‹ Mémoires ...! 1644-1669, publChapitre 14 sur 42 · LIVRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-HUITIÈME

L'évéque d'Aleth ne s'occupoit alors que des idées agréables que sa vanité luy faisoit du martyre, sur les nouvelles qu'il recevoit tous les ordinaires de Port-Royal et sur les gémissemens que ses bons amis, les jansénistes, faisoient sans cesse retentir par leurs lettres dans ses montagnes, et il n'îmaginoit que des exils, des saisies de son temporel, des persécutions et des supplices, parlant de tout cela avec une espèce de présomption inconnue aux premiers chrétiens , parce qu'ils étaient humbles ; mais il fut bien surpris d'apprendre par ses amis que, sur sa fin de Tannée précédente , il étoit arrivé à Paris un syndic de la noblesse de son diocèse, chargé de cahiers remplis de plusieurs chefs d'accusation contre luy, contre sa vie , et contre la conduite générale du gouvernement de son diocèse, représentant :

1* Que ce prélat trai toit ses peuples depuis plusieurs années avec des rigueurs extrêmes, faisant différer sans raison l'absolution aux pénitents après leur confession ; qu'il les tenoit des années entières sans sujet en cet état ; que, la sainte Église ayant ouvert ses trésors pour le jubilé universel de Tannée 1661, il avoit rendu cette grâce inutile, ne voulant point accorder la liberté des confesseurs portée par la bulle , augmentant les interdits et différant les absolutions plus quo jamais; qu'il y avoit eu plus d'interdits et plus d'excommunications en ce diocèse que dans le reste de TÉglise. Cette accusation étoitvérifiéc par les noms des personnes excommuniées ou interdites portées dans le Mémoire. 2* Qu'il ordonnoit des pénitences publiques à toutes sortes de personnes pour des fauses très-légères, obligeant les pénitents à révéler leurs péchés en public, contre l'usage de TÉglise universelle et contre la religion du sceau de la confession ; 3° qu'il refusoit toutes sortes de signatures de Rome pour des provisions de bénéfices en son diocèse, contre le droit, pour y placer des gens dévoués à ses volontés ; 4° qu'il soutenoit que des confessions faites à des réguliers, hors du diocèse, éloient abusives et sacrilèges; 5° qu'il faisoit défendre aux prônes par

ses curés de donner l'aumône aux capucins, par l'aversion qu'il avoit des réguliers ; 6° qu'il faisoit refuser à des curés d'entendre quelquefois les confessions et de donner aux malades moribonds les sacrements ; 7° que ses prêtres obligeoient les femmes à se retirer de leurs maris , d'où il naissoit de grands scandales par des séparations forcées ; 8* qu'il y avoit plusieurs églises dans son diocèse sans prêtres et sans être desservies, dont les peuples n'entendoient plus la messe; 9° qu'on se plaignoit de plusieurs révélations de confessions avérées; 10° qu'il contraignoit sans sujet les bénéficiers de se défaire de leurs bénéfices; ii° qu'il excommunioit pour avoir dansé modestement dans les places publiques; 42° qu'il ne faisoit jamais faire de prières pour le roy et pour la maison royale parmy le peuple; 13* que le promoteur de cet évéque avoit fait accuser à faux un prêtre, par une femme, d'avoir eu un commerce criminel avec elle, pour avoir son bénéfice, des plus considérables du diocèse; ce que la femme, à l'article de la mort, avoit déclaré pour la décharge de sa conscience; 14° qu'il avoit fait exercer de grandes violences contre des particuliers pour avoir dit quelques paroles à double sens et d'autres causes légères, jusqu'à les bannir et à les faire mettre en prison sans aucune forme de justice ; 15° qu'il exerçoit des violences sur des corps morts, en les privant d'inhumation par de pures fantaisies; 16* qu'il faisoit enlever de nuit par des gens armés des curés et autres ecclésiastiques de leurs maisons pour les mettre dans des basses fosses et dans les autres prisons de l'évéché ; 1 7° qu'il avoit un grand mépris pour les indulgences , dedans et dehors le diocèse , ce qui paroissoit par le refus de ses officiers d'accorder leur visa pour les autoriser, ce refus n'étant que de son ordre ; 48* qu'il n'obéissoit jamais à aucuns actes de justice qu'on luy signifioit, et, quand il ne pouvoit ouvertement désobéir, il le faisoit par des chicanes sans fin ; 49 que ses curés et ses vicaires se servoient des confessions à tout usage pour savoir ce qui se passoit, refusant les absolutions , et qu'en les différant ils contraignoient les pénitents à déclarer eux-mêmes leurs péchés hors de confession; 20° que, par ses interdits et d'autres violences, il avoit obligé plusieurs gentilshommes de déserter le diocèse, de se retirer en Espagne on se mettre à couvert k Toulouse sous l'autorité du Parlement ; qu'on avoit trouvé des femmes pendues de désespoir, épouvantées par les prédicateurs, et qu'on ne faisoit pas de scrupule de diflamer aux prioes des paroisses des filles, des femmes, des hommes, au grand scandale des assistants , ces diffamations causant de grands désastres dans les familles.

Tous ces différents chefs d'accusations étoient justifiés par tant de faits qu'on ne pouvoit en douter ; mais le roy ayant mis ces cahiers entre les mains de son secrétaire d'État Le Tellier, protecteur et amy du prélat, après en avoir fait la lecture, il conseilla au roy de les luy envoyer pour y répondre luy-même ; il les mit entre les mains de son promoteur, Vincent Ragot (4), qui a voit été autrefois son laquais, et toute l'accusation passa pour une vexation injuste faite à un saint, et une véritable persécution contre la vertu de ce grand homme reconnue de tout le royaume. Les réponses du promoteur, amplifiées de divers cahiers d'éclaircissements et de longues écritures , où l'on dit ce qu'on voulut, furent appuyées au conseil , par le prince de Conty et par Le Tellier, d'une force qui dissipa ces accusations et les rendit frivoles. Le prélat passa pour un saint calomnié parce que le crédit remporta sur la vérité. Il est vray que ce ne fut qu'au conseil du roy qu'il passa pour innocent ; car, la noblesse ayant répondu aux éclaircissements et aux écritures de Ragot par d'autres écritures , le public parut plus persuadé de la bonne foy de ces gentilshommes que de celle du laquais devenu promoteur. Mais l'innocence prétendue du prélat fut soutenue d'une conduite si misérable dans la suite qu'on n'eut pas de peine à le soupçonner de toutes choses dont il fut accusé; car il parut toujours si plein de luy -même, si attaché à son sens, si entêté de son opinion, si sage à ses propres yeux, contre l'avis de l'apôtre, qu'il auroit voulu régler les sentimens de toute la terre sur ses propres sentimens; ce qui se montra plus que jamais dans un démêlé qu'il eut avec le roy sur la fin de l'année précédente, où il perdit le respect.

La lettre qu'il luy avoit écrite pour s'excuser de signer le formulaire choqua si fort ce prince que, par une juste mais noble indignation, il en fit éclater sa colère avec des effets terribles. Dans le bruit qui courut que le party vouloit la rendre publique , il leur fit dire qu'ils s'en donnassent bien de garde, qu'il la feroit brûler par les mains du bourreau si on l'imprimoit. Malgré une si expresse défense on l'imprima. A dire le vray , rien ne s'est jamais écrit à un grand monarque de si hardy ny de si insultant ; dont les jansénistes firent des trophées, louant le zèle et la vigueur du prélat, disant hautement

(I) Vincent Ragot, cousin de Jean Ragot, archidiacre d'Aletli, avec lequel le P. R»p n le confond et dont il est question au livre V , après avoir lté longtemps promoteur d'Alelli, se donna en 1671, malgré les résistances de Pavillon , à Gilbert de Choiseof, qoi venait d'être transféré à Tourna?, où il devint chanoine. En 1689 Ragot fut relégué a Rodes, au séminaire des Lasartales . Noua ignorons ce qu'il devint ensuite.

qu'on n'y pouvoit répondre , et ajoutant bien des choses que l'esprit factieux de la cabale leur inspiroit. En voicy l'abrégé :

a II reniercioit le roi de n'avoir point écouté les plaintes que la noblesse de son diocèse luy avoit faites contre luy, d'avoir ordonné qu'elles luy fussent renvoyées; que cette grâce luy dohnoit la liberté de luy faire des remontrances sur sa déclaration pour obliger chacun à signer le formulaire; que, dans une occasion si pressante, il ne pouvoit se taire sans manquer à ce qu'il devoît à l'Église pour la conservation de sa discipline et de l'autorité sacrée de ses ministres , 8a Majesté étant aussy éloignée qu'elle étoit de toucher à cette autorité; mais que, n'étant pas difficile de surprendre son zèle et sa piété sous le prétexte de la paix et de luy faire passer les bornes de sa puis* sance , il étoit obligé de parler pour luy faire connottre que sa déclaration au Parlement suppose une hérésie qui n'est qu'une pure supposition ; qu'on le trompé , qu'il n'y a point de jansénistes en son royaume, qu'il n'y a aucun évôquequi puisse dire qu'il y en ait rencontré; qu'on peut y trouver des gens de bien qui craignent d'agir contre leur conscience d'assurer par serment que la doctrine d'un évéque mort dans la communion de l'Église est hérétique , et qui d'ailleurs se soumettent aux deux bulles des papes; qu'ainsy, quand il 6eroit aussy certain qu'il y a une hérésie jansénienne comme il est certain qu'il n'y en a pas, il q 'aurait pu ordonner les peines portées en sa déclaration sans un jugement définitif de l'Église, selon l'usage de laquelle il n'appartient pas aux rois de se mêler d'y rien ordonner ; que, cette signature dont il s'agit- étant inutile pour la paix de l'Église, elle ne peut servir qu'à la troubler et k en ruiner la discipline ; que les assemblées mêmes du clergé n'ont point d'autorité ni de commission pour rien régler en ce sujet, ny de faire passer pour hérétiques ou fauteurs d'hérésie les évêques qui s'opposent à ce désordre, b Cette lettre étoit datée d'AIeth, du 25 août 4664.

Le roy, offensé d'une si grande hardiesse, envoya la lettre de ce prélat au Parlement pour en faire la suppression dans les formes et venger par là l'outrage fait à Sa Majesté. L'avocat général paria en cette occasion d'une vigueur qui le raccommoda un peu dans le paMk sur l'opinion qu'on y avoit qu'il favorisoit le party. Le prélat ne fut nullement ménagé dans son discours, et, comme ce magistrat savoit bien manier la parole , il y fut déchiré d'un air qui renversa bien le plan de ceux qui vouloient le faire passer pour béat. Il dit à la cour assemblée, le 12 décembre de cette année (1664), «qu'on avoit lieu d'espérer que la prudence et la circonspection qu'on avoit apportées pour

réprimer les opinions nouvelles , qui faisoient tant de bruit depuis ringt ans, obligeraient ceux qui y étoient attachés à se soumettre à ce que les papes et le roy ayoient réglé pour en empêcher le cours ; que, Sa Majesté ayant assez prévu la suite de ces nouveautés, et combien il importoit d'éteindre cet incendie en sa naissance , ce prince avoit en ce respect pour l'Église d'attendre son sentiment ; que le Saint* Siège n'avoit prononcé qu'après une mûre délibération , sa décision ayant été reçue de toute l'Église de France assemblée ; que, pour éluder cette décision, les sectateurs de ces nouveautés avoient trouvé des chicanes pour faire disparaître, comme par art magique, ces propositions condamnées du livre de leur auteur; qu'on aurait pu dès lors fermer la bouche à ceux qui formoient ces disputes , mais que le roy n'avoit oublié aucune des voyes propres à calmer l'orage, pour gagnerl es esprits par la raison et les ramener à leur devoir; que pour cela il avoit désiré des assemblées en Sovbonne, où l'on avoit retranché de ce corps les membres rebelles aux déclarations et aux signatures; que ce fut pour cela que, pour soutenir les constitutions, il fit sa déclaration; qu'il avoit refusé l'entrée aux prélatures à ceux qu'on soupçonnoit de ces nouveautés; qu'il s'étoit opposé aux intrigues et aux cabales de cette faction , qu'il fit fermer les écoles où Ton ensei~ gnoit cette doctrine, prenant tous les soins nécessaires pour étouffer ce monstre en son berceau ; que, parce qu'il y avoit encore bien des opiniâtres qui ne pouvoient se réduire à renoncer cette erreur et à » soumettre, nombre de prélots assemblés à Paris avoient jugé un formulaire, selon l'usage des anciens conciles, nécessaire pour réprimer cet esprit de rébellion, et, pour donner plus de poids à cet expédient, le roy y avoit joint son autorité par une déclaration pour l'exécution , en dépouillant de leurs bénéfices et en chassant du temple ceux qui le profanoient par leur désobéissance; que, les jansénistes ayant surpris la piété de quelques évéques sous des couleurs fausses, leur ayant inspiré le dessein d'attaquer l'une et l'autre puissance ecclésiastique et temporelle , sous ombre de réformation , il avoit paru que l'évéque d'Aleth, séduit par leurs déguisemens, n'avoit pu avoir que ee seul motif d'écrire sa lettre au roy, où il avoit oublié le respect; que ce n'étoH que la fausse idée qu'il avoit de la grandeur de son caractère et son entêtement de la majesté de son sacerdoce, à quoy il croyoit que tout devoit céder; que ce fut ce qui luy faisoit blâmer tous les autres évéques de France et regarder la déclaration du roy comme un attentat sur les autels et comme une profanation du sanctuaire souillé par des mains sacrilèges. »

Après cette ouverture, ce magistrat lit connottre à quel point cette lettre étoit injurieuse au roy et combien de trouble et de scandale elle pouvoit exciter dans l'Église par le dessein du prélat qui n'avoit d'autre but que de ruiner la déclaration ; que pour y réussir il supposoit pour principe certain et pour une vérité connue de toute la terre que le jansénisme n'étoit qu'une chimère , qu'on avoit surpris la religion du roy de cette vision et que le remède en étoit inutile , n'y ayant aucun mal ; que le formulaire, n'étant ny l'ouvrage du pape ny des évéques assemblés en un concile, étoit plus propre à troubler la paix de l'Église qu'à l'établir ; que, cette déclaration ayant été accordée sur les remontrances de tant d'évéques assemblés comme le seul remède au mal, on s'étonnoitque l'évéque d'AIeth, qu'on sait si attaché aux jansénistes et tellement dans leurs intérêts, s'érige en censeur de la volonté du prince qui a accordé la déclaration et l'a portée luyméme en son Parlement comme un monument de sa piété, et qu'il désapprouve la conduite de tous les autres prélats parce qu'il fait profession d'une vertu plus sévère , et qu'il étoit bien surprenant qu'un évéque, d ailleurs en réputation d'homme sage, commençât une lettre par dire que le jansénisme étoit une vision , qu'il n'y en avoit point, que tout ce qui s'étoit fait à ce sujet depuis tant d'années n'étoit qu'un monstre qu'on se formoit pour avoir la gloire de le combattre ; que c'est le langage ordinaire de cette cabale pour cacher un poison si subtil malgré les bulles du pape et les déclarations du roy, qui sont autant de témoins que cette erreur n'est pas tout à fait déni* cinée; que près de quatre-vingt-huit évéques se sont élevés pour aller au-devant de l'embrasement dont ce feu caché menaçoit le royaume; que l'évéque d'AIeth étoit bien aveuglé de se présumer plus sage et plus éclairé que ny les papes , ny les princes de l'Église , par l'audace qu'il avoit de condamner leur conduite ; qu'on ne pouvoit rien imaginer qui choquât plus ouvertement l'honneur du Saint-Sîége, la dignité épiscopale et l'autorité royale; que c'étoit rompre toutes les mesures du respect et violer tous les devoirs de la bienséance; que de se soumettre à la question de droit pour refuser la soumission à celle de fait, qui est le dernier retranchement du party, n'étoit qu'un prétexte dont on s'y servoit pour en colorer la désobéissance, et qu'où ne nioil les propositions que pour avoir lieu de ressusciter un jour la doctrine condamnée; qu'il ne suffit pas pour secouer le joug de s'écrier sans raison qu'il ne faut que savoir lire pour se convaincre que ces propositions ne sont point dans le prétendu livre et que les yeux suf fisent pour juger de cette dispute. De quelle grâce surnalu-

relie sont-ils pourvus pour que leurs yeux soient plus clairvoyants que tous les autres? Que plus la question étoit légère, plus inexcusable éloit leur désobéissance ; car il ne s'agissoit point icy de faire le procès àunévêque, ni de flétrir sa mémoire, s'étant soumis Iuy*méme en mourant au jugement de l'Église ; qu'il avoit tant de déférence pour l'autorité du Saint-Siège qu'il désapprouveroit la conduite de ses disciples s'il vivoit encore; qu'il y a de la folie en eux de faire les délicats sur la réputation d'un mort et de ne pas l'être sur les troubles et les scandales qu'ils causent par leur rébellion dans la plupart des consciences , et d'avoir moins de zèle pour l'honneur de l'épouse de Jésus-Christ que pour les cendres d'un défunt , regardant avec horreur la condescendance à signer ce que le pape leur ordonne et répandant partout l'esprit de révolte à toutes les puissances.

Il ajoutoit à tous ces chefs que l'esprit de la cabale étoit de se rendre redoutable à toute la terre par des écrits pleins de médisances et de calomnies, dont ils effrayent les timides ; il appelle ces écrits des ouvrages de la nuit propres à semer partout la division ; que ce n'est que pour donner cours à leurs satires et pour les autoriser qu'on faîsoit profession d'une plus grande austérité de mœurs à Port-Royal qu'ailleurs , et pour n'avoir pas la honte de se dédire d'avoir tant décrié le formulaire et de perdre la créance qu'ils se sont acquise dans les esprits, qu'ils persévèrent dans leur opiniâtreté; qu'il seroit honteux que l'opinion d'un seul prélat l'emportât sur le sentiment de tous les autres, et que l'évéque d'Àleth eût droit de censurer avec aigreur ce qu'un si grand nombre a approuvé. Et qu'est-ce autre chose que de chercher par là à se séparer et à faire un schisme? Quelle hardiesse à luy de prétendre que le roy par sa déclaration a excédé les bornes de son pouvoir 1 Sait-il si peu la vertu que l'onction sacrée donne dans le sanctuaire à nos rois , en leur donnant part dans l'administration des choses saintes? Sur quoy ce magistrat rappeloit au long de quelle manière les premiers empereurs chrétiens appuyoient les canons et les conciles dans leurs décisions, représentant que, la déclaration ayant été précédée par les bulles, ce n'est qu'à l'instante prière du clergé que le roy a prétendu les autoriser par ses lettres patentes, pour les faire exécuter , etqu'ainsy il n'a point mis la main sur l'encensoir comme on luy reproche; ce qu'on ne peut faire que par une lettre aussy séditieuse que l'est celle de ce prélat, qui ose accuser tout le monde d'ignorance et de précipitation. Quelle confusion de voir les ténèbres sortir du même lieu où devoit naître la lumière ! et quelle audace d'attaquer, sons un masque aussy trompeur

que celuy delà fausse vertu , ce que nous révérons de plus saint et de plus inviolable dans la religion !

Sùr la fin il s'élevoit avec cette véhémence de discours contre l'attentat de cet évêque qui s'étoit emporté jusqu'à menacer d'excommunication les ecclésiastiques de son diocèse qui signeroient le formulaire et jusqu'à rendre publique sa lettre, qui devoit être ensevelie dans le silence, pour faire plus d'ostentation de ses sentiments, crainte qu'on ne doutât qu'il en fût l'auteur, la répandant partout pour faire connoître que ce n'étoit point une remontrance secrète, faite à l'oreille et au cœur de Sa Majesté, mais un manifeste public pour donner le signal de la révolte et renouveler une guerre d'autant plus dangereuse qu'elle s'adressoit à la piété et à l'autorité royale , et que par ces libelles et les autres, débités depuis quelques années, on travaille à endurcir les cœurs qui se piquent d'une fausse constance et qui ont la présomption de croire que c'est à eux seuls que Dieu a réservé l'ouverture de la profondeur de ses conseils et la révélation des vérités éternelles; qu'ainsy il étoit juste de flétrir cet écrit par une condamnation publique et de luy ôter toute créance par la suppression , étant à propos de faire cesser par une juste sévérité ce qu'un excès de retenue n'a pu gagner sur des esprits obstinés. Ce fut par où il conclut, que, le dessein de cette lettre n'étant que pour combattre la puissance royale , favoriser la désobéissance des jansénistes et s'élever contre le Saint-Siège , et qu'elle ne peut apporter que du scandale à l'Église, il est important de la condamner en elle-même comme un libelle remply d'erreurs et de propositions périlleuses, quoyque sans doute ce prélat n'aura pas plus tôt fait réflexion sur tant de pernicieux effets que sa lettre peut produire qu'il formera une généreuse résolution de retirer ses pas d'une route si funeste, et il aimera mieux obéir que de n'avoir d'autre succès à attendre d'une persévérance opiniâtre que de devenir l'auteur d'un schisme et de se rendre illustre à la postérité par ses é^aremens.

Comme ce plaidoyer fut alors imprimé et qu'il se répandit dans le public, j'ay cru qu'il suffiroit d'en faire l'abrégé pour faire comprendre de quel caractère un évêque, enterré dansles Pyrénées, au bout du royaume, peut être pour assurer qu'il n'y a point de jansénistes dans le royaume, que cette hérésie est une chimère, que le formulaire ne peut servir qu'à gâter tout , et pour se moquer avec tant de hauteur du pape, du roy, de toutes les puissances, et s'abandonner avec tant d'opiniâtreté à son entêtement. Les conclusions de l'avocat général furent suivies, la lettre flétrie et supprimée , et ceux

qui résistèrent au formulaire traités de perturbateurs du repos public. Telle fut la teneur de l'arrêt donné en Parlement le 12 décembre 1664.

Sur quoy les prélats assemblés à Paris en Tannée i 665 et la suivante présentèrent au roy une requête pour luy demander justice d'une maxime avancée par l'avocat général , qui avoit scandalisé le royaume : a que les princes temporels ont droit de juger des dogmes de la foy et régler la discipline ecclésiastique , et surtout le roy très-chrétien, par l'éminence de la vertu que luy donne la sainteté de son onction. » Mais l'avocat général donna un éclaircissement à ce qu'on luy objectât et désavoua hautement qu'il eût prétendu attribuer ce pouvoir aux rois , dont l'assemblée fut satisfaite.

Le pape, qui avoit ordonné au cardinal Ginetti qu'on expédiât l'affaire du formulaire en la congrégation où il présidoit , pour contenter le roy qui avoit cela à cœur, luy envoya deux brefs, du 16 décembre (166 i), l'un au roy, pour luy mander qu'il avoit fait ce qu'il avoit souhaité, l'autre auxévôque&de France, avec ce formulaire nouveau, qu'on deinandoit pour aller au-devant des difficultés que faisoient les évôques du party sur celuy de l'assemblée de 1657, comme émané d'un pouvoir incompétent; et ce bref fut dressé d'une manière où l'esprit des deux bulles fût renfermé , et les paroles essentielles du formulaire de l'assemblée furent retenues pour intéresser les évôques de l'assemblée du clergé en les contentant ; et par là on ferma la bouche à ceux qui prétendoient que l'autorité manquoit au formulaire, qui fut bien reçu en France. Mais le roy, pour finir tout à fait cette affaire, renvoya son courrier, le 25 janvier de l'année 1665, pour demander au pape encore trois choses : 1° de réduire ce formulaire en forme de constitution en plomb, pour être enregistré dans les parlements, et pour y rendre partout des jugemens uniformes sur cela; 2° de prescrire un temps déterminé après la signification, comme de trois mois par exemple; 3e d'y adoucir la peine portée contre les évôques qui refusent de signer, sans les interdire de leurs églises, ce qui pourroit choquer le clergé, mais dire seulement en général qu'il sera procédé selon les canons contre ceux qui refuseroient d'obéir. Le roy ne demanrioit ces trois trmpéramens au formulaire que pour ôler tout prétexte aux artifices du party. Les cardinaux commissaires, dans une congrégation qui se tint le ier février 1665 chez le cardinal Ginetti, conclurent que le pape ne de voit rien refuser au roy de tout ce qu'il souhaiteroit sur cet article, pour donner le dernier coup à cette hydre qui reproduisoit toujours de nouveaux embarras. La bulle fut expédiée le 17 février (1665) et en ce même temps envoyée en France.

Le roy, touché de la déférence du pape à tous ses désirs, se crut obligé d'y répondre par son zèle à détruire cette hérésie; ce qui le pressa d'aller au Parlement le 29 avril (1665) pour y faire recevoir la nouvelle bulle, afin d'obliger tous ses sujets à signer. Les jansénistes firent de grandes intrigues pour empêcher ce dernier coup, qui lesdevoit perdre. Us firent présenter au roy un écrit de quinze raisons pour luy prouver que par cette démarche il alloît établir l'infaillibilité du pape d'une manière invincible , que son conseil et son Parlement combattoient depuis si longtemps pour défendre sa couronne. C'étoit la chimère du Tellier, son ministre, qui ne cherchoit qu'à devenir nécessaire par là pour avoir de quoy s'opposer à Colbert, qui se signaloit par la chambre de justice et par les finances, où il ne servit que trop bien. Cet écrit des jansénistes ne fut nullement considéré, et ce fut à cette occasion que le nouveau nonce Robert!, arrivé à Paris vers l'automne de Tannée précédente, eut ordre de Sa Sainteté de demander au roy s'il étoit content de tout ce qu'il venoit de faire pour le contenter, de la légation de son neveu pour demander pardon de l'affaire de l'ambassadeur, de tout ce qui s'étoit fait à sa prière sur l'affaire de Port-Royal , sur l'induit accordé pour les nouveaux évéchés des conquêtes. Le roy ayant témoigné une satisfaction entière de tout ce que le pape venoit de faire en sa considération , le nonce luy demanda en même temps la permission de se plaindre, de la part de soc maître, à Sa Majesté de s'être trop aisément laissé prévenir aux fausses impressions que quelques personnes peu affectionnées au Saint-Siège avoient tâché à luy donner sur l'infaillibilité , dont on a prétendu luy faire une espèce de nouvelle entreprise sur le temporel des rois et un fantôme propre à effrayer les esprits; que les jansénistes, qui venoient d'être condamnés si solennellement par les deux papes, avoient les premiers donné cours à cette chimère pour détruire l'autorité des bulles portées contre eux; qu'ils avoient eu le crédit d'introduire leur vision en Sorbonne ; que cette imagination ayant trouvé entrée dans le conseil de Sa Majesté avoit été appuyée des ministres; que Sa Sainteté avoit eu bien du déplaisir de ce qu'on luy imputoit à faux de pareils desseins ; qu'il n 'avoit jamais prétendu et ne prétendrait jamais aucun droit sur le temporel de son État ; que volontiers il renonçoit à ces sortes de prétentions-là , dont on se faisoit des frayeurs dans la cour de France sans fondement aucun ; mais aussy qu'il supplioit Sa Majesté qu'un ne fit aucune injure dans la Sorbonne au Saint-Siège, par des reylemens nouveaux qui blessoient Sa Sainteté, en insinuant aux peuples des maximes qui alloient à détruire l'assistance que

Jésus Christ avoit promise de son Esprit à l'Église pour les choses de la foy en voulant la détruire pour celles qui n'en sont pas; qu'ainsy il prioit Sa Majesté de faire révoquer les propositions passées en Sorbonne par l'intrigue des jansénistes; qu'il croyoit avoir mérité cela de Sa Majesté par tout ce qu'il venoit de faire pour sa satisfaction.

Ce nouveau nonce, qui succédoit à Picolomini sous le titre d'archevêque de Tarse, étoit un Romain qui avoit de la candeur, parloit bien, et se faisoit entendre quand il parloit delà part de son maître. Mais cette foule d'écrits que les jansénistes avoient répandus, depuis la bulle d'Innocent et d'Alexandre, avoient tellement aigri les esprits dans le Parlement et dans le conseil du roy qu'on n'eut presque nulle attention à ce qu'il représentoit au roy si justement de la part du pape, les ministres s'étant rendus les maîtres de son esprit sur cet article, et surtout Le Tellier, qui faisoit le zélé sur le temporel du roy contre la cour de Rome sans raison , et il n'étoit pas mal secondé des deux autres ministres, qui cherchoient à se faire un mérite de ce zèle prétendu. Le bruit courut même alors que, sur l'assurance que le nonce donna au roy de la part du pape qu'il n'autoriseroit jamais ses sujets dans la désobéissance , cet endroit fut mal reçu (le roy) répondit au nonce qu'il renier ci oit le pape de ses offres, qu'il sauroit bien tenir ses sujets dans leur devoir s'il arrivoit qu'ils l'oubliassent, et qu'il luy étoit obligé de sa déclaration et de l'éclaircissement.

Pour surcroît de mécontentement , la dernière bulle du formulaire ayant été imprimée chez Muguet, elle 6e trouva défectueuse en trois choses : 4° qu'étant adressée au roy on avait oublié roy de Navarre, selon les formes ordinaires, dans les qualités; 2* qu'il y avoit ad regem et régna Galliœ, selon la formule des bulles adresséee au roy de Pologne. Le troisième défaut étoit que le nonce avoit donné une attestation à l'imprimeur qu'il n'étoit pas nécessaire d'ajouter roy de Navarre, dont le roy fut fort choqué et renvoya la bulle à son chancelier pour avoir le sentiment du parquet. Les gens du roy aigrirent encore davantage les affaires , d'une manière que la reine-mère fut obligée, par sa tendresse ordinaire à l'égard du Saint-Siège , d'employer ce qu'elle avoit alors de crédit auprès du roy pour l'adoucir. « Est-ce qu'un grand prince comme vous, luy dit-elle, fera sa gloire dépendante d'une formalité manquée par un officier subalterne, qui manque par ignorance plutôt que par dessein?» Et, après l'éclaircissement et la déclaration que le pape venoit de luy faire par son nonce, il n'y avoit nulle apparence qu'il prnsAt à le choquer. Le roy, sago qu'il étoit, sYn rapporta un peu trop à ses ministres,

lesquels après tout ne laissèrent pas de rabattre un peu de leur hauteur à l'occasion d'une nouvelle qui vint alors à la cour : que l'empereur remuoit fort pour faire le duc Charles do Lorraine (i) successeur du roy de Pologne, qui venoit de se dépouiller de ses États (4). L'empereur avoit un grand intérêt à élever ce jeune prince, maltraité de la France dans le mariage de la fille (3) de la duchesse dt> Nemours, qui, ayant été promise à ce duc, fut donnée au duc de Savoye par rintrigue des François ; et ce prince, ne pouvant plus être dans les intérêts de la France , qui s'étoit saisie de ses États, s'attachent par là d'autant plus à l'empereur qu'il devenoit irréconciliable avec le roy, et en devenant roy de Pologne par la médiation de l'empereur, qui destinoit une somme de 7 à 800,000 écus pour faire un party dans les états de ce royaume, il étoit capable de former une ligue avec l'empire qui aurait fait des affaires à l'État. Et comme on pensoit à faire entrer le pape dans cette ligue, dont on eut des avis certains, on crut qu'il étoit de ia politique de la France de ménager le souverain Pontife dans une conjoncture qui paroissoit si délicate. Les ministres furent les premiers à entrer dans ces vues et à s'adoucir eux-mêmes à l'égard de Rome, en adoucissant l'esprit du roy ; le nonce en fut mieux reçu , sans en savoir la raison , et, s'étant plaint au roy que son avocat général Talon l'avoit traité d'ambassadeur de prince séculier, le roy luy fit dire qu'il luy faisoit des affaires toutes les fois qu'il parloit. Enfin on s'adoucit fort à la cour à l'égard du pape, sans toutefois luy accorder ce qu'il demandoit , que les propositions de Sorbonne fussent révoquées.... (A) * Elles donnoient lieu à beaucoup de libelles et d'écrits qui parurent

(1) Charles V de Lorraine, fils de Franco!* de Vaudemonl et de Claude de Lorraine, né à Vienne en 1643, héritier du duché de Lorraine, refusa de ratifier la cesrân decr doché faite a la France par son oncle au traité de Montmartre (1062), f»l mari* à Éléonore d'Autriche, «pur de l'empereur Lénnold, veuve de Michel Comoafn, mccexseur de Sigismond, et mourut à Wels, en Au triche, en 1690, après avoir iootileavat brigué la couronne de Pologne aux diètes de 1669 et de 1674.

(?) Jean -Casimir n** se dépouilla de la couronne t|tte durant Tannée 1666; mat* ** dessein était connu à l'avance et n'était surtout plut un mystère depuis ta mort éc la reine Louise (10 mat 1667). Déjà du vivant de la reine la *ntee*sioQ do royaume de Pologne était ouverte ; Casimir et Louise avaient formé mille intrigue pour en assurer le bénéfice an duc ri*Enghîen, fils du grand Condé. |

(3) Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemour», fille de Ch. Amédée, tué en duel en l*M par le duc de Beaiiforl, son beau frère, et d'Élisabelh de Vendôme, mariée à Charles- B-n manuel II, duc de Savoie, mère de Victor* Amédée II.

(4) Le P. Rapin entrait Ici dans quelques détails sur la bulle de 1665 contre le» propositions de Sorbonne. Nous supprimons ce récit, qui n'était pas à aa data id H faisait tout à fait double emploi avec celui qu'on trouvera plus loin mieux dreoe* tantié. (Test Punique «rtppretMon qne nom nous soyons permise.

enFrance contre l'infaillibilité, qui étoit la matière de la plupart des discours, et principalement du fameux libelle qui portoit pour titre la Nouvelle Hérésie des jésuites svr l'infaillibilité , que je n'examineray pas à fond , mais que je ne dois pas passer sans quelque sorte de réflexion ; car franchement c'était peu de chose.

En général presque personne de ceux qui se méloîent de parler en France de l'infaillibilité ne savoient ce qu'ils disoient; les plus habiles n'entroient pas même dans l'état de la question, qu'on ne prenoit point du tout dans son vray sens, comme saint Thomas et Bellarmin, et tous les plus savants théologiens, en ont parlé et en parlent toujours, sur le principe de l'assurance donnée au Saint-Siège de l'assistance immanquable du Saint-Esprit. Ainsy la plupart de ceux qui s'attachoient alors à détruire l'infaillibilité, pour sauver leur opinion, s'en faisoient de galté de cœur une fausse idée afin de la combattre avec plus d'avantages. Je ne m'arréteray donc pas à réfuter par un détail languissant tous ces écrits qui parurent alors sur ce sujet, qui fut un de ceux dont on eut soin d'occuper davantage les esprits pour décréditer dans le public ce que les gens de bien reconnoissoicnt de force et d'autorité dans les deux bulles qui veooient de condamner les cinq propositions. Je me contenteray de faire quelques réflexions sur ces écrits, qui étoient des copies toutes pures des uns des autres , et ce sera répondre à tous que de répondre à quelqu'un. Le principal étoit celuy de V Hérésie imaginaire de Nicole, qui renfermoit luy seul toute l'aigreur et tout le venin des autres , lesquels routaient tous sur la thèse du collège de Clermont, dont on faisoit le prétexte de tous ces libelles pour leur donner quelque sorte de couleur. C'étoit, disoit-on dans le party, pour s'opposer à l'entreprise des jésuites, qui prétendoient établir l'infaillibilité du pape sans raison, et c'est l'établissement de cette infaillibilité prétendue qu'on appeloit la nouvelle hérésie des jésuites.

Les réflexions donc qu'il y a à faire sur ces écrits sont : 1° que l'infaillibilité dont ils traitent est une invention toute pure de leur façon, les jésuites ne prétendant rien autre chose, en parlant de l'infaillibilité, que d'établir la promesse que Jésus- Christ a faite à son Église de l'assistance de 3on esprit dans les matières de foy, et non pas faire le pape infaillible en d'autres fonctions que celles de pape , c'est-à-dire quand il décide d'une matière de foy avec le conseil des docteurs de l'Église et dans toutes les circonstances établies par les théologiens pour parler ex cathedra; 2° qu'il ne s'agissoit plus de la thèse de Clermont, ayant été si solidement expliquée par le P. Annat

en l'affaire de l'évéque d'Ipres et du Port-Royal ; 3° qu'il y a du dessein de se servir du prétexte de cette thèse et des jésuites pour détruire l'autorité du pape par des disgressions étudiées qui sentent l'esprit de révolte et qui ne peuvent servir qu'à rendre le Saint-Siège méprisable, à sacrifier le vicaire de Jésus-Christ aux moqueries des ennemis de la religion et à le rendre odieux aux puissances souveraines; A° que les jésuites, par leur thèse, veulent que l'infaillibilité, que Jésus-Christ a donnée au pape, soit universelle , sans limitation, et qu'elle s'étende à toutes les questions de fait (1), quoyque rien ne soit plus opposé à l'esprit et à l'intention de la thèse, qui réduit cette infaillibilité aux questions de foy et aux circonstances dans lesquelles un pape doit décider, c'est-à-dire avec le conseil des docteurs et en pariant de la chaire de Saint-Pierre; 5° que ces écrits, en cherchant à détruire l'infaillibilité du pape dans les faits, donnent l'exclusion à toutes sortes de faits, comme la canonisation des saints , les approbations d'ordres religieux et autres faits universels qui regardent toute FÉglise, quoyque personne n'ignore que la théologie la plus saine et la plus commune reconnolt en luy ce pouvoir et ce privilège, et que cela soit défini dans la session huitième du concile de Constance, où Wiclef fut condamné pour avoir soutenu que saint Augustin, saint Benoît , saint Bernard sont réprouvés pour avoir institué des ordres religieux , s'ils n'ont pas fait pénitence, à la fin de leur vie, de cette institution; 6° que les auteurs de ces écrits imputent aux intrigues du P. Annat, l'homme le moins intrigant du monde , tout ce qui se fait contre le Port-Royal, prétendant qu'il se fourre partout, qu'il est le conseil de l'archevêque de Paris, auquel il fait faire ce qu'il veut , et que c'est luy qui est l'auteur de toutes les fourbes, de toutes les équivoques, de tous les artifices dont on se sert pour ks détruire , qu'enfin l'archevêque est sa dupe en toutes choses, ce père se servant de luy comme d'un instrument propre à renverser les desseins du roy , les arrêts du Parlement et les décrets de Sorbonne qui s'opposent avec tant de hauteur à l'infaillibilité, et que c'est de cette opinion de? jésuites, si odieuse à tous les gens de bien , si contraire à la sûreté de l'État et à la souveraineté des rois , si ennemie des têtes cou ronnées, d'où naissent tous les désordres qui sont présentement dans l'Église ; 8° que Bellarmin et Duval , docteur de Sorbonne , doot ces écrits citent le sentiment pour prouver qu'il est de foy que le pape n'est

Papa controvennrium fidei judex (ex Th. Clar.) .. T Quotiet es c+ thedra loquitur. (!bid.) R. R.

pas infaillible dans les faits , ne parlent nullement des faits généraux qui regardent le bien commun de l'Église , mais seulement des faits particuliers , qui sont fondés sur l'approbation et sur le témoignage des hommes ; 9° qu'enfin il n'y a rien de solide ny de raisonnable dans tout ce qu'allèguent ces auteurs dans leurs libelles pour prouver qu'il ne faut point obéir à l'archevêque de Paris , aux prélats de l'assemblée, au pape, au Saint-Siège, à l'Église, pour signer le formulaire, parce qu'ils sont tous dans l'erreur et dans l'égarement et qu'il n'y a de lumière ny de vray discernement que dans le party, tant la préoccupation les aveugloit.

Cependant l'archevêque de Paris, animé par la résistance qu'on luy faisoit de jour en jour à Port-Royal, ne se lassoit point d'appliquer tous ses soins, avec une attention infatigable , comme il parott par les ordres souvent réitérés qu'il donnoit aux filles de Port-Royal des Champs et à celles qui étoient restées au couvent de Paris, dans l'espérance qu'on y eut qu'elles pourroient se convertir, après qu'on en eut ôté les plus entêtées. Voicy ce qu'il leur écrit du dernier dé* cembre 1664 : « Vous m'auriez rendu il y a longtemps l'obéissance « que je vous demande, mes sœurs, si vous n'étiez point plus atta- « chées aux défenseurs de Jansénins qu'au reste de l'Église. Cepen- « dant, puisque vous me pressez si fort de vous éclaircir encore plus t en une chose où il ne faudroit que l'exemple de l'Église primitive « pour vous porter à ne plus résister, je veux bien, pour votre satist faction , vous dire encore mes pensées sur ce sujet ; sur quoy je « vous demande du temps , accablé que je suis de nombre d'affaires « que j'ay sur les bras, ne voulant rien vous dire que de bien digéré, « autant que j'en seray capable. Il n'y a rien que je ne veuille faire « pour vous aplanir la vôye dans laquelle je souhaite vous conduire, « Apportez de votre côté les dispositions nécessaires pour y entrer « et me donner moyen par là de vous témoigner, comme je le sou- « haite il y a longtemps, ce que je vous suis, etc. d

Mais, comme ces filles ne cherchoient qu'à fatiguer le prélat , ce n'étoit point sincèrement qu'elles cherchoient des éclaircissements; car tantôt elles luy demandoient, ce qu'elles ne savoient que trop, ce qu'il souhaitoit d'elles; tantôt elles cherchoient à le faire parler sur la soumission qu'il leur ordonnoit, et si elle consistait dans une autre disposition qu'un simple acquiescement d'esprit; d'autres fois en quoy il faisoit consister cet acquiescement et s'il y demandoit autant la soumission de cœur que d'esprit; d'autres fois c'étaient des requêtes en forme présentées au Parlement pour implorer sa justice

contre l'oppression qu'on leur faisoit, tous les autres tribunaux paraissant fermés à leurs plaintes, et se trouvant eHes-mémes au même état que les premiers chrétiens, que dans la chaleur de la persécution tout le monde outrageoit parce qu'il n'y avoit pour eux ny lois ny magistrats à la protection desquels ils pussent avoir recours; tantôt appelant comme d'abus de toutes procédures faites contre elles par l'archevêque sans aucune réquisition du promoteur et sans procès-verbal. On prétend que, quelques jours avant la fête de Noël , quelquesunes de celles qui étoient à Port-Royal des Champs firent une espèce de démarche forcée pour contenter l'archevêque par une signature nouvelle afin d'avoir la permission de communier à cette grande fête ; mais il n'y avoit aucune sincérité dans tout leur procédé ; non-seulement il n'en fut pas satisfait , mais même il ne témoigna que du mépris de cette démarche par un silence affecté , sans leur donner aucune réponse; ce qui les désola et les obligea de le sommer juridiquement de leur expliquer le défaut de leur soumission ; à quoy il ne répondit autre chose sinon que c'étaient des orgueilleuses. Ces filles n'étoient pas assez humbles pour souffrir tranquillement ce reproche, dont elles luy firent de grandes plaintes par une lettre, du dernier jour de l'année, qu'elles luy écrivirent de PorURoyal des Champs; qu'elles étoient dans une extrême affliction d'être obligées de luy présenter une nouvelle requête et de s'exposer par là à passer encore dans son esprit ptmr des personnes pleines d'orgueil, et que, connoissant l'obligation qu'elles avoient de s'humilier, elles avoient eu une forte pensée de luy demander à les réduire toutes à l'état de simples sœurs converses, pourvu qu'il luy plût les décharger de la signature du formulaire, comme il avoit fait celles de cet ordre-là, et de leur permettre l'usage de la communion, dont il les avoit privées , en les laissant mourir dans la maison où Dieu les avoit appelées, ce qu'elles souhaitoient par-dessus toutes choses.

Ce fut ainsy que se passa le reste de l'année depuis la dispersion de Port-Royal, qui se fit le 26 août (4664), et qui ne consistoil qm» dans le transport de l'abbesse , la mère Agnès, et onze des plus opiniâtres religieuses de cette maison en divers couvens de Paris. L? plus grand nombre de celles qu'on laissa à Port-Royal de la ville oc chercha qu'à soutenir son opiniâtreté et sa désobéissance par des détours et par des chicanes dont elles lassèrent la patience de l'archevêque, qui n'en put gagner, par ses douceurs et par ses menaces, que sept ou huit. Ce fut en vain que la mère Eugénie, avec les religieuses de la Visitation qui l'accompagnoient, employèrent toot ce

qui marquoit que les Arnault avoient toujours le souverain empire dans la maison quoyqu'il y eût d'autres supérieures qu'elles.

Cet écrit ajoutoit qu'on avoit à Port-Royal une telle vénération pour la mémoire de Saint- Cyran qu'on donnoit aux malades de l'eau où avoit trempé sa main pour les guérir; que souvent on trouvoit des religieuses prosternées devant le cœur et les entrailles de cet abbé, enfermés sous une pierre dans le cloître, avec son éloge, et que toutes les religieuses avoient son image dans leur cellule ; qu'on gardoit des os de Saint- Cyran, de Singlin, de Calaghan , de Rebours, de Bagnols, des mères Angélique, Marie des Anges (1) et d'autres, tous enterrés à Port- Royal, qu'on appeloit des saints modernes; qu'on inspirait sans cesse à ces filles de gémir sur l'état présent de l'Église, qui tomboit dans la ruine par le désordre de ses ministres déchus de la pureté de son esprit primitif, ce qui flattoit fort leur vanité ; qu'on leur apprenoit à ne pas se soucier des excommunications du pape ou de T archevêque, en leur disant qu'ils n'a voient j>as de pouvoir , et que, quand on les interrogeroit si elles croyoient ce que l'Église croit, elles pourraient répondre : « Ouy, » entendant l'Église primitive; et que, quand on leur demanderoit ce que c'est que l'Église, elles répondraient : l'Assemblée des fidèles en charité; qu'il falloit croire que Jésus-Christ n'étoit mort que pour les prédestinés, et qu'un jour, une des sœurs, interrogée s'ilétoit mort pour Judas et pour Caïphe, ayant répondu ouy, une autre sœur se prit à rire disant : «Qu'elle est innocente de croire ces simplicités-là 1 ajoutant que Dieu avoit créé les hommes pour en sauver les uns et damner les autres.

C'étoit une partie de ce que contenoit ce Mémoire de la mère Eugénie, d'un crédit trop étably, par le rang qu'elle a tenu longtemps dans les premières supériorités de son ordre, pour qu'il y ait lieu de douter de sa bonne foy. C'étoit alors en effet l'esprit de cette maison ; c'étoit la vie qu'on y menoit et la créance en laquelle on y vivoit. Ainsi il ne fut pas fort aysé à cette fille, toute habile qu'elle étoit, d'y réduire les esprits à se soumettre aux volontés de l'archevêque et à luy obéir. Le petit nombre de celles qui avoient signé, qui furent les sœurs Dorothée, Flavie, et quatre ou cinq autres de peu de considération dans la maison, n'encouragèrent pas fort le reste à signer,

(l ) Marie Soyreau, fille d'un avocat de Chartres, et de Marthe Fresnot, oée à Chartres en Iâ99, entra à Port Royal le 12 avril 1615 et y fit profession le 16 avril 1617 sous le nom de Marie des Anges. Elle fut nommée abbesse de MaubuU.«on en 1627 pour y soutenir la réforme, et donna sa déinûsion en 1648 pour revenir a Port-Royal, où elle fut élue abbesse en 1694; elle y mourut le 10 décembre 1658.

surtout après qu'une de celles qui l'avoient fait , nommée sœur Candide, eut déclaré qu'elle n'avoit signé que parce que l'archevêque , dans son mandement, avoit sauvé la doctrine de saint Augustin, et qu'on entendit dire que celles qui avoient signé méritaient qu'on leur coupât la main, qu'elles étoient pires que des démons incarnés, et qu'elles avoient, par leur lâcheté, perdu la maison. On les chargeoit de calomnies et de médisances pour les décrier, par un esprit d'aigreur et de vengeance ; car il n'y avoit aucun vestige de charité dans toute leur conduite , et cependant on ne cessoit point de flatter ces pauvres filles, dans leur opiniâtreté et dans leur désobéissance, de la pureté de leur foy, et de leur répéter souvent qu'il n'y avoit qu'elles de vraies fidèles dans le royaume, pour fomenter l'esprit de révolte dans lequel on les entretenoit.

11 ne laissa pas de se faire une conversion d'une religieuse considérable dans le pari y, qui fit du bruit et dont on tâcha de profiter; ce fut de la sœur Marguerite de Suinte-Gertrude, dont j'ay parlé, qui avoit été mise aux filles de l'Annonciation de Saint- Deoys, qui arriva au commencement de c<jtte année 1665. La mère Eugénie luy ayant écrit pour luy en faire compliment la pria d'écrire les motifs de sa conversion pour les faire goûter à celles qui refusoient d'obéir ; ce qu'elle fit , commençant à en faire part à la mère prieure de Part- Royal (i) qu'on avoit mise au couvent des religieuses de la Visitation placées alors en la rue de Montorgueil (2). Voicy l'abrégé des raisons qu'elle luy manda : o Qu'elle avoit cru devoir obéir à Monseigneur l'archevêque , parce qu'elle avoit compris que Dieu deinaudoit cett d'elle, craignant de n'avoir pas Dieu pour père si elle différoit a reconnoltre par sa soumission l'Église pour mère ; qu'elle pou voit l'assurer que ce n'étoit par aucune voie humaine ny par aucun ennuy de son état qu'elle avoit obéi, puisque, depuisqu'elle avoit signe, elle atoit demeuré dans cet état sans demander ny sans souhaiter même d'en sortir que quand il plairoit à ceux qui l'y avoient placée, l'assurant aussy que ce n'étoit par aucune déférence aux exhortations des reâ-

(1) Marie-Dorothée de l'Incarnation Lecomle, née en 1610, élevée à Port-Royal, y ont l'habit le 25 novembre 1625 el fit profession le 7 octobre 16 16. Prieure de Porl-Rojil des Champs de 1653 à 1659, elle devint en 1660 sou*- prieure ft en 1661 prieure de P* ris. Le 26 août 1664 elle fut conduite de cette maison au monastère de la rue M«otorgueil. Après avoir montré un grand entêtement, elle eut an momeert de faibles* et consentit à se tenir dans l'indifférence sur la signature. Maiselle se rétracta «ne fc* rentrée à Port-Rojal de* Champs, Elle mourut le l'r novembre 1674.

(2) Troisième couvent des filles de la Visitation à Paris et le cent vingt-neaviearf de fintUtiit, établi en 1660.

gieuses de l'Annonciade, qui la pressoient de se rendre, mais qu'elle n'écoutoit pas, n'ayant ny respect ny docilité pour leurs exhortations; mais qu'enfin, par le soin qu'elles prirent de parler plus d'elle à Dieu qu'à elle, Dieu l'avoit touchée , en luy faisant tomber les écailles des yeux, et luy avoit ouvert l'esprit pour entendre les Écritures; qu'elle considéra que, n'étant qu'une fille à qui Dieu n'avoit nullement donné la clef de la science , c'étoit à elle à se soumettre ; que c'étoit dans la lecture de sa règle et de la sainte Écriture qu'elle avoit trouvé les raisons de sa soumission , après que Dieu luy eut ouvert le cœur, et qu'il luy eut fait revenir en foule toutes les vues qu'il luy avoit autrefois données pour s'élever contre elle et pour luy reprocher sa rébellion. Elle ajoutoit qu'elle ne laissoit pas d'avoir dans l'esprit toutes les raisons dont elles s'étoient fortifiées aussy présentes que le premier jour» en ne mettant au-dessus de Dieu que l'autorité de leurs Messieurs, qui faisoient sans cesse craindre de porter un faux témoignage et de faire un mensonge en signant; mais que, dès que Dieu luy eut fait la grâce d'écouter Monseigneur l'archevêque avec un peu de docilité, ses scrupules s'étoient dissipés; ce qui n'arriva qu'après luy avoir résisté en face jusqu'à quatre fois et après avoir refusé l'éclaircissement qu'il luy promettoit et de lever tous ses doutes en une après-dinée ; mais qu'elle n'a pu résister à Dieu, qui luy avoit touché le cœur, pour rendre à l'Église et à ses supérieurs naturels une parfaite obéissance, pour se préparer à paroître devant le souverain Juge, qui jugera les justices mêmes et dont les pensées sont plus éloignées des hommes que le ciel ne l'est de la terre. » Cette lettre étoit datéedu 3 mars 1665, écrite à une sœur qui n'avoit pas signé et qui refusoit de le faire. On y voit assez l'esprit dominant de la cabale par la résistance qu'on y faisoit d'obéir à toutes les puissances, et par le soin qu'on y avoit de fomenter cette désobéissance par tous les biais et tous les artifices que le peu de sincérité qu'on a dans le party a été capable d'inspirer à ceux qui en sont les chefs.

Cependant la mère Agnès commençoit à s'ennuyer à la Visitation du faubourg Saint-Jacques, où elle avoit été mise l'année précédente, dépourvue qu'elle se vit des douceurs, des caresses, des flatteries, et même des soins auxquels on l'avoit accoutumée à Port-Royal , où toute la maison étoit occupée à la servir et la caresser jusqu'à la délicatesse pour la conserver, comme la personne la plus importante du party, que son crédit et son nom soutenoientparmy ces filles. Car, se voyant privée de ces secours et de ces caresses , elle ne put pas s'empêcher de s'en plaindre. L'archevêque le sut par la mère Amelot. Sur

quoy il Iny fil proposer que, si elle vouloit écrire à ses sœurc, dispersées en divers couvens de Paris et du voisinage, pour les faire renoncer au Port-Royal de Paris et consentir à être tranférées à Port-Royal dos Champs pour le reste de leurs jours , il demanderait au roy cette grâce pour elle. La mère Agnès, ne pouvant plus soutenir la contrainte où elle vivoit à la Visitation, prit ce party ; elle fit écrire par sa nièce, qui la servoit, à ses sœurs qui refusoient de signer, qu'elle verroit celles qui auroient de l'amour pour elle en consentant à cette translation et à leur réunion au couvent de Port -Royal des Champs; et peu de jours après il s'en trouva jusqu'à trente-cinq qui y consentirent, et que l'archevêque fit conduire, avec la mère Agnès, le troisième de juillet de cette année 1665, auxquelles on joignit encore quelques autres peu de jours après. H leur donna deux ecclésiastiques de sa main, en ôta ceux qui étoient suspects; il fit visiter les dedans et les dehors du couvent par les gardes qui les escortèrent, et, le couvent s'étant trouve mal fermé de murailles , le lieutenant civil eut Tordre d'y aller luy-méme le lendemain avec des ouvriers pour y rétablir la clôture, avec un exempt qui eut ordre d'observer tout ce qui entrer oil et sortirait de la maison; et la garde fut si exacte, car l'exempt devoit répondre sur sa téte de ce qui se passerait contre l'ordre du roy , que ces pauvres filles se sentirent plus gênées et plus prisonnières que jamais.

Il est vray qu'elles furent observées avec bien de la rigueur ; on crut devoir prendre ce party avec des filles si opiniâtres , et qui se foisoient un principe de vertu de résister à toutes les puissances. Mais elles trouvèrent moyen, aussy bien exercées qu'ellesétoient, de tromper leurs gardes par leurs bons amis, qui, dans les nuits les plus obscures, alloient planter secrètement des échelles sur les murailles de l'enclos, aux lieux les plus écartés de la maison, et jetoient des paquets de lettres et d'imprimés, ou les portoient eux-mêmes, déguisés, sans scrupule de rompre la clôture, contre le scanons, qu'ils n'observoient que quand ils leur étoient bons à quelque chose. Ce fut par cet expédient qu'elles sçavoient tout et qu'elles étoient averties de toutes choses. Elles avoient d'autres voyes de tromper les ecclésiastiqms que l'archevêque leur avoit donnés pour veiller à l'interdit des sacrements qu'elles avoient encouru par leur désobéissance ; car tantôt elles se fourraient dans les places des converses qui avoient permission de communier, tantôt elles prenoient leurs voiles pour tromper in prêtres et surprendre la communion, et, comme elles ne chereboient qu'à tromper, il falloit être en de perpétuelles défiances à leur égard.

On disoit même qu'Àrnault, qui se cachoit dans Paris, alloit toutes les semaines, déguisé, en charrette, à Port-Royal, et portait un nombre d'hosties consacrées qu'il leur portoit par-dessus les murailles, qu'il escaladoit, ou les faisoit porter par un prêtre' nommé de Sainte- Marthe, grand aventurier, dont il se servoit en cette qualité-là pour tromper les gardes.

C'étoit ainsy ou à peu près de la sorte qu'on vivoit à Port-Royal des Champs; pour le Port-Royal de la ville, l'archevêque y avoit mis le docteur Cbamillard, ecclésiastique d'une probité et d'une capacité reconnues, pour supérieur et directeur de celles qui avoient signé ou qu'on disposoit à le faire : à quoy on trou voit encore de grandes difficultés.

L'archevêque, après toutes les tentatives qu'il avoit faites presque en vain, car il en convertit peu, fit un nouveau mandement, daté du troisième may de cette année (i), tant pour obliger ces religieuses à signer, ainsy que tous les ecclésiastiques de son diocèse, auxquels il ne donnoit que trois mois de délay ; à faute de quoy il les menaçoit des procédures ecclésiastiques dans toute la rigueur des formes. Pour les contraindre à se soumettre au pape et pour recueillir le fruit de ce nouveau mandemçnt, il se transporta à Port- Royal des Champs environ un mois après \ il assembla la communauté, et toutes répondirent la même chanson qu'elles avoient répondu l'année précédente : « Qu'elles se soumettaient sincèrement aux constitutions des papes en ce qui touche la foy, et que, pour le fait, après tout ce que les ecclésiastiques mis de sa main avoient pu leur représenter aussy bien que luy- même, ils n'a voient encore pu surmonter la répugnance de leur conscience ; qu'elles le prioient de condescendre à leur infirmité sur ce point, et qu'il eût la bonté de les dispenser de prendre part aux contestations qui se forment dans l'Église, qui n'ont aucune relation à la foy ; après quoy il ne leur resteroit plus rien que l'innocence de leur âme, qui n'appartient qu'à Dieu seul et dont elles n'avoient point la liberté de disposer ; qu'elles espèrent que Dieu luy touchera le cœur et qu'il luy fera oublier son autorité de mattre pour se souvenir de la bonté de père, qui lui est plus naturelle que la sévérité dont il les a menacées. » Ce fut ce qu'elles répondirent alors (2), et pour

(1) 1665. Ce mandement promulguait la trolle et le formulaire; dès le ÎO mai la mère Apte*, encore à la Visitation du faubourg Saint-Jacques, en réclamait le bénéfice et demandait a être admise aux sacrements puisque la bulle d'Alexandre VII accordait deux mois poor la signature.

(2) Le 3 mai 1665, comme elles avaient fait au mois de juillet 1664. Le P. Rapin rentre loi dans le récit qu'il a déjà indiqué au livre précédent des circonstances qui

t. tu. 20

intéresser le public en leur réponse et eu leur conduite «Iles en firent imprimer un acte le 5 juillet 4664. Elles avoient fait présenter cet acte à l'archevêque, avec une profession de foy faite dans ce principe, par une personne de qualité de ses amis, dont il ne fut pas satisfait, et elles avoient ajouté à cet acte trois autres sur le même ton pour protester plus hautement de leur désobéissance. L'onxième du mois d'août de la même année [4664] elles s'étoient assemblées capitulairement après la grande messe pour jurer sur les saints Évangiles une profession de foy tirée du concile de Trente, et la mère Agnès ayant ouvert le livre de l'Évangile sur une table , au milieu du chapitre, autour de laquelle elles étoieni toutes à genoux , elle ouvrit ce livre sacré à l'endroit où sont contenues ces paroles de saint Jean : « L'heure va venir, et elle est déjà venue, que vous serez dispersés chacun de son côté (4). » Dans la page suivante étoit la prière de Jésus-Christ à son Père, afin qu'il untt en luy tous ceux qu'il luy avoit donnés et qu'aucun d'eux ne périt. Le livre étant ouvert, on lut la profession de foy, toutes étant rangées autour de la table , dans un profond recueillement et dans une grande attention à cette action. La mère se leva la première et les autres se levèrent ensuite pour aller, l'une après l'autre, mettre la mam sur les saints Évangiles et les baiser avec bien du respect, en signe qu'elles embrassoient et juroient tous les articles de foy dont elles venoient de faire profession. Cette cérémonie, qui se fit avec une dévotion extraordinaire, les toucha et les édifia tellement qu'elles furent par là plus fortifiées que jamais. Ce ne fut aussi qne pour animer leurs cœurs à la désobéissance qu'on se servit d'unesi sainte action, qui avoit de quoy encourager les plus foibles, surtout par ces paroles de l'Écriture qui parurent à toute la communauté une espèce de prophétie qui semMoit l'assurer d'un secours infaillible d'en haut. Il y eut en tout cela du dessein de la part de ceux et de celles qui étoient à la téte de cette affaire pour en ménager la conduite, et qui prétendoient, par ces dehors éclatans d'une si sainte cérémonie, inspirer à ces pauvres filles une résistance qui eût de l'air de la fermeté des premiers fidèles au plus fort de la persécution ; car on avoit soin de flatter leur opiniâtreté par de si belles idées.

Cependant, sur le bruit arrivé à Port-Royal que le prélat étoit malade, ces religieuses ayant fait une neuvaine à h Sainte-Épine pour

précédèrent la dispersion des religieuses de Port-Royal les plus rebelles el riatamisalioa de la mère Bugéote de FonUnes en qualité de supérieure , le 26 août 1664 .

(I) Kcce venU hora, si jam venit, ut dtspergatnini unusquisqut in propria. Cap. 16.

sa santé, elles furent surprises de le voir à leur grille le dernier jour de cette neuvaine (1), pour venir leur ordonner encore une fois dans les formes de signer son mandement. Après un refus fort positif il leur parla à toutes en particulier, et toutes luy refusèrent en particulier ce qu'elles avoient refusé en public. Après quoy les ayant rassemblées il les interdit des sacrements et les quitta fort irrité de leur résistance. Elles firent une protestation (2) contre cet interdit , datée du 21 août ; et le 26 ont ira la mère Agnès, supérieure, avec douze autres religieuses de la maison, qu'on dispersa en divers couvents de Paris, et Ton y mit la mère Eugénie, avec cinq autres religieuses de Sainte-Marie, en leur place, et Ton établit le docteur Chamillard supérieur et directeur de la maison. Ces religieuses ayant fait leur protestation contre les ordres de l'archevêque obtinrent des lettres de la chancellerie, le 20 septembre (1664), portant pouvoir d'assigner au Parlement l'archevêque. Ces lettres lui furent signifiées le 15 octobre suivant. Le procèsverbal ayant été signé de toute la communauté pour appeler d'une procédure si violente, l'archevêque, qui n'agissoit que de concert avec la cour, obtint un arrêt d'évocation au conseil, qui portoit que tout ce qu'il avoit ordonné seroit exécuté par provision, et celui qui étoit chargé de leur procuration et qui faisoit leurs affaires fut mis à la Bastille. Et ce fut après toutes ces procédures que les religieuses de Port-Royal restées en ce couvent s'avisèrent de faire cette fameuse effusion de cœur devant Dieu pour se plaindre à lui des violences qu'on leur faisoit, s'écriant qae a la terre étoit devenue de bronze, et que les cieux étoient devenus de fer à leur égard ; qu'il ne leur restoit d'autres recours qu'à Dieu dans l'abandon universel où elles se trouvoient des hommes; qu'après avoir été rebutées de tous les tribunaux de la terre elles se retiroient au pied du trône de Dieu pour implorer la justice de son divin tribunal. » G'étoit dans ce style-là qu'étoit conçue cette effusion, d'un air le plus tendre et le plus pathétique qu'on puisse imaginer. Mais, comme cette dévotion parut propre à attendrir le public, et même à faire du bruit , ces filles désolées crurent devoir publier ce secret de leur cœur, qui dans le fond ne devoit être que pour Celuy qu'elles appellent le témoin fidèle de leur douleur ; mais elles ne se fièrent pas à Dieu de leurs intérêts, qui dévoient le regarder uniquement; elles voulurent en faire part aux hommes, dire aux créatures ce qui ne devoit être que pour le Créateur, et faire re-

(1) 1* 21 août 1664.

(2) AnssiMt après le départ de l'archevêque et séance tenante.

tentir par toute la terre des soupirs et des gémissements qui n 'étaient que pour le Ciel; car elles voûtaient ne rien perdre et profiler de tout. Cet épanchement d'âme n'eût servy de rien s'il eût été secret ; on ne cherchoit qu'à faire du fracas en le publiant ; car il y avoit du dessein et de l'artifice en tout ce qu'elles faisoient alors de plus simple et de plus innocent. Ce qui leur réussit mieux que toutes leurs protestations, leurs appels d'abus au Parlement et toutes leurs procédures ; car elles firent pitié par cet écrit, qui ne butta qu'à remuer les esprits en leur faveur.

Outre toutes ces différentes attaques auxquelles l'archevêque de Paris se trouva exposé, en faisant son devoir, une partie de l'année (1664) précédente, il luy fallut encore répondre aux importunitésdelevéque d'Angers; celui-cy , par l'intérêt qu'il prenoiten l'affaire de Port- Royal, où la chair et le sang l'engageoient, en l'obligeant d'écrire lettres sur lettres, vouloit luy persuaderque la nouvelle doctrine, donton faisoit tant de bruit, n'étoit qu'un vain fantôme dont on se servoit pour troubler les peuples et pour perdre de saintes et innocentes filles ; que ce n'étoit que par une malice insigne qu'on débitoit dans le royaume le cours d'une hérésie tout à Tait chimérique, et qu'on abusoit de la facilité du roy pour luy faire croire qu'il y avoit des jansénistes en France. L'une de ces lettres étoit écrite du 12 août 1664, l'autre est du 7 janvier suivant. Mais on peut dire que ces lettres, et tous ces écrits qui furent alors répandus en grand nombre par tout le royaume, avec les trois fameuses apologies qui parurent successivement celte année 1665 pour justifier la conduite des filles de Port-Royal, et tout ce qui se débita sur cette matière, ne rouloit que sur ces trois points : i* qu'on leur demandoit compte d'un livre qu'elles n'avoient pas lu , qu'elles n'entendoient pas, étant écrit en latin, et qu'elles n'eussent pu comprendre étant purement théologique; 2° qu'on ne pouvoit exiger d'elles la signature d'un fait qu'elles ignoroient et sur un sujet audessus de leur portée, pour ne pas s'exposer à blesser la sincérité par un mensonge en une matière importante , et de déclarer qu'elles croyoient ce qu'elles ne pouvoient ni ne dévoient croire ; 3° qu'on leur demandoit une déclaration publique désavantageuse à l'honneur d'un évéque qui a passé pour saint dans l'Église de Dieu. Voilà le* raisons dont on soutenoit leur révolte ; on ajoutoit à ces trois chefs, dont on faisoit le prétexte de leur désobéissance, la sainteté de leur vie, la régularité de leur maison, où la discipline religieuse éloit observée avec rigueur, et une austérité qui surpassoit celle de toutes les autres maisons, et enfin la charité inépuisable à y recevoir toutes

les pauvres filins en qui on trouvoit une véritable vocation, sans rien demander pour leur subsistance ; et que le Port-Royal étoit un lieu assuré de retraite à toutes celles qui vouloient se donner à Dieu et qui n'avoient pas de quoy ; qu'enfin on leur demandoit une chose tout à fait sans exemple dans toute l'histoire ecclésiastique.

Car ce furent là les raisons si rebattues dans les apologies et dans les autres écrits de Port-Royal qui parurent alors et, qu'on répandit dans le public avec tant d'ostentation. Tout ce quWdit et qu'on produisit environ ce temps pour justifier la misérable conduite de ces pauvres filles et pour leur défense se réduisoit à ces chefs, qu'on tourna en tant de manières, tantôt en protestations contre l'archevêque, tantôt en procédures au Parlement et en apologies dont on étourdissoit le public. Mais il ne fut pas difficile de répondre à des raisons si frivoles. Les principales réponses furent de ce docteur Chamillard que l'archevêque avoit donné pour directeur à Port-Royal de Paris, qui furent sages, sensées, solides, auxquelles les écrivains de Port-Royal ne répondirent que par des railleries , et Nicole, l'écrivain en chef, crut y satisfaire en les appelant les Chamil lardes pour plaisanter. Mais il le faisoit toujours d'un air si fade et de si mauvaise grâce qu'on eut peu d'égard à ses réponses, surtout aux endroits où luy et les autres copistes de Port-Royal , car ils ne faisoient que se copier les uns les autres, ne parlent que d'oppressions, d'injustices , de violences, de cruautés qu'on faisoit à ces filles, et débitent des calomnies contre le P. Annat en particulier, les jésuites en général, et contre l'archevêque de Paris, les plus noires et les plus atroces qu'on puisse imaginer.

Yoicy en abrégé ce qu'on répondit à ces apologies et aux autres écrits de Port-Royal : 4° qu'on pouvoit demander à ces religieuses qu'elles condamnassent un livre condamné par l'Église, quoy qu'elles ne l'eussent pas lu et qu'elles ne l'entendissent pas, étant en latin, sur la bonne foy des docteurs et des savans , comme on peut demander à tout fidèle qu'il condamne l'Alcoran , quoyqu'il ne l'ait jamais lu et qu'il ne l'entende nullement, étant écrit en arabe , parce qu'il contient des fables contraires à la religion. Car a-t-on jamais vu un chrétien dire : En quelle conscience puis-je condamner l'Alcoran? Je ne l'ay jamais vu , je ne l'entendrois pas. On me dit qu'il est plein d'impertinences contre l'Évangile; cela me suffit, je le condamne. 2° On ne les exposoit pas à blesser la sincérité ny à faire un mensonge, ayant pour caution deux papes et l'Église de France , qui les assuroient de la vérité de ce qu'on leur demandoit , et qu'il n'y avoit rien à risquer

- pour elles sur une si grande autorité. 3° Que leur scrupule de déshonorer un saint évéque étoit ridicule, puisqu'on ne leur demandoit que ce qu'il avoit fait en mourant, de soumettre son livre à la censure du Saint-Siège : a Je soumets mes écrits au Saint-Siège; je croîs tout ce qu'il veut que je croye ; je condamne tout ce qu'il veut que je condamne, o II ne dit pas comme ces filles : Je me tiendray dans le respect etdans le silence si le pape me condamne; mus il dit : Je soumets mon jugement au sien, et je condamne , dans le temps que j'écris, ce que le pape y condamnera à l'avenir. C'est ainsy qu'il parle à la fin de son livre; et il ajouta en son testament en mourant, qui est un temps où les hommes parlent avec plus de sincérité , se disposant à aller parottre devant Dieu : a Je reconnois qu'il sera difficile de rien chana ger en mes écrits; néanmoins, si le Saint-Siège y change quelque « chose, je m'y soumets comme un enfant obéissant ; j'ay vécu dans a le sein de l'Église, j'y veux mourir. » Ce sont ses dernières paroles. En quoy la conduite de ses sectateurs parolt bizarre; car, s'ils ont du respect pour sa personne et pour sa doctrine , pourquoy le suivent-ils dans son erreur et ne le suivent-ils pas dans sa soumission au pape? Sont- ils excusables?

Mais, pour revenir à ces filles, y a-t-il un rayon de bon sens dans leur conduite? Pour ne pas déshonorer un évéque étranger, en ne m y de notre nation, qu'elles ne connoissent pas, elles ne font pas de difficulté de déshonorer deux papes et l'assemblée du clergé de France. L'honneur de l'évéque d'Ipresleur est plus cher que celuy du Saint- Siège. Elles refusent de signer pour ne pas convenir que ce prélat , qu'elles appellent un saint, ait failly, et n'ont pas de peine à convenir que le pape se soit trompé en condamnant à faux sa doctrine d'hérésie et en luy faisant une injustice si manifeste ! Et, pour sauver la gloire de Jansénius, qui ne leur est rien , elles prostituent celle d'Alexandre, leur père. Elles trouvent qu'il y a de la conscience à noircir le prochain en avouant qu'il est tombé dans l'erreur, et qu'il n'y en a point à imputer au souverain Pontife une ignorance et une injustice en condamnant ce prélat, dont elles veulent sauver l'honneur. Est-ce que ce pape, qui est leur père , n'est pas leur prochain aussy bien que l'évéque d'Ipres, qu'elles ne connoissent pas ? ou plutôt n'est-il pas leur vray pasteur, l'autre n'étant que l'étranger et le mercenaire? Combien offensent-elles d'évéques et de prélats, à qui elles ont obligation, pour en ménager un à qui elles n'en ont point? Une conduite si misérable n'étoit-elle pas un évident préjugé de leur folle prévention, qui ne pouvoit que leur attirer le mépris des boa-

oètes gens en leur attirant la compassion du peuple, qui ne pénétroit pas le fond de leur prétendu scrupule , dont il ne voyoit que le dehors et la superficie? Car par quelle extravagante dévotion vouloir croire que le jugement du pape est faux pour ne pas croire que la doctrine de Jansénius soit fausse? se faire une délicatesse de conscience pour sacrifier le pontife souverain à un évéque du commun, et blâmer celuy-là pour sauver celui-cy ? Voylà où l'entêtement avoit embarqué ces pauvres filles , lesquelles ont après cela le plus grand tort du monde de se plaindre des Qppressions et des violences qu'on leur faisoit.

Àinsy toutes ces amplifications si pathétiques, dont leurs apologies sont pleines , sur le traitement que leur faisoit l'archevêque , pour justifier leur désobéissance , n'étoicnt que de vains raisonnemens d'une éloquence fausse et des discours perdus , qui n'avoient rien de réel que de convenir de la désobéissance de. ces filles à tous les supérieurs, en cherchant à la soutenir et à la défendre. Je ne dis rien de tout ce qui leur arriva des suites de Tordre du roy pour la dissipation de leur maison, des rigueurs et des violences prétendues dans l'enlèvement de leurs sœurs et dans le bannissement de leurs directeurs, et dans le renversement universel du couvent de Port-Royal, que leurs apologistes appeloient les marques sanglantes de la colère de M -de Paris, les effets de la persécution de M. de Chamillard, qui ruinoit de fond en comble un des plus saints et des plus réguliers monastères de France (1), qui leur faisoit apostropher le ciel si pathétiquement pour l'exciter à s'émouvoir au récit d'une si affreuse cruauté (2). Je ne répond ray rien à l'évéque d'Angers, qui, dans sa première lettre à l'archevêque de Paris , sur la séparation des religieuses de Port-Royal désobéissantes d'avec celles qui ne l'étoient pas, luy représente que cette conduite si violente n'étoit pas selon lVsprit de l'Église ; ce qu'il veut luy montrer par l'exemple des priscillianistes, hérétiques abominables condamnés au feu par les évéques d'Espagne, pour qui saint Martin implora la clémence de l'empereur Maxime auprès duquel il étoit en Italie (3) , après que les historiens de ce temps-là remarquent que ce saint fit bien moins de miracles après avoir parlé en faveur de ces hérétiques, et qu'il en fut puny de Dieu , lequel ne veut point qu'on ménage ceux dont l'erreur déshonore son éternelle vérité. Je ne toucheray point aux étranges outrages dont

vO Dan» la Préf. des Apologies. Ch. S de la 1™ Apol.

[1, Obttupesctic cali super hoc.

(3) C*ett à Trêves que saint Martin alla trouver Maxime.

leurs écrits accablent avec tant de fureur le P. Annat et tous les jésuites, qu'ils faisoient passer pour les auteurs des traitemens qu'on leur faisoit, aussy bien que les religieuses de la Visitation , qu'on traitoit injurieusement.

Mais je ne puis me dispenser de remarquer que les faussetés et les calomnies contre l'archevêque de Paris, dont les apologies de Port- Royal sont pleines, scandalisèrent si fort le public et décrièrent tellement le party, par une conduite si étrange et si passionnée, que Nicole, le secrétaire en chef de la cabale, fut obligé de s'en expliquer en sa huitième lettre, pour rendre compte du peu de soin qu'on avoit eu à Port-Royal de sauver la charité, la marque la plus essentielle de notre religion, qu'on se plaignoit avoir été violée en tous ses chefs ; et pour en faire éclaircissement dans les formes, pour lever le scandale qu'on avoit causé par tant d'outrages, dont peut-être il ne s'est jamais trouve d'exemple si choquant , par l'aveu même du secrétaire de Port- Royal, il dit en raillant que la plainte qu'on a faite de la force dont on a maltraité C archevêque est une marque qu'on n'y a pas malréussy (I), qui est la dernière des cruautés d'ajouter l'insulte à la médisance et à la calomnie. Voicy cet éclaircissement. Nicole , dans ses Lettres imaginaires, car il les appelle ainsy, s'érige de son chef un tribunal au-dessus de l'archevêque de Paris pour juger de luy et de sa des- . tinée par ce beau raisonnement : il prétend qu'on a droit de le déshonorer sans blesser la charité, parce qu'il la blesse le premier dans son injuste et violente conduite contre les religieuses de Port- Royal, et parce que ce n'est point la charité qui le fait agir, mais la cupidité, que l'amour-propre veut faire passer pour la vraie charité. Et sur ce beau principe il est permis aux écrivains de Port-Royal d'écrire tout ce qu'ils savent de l'archevêque, d'en rendre compte au public et de le diffamer sans aucun ménagement. Quelque renversement de morale qu'on ait vu dans ces derniers temps, on ne s'étoit jamais avisé de débiter de pareilles maximes. Et c'est toutefois ce qu'on appelle la morale de Port-Royal et le principe que Nicole veut établir, pour avoir droit de déthiire l'honneur et la réputation de toutes les puissances de la terre sans qu'on puisse y trouver à redire. Voilà ce qu'on appelle la morale étroite, dont on fait de si belles leçons panny les gens de la nouvelle opinion.

On pourroit aussy redresser cet auteur sur les airs violens de déclamation auxquels il se laisse emporter sur la contrainte de signer qu'on

(I) Dans le S"* Lettre imaginaire, vers la fin.

fait aux filles de Port-Royal , qui est sans exemple et qu'on n'a jamais pratiquée dans l'Église. C'est ce qu'il débite avec une hardiesse capable d'imposer à toute la terre. Dans les plus importantes questions qui ayent troublé la paix de l'Église, on ne s'est jamais avisé de demander des signatures aux religieuses (1). Car, s'il avoit consulté saint Épiphane, luy qui fait le docteur, il auroit trouvé dans la soixante-neuvième hérésie que sept cents religieuses qui s'étoient attachées à la doctrine d'Arius furent séparées de la communion de l'Église pour n'avoir pas voulu renoncer à l'erreur par leur signature. II va même plus avant en louant au même lieu la fermeté de ces filles , qui firent parottre plus de zèle que les hommes pour résister généreusement à la signature. Quelle vertu à des filles naturellement foibles ! Mais elles firent plus, il s'en trouva qui renoncèrent, même à la mort, aux derniers sacremens. En quoy elles imitèrent l'opiniâtreté de ces religieux Eutychiens qui souffrirent quelque temps 1 éloigneraient des autels et la privation des sacrements, même à la mort, comme il parolt par la lettre qu'ils écrivirent au faux concile d'Éphèse, qui soutenoit leur abbé Eutychès, excommunié avec tout son monastère par Flavien, archevêque de Constantinople, son légitime pasteur, comme les religieuses de Port-Royal le furent par l'archevêque de Paris, leur supérieur, pour l'attachement opiniâtre qu'elles avoient à la doctrine de Jansénius. Ces religieux vivoient sous la conduite d'Eutychès, d'une sainteté exemplaire. Ils étoient euxmêmes l'adminiration de toute la ville de Constantinople, et par l'austérité de leur vie, et par les services signalés qu'ils avoient rendus à la religion, en soutenant la foy avec bien du zèle contre Nestorius. Ils vivoient dans une parfaite union, au nombre de trois cents, sous la conduite de leur saint abbé, édifiant toute cette grande ville, et par la pureté de leurs mœurs et par leur grande capacité. Ils bénissoient Dieu jour et nuit par les cantiques de louanges qu'ils rendoient fidèlement au Seigneur. Cependant il arriva que l'archevêque , au lieu d'entretenir la ferveur dans un monastère si saint et d'encourager par ses exhortations ces serviteurs de Dieu, les traita avec toutes les rigueurs dont se sert l'Église envers' des rebelles; il les excommunia tous et les interdit de la participation des saints mystères et de la société des fidèles, en les éloignant des autels. Qu'avoient les filles de Port-Royal de comparable, pour le mérite, pour les services rendus à l'Église contre Nestorius et ses disciples, pour

(1) En U 9"* Lettre imaginaire, au commencement.

leur nombre et pour l'odeur de la bonne opinion de piété où Ton vivoit en ce monatère , à ces religieux ? Il se trouve toutefois un archevêque qui , sans avoir égard à la sainteté de la vie qu'ils menoient, sans considérer la réputation où ils étoient dans celte grande ville, sans aucune attention au nombre de trois cents qui vivoient dans une parfaite union» dont tout le peuple étoit édifié, sans être soutenu par aucune décision du Saint-Siège , par des constitutions des papes, par des ordonnances d'aucune assemblée du clergé, de son chef, en son nom et de sa propre autorité, traite d'hérétiques tous ces religieux avec leur abbé et interdit ce grand monastère, l'exemple de ce qu'il y a voit de saint dans l'Orient, de toutes les fonctions ordinaires de la religion. On ne sacrifioit plus dans ce temple qu'il avoit consacré luy-même depuis six mois ; on n'avoit plus de commerce avec les autels, et l'usage du sacré pain de vie , la nourriture des fidèles, étoit aboli. Pourquoy? parce que ces religieux ne voûtaient pas renoncer à la doctrine de leur abbé, qu'ils ne pou voient se résoudre à le diffamer, qu'ils étoient trop attachés à ses sentiraens, et qu'ils refusoient de souscrire à sa condamnation en le quittant et se séparant tout à fait de luy.

C'est une image de ce qui se passoit alors à Port- Royal, propre à satisfaire à toutes les plaintes de ces religieuses de l'oppression et de© violences prétendues qu'on leur faisoit. Ces religieux représentaient que leur archevêque troubloit le repos qu'ils goûtoient paisiblement dans la sainte solitude de leur monastère , comme ces religieuses disoient qu'on ne les pouvoit souffrir servir Dieu dans la paix etdan> le silence de leur sainte maison. Ils gémissoient comme elles de s** voir privés de la participation des sacremens. Ils ne pouvoient se résoudre à blesser, en condamnant la doctrine de leur abbé, la charité, comme elles de leur chef, l'évéque d'Ipres. lisse plaignoient à tout le public du traitement que leur faisoit sans raison l'archevêque de Constantinople , comme se plaignoient les religieuses de Port-Royal de** outrages et des violences qu'on leur faisoit par ordre de l'archevêque de Paris. Ils protestaient de la pureté de leur foy en se soumettant entièrement au Saint-Siège et recevant entièrement tous les dogmes de l'Église , comme elles déclaraient être parfaitement soumises à tout ce que les papes Innocent et Alexandre avoient décidé dans leurs constitutions pour le droit. Us se vantoient de suivre U doctrine d** saint Àthanase et de saint Cyrille , comme ces filles se glorifioient de suivre la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas. Enfin l'histoire nous apprend que cet abbé, à la tête de cette nombreuse

communauté, qui ne cherchent qu'à paroître entièrement catholique, donna une profession de sa foy qui contenoit tous les articles décidés dans les .concile précédents contre les hérétiques, comme les religieuses de Port-Royal, avec leurs directeurs, se sont avisées tant de fois de faire des professions de foy qui contenoient la doctrine du concile de Trente contre Luther et Calvin, par tant d'écrits et par leurs trois colonnes, pour sauver la doctrine de Jansénius. Et ce seul parallèle de ces religieuses avec les moines eutyphiens pourroit répondre à toutes les plaintes dont sont pleines leurs apologies, et satisfaire aux injures que leurs écrivains débitèrent alors contre l'archevêque de Paris; car il semble que tout ce qui se passa alors à Port-Royal ressemble à ce qui se passa au quatrième siècle à Constant inople contre Eutychès et ses religieux. L'unique différence qui me paroît est que ces religieux se soumirentavec plus de respect à l'interdit que Flavien, leur patriarche ou archevêque, fit contre leurs personnes et leur monastère, quoyqu'ils le crussent injuste, au lieu que les religieuses de Port- Royal résistèrent tête levée à tous les ordres de l'archevêque de, Paris, qu'elles se moquèrent de son excommunication , en communiant souvent à la dérobée, et que leur écrivain Nicole fit des satires contre le jugement de ce prélat et jeta dans le public des lieux communs fort absurdes pour traiter l'excommunication d'attentat et d'oppression.

On pourroit ajouter, pour répondre à ce débordement d'écrits qui parurent dans le public pour la défense de ces religieuses , qu'on aura peine à croire à quel excès d'égarement leur orgueil étoit parvenu de résister à toutes les puissances temporelles et spirituelles que la providence de Dieu avoit mises sur leurs têtes, pour examiner le commandement que le pape, l'archevêque, leur supérieur, le roy leur faisoient de signer. Car est-ce à des filles ignorantes de leur condition, et qui ont fait vœu d'obéissance, à examiner si ceux qui ont droit de leur commander, et à qui leur état les a soumises , ont raison ? Que deviendra la vertu d'obéissance, si sainte et si nécessaire dans notre religion , si le commandement doit être soumis à l'examen de ceux qui doivent obéir, et si l'obéissance, essentiellement aveugle par la qualité de son état, doit sé piquer d'ouvrir les yeux pour voir si le pape, l'archevêque, l'Église ne se trompent point dans le commandement qu'ils font , et si des esprits aussy préoccupés que le sont ceux de ces filles, qui, par leur préoccupation, ne peuvent trouver que des ténèbres en ce qui paroît de plus évident aux autres , ont droit de s'élever au-dessus de toutes ces puissances pour juger elles-mêmes

de leur conduite en se donnant une indépendance dont il n'y eut jamais d'exemple ni de vestige dans notre religion? Elles ne peuvent se résoudre à déshonorer la personne d'un grand prélat , l'évéque d'Ipres, en le condamnant, luy qui avoit pris ses sûretés dans son testament pour faire le premier ce que ses disciples refusent défaire, de se soumettre à l'Église ; et elles n'ont pas de peine à se révolter contre le Saint-Siège et contre l'Église, leur véritable mère, pour ne pas désobéir au docteur Arnault et à la mère Agnès, qui leurdéfendent de signer ! Voilà tout le mystère de cette énorme opiniâtreté, et de cette scandaleuse et abominable désobéissance de ces pauvres filles qui renoncent à leurs vœux et aux sacrements à la mort, obstination de désespérées ! C'étoit là les sentiments, les discours et les réflei ons des gens de bien sur la déplorable conduite de ces pauvres abusées, dignes d'être opposés à tout ce qu'on écrivit en ce temps à Port- Royal pour justifier.la résistance qu'elles faisoient à tous les ordres du ciel et de la terre.

Je ne puis omettre une aventure arrivée au mois de mars de celte année 1665 à Port-Royal, qui déplut au roy. La marquise de Sablé, qui se faisoit honneur d'être du party parmy les jansénistes, dont elle étoit fort visitée , ne laissoit pas de s'exposer quelquefois à leurs reproches ; car on l'accusoit de n'être pas assez partiale ny assez déclarée. C'étoit une femme d'un caractère à se ménager, tout à fait ennemie des extrémités, comme il parut en cette occasion; elle voulut donner idée de son crédit à la mère Eugénie , dont elle cherchât l'approbation , étant domestique de Port-Royal , où elle logeoit dans un appartement qu'elle aymoit fort , l'ayant fait b&tir à sa bienséance. Elle étoit amie de la maréchal de la Motte (1), gouvernante des enfants de France. Elle la pria d'amener un jour à Port-Royal le Dauphin, qui n'avoit que trois ou quatre ans. Ce petit prince étant arrivé chez la marquise voulut voir son appartement et tontes les suites ; on le mena dans un petit cabinet qui regardoit sur le chœur des religieuses ; on luy en ouvrit la fenêtre, et il en vit quelques-unes qui prioient Dieu. Il cria en même temps d'en haut : « Qu'on vienne m'ouvrir ; je suis le Dauphin. » Cela fit de la rumeur dans le couvent. La mère Eugénie, qui veilloit h tout, craignit que, par les gens qui étoient à la suite de ce prince, on ne répandit des billets ou qu'il

(l ) Louise de Prie, fille de Louis , marquis de Coucy, et de Françoise de Stsat-Gdt» de Luiignan, mariée le SI novembre 16*0 à Philippe de la Moibe-Hosjdascsur, maréclial de France, gouvernas le du Dauphin et des entants de France, njonmt I* 6 janvier 1709.

n'arrivât du désordre; elle fit prier par dehors la marquise de Sablé de faire cesser le bruit, qui pourroit avoir des suites désagréables. On fit disparaître le Dauphin , qu'on retira après avoir été quelque temps à cette fenêtre. La mère Eugénie, qui ne connoissoit pas la marquise, crut qu'il y avoit du dessein; en quoy elle se trompa , car ce ne fut qu'une vanité toute pure de cette dame , qui crut se rendre considérable par une visite du Dauphin; ce qui ne fut pas approuvé de la reine-mère, aussy bien que du roy, lequel défendit à la maréchale d'y remener son fils.

Il est vray, après tout, qu'un jour on aura peut-être de la peine à croire comment des filles qui n'étoient pas déréglées ayent pu s'oublier tellement d'elles-mêmes et s'emporter à de si étranges extrémités que de renoncer à l'obéissance qu'elles dévoient à tous les supérieurs que Tordre de Dieu leur avoit donnés dans la conduite de leur vie , pour soutenir l'entêtement où elles étoient sur la nouvelle opinion. Mais on cessera de s'étonner quand on fera réflexion aux maximes dans lesquelles on les élevoit et qu'on avoit grand soin de graver dans leur cœur, pour les disposer à la révolte et pour les affermir dans l'opiniâtreté, afin de les entretenir dans la désobéissance. Voicy les maximes qui se débitoient aux grilles dans les conférences secrètes et dans les écrits particuliers dont on remplissoit leurs esprits :

1° Qu'elles ne dévoient pas s étonner si Innocent et Alexandre avoient condamné d'hérésie les propositions contenues dans le livre de Jansénius, puisque Libérins, Honorius et d'autres papes étoient eux-mêmes tombés dans l'erreur;

2" Que si Caîphe, le grand-prêtre de la loy, les scribes , les pharisiens et tout le peuple juif, qui composoit l'Église de ce temps-là , avoient condamné Jésus-Christ, elles ne dévoient pas trouver si étrange que les papes , les évêques , les docteurs de. l'Église de ce temps-cy condamnassent un saint évéque et fissent passer son livre pour hérétique ;

<** Que l'on ne devoit les obliger de suivre le pape, l'archevêque , ny le clergé de France, qui étoit dans l'erreur, parce que le Fils de Dieu leur apprenoit dans l'Évangile qu'un aveugle qui se laisse conduire par un autre aveugle tomboit avec luy dans le précipice ;

4" Qu'elles ne laisseraient pas de demeurer dans l'Église quoyqu'rtles ne fussent pas soumises au pape pour la signature du formulaire, l'Église étant l'assemblée des fidèles unis par la foy et par la charité, selon leur catéchisme et selon la définition de Monsieur de

Saint-Cyran , Tua et l'autre ne faisant aucune mention du pape ;

5° Que l'excommunication dont on les menaçoit ne pouvoit tomber que sur ceux qui les excommuniroient et qu'elles demeureraient unies invisiblement en Jésus-Christ;

6° Que PÉvangile ne les avertissoit que trop que dans les derniers temps il ne se trouverait plus de foy et qu'il y aurait peu de fidèles; que ces temps étoient venus , et qu'elles étoient de ce petit nombre promis par les Écritures; que tous les autres étoient dans la voye large qui conduit à la mort;

7° Qu'elles souffriraient avec patience la privation des sacrements et de la parole de Dieu, se souvenant de ce que dit le prophète que Dieu enseignoit par lui-même tous les hommes , que c'est la foy qui nourrit le juste, que c'est l'esprit qui vivifie et que la chair ne sert de rien; que la communion n'a pas un effet limité pour le temps, que Sainte-Marie Égyptienne et bien d'autres solitaires avoient passé plusieurs années sans communier, etc. ;

8° Qu'après ces persécutions elles auraient la gloire d'avoir soutenu l'Église, et que cette Église résidoit bien plus dans lés personnes qui connoissoient et aymoient la vérité que dans toutes les autres.

On élevoit ces pauvres filles dans ces maximes qu'on ne cessoit point de leur répéter en toutes occasions, et on cherchent de leur inspirer ces sentimens pour les accoutumer au mépris du Saint-Siège , du pape . et de toutes les puissances de la terre, par un esprit d'orgueil , d'attachement à leur sens et d'indépendance, qui étoit le premier fonds qu'on tâchoit de leur former, pour leur faire prendre le véritable esprit de la cabale. Car de quoy ne devenoient-elles pas capables avec de pareilles dispositions? Et c'étoit de longue main qu'on avoit pris les devans pour les prévenir de ces principes et les disposer à entrer sans répugnance dans tous les sentimens qu'il plaisoit à leurs directeurs de leur inspirer. C'est ce qu'on en apprit du docteur Chamillard, que l'archevêque avoit donné pour supérieur à Port- Royal après la séparation , et qui l'apprit luy-même des religieuses de ce monastère converties et des écrits que la mère Eugénie luy mit entre les mains , qu'elle avoit recueillis du débris de la maison , en visitant les cellules de celles qui furent chassées , partie aussy des entretiens et des conférences qu'il avoit eus au parloir avec les unes et les autres , dont il rend compte luy-même au public dans la réponse y qu'il fit imprimer, aux raisons des religieuses de Port-Royal sur la signature du formulaire, imprimée cette année (1).

(l) Chapitre IV de la Réponse aux religieutes du Port-Royal, chez Muguet.

Outre ce fonds d'esprit qu'on donnoit à ces filles dans l'éducation de la maison par cette artificieuse conduite, où tout êtoit concerté et se faisoit avec dessein , il y avoit des filles opiniâtres au dernier point par leur caractère , et d'un naturel un peu félon, dont on se servent comme de chefs d'émeute, pour ainsy dire, afin de redresser les autres et de leur apprendre à ne jamais céder. Comme elles s'étoient rendues recommandables par leur obstination à résister à toutes les puissances , leur exemple encourageoit les foibles et les scrupuleuses. Ces braves filles, qui exerçoient les autres à l'opiniâtreté en s'y affermissant elles-mêmes , étoient la sœur Angélique de Saint- Jean, fille de â'Andilly, qui avoit fait la leçon à son oncle, le docteur Arnault, sur la condescendance qu'il eut à consentir à la conférence de Tévéque de Comenges avec le P. Perrier, en luy apprenant à tenir ferme pour la nouvelle opinion ; sœur Anne-Marie de Sainte-Eustoquie, fille de la comtesse de Brégy, qui résista en face à l'archevêque d'une force qui alloit jusques à l'offenser et à perdre le respect qu'elle devoit à la sainteté de son caractère; sœur Magdeleine de Sainte- Christine (1) , fille de l'avocat général Briquet (2), petite-fille de Jérôme Bignon , qui traita avec tant de hauteur l'official, l'abbé Gaudin (3) , dans une conférence qu'elle eut avec luy à Port-Royal , le 2 septembre i 664, en disant que pluson la tourmenteroit à luy prouver que les propositions étoient dans Jansénius, plus on luy persuaderoit le contraire parce qu'elle étoit déterminée à n'en rien croire; la sœur de Ligny, qui fut quelque temps abbesse; la sœur Marie-Edmée de Sainte-Pélagie (4), fille deBusenval, parent de l'évéque de Beauvais, el quelques autres de pareil génie, capables de rassurer toutes celles qui branloient dans la résolution de résister.

(1) Magdeleine Briquet, fille d'Étienne et de Marie Bignon, née en 1642, fut mise * Port-Royal en 1645, y fit profession en 1660, sous le nom de Magdeleine de Sainte- Christine; nommée sous-prieure en 1684, elle mourut à Port-Royal des Champs le 6 novembre 1689. Elle a beaucoup de gloire aux yeux des partisans de Port-Royal , et M. Sainte-Beuve constate que le seul nom de cette sœur faisait éclater le grave M. Rayer-Col lard en rires et en joie.

(2) Étieane Briquet , marié à Marie Bignon , avocat général par la démission de Ma beau-père, mourut le 16 septembre 1645.

(3) Jacques Gaudin, né le 18 mai 1612 à Saint-Ëspain, en Touraine, ordonné prêtre à Patis le 12 mars 1644, docteur de la maison et société de Sorbonne le 28 novembre 1616, fut d'abord curé de Saint- Espain, puis chanoine de Tours. Il devint ensuite professeur royal de philosophie, chanoine de Notre-Dame de Paris en 1650 et oûicial sous Hardoiiin de Péréfixe. Il mourut le 18 juillet 1695.

(4) Marie- Aimée Choart de Buzenval, fille d'Henri, née en septembre 1636, fit profession à Port-Royal le 19 mars 1658, sous le nom de Marie- Aimée de Sainte- Péla&ie. et y mourut le 3 avril 1697. Sa soeur aînée, Marie-Magdeleine de Sainte- Agathe, éUit morte le 24 avril 1692.

Ce n'éloit pas encore assez, au gré des directeurs, que cette disposition ; ils crurent devoir raffermir et la cimenter par toutes les considérations propres à'donner du cœur à des filles déjà entêtées de leur prévention sur la nouvelle doctrine. On ne cessoit de leur souffler sans cesse aux oreilles qu'elles n'étoient pas obligées d'obéir contre le sentiment de leur propre conscience; qu'elles dévoient s'opposer de toutes leurs forces aux violences qu'on leur faisoit pour les obliger de renoncer à la vérité, pour laquelle il falloit mourir; qu'en signant le formulaire elles s'exposoient à faire un énorme mensonge en condamnant d'hérésie un saint prélat. On jetoit dans leurs cellules des passages de l'Écriture et des Pères pour les armer contre la tentation dans l'état présent defe affaires. C'étoient des billets qu'on semoit par la maison pour remplir leur esprit de sentiments de révolte. En voicy quelques-uns que l'archevêque de Paris avoit fait ramasser par les filles de Sainte-Marie , car tout en étoit plein, qu'il me communiqua et dontj'ay les originaux. Par exemple cet endroit de saint Bernard qui porte que celuy-là ment qui assure comme certain ce qu'il ne sait pas avec certitude, quand même cela seroit véritable. » Gel autre de saint Thomas, qu'on n'est pas obligé d'obéir à un supérieur en des choses qui sont hors de son ressort; que le troupeau est heureux à qui Dieu a donné le discernement des pâturages, de saint Célestin; quje la disposition où Dieu les mettoit devoit leur faire dire avec David : Quand je marcherois au milieu de l'ombre de la mort, je ne dois point craindre qu'il m'en arrive de mal, parce que vous êtes avec moi.

On fit nombre de copies de cet endroit de Grégoire, pape, sur le chapitre 26 de Job, qu'on faisoit valoir plus que les autres : Qu'il arrive souvent que, quoyque V Église soit en paix, les chrétiens toutefois renoncent à la foy sans qu'ils y pensent et demeurent infidèles. Car il y a des personnes qui appréhendent tellement ceux qui sont puissants que , lorsqu'il s'agit de rendre témoignage à l'innocence du prochain , ils ne craignent point de nier la vérité; et qu'estce que nier la vérité sinon renoncer Celui qui a dit : a Je suis la voye, la vérité et la vie? » Ainsy saint Jean-Baptiste est mort, non pour confesser Jésus- Christ, mais pour rendre témoignage à la vérité, gui est Jésus-Christ. Supposons donc quelqu'un qui, craignant de se mettre mal dans l'esprit de personnes puissantes , dit quelque chose contraire à la vérité de peur d'être déshonoré ; comment ccluy là confesseroit-il Jésus-Christ au milieu des tourments , puisqu'il rougit de le confesser lorsqtiil ne s'agit que de souffrir des injures

dont sa réputation peut être blessée? Un tel homme, après cela, passe encore pour chrétien devant les hommes; mais devant Dieu il ne test plus.

Et, pour leur inspirer du mépris de leurs supérieurs, c'est-à-dire de l'archevêque, de Pabbé Chamillard, de la mère Eugénie , sans parler du pape et du roy, on leur avoil fait e xprès des oraisons. En voicy une des plus dévotes :

o 0 Jésus, mon Sauveur, noire souverain pontife , élevé au-dessus « des cieux, vous êtes assis à la droite de votre Père, d'où vous gou- « vernez invisiblement votre Église, que vous avez établie sur vous- « même et sur la foy de saint Pierre, auquel vous l'avez commise, en « luy associant saint Paul pour être son coadjuteur dans rétablis* « sèment de la même Église. C'est suivant voire ordre et par le « mouvement que vous nous donnez que nous vous demandons per- < mission de nous adresser à ces princes de vos apôtres et d'appeler « à leur autorité, qui résidera toujours dans l'Église et que nous « reconnoissonsen ceux qui leur succèdent légitimement, mais en qui « nous ne trouvons pas la charité qu'ils ont eue pour les âmes. C'est a à ces pasteurs, qui n'ont point voulu dominer sur le troupeau pour « être l'exemple du troupeau , qu'il faut demander justice contre nos « pasteurs , qui s'élèvent sur nous avec une puissance que vous ne o leur avez point donnée , puisqu'elle tend à la destruction et non « pas à l'édification de nos âmes. Nous ne demandons pas que vous « les punissiez, mais que vous changiez leurs cœurs, afin qu'ils soient « les imitateurs, comme ils sont les successeurs de vos saints apôtres.

• Nous vous supplions, ô saints protecteurs de toute l'Église, de « prendre la protection et la défense de notre communauté, qui est « une petite partie de ce grand corps, auquel nous voulons toujours de- « meurer unies quand même on voudrait nous en séparer, et de souf- « frir pour la vérité et pour la justice toutes les peines plutôt que de

• nous en départir, conservant en notre cœur les saintes paroles que « vous enseignez à tous les fidèles, leur apprenant qu'il faut en- « trer au royaume de Dieu par beaucoup d'afflictions. Ayez pitié de « notre faiblesse, éclairez nos ténèbres, afin que nous ne prenions « point le mal pour le bien et le mensonge pour la vérité. Enfermez -

• nous dans votre bercail pour nous préserver des loups qui nous « veulent dévorer, et faites voir à toute la terre que vous n aban- « donnez point ceux qui se confient en la puissance de vos inter- « cessions, etc. »

L'archevêque, le docteur Chamillard, la mère Eugénie étoient ces

loups. C'est ce qu'on apprenoit à ces pauvres filles en leur apprenant à prier. Je ne dis rien des deux chefs, saint Pierre et saint Paul, qu'elles donnent à l'Église. Cet écrit, dont onavoit répandu des copies par la maison, fut soutenu par celuy-cy : « Il faut mettre une grande a différence entre les chaires pontificales et ceux qui y sont assis. Il « faut conserver avec soin l'honneur et la dignité de chaque chaire ; « mais il ne faut pas suivre l'égarement de ceux qui y sont. » C'est-àdire qu'on ne doit point leur obéir s'ils se détournent de la foy ou s'ils agissent contre la religion, comme elles prétendoient que faisoit alors tout le reste des fidèles. D'autres fois on leur représentoit tout le monde attentif à leur dresser des pièges pour les séduire, et comme autant de bêles féroces prêtes à les dévorer. Ainsy on leur donnoitdes préservatifs contre ces dangers dans des prières qu'on leur composoit exprès pour les sauver d'un si grand malheur. Voicy une de ces prières :

jr. Seigneur, délivrea-moy de la gueule du lion,

ft. Et de la langue trompeuse.

Pmons.

Seigneur Dieu tout- puissant, qui choisissez ce qu'il y a d'infirme et de bible dans le monde pour confondre ce qu'il y a de fort el de puissant, donnez-nous le pouvoir de vaincre ce fort quoyqu'il ne soit pas enchaîné. Donnez-nous et ce qu'il nous faut de lumières pour surmonter tous ses artifices, et ce qu'il nous faut de forces pour soutenir patiemment ses attaques. Donuez-nous l'ardeur nécessaire pour aller non-seulement volontiers, mais môme avec ardeur, aux tour mens comme aux pUisirs et à tout ce qui est agréable (1).

Deore, leonis libéra me, Domine, je. Et a lingua dolosa.

Oa cm».

Omoipotens sempilerne Deus, qui infirma mundi eligis ut forlia quseqo* confuodas, da noMs ut iUum flottent v incamus etiam non iigatum ; da ut omnibus vel artibus insidiantem, vet urgentem virtbus, el vigilanter mtelligamus et teieranter feramos ; da ut non libeater modo, verum et ardeater ad tormenta sicui ad ornameuta, ad amenas sicut ad delicias, propereinus; prr Dominum nostrum , etc., etc.

Cette prière pouvoit avoir deux effets, l'un de leur donner une entière défiance de tout le reste des hommes , et l'autre de leur donner bonue opinion d'elles-mêmes , comme les seules capables de souteoir la foy perdue dans le reste du monde , et comme des victimes destinées par cela aux supplices. C'étoit ainsy qu'on les préparait à ces

(i) On avoit dérobé Voraison Sub tu uni praesidium à la Vierge pour la éommer à la mire Angélique par ton nom, qu'on g avoit mêlé. R. R.

dernières extrémités où il sembloit qu'on voulût porter les affaires. • Mais, après tout, ces braves directeurs ne chercboient que de l'éclat et à Taire du bruit dans leur conduite, comme il parut dans la suite , où les choses n'allèrent pas si loin qu'ils prétendoient. Mais ce fut beau* coup pour eux de ce qu'ils avoient tellement affermy l'esprit de ces filles à tous événemens qu'on peut dire qu'elles étoient disposées à tout, comme il parut par leur conduite. Par d'autres billets on leur représentait tout ce que la dissipation de leur maison et leur sépara* tion auroient d'affreux, par ces traits capables de percer leur cœur : « Je marcheray au milieu de l'ombre de la mort sans craindre qu'il « m'en arrive dû mal, parce que vous êtes avec moy ; car ce seroit « pour moy une espèce de mort que la séparation des personnes « dont Dieu s'est servy jusqu'icy pour me faire jouir de la véritable « vie. Mais, si on peut nous les ôter, on ne peut pas nous ôter celuy " qui nous les a données, et qui nous tiendra lieu de tout quand « nous serons privées de tout pour la gloire de son nom. C'est prin- « cipalement dans ces rencontres que s'accomplit ce qui a été prédit « de la nouvelle alliance, que tous y seroient instruits de Dieu, qu'il « écriroit sa loy dans leurs cœurs ; et il ne manquera pas de nous ins- • truire luy-méme quand l'instruction nous manquera du côté des « hommes ; c'est luy qui parle à l'oreille du cœur, et les hommes ne « parlent qu'à l'oreille du corps. »

Ce même billet, plus étendu que les autres, ajoutoit ces terreurs de conscience qu'on inspire aux âmes foibles pour les intimider, en représentant à oes filles qu'elles cçmmettroient un grand crime si elles consentoient à ce qu'on leur demandoit, « n'étant jamais permis de porter faux témoignage contre son prochain quand en son coeur on n'est point persuadé qu'il soit coupable, outre que cet aveu qu'on leur demande ne demande qu'une foy humaine. Ce qui fait voir que c'est sans raison qu'on le demande, puisqu'on détruit par là le prétexte qu'on avoit pris de s'assurer de leur foy, à quoy la foy humaine n'a point de part; qu'au moins elles devroient suspendre leur jugement et avoir du doute dans une chose qui n'est que de foy humaine; et ce qui ne se croit pas de cette sorte n'est point soumis au commandement des hommes, autrement ce seroit une tyrannie d'y employer la contrainte, qui ne peut faire que des hypocrites et des menteurs; qu'ainsy elles pouvoient dire qu'elles seroient plus disposées à croire que Jansénius a enseigné les erreurs qu'on luy impute si on ne se servoit point de tant de menaces qui ne peuvent servir qu'à rendre plus suspect ce qu'on leur demande et qui donnent lieu de

croire que ce n'est qu'un prétexte dont on se sert pour ruiner leur maison ; qu'elles doivent avoir confiance en Dieu, qui a tant de voyes pour les délivrer de cette persécution en changeant le cœur des hommes; et qu'enfin il leur seroit plus avantageux de n'éprouver la protection divine que comme Font éprouvée tant de martyrs qu'il a laissé succomber sous la violence des tourmens pour leur acquérir une plus illustre couronne; car ne seroient-elles pas trop heureuses si c'étoit là leur partage? »

Quelles exhortations à ces pauvres filles ! quelles leçons ! On leur promettoit que Dieu les instruiroit luy- même, pour flatter leur vanité, et feroit plus pour elles et pour leur instruction qu'il n'avoit fait à saint Paul , qu'il avoit renvoyé à Ananias pour être instruit. Mats c'étoit par ces sortes de machines qu'on se rendoit maître de leurs esprits , pour faire faire à ces pauvres abusées tout ce qu'on vouloit en les trompant. Dans d'autres rencontres on leur disoit qu'elles étoient obligées d'attendre dans le silence et dans la paix de leur cœur \e, salutaire de Dieu, selon la parole du prophète, c'est-à-dire le secours de sa grâce. L'archevêque m'avoit mis entre les mains encore d'autres billets de cette sorte que je n'expose point icy, parce que ce ne sont que des redites de ce que j'ay déjà dit ; car on ne leur ménageoit nullement de pareils secours, pour s'assurer de leur résistance à tout ce qu'on feroit pour la surmonter. Mais rien n'approchoit de la lettre de la Constance que fit l'abbé Le Roy sur les Mémoires qu'on luy en fournit de Port-Royal, comme on verra dans la suite. C'étoit un esprit caustique et de salpêtre qu'on mit alors en œuvit, parce qu'on avoit besoin de remèdes extrêmes dans l'extrémité où l'on se trouvoit ; et, comme on ne ménageoit plus rien à leur égard, ils crurent aussy ne devoir plus rien ménager de leur côté.

Leduc de Créqui, mécontent du pape qui ne répondoit plus, dans les audiences réglées qu'il luy donnoît, sur les choses que le roy luy demandoit par son ministère , conservant dans le cœur les anciens mécontentemens qu'il avoit reçus de luy en l'affaire des Corses , à la honte du Saint-Siège , et qui luy venoit de refuser trois choses que le roy luy demandoit : l'induit des trois évéchés, Metz , Thoul et Verdun , le bref pour le formulaire , et la dispense pour le fils de Colbert, son minisire, pour les nouveaux bénéfices qu'il venoit de luy donner, les ayant accordées au roy par son nonce, demanda permission de quitter l'ambassade, voyant bien qu'il n'étoit plus agréable, et de revenir en France, où il arriva sur la fin de l'été. Mais le pape, commençant alors à être malade, se tint à Castel-Gandolphe pour y rétablir sa santé,

et le roy jeta les yeux sur le duc de Ch au Inès (1) pour succéder au duc de Créqui en cette ambassade, où il réussit mieux que son prédécesseur, par le bonheur qu'il eut de plaire à Clément IX, successeur d'Alexandre, qui mourut l'année suivante.-

Il parut cette année (1664) un livre composé par un jésuite espagnol nommé Moya (2), sous le nom de Guimenius, qui avoit entrepris de faire voir que le relâchement de la morale qu'on imputoit à la Société n'étoit point d'elle , et que les opinions trop libres qu'on se donnoit la liberté d'y enseigner étoient plus anciennes que les jésuites : [ce] qui fit bien du fracas pàr l'intrigue des jansénistes, qui ne cherchoient qu'à brouiller de quelque manière que ce fût, en brouillant ces pères avec la cour, où ce livre fit plus de bruit qu'ailleurs. L'auteur, qui étoit un homme savant dans les cas de conscience et d'un caractère solide, avoit fait un ramas de ce qu'il y avoit d'odieux dans les opinions trop lâches que Pascal avoit reprochées, dans ses Lettres au Provincial, à la Compagnie , et montrait l'injustice qu'on faisoit aux jésuites de les faire auteurs de ces opinions, que les anciens docteurs de Sorbonne, les dominicains et quelques autres théologiens avoient enseignées avant que ces pères fussent au monde. Ce qu'il démontrait avec tant d'évidence qu'il n'y avoit pas le mot à dire ; mais, comme le livre étoit bien fait et qu'on le soupçonnoit d'un jésuite, on luy donna pour le décrier tousles tours les plus méchants qu'on put pour le rendre encore plus odieux. Il est vray que c'étoit un recueil de tout ce que les casuistes enseignent de plus hardy et même de plus libre, dont les jansénistes firent d'étranges portraits par leurs discours dans le public, et firent censurer le livre en Sorbonne par leur crédit. Le Tellier, secrétaire d'État, et de Lyonne en furent informés des premiers , et en prévinrent l'esprit du roy d'une si grande force que, le P . Annat voulant luy parler de ce livre, il ne voulut pas l'écouter. De sorte que la reine-mère, gouvernée toujours par la marquise de Senecey, fut

(1) Charles d'Albert d'Ailly, duc de Cbauloes, troisième 6U d'Honoré et de Charlotte d'Ailly, comtesse de Chaulées, né le 19 mars 1625, marié en 1655 à Éli- •abetli Le Peron , veuve du marquis de Saint-Mégrin , dont II n'eut point d'enfants v gouverneur de Bretagne et de Guienne, et deux fois ambassadeur à Rome, mourut le 4 septembre 1698. C'est l'ami de M™* de Sévigné.

(2) Matthieu de Moya, né à Moral, au diocèse de Tolède, le 10 septembre 1610 , admit dans la Compagnie de Jésus le 23 mars 1626, professa pendant vingt et un ans la théologie avec beaucoup de distinction à Murcie , Alcala et Madrid, et fut nommé confesseur de la reine douairière d'Espagne. Il publia en 1664, sous le pseudonyme à'Amadxus Guimenius, un livre pour prouver que les propositions que l'on reprochait au* Jésuites avaient été enseignées avant eux par d'autres casi'istes. Il monrot au mois de février 1684.

obligée de l'apaiser, les ministres luy ayant fait entendre combien ce livre étoit dangereux. A quoy Colbert, instruit par l'abbé de Bourseys, dont il prenoit conseil pour les affaires de la religion, ne contribua pas peu. Mais la reine-mère, pressée par sa dame d'honneu r, fit comprendre au roy que, par le procédé qu'il tenoit à l'égard du P. Annat sur ce fameux livre , il détruisoit ce qu'il venoit de faire avec tant de zèle et tant de vigueur contre les jansénistes; ce qui obligea le roy à renvoyer l'affaire au Parlement , où les jésuites trouvèrent de l'accès auprès de La m oignon, qui en étoit premier président. Mais, comme les jansénistes craignoient que le premier président ne devînt favorable aux jésuites, dont il étoit content pour l'éducation de sesenfans,quiétudioient avec succès en leur collège, ils se servirent du procureur général pour en avertir le roy , qui s'en expliqua au premier président. Le livre toutefois fut condamné au Parlement comme un livre sans nom et sans aveu, contenant une doctrine dont on pouvoit abuser, et les jésuites furent un peu ménagés. Et ce fut tout le fruit que les jansénistes retirèrent de cette occasion, dont ils se figuraient de grands avantages , ayant trouvé lès trois ministres fort disposés à fronder ce livre, surtout de Lyonne, qui, déjà un peu favorable au party, cberchoit à gagner par là Le Tellier, alors mécontent de luy. On voulut intéresser l'assemblée, qui se tint cette année (1665) à Pon toise, à prendre connoissance de ce livre- là, parce que l'archevêque de Sens en étoit le premier président; mais l'archevêque de Tours, Victor Le Boutillier, et quelques autres bien intentionnés s'y opposèrent.

Cependant le pape fit peu après une action de vigueur ; car, n'ayant pu obtenir du roy, par son nonce, qu'il luy fit justice sur les propositions de Sorbonne contre l'infaillibilité, après luy avoir fait déclarer qu'il ne prétendoit aucun pouvoir sur son temporel , il se fit justice luy-méme par une bulle qui condamnoit les propositions qui le regardoient. Cette bulle arriva de Rome le 14 juillet, (1665) et à même temps [fut] portée au roy par le nonce pour luy être rendue en main propre. Il fit demander audience à Sa Majesté par Lyonne, secrétaire des affaires étrangères; Lyonne et Tellier, qui se trouvèrent alors au Louvre, voulurent sçavoir du nonce sur quoy il demandoit audience ; le nonce répondit qu'il ne pouvoit pas le dire. Les secrétaires luy demandèrent s'il vouloit surprendre le roy; il répartit qu'il paroîtroit au roy, dès qu'il Fécouteroit, que non ; et, l'ayant attendu à la sortie du con- "seil, il luy dit qu'il avoit ordre du pape de luy présenter cette bulle en main propre, ajoutant que le pape avoit été obligé de soutenir l'honneur du Saint-Siège, attaqué par la Sorbonne, et de défendre son pouvoir spi-

rituel qu'on combattent sans raison, après la déclaration qu'il luy avoit fait faire qu'il ne prétendoit rien sur son temporel; que, l'honneur du siège de saint Pierre y étant intéressé, il n'avoit pu se dispenser de li3 soutenir par cette bulle, dans laquelle, en considération de Sa Majesté, il avoit épargné les personnes, sans faire aucune mention des propositions en particulier, mais en général seulement , et s'en réservant le jugement en détail; qu'il espéroit que le roy n'y trouveroit rien à dire, et qu'il devoit cette espèce de réparation à l'honneur du Saint-Siège et à la dignité où Dieu l'avoit élevé , qui ne pouvoit être avilie sans que les ennemis de l'Église n'en profitassent (1). Le roy fut surpris, les ministres étonnés et laSorbonne alarmée. On fut d'avis au conseil d'envoyer la bulle au Parlement ; le premier président, qui étoit homme de bien et éclairé, sçut faire la distinction de la cour de Rome et du Saint-Siège, du successeur de saint Pierre et du prince temporel , et il disposa tellement les choses , malgré les ministres qui vouloient que le roy fût mécontent, qu'il s'en tint à ce que ce premier magistrat de son Parlement avoit réglé : que le roy, pour ne rien gâter de ce qu'il avoit fait à l'égard des jansénistes , disimuleroit ce que le pape avoit fait, et que les docteurs de Sorbonne ne se rétracteroient pas; qu'il ne pouvoit les y obliger et qu'il étoit fâché de ne pouvoir donner ce contentement-là au pape. Le nonce, qui étoit habile, pria le roy de le dispenser de mander au pape ce qu'il luy ordonnoit. « Pourquoi, dit le roy? — Parce que, la première fois que j'eus l'honneur, luy dit-il, d'être présenté à Sa Majesté, je luy promis que je n'écrirois jamais rien à Home qui pût altérer l'union entre le pape et Sa Majesté. » Ce qui ne déplut pas au roy. Ainsy la chose fut terminée par la dou-

(I) Dans la première version de cet incident, que nous avons supprimée (p. 294), ce P. Rapin donnait du discours du nonce une analyse un peu plus accentuée que celle-ci ; nons la reproduisons. « Ce Tut à la sortie du conseil que le nonce présenta « la balle au roy, en luy déclarant que le pape avoit cru être obligé de défendre son

• pouvoir spirituel, attaqué sans raison par la Sorbonne; qu'il avoit gardé tous les

• lempéramens de douceur en celle occasion pour le ménager, qu'il n'avoit Tait au- ■ eune mention des personnes ni des propositions, qu'il n'a voit censurées qu'en gé-

• néral,et qu'il espéroit que Sa Majesté n'y trouveroit rien à redire, puisqu'il s'agis-

• soit de la défense d'un pouvoir qu'il avoit hérité des apôtres dans les affaires pure-

• ment spirituelles, qu'on luy disputoit le plus injustement du monde, et qu'après

• avoir fait déclarer au roy qu'il ne prétendoit rien sur son temporel le roy, sûr

• d'ooe pareille déclaration, devoit souffrir qu'au moins il défendit par ses censures « sa puissance spirituelle, attaquée par des gens qui n'avoient pouvoir de juger que - d^penrfamment du Saint-Siège, dont ils combattaient le pouvoir eux-mêmes. Ce •« tonp étonna la Sorbonne et surprit la cour, qui ne s'attendoit pas à nue pareille « tijuieur de la part du pape, surtout quand le Saint- Père eut fait dire au roy qu'il « se rétervoit le jugement de ces propositions pour les qualifier selon leur mérite. »»

ceur, car tout eût été gâté si les ministres eussent été les maîtres» qui vouloient que le roy fit supprimer la bulle par un arrêt du Parlement, selon les ouvertures qu'en avoit données 1 l'avocat général Talon, toujours disposé à fronder contre Rome. Ce fut la reine-mère , gouvernée par la marquise de Senecey, qui tira le roy de ce mauvais paslà, qui devint néanmoins le grand ressort de la plupart des affaires qui se passèrent alors entre Rome et la France; car Le Tellier s'intéressa fort en considération de la Sorbonne, qu'il croyoit que son fils Pabbé avoit épousée en prenant le bonnet de docteur, et que désormais on ne pouvoit toucher à l'honneur de ce corps sans blesser l'honneur de son fils; ce qui le rendit un peu plus favorable encore aux jansénistes en tout ce qui les regardoit qui eût du rapport à son ministère.

Il arriva alors une autre affaire qui embarrassa la cour; outre les quatre évêques déclarés pour le party, il s'en trouva encore six qui firent des mandements sur la signature du formulaire , dont les autres évêques bien intentionnés firent du bruit et s'en plaignirent hautement au roy. Ces six évêques furent Comminge , Vence , Luçon , Noyon, Saintes (!), Couserans. On fut surpris en cour de voir grossir ce nombre, et on ne comprit pas d'abord comment cela se faîsoit et par quelle intrigue. On fut surtout étonné de voir dans ce nombre l'évêque de Luçon, frère de Golbert, qui dans le fond n'étoit point janséniste. Mais c 'et oit un homme d'un génie borné et qui se laissoit mener, que cet évêque; les autres avoient chacun leur intérêt et leur raison d'en user ainsy. L'archevêque de Paris et le P. Annat ne comprirent que trop l'importance qu'il y avoit de s'opposer à cette entreprise, et, par l'entremise de la duchesse de Senecey, le firent pareillement comprendre à la reine, pour obliger le roy d'y remédier. Ce que la reine prit fort à cœur, voyant les conséquences ; et le roy l'étant venu voir, parce que sa maladie augmentait, et que le cancer, dont elle mourut l'année suivante, s'était déclaré , elle luy demanda s'il savoit l'entreprise des six évêques qui marchoient sur les trace» de celuy d'Aleth, et s'il en comprenoit l'importance. Elle luy représenta, en le louant, tout ce que son zèle pour la religion luy avoit fait faire avec tant de vigueur pour abolir cette hérésie, que tout cela serait perdu s'il mollissoit en cette occasion, où son silence ne servirait qu'à autoriser cette entreprise. Elle le conjura, par tout l'amour qu'il avoit pour elle, de remédier à ce désordre, et, comme son mal augmentait et qu'elle voyoit bien qu'il falloit se préparer à mourir, elle lui

( 1) Le manuscrit porte Stnlis ; c'est une erreur évidente.

dit d'an air touchant qu'elle mourroit contente si elle voyoit de la disposition à la ruine d'un party qui menaçoit son État. Elle ajouta à ces prières toute la tendresse et toute la force que son mal lui put permettre. Le roy, touché de sa prière et de l'ardeur dont elle fut accompagnée, Iuy promit de la contenter ; et il fit assembler à Saint- Germain, le 19 juillet de cette année (1665), un conseil d'évéques bien intentionnés, où l'archevêque de Paris et le P. Annat se trouvèrent, pour chercher les moyens de remédier à ces mandements, qui furent peu après cassés par un arrêt du conseil.

L'évéque de Beauvais ayant entrepris de faire signer son mandement à ses curés, l'abbé Ghaillot, doyen de son église, à la tétedu chapitre, s'y opposa avec sa vigueur ordinaire et le fit casser au conseil avec les autres, et défense fut faite aux curés d'obéir. Comme tout étoit alors dans le mouvement et dans toute la chaleur d'intrigues dont la cabale étoit capable en d'aussy méchantes affaires qu'elle étoit , il se tint un conseil à l'hôtel de Liancourt pour faire venir l'évéque d'Aleth, qu'on regardoit comme le seul prélat de tout le royaume qui eût du zèle, pour parler au roy, de la part de Dieu, de son attachement à La Vallière, fille d'honneur de Madame , puisque le P. Annat ne faisoit pas son devoir, et que ses supérieurs, depuis quatre ans, souffroient ce scandale par leur silence sans y remédier. L'affaire étoit délicate parce que l'attachement étoit grand ; on eut de la peine en cette délibération à prendre une résolution, parce qu'il y avoit tout à risquer ; mais on trouva moyen de donner un autre tour à ce prétendu voyage. On crut qu'on pourroit le faire venir sous le prétexte des affaires de son diocèse, la noblesse n'y étant pas encore bien soumise, car on ne doutoit pas dans le party que l'éclat de sa vertu éblouiroit la cour : ce qui donnoit lieu de compter beaucoup sur une pareille démarche et sur l'effet qu'elle seroit capable de produire. Le Tellier étant son amy, on voulut l'engager à foire agréer ce voyage au roy ; on crut qu'il auroit bien plus de poids s'il y consentoit. Mais c'était un trop habile courtisan pour se charger d'une pareille affaire, qui luy parut plus délicate encore qu'elle ne le paroissoit à ceux qui U proposoient, car il en voyoit les inconvénients. Dans le fond il n'auroit pas été fâché de ce voyage, persuadé que, s'il réussissoit, le crédit du P. Annat et des jésuites, qu'il souffroit impatiemment, en auroit diminué de la moitié , et les affaires de Port-Royal, alors en méchant état, se seroient un peu raccommodées. Ce qui l'obligea de biaiser dans le conseil qu'il leur donna de ne rien précipiter dans une affaire qui ne luy paroissoit pas mauvaise, mais qu'il y avoit des mesures à pren-

dre pour ne rien risquer; H connoissoit l'esprit du roy, qui avoit quelquefois besoin de trouver des obstacles et de la contradiction, devenant par là plus traitable. Cependant les zélés du party disposoient les choses au voyage et avoient déjà jeté les yeux sur Rossignol (I), beaufrère de l'évêque, pour le loger, et son appartement se préparait. Mats, tout bien considéré, on crut que Le Tellier, ne s'expliquant pas nettement sur le voyage, donnoit assez lieu de croire qu'il ne l'approuvoit pas. A la vérité, de la manière dont il avoit l'esprit, il eût été d'humeur à ne s'y pas opposer si l'on n'eût point pensé à le rendre responsable de l'événement, qui luy parut fort douteux .Ainsi l'évêque, qui s'étoit déjà revêtu de tout son zèle pour venir à la cour faire le saint Ambroise, fut sagement contremandé ; en quoy on eut raison , car, dans toutes les apparences, une pareille entreprise n'auroit pas réussy dans l'état où Ton vivoit alors à la cour. On prétend même que la reine-mère sut ce beau dessein et qu'elle en parla au roi comme d'une chose qui se devoit faire. Le roy luy dit qu'il n'en avoit pas entendu parler, a Vous voyez par là, dit-elle, qu'on fait les choses sans vous. — Je les empécheray bien, » dit le roy en colère. Il fit écrire en la province qu'on l'arrêtât ; ce qui mortifia le party, quoyque le voyage eût été déjà rompu devant l'ordre. Le Tellier fut mêlé à tout cela , dont il eut du chagrin, aussy bien que des bruits qui coururent alors que l'archevêque de Sens luy faisoit fort la cour et tâchoit à le rendre favorable au party ; on a j ou toit même que le grand-vicaire de l'évêque d'Aleth rendoit de grandes assiduités à ce ministre, qni le voyoit volontiers.

Il se tint au commencement de novembre 4G65 un conseil au Louvre, où se trouva l'archevêque de Paris avec le P. Annat, pour délibérer de ce qu'il y avoit à faire sur l'étatoù se trou voit le Port-Royal de Paris, où il falloit une supérieure. Le roi, qui parla le premier, s'expliqua dn dessein qu'il avoit de donner une abbesse à cette maison dont il pot être assuré; les qualités qu'il demandoit en cette personne étoient une grande sagesse pour n'y point faire de fautes, bien de la piété pour y

(I) Antoine Rossignol, conseiller da roi, maître ordinaire en sa cbanbre ër« compta, seigneur haut justicier de Juvisy, oé à Albj le 1er janvier 1&90, et non en 1600, comme le dit Perrault dans ses Hommes illustres , était bon mathématicien et sortent très-habik à lire les lettres chiffrée* , ce qui fit sa fortune soos Rkbetten. Il avait épousé Catherine Quentin , tille de Bonaventure , seigneur de Rkhebour*:, H de Catherine Pavillon, sueur de l'évêque d'Alet. Il était donc le neveu et non le beau frère de relui- ci. Ce qui a indoit le P. Rapin en erreur, c'est qoe le neveu était *» trois ans ao moins plus âgé qoe ronde. Rossignol mourut en sa maison, nse Séant Augintin, le 12 décembre 1682, et fut inhumé le lendemain dans l'église des csyocan* de la rue Saint-Honoré.

avoir une conduite irréprochable et rte pas donner lieu aux discours, et de la qualité pour être soutenue dans les occasions où elle auroit besoin d'une grande protection. Ce prince, qui étoit depuis quelque temps en possession de reprendre tous ses droits , avoit dessein d'y nommer une abbesse, mais de la bien choisir ; il y avoit déjà quelque temps que cela lui passoit par la téte ; mais la reine l'empêchoit de prendre sur cela une résolution, luy conseillant toujours de ne rien précipiter. Elle craignoit deux choses : l'une que le roi, donnant une abbesse à Port-Royal, ne pensât à en donner aussi au Val-de-Grâce, son couvent, qui gâteroit tout ce qu'elle avoit réglé pour la conservation de cette maison qu'elle regardoit comme son ouvrage; l'autre qu'une abbesse de qualité, de la manière dont la plupart vivoient, n'accommoderoit pas peut-être le dessein qu'on avoit d'établir la réforme qu'on méditoit de faire à Port-Royal, en y conservant celle qui y étoit après l'avoir épurée. C'éf oit ce que la duchesse de Senecey inspiroit à la reine pour différer l'exécution du dessein du roy.

À quoy contribua le duc d'Orléans plus que le reste. Ce prince étant allé à Port-Royal ordonner quelque dévotion pour la santé de la reine, où il vouloit entrer, vit la mère Eugénie et lui dit que le roy étoit dans la résolution de donner une abbesse à Port- Royal, ce qui alarma un peu le bon party. Mais l'archevêque de Paris, dans les délibérations qui se tinrent au Louvre sur ce dessein, ayant représente au roy que le succès de ce qui s'étoit fait à Port-Royal par son ordre dépendoit de la résolution qu'il alloit prendre sur une abbesse, sup plioit Sa Majesté de ne rien précipiter ; qu'il étoit obligé même de l'avertir que les religieuses qui avoient signé luy avoient souvent témoigné de la crainte qu'on ne leur donnât une abbesse quand elles Pauroient fait, et il leur avoit toujours promis, pour les rassurer, que cela ne se feroit point; que ce seroit un sujet qu'elles auroient de luy reprocher d'avoir contribué à les tromper, ce qui seroit une honte pour luy, et qu'il croyoit qu'on auroit de la peine à trouver une personne d'un caractère d'esprit assez ferme pour résister à tant de personnes de qualité du party qui l'iniportuneroient, et d'un désintéressement assez grand pour refuser les avantages qu'on luy proposerait par des sommes considérables qu'elles offriroient à la maison; et qu'enfin, dans la connoissance qu'il avoit de cette communauté, les choses ne luy paroissoient pas mûres pour l'exposer à un nouveau gouvernement dont on n'étoit pas sûr, et sujet à tomber dans le relâchement par une nouvelle abbesse qui ne seroit pas élevée dans l'institut.

Le bruit s'étant répandu que le roy vouloit nommer une abbesse à Port-Royal , je fus trouver l'archevêque, avec qui j'avais quelque commerce. Je luy parlay de Tabbesse des bénédictines de Rouen, Laurence de Belfonds (i) ; je luy dis le mérite de la personne, les qualités de son esprit , la fermeté de son cœur, la pureté de sa foy, et qu elle étoit la plus propre du royaume à remplir cette place, qu'on pouvoit luy confier sûrement; qu'où Ire le génie qu'elle avoit pour le gouvernement, propre à gagner les cœurs et s'y rendre la maîtresse par des manières à quoy on ne résistoit point, on pourroit perpétuer son esprit par un long gouvernement , en luy donnant sa nièce (2), qu'elle avoit formée, sa coadjutrice , qui étoit ce qu'il y avoit de plus important à ménager pour ce poste. L'archevêque, qui avoit entendu parler du rare mérite de cette fille, comprit aysément que c'étoit le meilleur sujet qu'on pût choisir pour cette place; mais elle ne put y consentir quand on luy en fit la proposition, « Quoy, dit-elle, ma maison est composée de trente ou quarante filles qui s'y sont enfermées en mon nom; seroit-il juste que je les abandonnasse? » On luy représenta que, dans le poste dont il s'agissent, qui étoit d'un intérêt commun à toute l'Église , l'intérêt particulier de quelques filles devoit céder, el qu'elle avoit trop de lumière pour y avoir de la difficulté; que Dieu luy faisant ordonner cela par ses supérieurs naturels, le pape, l'archevêque et le roy, elle étoit trop chrétienne pour ne pas obéir. On ajouta qu'on sauveroit par là l'honneur qu'elle se faisoit de garder li fidélité à ses filles qui s'étoient données à Dieu en son nom , en se livrant à elle et à sa conduite.

Ces considérations éloient trop pressantes pour ne pas faire impression sur un esprit aussy raisonnable que le sien, « Qu'on me disculpe auprès de mes filles, répondit-elle, je feray ce qtf'on m'ordonnera, puisqu'il s'agit de l'intérêt de la religion ! d Avec ce consentement, l'arche-

(1) Laurence de Bellefonds, fille de Bernardin Giganlt, marquis de BeJlefbnd», eâ de Jeanne aui Épaulée , dame de Ilsle-Marie, née en 1611, fut remise en 1614 à ta marraine, Laurence de Budos , abbesse de la Trinité de Caeo , qui IVIeva arec so*u. En 1622 elle prit l'habit religieux ; mais elle ne fit profession qu'en 1617. Elle rems» de succéder à madame de Budos el fonda en 1646 le monastère de Notre-Dame de* Anges, à Rouen, transféré depuis à Bellefbnds. Elle refusa aussi la riebe abbaye de Montif illiera pour ne pas se séparer de ses filles et mourut le 3 octobre I6S3. C'était une religieuse d'une émineute sainteté et d*un mérite supérieur. Le P. Dom. Bosmoorm a éerit sa vie.

(2) Françoise- Magdeleine Caste! de Saint-Pierre , fille de Charles et de MagdeUiue Giganlt de Bellefoods, née en 1644, religieuse en 1660 au courent de Notre- Dacae 4e» Anges de Rouen, en devint supérieure en 1699, après sa tante, et y mourut en odeur de sainteté le 26 novembre 1722.

véquecommençoit à prendre des mesures avecle pape pour l'engager d'ordonner à une personne de ce mérite, par un bref, de qui tter son premier établissement, qu'elle avoit à Rouen, pour prendre celuy de Port- Royal, où elle servirait l'Église d'une manière tout autre qu'en son premier poste. Le dessein de l'archevêque, qui de voit être secret pour s'exécuter, éclata bientôt dans le monde ; on sut à la cour qu'il jetoit les yeux sur une abbesse de bénédictines de Rouen pour la mettre à Port-Royal, etl'abbesse de Malnoûe (i) ne fut pas des dernières à l'apprendre.

[Marie-Éléonore] de Rohan de Honbazon, fille du duc, s'étant donnée à Dieu dans les premières années de sa jeunesse, s'alla enfermer dans les bénédictines de Montargis pour renoncer au monde avec plus d'éclat en choisissant un lieu si obscur : elle y vécut dans l'obscurité et dans le silence de cette maison avec une grande édification . Mais, de la qualité dont elle étoit, elle ne put être longtemps cachée ; la grande abbaye de la Trinité de Caen étant venue à vaquer, sa famille la demanda pour elle. Elle y passa quelques années tranquillement, mais en personne de qualité. Touchée enfin d'un reste d'affection pour sa famille, dont elle se voyoit éloignée, et surtout de sa sœur, la duchesse de Chevreiise, qui l'aymoit , la pensée luy vint, pour s'approcher de Paris, de permuter son abbaye de Caen avec celle de Malnoûe, qui n'en est qu'à quatre lieues, où une sœur du duc de Roannès (2) étoit abbesse. L'affaire ne fut pas difficile , étant avantageuse à l'abbesse de Malnoûe, dont l'abbaye étoit d'un revenu bien au-dessous de celle de Caen qu'on luy offroit. L'abbesse de Caen, Marie-Éléonore de Monhazon, vécut à Malnoûe quelque temps sans inquiétude; mais, après tout, ce n'étoit pas contentement pour elle , qui devoit pour bien des raisons aymer Paris (3); aussy, ayant appris qu'on jetoit les yeux sur l'ab-

(0 Marie-Éleonore de Rohan, lille d'Hercule, duc de Rohan-Montbazon, el de Mariette Bretagne, née le S janvier 1629, fut élevée chez le* bénédictines de MonlargU, où elle fil profession le 12 avril 1646. Nommée le 23 juin 1651 abbesse de la Trinité de Caen et bénie par le nonce, depuis cardinal Bagui, le 17 décembre, elle l*nouta eu 1664 avec l'abbesse de Malnoûe. En 1669 elle fonda a Paris le prieuré de Notre* Do me de Consolation, rue du Cherche-Midi, et y mourut le S avril 1681.

(2) Marguerite- Henriette de Gouffier de Roannez, fille d'Henri, marquis de Boissy, et d'Anne-Marie Hennequin du Péray, née en 1621, fit profession a Notre-Dame de Soîssons ♦ fat nommée abbesse de Malnoue par la cession de sa tante, Renée Hennequin, permuta aussitôt avec l'abbesse de la Trinité de Caen et fut bénie le H novembre 1664. Elle permuta encore en 1673 avec l'abbesse de Ro) al- Lieu, diocèse de Soissona, fut transférée en 16SS à Orign y -Sainte- Benoîte, dont elle se démit en 1698 pour se retirer a Port- Royal de Paris, où elle mourut le 22 février 1702. Elle était s«pt»r do duc de Roannez, l'ami de Pascal, et de la duchesse de la FeuilUde.

(3) C'était une précieuse que cette abbesse. Son portrait est dan» la galerie de Madeselle , et il y à beaucoup de ses papiers dans les recueils de Conrart.

besse des bénédictines de Rouen pour la mettre au Port-Royal , elle obligea sa famille à demander cette place pour elle. La duchesse de Gbevreuse, qui avoit alors un grand commerce avec Colbert, ministre d'État, pour le mariage de son petit-fils, aîné du duc de Luynes, avec sa fille (1), et qui avoit du pouvoir sur son esprit» luy en parla. Le duc de Luynes, son fils, s'étant joint à elle pour le même sujet, l'archevêque de Paris fut bien surpris de se voir environné des trois maisons de Luynes , de Chevreuse et de Colbert, avec d'ardentes sollicitations et de grands empressements, afin d'obtenir cette place tout à fait à la bienséance del'abbessedeMalnoùe,qui la souhaitoit fort. Ce prélat, qui rcgardoit ce poste comme le plus important du royaume dans la conjoncture présente des affaires, n'y put consentir, persuadé qu'il étoit que cette abbesse n'étoit point ce qu'il failoit à Port- Royal, la croyant trop répandue dans le monde et trop dissipée par les différents intérêts de sa maison , que la seule considération du duc de Luynes et de son attachement au party devoit un peu la rendre suspecte, et se trouva fort embarrassé ; mais, comme le roy luy avoit abandonné cette affaire^ surtout après que le P. Annat luy eut représenté que c'étoit l'ouvrage de l'archevêque , qu'après ce qu'il venoit de faire pour y remettre un autre esprit que celuy qui l'avoit gâté il ne pouvoit rien faire de mieux que de s'en reposer sur sa prudence et sur la grande connoissance qu'il avoit des besoins de cette maison , pour se défaire des importuni tés d'une si puissante sollicitation, il leur répondit que le roy ne penserait point à l'abbesse de Rouen ny à pas une autre qui ne fût de la maison, où il étoit juste qu'il prit un sujet propre à la gouverner, sans en aller chercher ailleurs , après l'obéissance qu'elles venoient de rendre à ses ordres en signant.

11 est vray qu'il représenta au roy d'une grande force la justice qu'il devoit aux converties de leur donner la consolation dé se choisir une supérieure d'entre elles et de donner exemple par là aux rebelles de se réduire à ses volontés; qu'une condescendance, dans cette occasion , au roi t plus d'effet sur leur esprit que la force et la violence. Le roy, touché de ces raisons, luy abandonna cette affaire, dans laquelle, sans se presser, il se défit des sollicitations que luy faisoient le ministre et le duc de Luynes pour l'abbesse de Malnoûe. Voicy ce qu'il en écrivit à Rome à celuy qu'il avoit chargé de cette affaire, du 23 défi) Jeanne-Marie-Tbérèse Colbert, fille de J.-B. et de Marie Charron, i*e ea 1650, mariée le S février 1667 à Charlet-Honoré d'Albert, doc de Cberreuse, mourut k Part* le 16 juin 1732.

rembre (4665) : a Toute la famille de l'abbesse de Malnoùe travaille « à luy faire tomber l'abbaye de Port-Royal. Je ne puis rien vous « dire sur cela, sinon que je m'en suis expliqué à vous et que vous « savez mes sentimens ; j'auray soin de l'empêcher par d'autres « voyes. d Ce fut sans empressement , pour prendre ses mesures, que l'archevêque disposa le roy à donner son consentement à une élection pour rétablir doucement les choses , luy disant qu'après il reprendroit son droit de nomination. A quoy le roy répondit qu'il a voit des raisons pour nommer, mais que les siennes étoientmeilleures. Il ajouta toutefois qu'il craignoit que son conseil n'eût donné un arrêt pour empêcher l'élection pour toujours, selon le projet qui s'en étoit fait, et qu'il y auroit de l'indécence de faire un second arrêt pour supprimer le premier , ce qu'on demanda au Tellier, qui étoit dans l'antichambre. Il assura que non; ainsy l'élection fut réglée, mais différée par des raisons qu'en eut l'archevêque.

On avoit commencé à répandre depuis quelque temps cette fameuse lettre de ia Constance (1), pour encourager les fidèles du party à résister à tout. Jamais il n'étoit sorty de Port-Royal d'écrit plus factieux; on l'attribuoit à l'abbé Le Roy, l'esprit de toute la cabale le plus déterminé et le plus remuant par les qualités d'un tempérament noir et caustique. G'étoit principalement pour les filles de Port-Royal qu'il fut fait. Le dessein de cet écrit étoit en général une exhortation à la constance qu'on doit avoir pour défendre la vérité, mais en effet un signal à la révolte. C'étoit une espèce de ramas de passages de l'Écriture et des Pères, et surtout de ces discours ardents et enflammés que saint Cyprien écrivoit aux chrétiens pour les animer au martyre et pour les soutenir dans les tourmens au plus fort de la persécution. Mais ce discours, par malheur pour la cabale, fut mal reçu des honnêtes gens et devint odieux dans le public pour trois raisons assez considérables : la première parce qu'il y parut un esprit de faction qui n'alloit pas moins qu'à inspirer la révolte à ceux du party ; la deuxième parce que ce n'étoit qu'une misérable copie et une fort méchante imitation de ce que Calvin avoit fait de son temps dans le traité qu'il fit pour porter patiemment la persécution et le ministre du Moulin dans le traité du Combat chrétien; la troisième et la plus insolente étoit que, dans 1rs applications que faisoit cet auteur des tourmens et de la persécu-

(1) Lettre sur la constance et le courage qu'on doit avoir pour la vérité, avec la sentiments de saint Bernard sur l'obéissance qu'on est obligé de rendre aux supérieurs et sur le discernement qu'on doit faire de ce qu'ils commandent , 16*4, su» nom d'auteur ni de libraire, 34 pages.

tion, prises des termes de saint Cyprien et des autres Pères, le pape, l'archevêque de Paris, les évéques orthodoxes de France , le roy, la reine-mère, le Parlement et tous ceux qui travailloient à détruire la nouvelle opinion, étoient les tyrans, les bourreaux, les successeurs de Néron, de Dioctétien , de Julien l'Apostat et des autres persécuteurs des chrétiens, et qu'eux étoient les martyrs, eux qui eurent un si grand soin de leur conservation et ne perdirent pas un poil de leur barbe pendant la prétendue persécution dont ils faisoient alors de si sanglantes descriptions.

Mais que veut dire cet audacieux auteur quand il déclare (I) avec tant de hauteur qu'un seul évêque, qui serdit dans cette indépendance des choses présentes où l'Évangile oblige d'entrer, seroit plus fort et plus puissant que tout un royaume, qu'il régneroit sur ceux qui régnent et feroit craindre ceux qui font trembler les autres ; il seroit devant les rois de la terre ce qu'ont été les prophètes devant les rois infidèles et méchants qui étoient les fléaux de Dieu. Car, pour ITûstpire de saint Basile, par où il finit son traité sur la Constance, on ne voit que trop ce qu'il prétend et où il va, à qui il en veut et de qui il entend parler sous le nom d'un empereur impie que saint Grégoire de Naziance apelle Vennemy de Jésus- Christ et le tyran de la foy. C'est l'excès d'insolence où l'esprit d'hérésie et de révolte emporte ces gens-là contre leur souverain, pour lequel ils perdent le respect d'un air si punissable. Il paroît enfin que cet écrit ne fut cooçu que pour animer tout le monde à la révolte et pour empêcher tout le royaume d'obéir au pape et au roy. Ce fut proprement la trompette de la rébellion par où Ton déclarait à toute la terre que la conduite des puissances étoit une véritable persécution, aussy dangereuse que celle des tyrans dans la naissance de l'Église. A les entendre parler ils étoient des Élies pour soutenir les intérêts du Ciel, des Daniels pour défendre la vérité qu'on opprimoit, des Judas Hachabées et des Mathatias pour venger la loy de Dieu. Car c'est ainsy qu'ils abusoient du nom et de l'autorité des Pères, qu'ils fourraient partout, pour autoriser leur opiniâtreté. Rien n'est plus saint que les passages de saint Cyprien pris en eux-mêmes, et rien n'est plus impie ny plus sacrilège que l'usage et l'application qu'ils en font, parce qu'ils appliquent à leur désobéissance et à leur hérésie ce que les Pères ont dit des niartys et des saints, qui ont été comme Jésus-Christ obéissants jusqu'à la mort , et ce que ces mêmes Pères ont dit des ennemis de

(I) Uttre tvr la Comt., p. M.

Dieu et des tyrans qui ont fait la guerre aux premiers fidèles, ils l'attribuent à des puissances chrétiennes et légitimes qui soutiennent les intérêts de l'Église, prétendant que ces princes, qui ne favorisent pas leur erreur, sont parmy eux des princes infidèles, des fléaux de Dieu et des tyrans.

C'étoit le style de ce beau discours du Combat chrétien ou de la patience dans les afflictions à l'Église réformée de Paris, imprimé à Sedan Tau 1622 par du Moulin, ministre de Gharenton, qui proposoit si dévotement à ses frères en Christ l'exemple des prophètes , des apôtres, des martyrs à imiter, en leur recommandant la patience, la douceur, l'humilité et la prière; mais le fruit de ces exhortations si chrétiennes fut de faire des cabales, de lever des troupes , de fortifier des places, et de jetef le trouble dans l'État et le désespoir dans les consciences.

Ce fut à peu près dans le même esprit que ces fameuses Apologies pour les religieuses de Port-Royal, qui parurent cette année, furent conçues, car toute l'aigreur, toute l'animosité, toute la véhémence des autres écrits de Port-Royal furent réunis dans ceux-cy, où il semble que l'on ne respiroit que la désobéissance et la rébellion. On disoit que Nicole en étoit le principal auteur; mais Arnault, qui le secondoît, y avoit bien mêlé de sa bile et de ce salpêtre qui dominoit le plus dans son tempérament (1). Ce n'étoit pas ce que prétendoient ces braves défenseurs de la nouvelle doctrine que de justifier les procédés des religieuses qui s'élevoient pour résister à toutes les puissances; ils ne savoient que trop que cela étoit impossible et qu'ils l'auroient entrepris en vain. Ils ne cherchoient qu'à faire du fraca3 dans le public, ébranler le peuple et remuer les esprits par ces grands mots d'injustice, de violence, d'oppression, dont ces Apologies étoient pleines, nommant tyrannie le zèle qu'avoit le roy de faire qu'on obéît au pape, et appelant désolation la destruction d'un monastère qu'on faisoit depuis tant d'années le rempart de l'hérésie et de la rébellion.

On représentait dans ces Apologies d'un air pathétique que le Port* Royal étoit la maison la plus réglée et la plus sainte qui fût en France, que l'esprit de Dieu y régnoit , que c'étoit l'exemple de toutes les maisons religieuses par le désintéressement dans lequel on y vivoit pour y recevoir sans dot les filles en qui on trouvoit quelques ves-

(1) D'après la bibliothèque janséniste, Nicole serait auteur des trois premières parties et Arnaold de la quatrième partie de cette Apologie, publiée en 1665. t. in. 22

tiges de vocation, selon les maximes dé sainte Thérèse ; que la charité envers les pauvres y étoit exactement pratiquée; qu'on y vivoit dans une parfaite union ; que la prière, le travail et le silence en étoient la principale occupation ; qu'on y fuyoit les entretiens à la grille et toutes les conversations inutiles , par l'éloignement qu'on y avoit de toute sorte de curiosité ; qu'on y avoit grand soin de l'éducation des filles qu'on confioit à leur conduite. On ajoutait qu'on ne pouvait reprocher à ces pauvres filles aucun crime qui pùt être cause du traitement injuste et violent qu'on leur faisoit; que leur faute seule étoit d'être trop sincères et de n'avoir pu se résoudre à agir cootre le mouvement de leur propre conscience , ne voulant point déshonorer la mémoire d'un saint prélat en luy imputant des erreurs dont elles n'avoient ny ne pouvoient avoir de connoissaoce ; qu'on ne pouvoit les accuser d'aucun péché dans le refus qu'elles font de croire un fait , ayant tant de raisons d'en doqter, en suivant une opinion probable en une matière qu'elle excuse; que l'archevêque de Paris n'avoit eu aucun droit d'user des violences qu'il leur a faites , selon même les vues de l'opinion dont il étoit prévenu , surtout après que l'évêque d'Angers luy avoit écrit pour justifier ces pauvres filles.

Dans la seconde Apologie on traitoit la suite du procédé que ces filles avoient tenu dans la signature des mandements des grands-vicaires du cardinal de Retz, qui avoient été satisfaits de leur conduite depuis l'année 1661, et de celle qu'elles avoient tenue à l'égard du mandement de l'archevêque de Paris en 1664, dont on fit une grande négociation qui se consomma en procès-verbaux sur l'interprétation des termes de respect et de soumission pris différemment par l'archevêque et par les religieuses, dont on ne put convenir par la disposition où se trouvoient ces filles, qui ne cherchaient qu'à Ja&er ce ' prélat par ces éclaircissements ; sur quoy l'apologiste s'abandonnoit à mille redites entièrement usées dans leurs écrits, dont cette Apologie n'étoit qu'une vieille rapsodie: que, ces religieuses étant dans le doute que les propositions soient de JanséniiiSj par la disposition d'esprit où elles sont, on ne peut pas les obliger de quitter cette disposition parce qu'elles sont obligées d'être sincères et parler sincèrement à l'Église, ce qu'elles ne pouvoient pas faire ; qu'au contraire l'archevêque de Paris, qui vouloit les contraindre à signer, étoit dans un esprit d'erreur par deux faux principes : l'un que toute inobservation d'un commandement d'un supérieur, pour quelque cause que ce soit, est un péché mortel qu'on peut punir par les plus grandes peines de

l'Église , ce que l'apologiste appelle l'hérésie d'égalité des péchés ; le second principe est l'hérésie de domination, nouveau langage dans la théologie et nouveaux péchés dans la morale , comme s'il suffisoit d'être archevêque pour imposer le joug qu'on voudroit.

La troisième Apologie contenoit une lettre de l'évéque d'Angers à l'archevêque de Paris, où il prétend que le jansénisme est un fantôme, qu'il y n'a point en France d'hérésie de ce nom-là, et qu'il étoit injuste de tourmenter un monastère de filles pour une signature qui ne les regardoit pas. C'est le début de cette lettre, qui donne idée du reste, qui n'est qu'une redite perpétuelle do la question du fait, qu'il distingue de celle du droit ; car sur cela ils ne finissoient point, et c'étoit presque toujours la même chose qu'ils disoient et sur le même ton, parce qu'enfin ils vouloient faire des écritures pour occuper les esprits et qu'ils n'avoient plus rien à dire qu'ils n'eussent déjà tant de fois dit. Il luy répète que la signature est la cause de tous les troubles de son diocèse. [A] la suite de cette Apologie sont des requêtes présentées à l'archevêque par les religieuses de Port-Royal des Champs, des lettres de la communauté, des réponses de l'archevêque à ces lettres, des procédures et des écritures sur la signature , sur l'explication de la soumission qu'on leur demandoit , enfin diverses pièces de filles exercées aux procédures, qui cherchoient plus à verbaliser sur leur affaire qu'à s'instruire.

La quatrième Apologie est un traité fort ample de. la souscription des faits. L'auteur examine, ce qui n'est point en question, si on peut signer les faits lors même qu'on ne les croit pas. Car la question est que, le pape ayant condamné d'erreur des propositions, en déterminant le sens dans lequel il les condamne pour ne pas condamner en l'air, on n'est pas obligé de s'y soumettre ; et comme il a la clef de la science pour interpréter le sens d'un passage contesté de l'Écriture et le déterminer, n'a-t-ik pas aussy le même pouvoir pour déterminer l'erreur d'une proposition hérétique en déterminant le sens de cette proposition ? Autrement le droit que Dieu luy donne de marquer ce sens parle don de la cl£f de la science seroit défectueux et entièrement illusoire. Voylà de quoy il s'agissoit , et le vrây système de la question de fait, que l'apologiste prend de travers et à contre-sens, prouvant le faux raisonnement qu'il se fait par une longue suite de plus de vingt faits tirés de l'histoire ecclésiastique qui n'ont nul rapport au fait présent , n'entrent pas même dans le véritable fond de la question et neméritent aucune réponse, parce qu'il ne cherche qu'à faire le docteur par une démangeaison de grossir ses Apologie* , qui ne disent

autre chose que ce que les écrivains de Port-Royal ont tant de fois dit : « Que les religieuses de ce monastère n'ont point lu le livre de Jansénius, qu'elles n'entendent pas le latin, qu'elles ignorent le food de la question du fait, qu'elles se soumettent au dogme, qu'elles ne peuvent signer ce qu'elles ne croyent pas , qu'elles sont trop consciencieuses pour imputer une hérésie à un saint prélat, que l'Église n'a jamais prétendu contraindre des tilles ignorantes d'elles-mêmes à croire ce qu'elles n'entendent pas; que c'est sous ce prétexte qu'on a ruiné par provision les deux plus saintes maisons de l'Église et qu'on a exercé des cruautés inouïes envers des religieuses d'une vie exemplaire, sauf à chercher le prétexte dont on pourra colorer de pareilles violences et de si grandes injustices » ; car c'est en abrégé tout ce que contiennent ces longues et ennuyeuses Apologies, qui composent un gros volume, tant étoit grande la fureur d'écrire qui possédoit alors les écrivains de Port-Royal.

Mais , comme ces volumes qui parurent alors pour la défense de tout le part y, sous le prétexte de l'apologie des religieuses, n'étoient gros que de l'orgueil de la cabale et remplis de cette présomption qui en étoit l'esprit, Dieu suscita un homme foible, sans appuy, sans protection, et presque sans autre caractère que celuy que luy donnoit son zèle pour la défense de la religion , pour humilier ces superbes. Ce fut Saint-Sorlin Desmarets (1), contrôleur général de l'extraordinairedes guerres, qui, s'étant occupé, dans les premières années de sa jeunesse, aux fonctions de bel esprit pour remplir avec plus de mérite la place que le cardinal de Richelieu luy avoit donnée en l'Académie françoise, dont il fut un des premiers , s'étoit mis à la dévotion dans les dernières années de sa vie , se faisant une espèce de dévotion d'entreprendre les ennemis de Dieu et d'attaquer principalement ceux qui faisoient la guerre à l'Église. 11 avoit commencé par les athées et ensuite par les sorciers; mais, n'ayant pas trouvé tout l'employ que son lèle luy avoit figuré en combattant les uns et les autres, il s'attacha à combattre les jansénistes, soit qu'il eût pris cet esprit dans l'hôtel de Richelieu , dont il étoit domestique , car ce nom seul étoit

(i) Jean Desmaret*, seigneur de Saint- Sorlln, né en 1594, conseiller du roi, coati ô leur général de l'extraordinaire des guerres, secrétaire général de la marine dsi Levant, et Intendant du duc de Richelieu, un des premiers fondateurs de l'Académie française, marié à Anne Fleury, mourut le 29 octobre 1670 à cinq neure* dm soir et lui inhumé à Saint- Paul. Dans le livre suivent le P. Rupin, à junte raison, parte aruc inoiui d'estime des productions littéraires de Saint-Sorlin contre ieêApologtei des religieuses de Port- Roy st, mais il n'y a rien à rabattre sur ce que dit ici notre butanes du courage de Deamarets è attaquer et à combattre la puissante cabale dea jansénistes.

devenu fatal à l'hérésie , soit que cet attrait d'entrer dans les intérêts de Dieu luy fût venu depuis qu'il s'étoit mis dans la dévotion. Mais il faut avouer qu'il les entreprit d'une force dont personne n'avoit encore osé faire. Car on se ménageoit pour ne point s'exposer à leur langue ny à leur plume. Pour luy, qui n'avoit rien à ménager où il s'agissoit de la religion , il les traita d'un air dont les plus hardis de ceux qui les a voient entrepris jusqu'alors furent étonnés.

Le début seul qu'il fit par le titre de son ouvrage les déconcerta; il portoit : la Réponse à l'insolente apologie de Port-Royal, avec la découverte de la fausse Église des jansénistes et de leur fausse éloquence. C'étoit les prendre par leur sensible , eux , qui faisoient profession de mépriser tête levée tous ceux qui se méloient d'écrire , furent un peu surpris de se voir traités si cavalièrement par un homme dont ils ne faisoient nul état et qu'ils n'avoient pas* même jusque-là jugé digne de leur colère. Us s'en plaignirent hautement, prétendant que Y Apologie qu'ils venoient de donner au public n'étoit point insolente. Desmarets leur répondit que le titre seul l'étoit : Apologies pouf les religieuses de Port-Royal contre les injustices et les violences dont on a usé envers ce monastère; et les discours que contenoient ces Apologies ne répondoient que trop à un titre si injurieux aux puis* sances et si fastueux. Mais l'épître de Desmarets au roy étoit d'un style bien plus capable de les étonner, c J'ay admiré, Sire, la patience des plus savans de vos sujets d'avoir souffert depuis un an les injures publiques faites à Votre Majesté par des gens qui se cachent dans votre royaume pour y soutenir des erreurs malgré tous les ordres divins et humains, et qui ont osé semer une insolente apologie, ajoutant an mépris de vos défenses une fureur prodigieuse, attaquant les constitutions de l'Église et Votre Majesté même, qui les soutient. Ils veulent faire passer sa pieuse protection pour une impiété et sa justice pour une tyrannie. Ils prétendent que les rois n'ont pas droit de faire rendre obéissance à l'Église et que ceux qui leur résistent sont des martyrs. Ils vont même jusqu'à parler en termes ridicules de vos déclarations de vos conseils d'État et de vos lettres de cachet, et jusqu'à répandre plusieurs impudences contre Votre Majesté. Le style furieux de leur apologie fait voir qu'ils ont de furieux desseins. Ils se contentent de mépriser les défenses de Votre Majesté et de répandre leur rage contre elle par leurs écrits... jusqu'à ce qu'ils puissent faire sourdement des levées et les mettre un jour en campagne, quand ils pourront en composer une armée capable de les maintenir contre votre puissance et de les établir au milieu de votre

royaume... » Le reste est à peu près sur ce même ton-là, le plus propre à démasquer ces impostures qu'on eût vu jusqu'alors.

Voicy les endroits les plus dangereux qu'il avoit remarqués dans ces Apologies : Ira partie, chap. 8 : Que c'étoit l'onction intérieure qui avoit fait entrer les religieuses de Port-Royal dans la créance qu'elles ne pouvoîent en conscience se rendre à cet ordre pour signer. En la même partie, page 4 : Que tout ce qu'il a de lumière (c'est ainsy que parle l'apologiste) le fait juger que la commission dont s'est chargé M. Chamillard, de gouverner ces religieuses, est peur luy un abyme de malheurs, puisqu'il l'assure par ses lumières qu'il est dans une voye de perdition. Page 130 : Que l'âme de M. de Paris a été dominée par des impressions étrangères. Impart., p. 41 : Je prends pour de très-grands péchés ce qui fait la dévotion de M. Chamillard. II* part. , p. 28 : Il donne à la mère Agnès le don de prophétie pour des bagatelles. P. 38 : Que M. l'archevêque avoit donné ce qu'il avoit fait à la passion des ennemis de Port-Royal. En la préface de la quatrième partie : Que les jésuites s'étoient servi de leur crédit pour engager le pape dans leurs passions. I" part., p. 7 : Qu'on s'étoit fait une affaire d'État d'opprimer de pauvres filles. IIe part., page 4 : Que Monsieur de P*ris est dominé par un faux honneur et par une véritable foiblesse qui le pousse aux violences. P. 82 : Qu'il s'est abandonne aux mouvements impétueux de sa colère. P. 93 : De quelles horribles et inhumaines violences s'est-il servy? IF partie, p. iOt : Qu'il se ronge d'inquiétude pour avancer dans un misérable dessein dont il ne voit aucun bout. IIIe part., p. 30 : Que sa vie est une perpétuelle illusion. P. 30 : Que l'Église est déshonorée par le procédé de l'archevêque contre Port-Royal. P. 45 : Que, quand il s'agit de l'intelligence du sens d'un auteur, on ne peut supposer sans témérité que Dieu ait joint à la dignité de pape ou d'archevêque quelques lumière?* surnaturelles pour ne se pas tromper, c'est-à-dire, en bon françois, que l'assistance du Saint-Esprit est comptée pour rien. Que Sînglîn n'avoit pas été mis, à sa mort, au catalogue des saints de Port-Royal parce qu'il avoit opiné, dans un conseil qui y fut tenu, que les religieuses étoient obligées d'obéir à l'archevêque (1).

Je laisse quantité d'antres remarques de cet auteur qu'on peut voir dans ses trois volumes qu'il a donnés au public pour répondre aux Apologies de Port-Royal, parce qu'on n'en finirait point si on voulurt tout dire. Je ne puis néanmoins m'empécher d'ajouter l'extrait d'un

il) Dtunjirtte, page 219 de sa répooM,

billet qui hiy fut alors envoyé par une des converties, qu'il a inséré en la 239* page de sa première réponse, qui marque combien l'esprit d'illusion régnoit en cette maison. Voicy cet extrait : « Les religieuses de Port-Royal des Champs ont fait plusieurs fois la procession nu-pieds, portant les reliques de MM. de Saint-Cyran, de Bagnols et Le Matstre. Elles chantoient les hymnes desconfesseurs et en disoient l'oraison au retour. Quand il y avoitdes malades on leurfaisoit boire de Peau dans laquelle le doigt de M. de Saint-Gyran avoit trempé; on luy faisoit des netrvaines, et on fnisoit toucher à ces prétendues reliques des images qu'on gardoit avec grande vénération. De Port-Royal, 24 novembre 1665. » C'étaient là les dévotions des religieuses de Port- Royal, qui ne cherchoient en toutes choses que des nouveautés et des saints modernes, pendant qu'elles et leurs directeurs ne parloient que des premiers siècles et ne préchôient que les anciens canons. Mais, si Desmarets eût été théologien, il auroit trouvé dans les Apologies de Nicole et dans ses autres écrits bien d'autres remarques à faire, comme par exemple en ce qu'il détruit entièrement, par les principes qu'ilétablit, la vertu la plus essentielle au chrétien, qui est l'obéissance, entreprenant de persuader qu'on peut n'obéir pas quand on est dans la disposition de douter, parce qu'on n'est- pas obligé de changer de disposition (I Apoiog., ch. 7); qu'on n'est jamais obligé d'obéir à quelque supérieur que ce soit malgré ses propres lumières ; que la déférence aux puissances est une illusion qui peut engager à d'étranges égaremens, à des lâchetés épouvantables et à des complaisances fort criminelles; qu'on peut préférer son sentiment à celuy des supérieurs contre le principe du droit qui ordonne, dans le doute, de suivre l'opinion de celui qui commande. C'était par là qu'on sa voit si bien accorder à Port «Royal L'opiniâtreté de l'hérésie avec la constance du christianisme, la révolte avec le martyre, et faire une vertu de la désobéissance selon les principes de la morale étroite.

Mais il arriva par malheur à Nicole, se voyant si maltraité par un adversaire qui luy parut méprisable, non-seulement de se mettre en colère, mais même de donner le divertissement au public de son emportement ; car rien ne réjouit tant un lecteur que de voir un auteur se passionner. 11 ne put souffrir qu'avec bien de l'impatience la liberté d'un homme qui ne pensoit à rien moins qu'à le ménager, et de trouver une plume aussi aigre au moins que la sienne. Car on était en possession à Port-Royal d'imposer silence à toute la terre en matière d'écrire; on y régnoit par l'éclat de cette fastueuse éloquence qui se faisoit respecter, et, par l'empire de la parole qu'on y avoit

— su —

usurpé, on fermoit la bouche à tous ceux qui en trepre noient de répondre aux écrits qui en sortaient. C'étoit là l'état où Ton étoit alors dans le part y, quand Desmarets entreprit Nicole avec tant de vigueur et si peu de ménagement. Il trouva fort étrange de rencontrer un homme, en son chemin, qui eût si peu de respect pour le grand génie qu'il avoit d'écrire, qui, au lieu des louanges perpétuelles auxquelles on l'avoit accoutumé , par l'approbation que luy donnoit la cabale , ne luy dit que des injures mêlées d'un mépris fort préjudiciable à sa gloire, auxquelles il ne fut si sensible que parce qu'il étoit extrêmement glorieux. Piqué donc qu'il fut par le mépris de son adversaire et le feu luy étant monté à la tête, il écrivit ces terribles lettres qu'il appela Us Visionnaires, faisant allusion par ce titre à la comédie si fameuse des Visionnaires faite par Desmarets , où, en s'abandonnent à son zèle , il s'abandonna un peu à sa vengeance, ne cherchant qu'à diffamer son adversaire par une recherche trop curieuse de sa vie et par tout ce qu'il y avoit de reprbchable en sa réputation , dont il n'étoit nullement question. Enfin, pour dire la vérité, il s'oublia un peu luy-méme, ne se souvenant plus qu'il étoit chrétien. Rien ne fut ménagé dans cette occasion , où tout respiroit une aigreur et une animoaité plus que païenne , ne gardant aucunes mesures ; car tout est plein en ces lettres d'injures grossières, que les honnêtes gens ne connoisseot point et qu'on n'apprend qu'aux halles. Ce n'étoit plus le zélé de la nouvelle opinion qui le faisoit parler, c'étoit son honneur et son intérêt personnel, qui luy tenoitplus au cœur que l'amour de la grâce efficace , à quoy il renonça dans la suite , luy préférant son repos.

Je ne m'arrêteray donc point à faire un détail ennuyeux de ees invectives, qui ne pourraient plaire qu'aux malhonnêtes gens. Outre qu'il prend de grands détours pour prouver que Desmarets est visionnaire par l'histoire qu'il fait de tous les visionnaires qui ont presque jamais été , ce serait s'égarer que de vouloir le suivre en ces détour». C'est le sujet de sa première lettre. La seconde Visionnaire entrait plus dans le détail pour prouver que Desmarets étoit dans l'illusion; mais , parce que cela sort du sujet de cette histoire et ne fait rien au jansénisme, je n'en dis pas davantage ; mais je ne puis omettre icy un incident qui fait rentrer ces deux lettres de Nicole dans mon sujet. Cet auteur, qui ne pensoit qu'à maltraiter Desmarets, qui l'avoit battu d'une grande force, s'étoit emporté avec bien de l'aigreur contre U profession qu'il faisoit de donner son temps au théâtre et d'écrire des comédies , traitant ce métier de profane et de scandaleux pour on

chrétien. Racine (4), alors jeune auteur qui réussissoit fort au théâtre, ne put souffrir ce déchaînement , qui le regardoit de droit fil, sans donner des marques de son ressentiment contre Nicole qu'il traita d'un grand mépris. Il avoit été élevé à Fort- Royal, je ne sçay par quelle aventure, étant jeune, et il en sçavoit de petites histoires (2) qu'il mêla avec cet agrément qu'il avoit à écrire , d'une manière qu'il fit diversion dans le public de l'attention qu'on y avoit au différend de Desmarets et de Nicole. Yoicy un extrait de sa lettre , adressée à l'auteur des Visionnaires, mais sans date du jour et du lieu.

Il luy déclare qu'il ne prend point de party entre luy et Desmarets, qu'il laisse au monde à juger lequel est le visionnaire d'eux deux ; qu'il voyoit bien qu'il tâchoit à prendre l'air des Lettres provinciales de Pascal, mais qu'il le trouvoit bien au-dessous; qu'il s'étonnoit de voir le Port-Royal aux mains avec le docteur Chamillard et le poète Desmarets, eux qui n'en vouloient qu'au pape, aux évéques et aux jésuites; qu'étoit devenue leur fierté? qu'il ne les blâmoit pas de laisser ces Pères en paix, mais d'étendre leurs inimitiés trop loin. Sur quoy il se plaint de ce que, sans ménagement, il combat tous les faiseurs de comédies pour condamner Desmarets qui en avoit fait , traitant cette occupation d'esprit de méprisable .devant les hommes et d'horrible devant Dieu ; pourquoy entreprendre tous ceux qui en font parce que Desmarets en faisoit? Qfue Pascal avoit été plus sage, qui savoit flatter l'Académie françoise pendant qu'il maltraitoit la Sorbonne ; qu'il mcnageoit les gens pour n'avoir pas tout le monde sur les bras ; qu'au moins en blâmant les poètes et les faiseurs de romans il devoit employer des termes plus doux que ces mots d'empoisonneurs publics et de gens horribles ; s'il pensoitqu'on l'en crût sur sa parole? qu'on ne croyoi t pas les jansénistes si légèrement , qui disent depuis vingt ans que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius, cependant personne ne les croit encore ; que, si l'austérité de leur morale les oblige de damner les poètes comme ils en damnent bien d'autres, qu'ils ne les déshonorent pas devant les hommes et qu'ils se contentent de régler les rangs dans l'autre monde sans se mêler de celuy-cy ; que notre siècle, qui ne croit pas être obligé de suivre leur jugement en toutes choses, ne laisse pas de donner des marques de son estime de ces ouvrages •

(1) Jean Racine', fils de Jean et de Jeanne Sconin, né à la Ferlé-Mi Ion le 21 décembre 1639, marié en 1677 à Catherine de Romanet, est mort le 22 avril 1699.

(2) Entre antres l'histoire dn capucin que la mère Angélique prit à Pon- Royal pour le P. Molard (que Racine ae prétend an droit d'appeler Maillard), et qui se trouva nn perent de M. de Bagnols.

d'esprit , dont ils parlent avec tant de mépris : croit-il qu'il soit plus honorable de faire des Enluminures et des Onguents pour la bnUnre en vers burlesques, comme ils font? Qu'au reste les comédies et les poètes ne sont pas si- blâmables qu'il veut persuader, saint Grégoire de Naziancc ayant fait des vers et ayant mis la Passion de Notre-Seigneur en tragédie ; que les écrivains de Port- Royal avoient eux-mêmes traduit en françois les comédies de Térence et les avoient mises entre les mains de tout le monde , et qu'ils s'étoient mis par là aux rangs des empoisonneurs; qu'après tout ils dévoient avoir eu quelque considération pour d'Urfé (1) et de Gomberville, leurs bons amis, qui avoient fait de si beaux romans; qu'ils dévoient se souvenir du roman de délie y qu'on avoit fait apporter à Port Royal, où mademoiselle de Scudéry (2) avoit fait un si beau portrait des solitaires de ce lieu, où l'on fit courir de main en main ce volume qui traitoit les ermites d'illustres, qui y plut si fort par leurs louanges , k quoy on est là si sensible , et dont on a fait de si grands éloges dans les Lettres au provincial pour remercier la demoiselle; mais qu!on y avoit changé de style , qu'on y louoit autrefois Desqiarets, mais qu'il étoit devenu abominable depuis qu'il avoit écrit contre les Apologies; que c'était leur conduite : qu'une femme fût dans le désordre et qu'un homme fui dans la débauche, on en espéroît bien s'ils se déclaroient de leurs amis, et qu'au contraire, quelque vertueux qu'on fût, on appréhendoit les jugemens de Dieu quand on ne leur étoit pas favorable. Pourquoi reprocher à Desmarets d'être poète et d'avoir fait des vers? M. te Maistre n'en faisoit-il pas! Tous les ouvrages d'esprit seroient-ils condamnés parce qu'ils sont profanes? ne faut-il pas de quoy se délasser? car on ne peut pas toujours lire les livres de Port-Royal, qui ne disent plus rien de nouveau : car en combien de façons oot-ils conté l'histoire d'Honorius? Qu'on Use tout ce qu'ils ont fait depuis dix ans, lear> dissertations, leurs disquisitions , leurs réflexions, leurs apologies, on n'y trouvera autre chose sinon que les propositions ne sont pas ddi» Jansénius. Ce ne sont que des redites éternelles ; qu'il devoit se souvenir que l'enjoument de Pascal avoit plus servy le party que toui le sérieux d'Arnault, mais que cet enjouement n'étoit nullement son caractère; qu'il voudrait bien attraper ce genre agréable d'écrire,

(1) Hoooré d'Urfé, 61» de Jacques et de Renée de Savoie de Teade, conte * Cttateatmeof et marquis de Valromey, né à Marseille le 11 lévrier 16*7, marital»*; de Cfaaieao-Moraad , aa belle-semr, mourut à Vttiefrancbe sur Saône eu létf.

(2) Magdeieioe de Seudéry, surnommée Sapho , nés au Havre en 1607» estteat ér» romans de Ciétte el do Grand ( ftut, mourut le 3 jnin 1701 et rot Inmimii à ma* Nicolas-des-Champ*.

mais qu'il est trop fade pour cela; que ses plaisanteries soat froides dans les Enluminures, que ses bons mots ne sont- que de basses allusions; qull s'efforce d'être plaisant, mais que ce n'est pas le moyen de l'être; qu'ainsy il se retranche sur le sérieux; qu'il fasse de longues et de doctes périodes, qu'il cite les Pères à tort et à travers, qu'il dise bien des injures , qu'il fasse de belles antithèses , qu'il est appelé à ce style et qu'il suive sa vocation.

Cette lettre étoit une peinture assez naïve de l'esprit qui régnoit alors et avoit régné à Port-Royal, et représente bien le caractère de Nicole, qui étoit le principal tenant contre Desmarets, et qui ne laissa pas, avec ses lieux communs sur l'obéissance, dont ses Apologies étoient pleines , de soutenir la résistance des religieuses de Port-Royal. L'éducation qu'on leur avoit donnée et la préoccupation dont elles s'étoient laissées prévenir les avoient mises dans une disposition où elles étoient capables de tout faire, après qu'on en eut vu quelques-unes aimer mieux mourir sans sacremens que d'obéir au pape et à leur archevêque. Ce qui donna lieu à la marquise de Sablé de dire ce plaisant mot, qui parut si spirituel aux gens d'esprit : Que cela est beau si cela est beau! mais je ne sçay si cela est beau. Voulant dire par là qu'il n'y avoit point d'exemple d'une pareille fermeté, et que mourir sans sacremens pour soutenir son opinion étoit d'une grandeur d'âme qui paroissoit belle, mais qui ne laissoit pas de donner lieu de douter si effectivement il y avoit en cela de la beauté , tant la chose étoit extraordinaire. Son fils, l'évéque de la Rochelle, Henry de. Laval de Bois-Dauphin , s'expliqua sur cela plus naturellement, quand on l'entendit dire que la seule opiniâtreté des filles de Port-Royal suffisoit pour persuader de la fausseté de la doctrine , quoyqu'il n'en fût pas tout à fait ennemy, comme il parut à sa conduite. Pour la marquise sa mère, quoyqu'elle fût en grande considération dans le party et qu'elle y fût consultée sur les affaires, elle ne laissoit pas, par une équité qui luy étoit naturelle, de blâmer leur procédé en certaines choses, comme elle blâmoit celuy des autres; et d'autre côté elle cherchoit à se ménager avec les deux partis , ne voulant pas déplaire à la cour, où elle conservoit du commerce, ny aux jansénistes, pour suivre la piste de leurs intrigues et être toujours considérée par ceux du party qu'elle considéroit le plus. Elle resta encore à Port Royal pendant que la mère Eugénie y demeura , s'en accommodant assez bien; mais elle alla demeurer chez le commandeur de Souvray, son frère , dès qu'il y eut une nouvelle abbesse dont elle crut ne pouvoir s'accommoder, car elle avoit desdélicatesses sur toutes choses.

Au reste, le public, imbu partout delà résistance des religieuses de Port- Royal, en fut partout aussy mal satisfait ; on avoit de la peine à comprendre comment des filles élevées à la vertu, dans les principes du christianisme, pouvoient ne pas obéir aux puissances sous des raisons aussy frivoles que celles qu'alléguoient leurs apologistes, et qui pouvoient être communes à tous les révoltés, en quelque matière que ce pût être, parce qu'elles fournissoient de spécieux prétextes à toute sorte d'opiniâtreté et de désobéissance. On trouvoit que celte restriction du fait, en obéissant au droit , n'étoit qu'une pure invention d'esprit et une foiblesse de courage qui leur faisoit renoncer à la foy en abandonnant la vérité , et que ce n'étoit que pour ne pas avoir de la déférence pour le droit qu'elles refusoient d'en avoir pour le fait, éludant par là l'autorité des décisions d'Alexandre VIL Ce qui étoil si vray que la sœur Sainte-Flavie, une des plus ardentes à n'obéir pas, consultant un jour la soeur Angélique de Saint- Jean, nièce d'Arnault, dans leur première signature au formulaire des grands- vicaires, luy dit : a Je ne sçay comment nous pouvons signer que nous promettons la croyance pour le droit puisque vous sçavez bien que nous ne le croyons pas , [ni] que les propositions soient bien condamnées. — Mon Dieu, ma sœur, répondit l'autre, sans cela nous passerions pour hé* rétiques. Taisons-nous présentement ; nos messieurs accommoderont un jour tout cela quand nos affaires iront mieux. » C'est ce que cette fille étant convertie dit à l'abbé de Chamillard , comme il l'assure luimême dans sa première réponse aux Apologies (1).

On se plaignoit que des filles ignorantes par la qualité de leur esprit osassent préférer leurs lumières à celles du pape, du clergé et de l'archevêque; que c'est résister à Dieu, selon saint Paul, que de résister aux puissances; qu'au moins elles dévoient vaquer à la prière et se tenir dans le silence au lieu de répandre dans le public tant d'écrits scandaleux contre leur prélat; qu'après ce débordement si énorme d'écrits, dont leurs auteurs avoient fatigué le public, ils n'avoient encore pu donner une couleur un peu spécieuse à leur désobéissance, qui étoit sans exemple et scandalisoit tout le royaume. Pourquoy, disoit-on, refusent-elles de faire ce que font toutes les autres religieuses sans façon, elles qui sont plus coupables, ayant toujours fait profession de jansénisme î et que leur demande-t-on sinon qu'elles donnent des marques par où il paroisse qu'elles y ont renoncé deput» que les papes l'ont condamné? Ce qu'on leur demande pour leur si-

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gnatore passe la capacité du sexe , et la profession déclarée depuis tant de temps de la doctrine de la grâce ne la passe pas I Elles ne répondent aux ordres de l'archevêque , leur supérieur-né , que par des chicanes et des procédures. Elles ne savent pas la nouvelle opinion où elles ont été élevées, et elles savent lestyle du palais, quedes recluses comme elles devroient ignorer ! On ne pensoitplus à Port-Royal en effet qu'à se pourvoir par voye de droit et par des protestations de nullité contre tout ce que l'archevêque leur ordonnoit; on luy répondoit qu'on ne pouvoit surmonter le trouble qu'excitoit en leurs consciences ce qu'il demandoit d'elles. On ajoutoit à cela que leur résistance étoit soutenue par un intérêt secret , qui leur étoit une raison au-dessus de toutes les raisons et de toutes les lois , qui étoit la crainte de déplaire à M. Arnault et à la mère Agnès; que c'étoit l'unique motif qui les arrétoit, mais qu'on avoit eu soin de mettre à couvert d'un vain prétexte de sincérité et de conscience. Ainsy ce fut en vain qu'on mit alors en œuvre toutes les règles de la conduite ordinaire de l'Église par un tempérament de douceur et de sévérité pour les réduire. 11 y avoit d'ailleurs des gens qui, s'intéressant peu à cette querelle, qu'ils regardoient de sang-froid et avec bien de l'indifférence, considéraient avec quelque sorte de curiosité ces filles engagées dans un party dont elles se croyoient le soutien , ayant les yeux ouverts pour voir enfin ce que deviendroit cette résistance si opiniâtre et si mal entendue et à quoy tout cela aboutirait. Il est vray que rien n'étoit plus capable d'affermir leur résolution que la pensée, dont on flattoit sans cesse leur vanité, que rien ne pouvoit établir davantage leur réputation que de soutenir, par une constance qui étoit sans exemple dans ces derniers siècles, une cause qui avoit de si puissants adversaires. C'étaient là les divers discours qu'on tenoit dans le monde sur ce qui se passoit alors à Port-Royal.

Mais il arriva un incident qui confondit un peu les idées de cette belle résolution, qui dans le fond passa, dans l'esprit des gens de bien, pour une des plus grandes preuves de l'attachement à la doctrine et aux sentiments dont on accusoit ces filles , l'opiniâtreté étant toujours un mauvais caractère dans le sexe qui naturellement doit être soumis; aussy leur résistance à la signature avoit un fort méchant air. Car une des religieuses, nommée de Saint-Melchide (1), et

(l) Magdeieine Thomas, et non Robert, fille de Gentien, seigneur du Fossé, et de Magdeteine Benielin de Bosmelet, religieuse de Port-Royal sous le nom de Magdeieine de Sainte-Melch tilde, signa deux fois le formulaire, se rétracta, et mourut impénitente à Port-Royal des Cliaraps, le 24 octobre 1696.

Robert de son nom du monde, ayant signé le formulaire, s'en repentit peu après, troublée qu'elle fut par d'étranges inquiétudes que luy causa sa rétractation ; elle écrivît à l'archevêque (4) qu'elle venoit de faire une action qui la jetoit dans le désespoir, qu'il eût pitié d'elle; que la considération de son vœu d'obéissance l'avoit fait rentrer en elle-même, et, persuadée qu'elle étoit enfin que le vray obéissant ne peut périr , qu'elle se jetoit entre ses bras pour le prier d'avoir compassion d'elle ; qu'il étoit vray que la vertu de ses sœurs, qui ne signoieùt pas , luy avoit été une espèce de tentation qui l'avoit séduite, mais qu'en signant il falloit se séparer d'elles, à quoy elle ne pouvoitse résoudre. L'archevêque, pour la punir de sa légèreté, la laissa quelque temps sans réponse. Celte pauvre fille, ne pouvant plus soutenir le trouble où elle étoit, pour donner des marques d'un retour sincère, écrit à ses sœurs de Port- Royal des Champs une grande lettre, tendre, mais forte, pour leur apprendre que Dieu lui avoit ouvert les yeux, et qu'ayant trouvé qu'il n'y avoit rien de plus exprès dans les saintes Écritures que le commandement de l'obéissance , par ces paroles : Qui vous écoute in écoule, qui vous obéit m' obéit , elle avoit résolu de faire ce qu'elle faisoit avec une entière liberté, et qu'elle jouissoit d'une profonde pai* depuis qu'elle avoitsigné, çt que jamais sa conscience n'ayoit été plus tranquille ; qu'elle avoit honte d'avoir désobéi par une résistance scandaleuse à toute l'Église en matière si peu convenable à son sexe, si inutile et si peu conforme à la profession religieuse, puisqu'il ne s'agissoit que de distinction de . fait et de droit sur les décisions des papes; qu'il y avoit du ridicule à des filles, incapables de juger du livre de Jansénius et de sa doctrine , de croire qu'en L'approuvant ou le désapprouvant cela puisse faire conséquence dans l'Église, surtout après que les témoignages de tant de personnes considérables pour la vertu et pour la capacité étoient suffisants pour attirer leurs faibles consentements. Elle ajoutoit à tout cela que le repos d'esprit où elle se trouvoit depuis la signature étoit si parfait qu'elle pouvoit dire que rien n'est comparable à la douceur qu'il y a d'obéir par ce que la désobéissance lui avoit fait souffrir,, ayant expérimenté par là qu'il n'y a pas de paix à espérer à celuy qui résiste à Dieu. Après ce grand discours elle exhorte ses soeurs à lever le scandale public que leur désobéissance donnoit à toute l'Église, en se soumettant sincèrement aux ordres

(1) Le P. Rapin analyse ici évidemment deux lettres de la soeur de Sainte- MekutiJde et mêle à celle qu'elle écrivit pour se soumettre celle qu'elle écrivit plat tard quand eiie fut relapse et voulut retourner aux erreurs de Port-Royal.

de l'archevêque. La lettre étoit datée du 6 février 4665, des Ursulioes de Saint-Denys, où elle avoit été reléguée, Dieu ayant voulu donner par la conversion de cette tille, qui avoit été des plus opiniâtres, un exemple à toutes les autres, qui faisoient les suffisantes, de l'obéissance qu'elles dévoient à leur archevêque dans une affaire où il s'agissoit du repos de l'Église et de la destruction d'une erreur qui menaçoit l'État et la religion. Mais le misérable entêtement où elles étoient les empêcha de profiter de cet exemple. Elles passèrent le reste de l'année et les suivantes dans cet esprit de révolte et d'opinifttreté qui les possédoit, sans rien relâcher de leur fierté.

Ainsy elles furent privées des sacrements, dont l'archevêque pour les réduire avoit trouvé à propos de les éloigner. Et comme les ecclésiastiques en qui il s'étoit fié pour l'exécution de ses ordres le servoient fidèlement, et que ces filles ne gagnoient plus rien à se déguiser ou en converses ou autrement pour communier, elles s'a* visèrent de faire entrer cet aventurier de Sainte-Marthe dans le couvent, qui s'y cacha quelque temps sous l'habit de jardinier pour leur dire la messe et pour les communier au dedans du monastère, contre les règles de la clôture et contre la pratique universelle de l'Église. C'étoit un déterminé que cet ecclésiastique , qui escaladoit la nuit les murailles du jardin , et qui informoit ces filles de tout ce qui se passoiU dans le monde où elles dévoient prendre intérêt; sur quoy elles étoient fort alertes, disposées à tout faire pour s'ayder dans l'état où elles étoient. On prétend que d'autres fois Àrnault ou quelque autre prêtre de sa main se déguisoient en valets et se mettaient dans des charrettes pour apporter des hosties consacrées, dont ils communioient ces excommuniées. Mais que ne disoit-on point alors à Paris, et que ne faisait-on point, à Port-Royal, pour tromper l'archevêque ? «

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