étoit pas de ce ton d'autorité auquel les gens du party donnoient mal à propos le nom de vigueur épiscopale, en le flattant; car c'étoient des remontrances au roy un peu fortes sur l'injustice du procédé qu'on tenoit à l'égard des religieuses de Port-Royal qu'on vouloit opprimer. On dit alors qu'il [Cévéque d'Aleth] envoya sa lettre à la duchesse de Longueville pour la corriger. La duchesse fut d'avis, après l'avoir vue, que pour encourager le part; il seroit bon de l'imprimer. Le roy, qui en fut mal content parce qu'il ne le ménageoit pas, fit dire que, si on l'imprimoit, il la ferait brûler par la main du bourreau. La duchesse , qui étoit alors dans ses premières ferveurs, trouvoit que cela seroit le plus beau du monde que la lettre d'un si grand homme de bien fût traitée de la sorte. Quel bonheur pour luy et pour tout le party ! Mais le prince de Conty s'y opposa, ne pouvant souffrir qu'où déplût au roy. La lettre fut supprimée, et la duchrsse offrit dès lors pension à ceux qui refuseraient de signer, ce qui fut d'une grande consolation pour les foibles. Mais le prince

de Condé, son frère, se plaignît de la dissipation qu'elle fit alors du bien de ses enfants, l'aîné étant sorty des jésuites.

L'évêque d'Aleth, qui s'étoit mis dans l'esprit de résister tête levée aux puissances afin de signaler le zèle qu'il avoit pour une doctrine qu'il n'entendoit point , se mit donc à la tête des évéques du party et des mécontens, pour lever l'étendard d'une rébellion qu'il soutint avec toute l'opiniâtreté imaginable, se destinant au martyre, dont il flattoit vainement son amour-propre, et, comme le tempérament entre en tout, il eut plus de part en la disposition où il se trouva qu'un véritable zèle de l'intérêt de la religion. Car le sieur Tressant (i), grand-prévôt de la province du Languedoc, étant allé environ ce temps-là de la part du roy porter ordre à ce prélat de signer le formulaire , il refusa d'obéir, déclarant tout haut que le roy ne pouvoit luy commander aucune chose qui regardât le spirituel. Le grandprévôt luy représenta que sa désobéissance luy coûteroit et qu'il s'engageoit à une résistance qui auroit pour luy de grandes suites ; qu'au reste ce n'étoit point au roy à qui il résistoit, c'étoit au pape et à l'assemblée générale du clergé, dont le roy soutenoit les décisions pour en procurer l'exécution, et qu'on saisiroit son temporel. « Tant mieux, dit-il, j'en seray plus spirituel. — Vous sortirez du royaume, dit l'autre. — De la vie si l'on veut, » répondit l'évêque. Le grand-prévôt se retira, voyant bien qu'il n'y avoit rien à faire avec un homme de ce caractère-là. Il en rendit compte à la cour. Il ne réussît pas mieux auprès des évéques de Rieux (2) et de Couserans, si ce n'est qu'ils refusèrent d'obéir plus honnêtement. Et l'évêque d'Aleth, pour pousser encore plus loin sa résistance , fit un acte, le 33 octobre, par lequel il excommunioit tous les ecclésiastiques de son diocèse qui auraient la hardiesse de signer devant l'avocat du roy de son présidial, ou devant le sénéchal deLimoux, ou devant aucun magistrat de son diocèse , qui étoit le party qu'on prenoit après qu'il eut défendu à ses officiers de recevoir des signatures. Et ayant fait un mandement tout à fait séditieux, étant contraire aux sentimens du pape et aux intentions du roy, en ce qu'il n'ordonnoit qu'un simple respect extérieur aux faits que le pape ne séparoit point du droit, il

(1) Jérémie de It Yergne, seigneur de Tressait , fils de François et de Louise de Montenard de la Tour, conseiller do roi et seul prév<H général en Languedoc, né le 28 septembre 1629, fut marié le 1er mars 1667 à Marguerite de Boon.

(2) Antoine-François de Berlier, fils de Jean, baron de Montrabe, et de Marie Le Comte, nommé éfèque de Rietix en 1657, par la démission de son oncle, sacré m-utançât le 25 juin 1662, mourut subitement, le 29 octobre 1 705, à l'Age de î-oiianteqointe ans.

fui suivy en ce mandement par les évéques d'Angers, de Pamiers, de Beauvais et quelques autres , parmy lesquels se trouva l'évéque de Noyon (i), mal à propos et sans raison; car il n'étoit pas du party, ny homme à épouser les impressions de l'évéque d*Aleth. Le roy donna, du 20 juillet, un arrêt dans son conseil contre ce mandement, dont il fit envoyer une copie à Rome pour y être examiné ; ce qui se fit dans les formes ordinaires par les cardinaux commissaires des suites de l'affaire de l'évéque d'Ipres, au palais Ginetti. Le cardinal, étant doyen du sacré collège, tenoit ces congrégations chez luy. Et voicy ce qu'on trouva à redire dans ces mandements et les fautes les plus grossières :

! 0 Que les évéques sont infaillibles dans leurs jugements en matière de foy ; 2° que l'Église ne parle pas seulement par la bouche du pape avec infaillibilité , mais aussy par celle des évéques; 3° que l'opinion commune des théologiens est que l'Église peut errer en toutes sortes de faits , en proposant même aux fidèles le sens hérétique des auteurs qu'elle condamne -, 4° que l'autorité d'un évéque ne peut être soumise à aucune autre autorité , et qu'elle est tellement unie au caractère épiscopal et en est si inséparable qu'un évéque ne peut être privé par quelque puissance que ce soit de son autorité; que toutes ces erreurs se trouvent expressément dans le mandement de l'évéque d'Aleth, et en substance dans les autres; sur quoy ils furent condamnés , et le pape fit un bref exprès qui en contenoit la censure, C'était ainsy que ces prélats, par un égarement d'esprit qui faisoit pitié à tout le monde, se partageoient de leur chef, en se donnant sans façon l'infaillibilité qu'ils refusoient au pape , et qu'ils avoient la hardiesse d'attacher à leurs personnes cette assistance du Saint-Esprit qu'ils ne pouvoient se résoudre d'accorder au Saint-Siège et à l'Église. Cette censure des mandements fut soutenue en France par un arrêt du conseil du roy, où ils furent cassés.

On voulut parler du mandement de l'archevêque de Paris et de celuy de l'évéque de Noyon : de celuy de Paris à cause de la distinction de la foy divine et humaine pour les deux questions de droit et de fait; mais on jugea qu'ayant toujours si bien aervy il devoit être ménagé. On fut plus choqué de celuy de l'évéque de Noyon, qui prétendoit que les évéques étoient obligés en conscience d'expliquer le formulaire selon leur sens et selon leurs lumières , ce qui donnoitooe

(!) François de Clerroont Tonnerre, fils de François et de Marie Vignier, né en 1619. sacré évéque de Noyon le 2 octobre 1661, reçu académicien en 1694, moontl le 1S février 1701. II est célèbre pour m vanilé fabuleose.

grande ouverture à mépriser l'intention qu'auroitpu avoir le Saint- Siège. Enfin tout le résultat do sentiment de cette congrégation fut qne ces mandements alloient à favoriser les propositions condamnées, à rétablir le jansénisme , à avilir l'autorité du Saint-Siège , en rendant les constitutions vaines et illusoires , et à renverser tout ce qui s'était fait à Rome et h Paris depuis tant d'années sur cette affaire.

IfAndilly, qui avoit encore d'assez bons amis en cour, remua fort sur la fin de cette a* née pour adoucir l'esprit du roy à l'égard de sa famille , la mère Agnès, qui avoit de la peine à son âge de soutenir cette séparation de ses nièces, l'en ayant fait prier; et après bien des intrigues auprès de ses amis, qui luy dirent qu'il n'y avoit rien à faire qu'on ne signât, il cajola si bien deux de ses filles qu'elles promirent de signer. Il fallut savoir le sentiment de la mère Agnès, leur tante, si elles pouvoient le faire; die, tout opposée qu'elle avoit toujours paru à la signature, y consentit, croyant qu'elles le pouvoient en conscience m elles avoient des scrupules. L'archevêque s'y laissa tromper; peutêtre le voulut-il bien. La reine mère, avertie par la duchesse de Senecey, luy reprocha qu'il n'étoit pas assez ferme, qu'après s'être laissé tromper par Chéron il devoit être davantage sur ses gardes. Cet avis le redressa, car dans le fond il étoit bien intentionné ; il s'endurcit même aux menaces que luy faisoient faire tous les jours les jansénistes d'écrire contre luy. Mais il fit encore une faute qui eut des suites. L'empressement qu'il avoit de remplir le Port- Royal de la ville de converties, pour prendre les places des révoltées, l'obligea de faire revenir à Port-Royal une sœur Candide (i), qu'il en avoit fait sortir, qui luy fit espérer qu'elle signeroit. C'étoit un esprit souple, peu sincère, qui ayant amusé ce prélat de cette espérance, fit un nouveau party parmy celles qui ne vouloient pas signer, leur représentant qu'elles pouvoient le faire en conscience par le seul intérêt de conserver leur maison et par là conserver la religion* Comme die en gagna quelques-unes, elle amusa l'archevêque , qui comptoit sur elle ; mais toute cette intrigue oe se fit que par des considérations humaines, et Dieu n'y donna point sa bénédiction. SoeurCandide redevint janséniste comme auparavant, avec celles qu'elle avoit gagnées; ce qui gâta un peu les affaires par le trop de condescendance et un peu de mollesse du côté de l'archevêque.

Ce fut aussy ce qui ranima sa vigilance et redonna un nouveau degré de vigueur à sa première sévérité , pour retenir dans les bornes du

(t) Magdelerae Le Cerf, née en 1607, fit profession à Manbnisson sons le nom de Magdeleine de Sainte-Candide , et suivit la mère Marie des Anges Stiyreau à Port- Royal , où elle mourut le 1er mars 1683,

devoir des gens qui a voient abusé de sa douceur, et ce fut la continuation de cette sévérité qui fit prendre l'étrange résolution aux chefs du party de sortir du royaume; car, craignant la persécution bien plus que les pauvres filles qu'ils y exerçoient depuis quelque temps, ils envoyèrent Saint-Amour, leur homme d'affaires, en Danemark, pour y acheter des terres dans 111e de Nordstrant, où ils pussent se retirer. Je n'ay point bien su le détail de ce dessein; mais j'ay su, de divers endroits, qu'on l'envoya en oe pays-là, sous le nom de Gorin , avec la somme de cent mille écus en lettres de change; qu'il acheta une portion de cette tle dans le duché de Holstein ; qu'il vint rendre compte de sa négociation à ceux qui l'avoient envoyé, leur faisant voir qu'en tout cas il y auroit à gagner huit pour cent en cette acquisition. Mais ils se donnèrent bien de garde de sortir du royaume, par le zèle qu'ils eurent d'y maintenir la doctrine de la grâce. Et j'ay ouy dire depuis à Bruant des Carrières (1), intendant de Fouquet, qui s'enfuit en Allemagne quand son maître fut pris, pour sauver ses biens et sa vie , que, se trouvant quelques années après à Nimègue, à la paix générale qui s'y fit entre les deux couronnes et les États, il y apprit que le duc de Holstein y avoit acheté l'Ile que ks jansénistes destinoient à leur retraite.

Enfin Nicolas Fouquet, vicomte de Melun, surintendant des finances, après un procès dans les formes, qui dura plus de deux ans, n'ayant été trouvé coupable d'aucun crime capital , fut condamné, par la jalousie que les ministres avoient conçue contre luy, à un bannissement perpétuel, par arrêt de la chambre de justice, le 20 décembre de cette année 1664; et ce bannissement ayant été changé en une prison perpétuelle, il fut conduit et enfermé à Pignerol, sur la frontière de Savoye, où il mourut environ quinze ans après. Les jansénistes, qui cherchoient par toutes sortes de voies de faire de méchantes affaires aux jésuites, pour se venger, leur imputant tout le mal qu*on leur fai~ soit, suscitèrent des gens qui accusèrent le P. Annat d'avoir en de grands commerces avec ce surintendant ; mais on ne les écouta point, par l'opinion de probité qu'on avoit de ce père, et par l'instruction qui fut faite fort exacte du procès de ce ministre, où il ne parut aucun vestige de ce prétendu commerce.

(I) Louis Bruant des Carrières, seigneur de Berengeville, marié à Marie do Quesnoy, d'abord premier commis de Fouquet et maître ordinaire de la chambre des comptes, •Votait en Hollande, lors de la ditgrâce de son patron, y rendit des services i h France, et, de retour après la mort de Colbert , en 1683, devint conseiller du roi 0 mourut à Pari* le 11 avril I6S9 et fut inhumé le 13 à Saint Gcrtafc.

Je n'ose rien dire icy d'une affaire fâcheuse qui arriva cette année aux religieuses de Port-Royal sur une cassette de la marquise de Crèvecœur, qui fit tant de bruit alors. Cette marquise, après la mort de son mary, s'étoit retirée à Port-Royal le 15 avril 1653. Elle y fut bien reçue, étant fort riche. On s'y saisit de ses papiers, cachetés dans une cassette, après avoir reçu d'elle cent treize mille livres, après avoir vendu ses meubles et son équipage et jouy neuf ans du revenu de tout cela. La cassette avoit été mise entre les mains de la sœur Sainte- Claire (1), cellerière, et la marquise en avoit gardé la clef. Elle sortit par ordre du roy de cette maison; en sortant elle demanda sa cassette par une lettre assez pressante, qui parut alors dans le public, où elle traitoit ces religieuses d'un esprit d'ordure, d'avarice, de souplesse, d'artifice, d'équivoque, de dissimulation, et enfin d'une grande attention à leurs intérêts, parce qu'elles luy avoient répondu que la cassette étoit brûlée, pour ne pas la rendre. Ces religieuses firent paraître un écrit, pour répondre à celuy de la marquise. Je ne comprends point le déooûment de cette affaire, ainsy je ne m'engageray point à en parler. Je diray seulement qu'elle fit bien du bruit dans le monde, qui ne se trouva pas alors fort disposé à juger favorablement du désintéressement des filles de Port-Royal. Pour moy je n'y trouve rien d'assez éclaircy pour en parler affirmativement.

(1) Françoise SouUin , d'abord religieuse de la Congrégation Moire-Dame et supérieure dans plusieurs maisons de cet ordre , passa à Port-Royal , où elle prit le nom de Françoise de Sainte -Claire et fut nommée cellerière. Enlevée de la maison, elle fut reléguée chez les ursulines de Paris et y mourut le 15 avril 1665.

Page 1