LIVRE DÎX-NEUVIÈME
Le prince de Conty avoit passé une partie de Tété à Noisy, sur les hauteurs de Versailles : c'était une maison de plaisance que le roy lui avoit donnée pour rétablir sa santé déjà un peu attaquée par des ressentiments de gravelle qui le menaçoient. Noisy étoit dans un air propre à guérir un malade ; mais le mal s'étoit déjà tellement opiniâlré que ce prince ne pensoit plus qu'à se donner du repos et à remettre' son gouvernement du Languedoc entre les mains du roy, ne se sentant pas assez de vigueur pour faire le voyage qu'il étoit obligé de faire en cette province et y tenir les états. 11 en fit la proposition au roy, mais avec tout le respect et toute la soumission imaginable, étant comblé de ses bienfaits. Le roy, qui étoit fort satisfait de ses services et de l'état où il avoit réduit cette province par ses soins, le pria de faire encore le voyage pour y tenir les états sur la fin de cette année ( 1665), et l'assura que, pour ce gouvernement qu'il vouloit lui rendre, il lui en donneroit un autre dont il auroit sujet d'être content. Le Dauphin commençoit à être en âge d'avoir un gouverneur ; le roy jetoit ses yeux sur le prince de Conty, touché de sa vertu et des autres qualités de cœur et d'esprit qu'il trou voit en lui, propres à faire une bonne éducation , à quoy il pensoit d'autant plus qu'il croyoit luy-même avoir été mal élevé (J).
(i) Cette pennée est attribuée à Louis XIV par beaucoup d'historiens, et Saint- Simon est d'accord sur ce point avec le P. Rapin. Leur autorité est encore étayée de et Ue du valet de chambre Laporte ; toutefois ce sentiment ne me parait pas fondé ; Louis XIV, quand bien même H eut été aussi peu versé dans les littératures anciennes qu'en le prétend, a reçu une éducation vraiment royale, qui l'a fait véritablement ce qu'il a été. Il faut consulter à ce propos les Mémoires de Dubois de Lestourmières (<Votices du dix- septième àiècle), qui ont sur ce sujet une importance particulière. On y voit l'application du cardinal Mazarin à préparer un souverain à la France, et tout le *onei d'Anne d'Autriclie à réprimer les défauts de son fils et à former son cœur. La conduite du roi envers sa mère avant son mariage est d'ailleurs un témoignage qu'il avait été bien élevé ; peut-être la conviction de Louis XIV sur ce point fut-elle le principe de la mauvaise éducation qu'il fit donner au Dauphin par les mains de
Boasuet.
II s'en ouvrit au prince , luy déclara qu'il pensoit à lui confier ce qu'il avoit de plus cher au monde , mais que pour Tétai de ses affaires il auroit besoin qu'il fit encore le voyage du Languedoc pour présider aux états. Le prince, quoyque attaqué de son mal, ne pensa plus et ne s'occupa le reste de Tété et dans le commencement de Tautomne que des préparatifs de son voyage, dont la princesse sa femme, qui n'aimoit et n'estimoit que luy, voulut être pour ne pas le laisser seul dans un si long et si pénible voyage. Le dessein du roy, qu'ils tannoissoient Tun et l'autre si opposé au jansénisme et si déterminé à détruire ce party, les fit résoudre à se'défaire, avant de partir, de l'abbé de la Vergne, pour lequel la princesse avait un grand attachement ; elle ne laissa pas d'y consentir, et ce fut en le congédiant qu'on se prépara tout de bon à partir dans le commencement d'octobre. Le voyage fut incommode à un prince délicat et déjà attaqué de son mal. Il arriva à Béziers et y fit l'ouverture des états le 44 de novembre ; tout s'y passa à; l'ordinaire, c'est-à-dire avec une égale satisfaction de tous les ordres de la province et de la cour. Mais, comme il se ménagea peu dans le détail des choses qu'il y avoit à régler pour le bien du pays et pour ce que son devoir demandoit de luy , son mal le reprit, et bientôt après le danger se déclara; il se retira de Béziers pour aller en son château de la Grange, proche Pézénas, où il avoit coutume de demeurer pendant qu'il étoit dans la province.
Mais la reine- mère, dont le cancer étoit devenu incurable par son ouverture, ayant été tout à fait arrêtée par une grosse fièvre qui la prit dans le commencement de cette année (1666), mourut au Louvre la soixante-cinquième année de son âge, le dixième du mois de janvier, après avoir reçu tous ses sacremens, avec les regrets de tout le royaume, excepté des seuls jansénistes, qui ne purent s'empêcher de donner des marques de leur joye dans le deuil public de cette princesse, chérie de tout le monde pour la bonté de son coeur et pour Tamour de la justice, qui Pavoit rendue aymable à ses peuples pendant qu'elle gouverna l'État. Elle avoit réuny en sa personne toute la piété de la maison d'Autriche et toute la grandeur d'âme de la maison de France, deux qualités des plus essentielles pour faire une princesse accomplie, comme Tétoit Anne d'Autriche, dont la mémoire sera dans une éternelle bénédiction en ce royaume, qu'on peut dire quelle a sauvé du malheur qui le menaçoit par l'hérésie de Janséni us; car ce fut-elle qui éleva le roy son fils dans l'aversion horrible qu'il avoit contre une si maudite erreur. Ce fut elle qui donnoit do
zèle et de la vigueur à l'archevêque de Paris pour exécuter ce que le roy ordonnoit , et dans tous les obstacles qu'elle trouvoit dans le généreux dessein , que Dieu luy inspira, de contribuer à détruire cette hérésie, on ne la vit jamais se rebuter d'aucune difficulté, toujours vive, et toujours ardente sur cette affaire, qui luy tenoit au cœur plus que, toutes les autres. On dit même que dans les entretiens qu'elle eut avec le roy, avant sa mort, les derniers mois de sa vie, elle ne lui recommanda rien tant que les intérêts de la religion, l'exhortant, avec toute la chaleur dont elle se trouva alors capable, de bien vivre avec le pape, c'est-à-dire en fils et en roy trèschrétien, qui ne promet rien tant à Dieu à son sacre que de protéger l'Église et d'extirper entièrement l'hérésie; qu'il étoit principalement obligé à opprimer celle-cy, qui désoleroit son État et ruineroit ses peuples; qu'il ne devoit espérer d'assistance du Ciel et de secours d'en haut que par le soin qu'il anroit des intérêts de Dieu. Que ne fit point enfin cette vertueuse princesse pour inspirer au roy la tendresse que sa piété luy donnoit pour la religion, luy déclarant qu'elle mourrait contente s'il persévéroit dans les sentiments d'aversion qu'elle avoit tâché de luy donner contre les ennemis de Dieu, et ceux particulièrement qui continuoient à répandre dans son royaume~une hérésie aussi pernicieuse que le jansénisme ! Gomme elle luy répéta plusieurs fois ces avis, pour les imprimer davantage dans son esprit , il en fut toujours extrêmement touché , car il avoit de grands égards pour elle; et de tout ce qu'elle luy recommanda en mourant, rien ne le toucha davantage que ce qu'elle luy dit sur le jansénisme , dont il avoit compris par luy-même toute l'importance ; et rien ne marque davantage la sincérité de l'impression que fit sur son esprit la recommandation de cette princesse mourante que le plaisir qu'il se fit de luy promettre ce qu'elle témoigna souhaiter si fort, et la déclaration qu'il en fit à l'archevêque d'Auch et à plusieurs personnes de sa cour, que la reine Tavoit fort exhorté, en mourant, à achever de détruire le jansénisme, et qu'il luy avoit promis.
On ne put pas savoir les particularités de ces entretiens et le zèle de cette princesse, dans le party, sans le ressentir. Les plus sages le dissimulèrent; mais il se trouva des fous qui en parlèrent. On sçut même que, le jour que la reine mourut, l'air s'étant éclaircy à mesure que le jour s'avançoit, quoyque les précédents eussent été fort sombres et couverts de nuages , un janséniste de réputation, qui mérita qu'on oubliât son nom, eut l'effronterie de dire qu'il sembloit que le Ciel témoignât de la joye de cette mort , en découvrant
sa lumière qu'il avoit cachée les jours précédents. Une parole si insolente ne tomba pas à terre. Le roy le sut, dès le lendemain, de l'archevêque de Paris, qui luy ajouta qu'on nepouvoit rien dire de plus glorieux à la louange d'une princesse si vertueuse et si accomplie ; que personne n'avoit eu de joye à sa mort que les jansénistes, ennemis déclarés de sa religion, parce qu'ils espéraient trouver plus de faveur et même plus d'accès à la cour, elle n'y étant plus. Le roy ne put entendre ce discours de l'archevêque sans rougir de dépit et sans donner des marques d'une juste indignation contre des gens si envenimés contre luy ; car c'éloit le blesser que d'atlaquer la mémoire d'une mère à qui il devoit tout , qui lui étoit si chère, qui par sa prudence et sa bonté étoit devenue, pour aiosy dire, le lien de tous les cœurs de la maison royale, qui subsista dans une parfaite union pendant qu'elle vécut, et qui laissa en mourant tout le peuple dans la douleur et dans le regret de l'avoir perdue. On dit même, pour faire mieux comprendre la grandeur de cette perle, que Ton entendit une religieuse de Port- Royal, qui avoit été reléguée par l'archevêque aux ursulinesde Saint- Denys dans la dispersion qui s'étoit faite l'année précédente de leur maison , promettre de grands événemens et dire par plusieurs fob qu'on verrait d'étranges choses, que la révolution serait grande dans l'état après la mort de la reine-mère, et qu'il y aurait bien du sang répandu. C'étoit ainsy qu'on parloit à Port-Royal, et c'étoient là les prophéties qu'on débitoit dans la cabale. Mais le Ciel, qui s'intéressoit trop en la prospérité de l'État sous un prince attaché aux intérêts de la religion, sçut bien détourner de dessus une téle , qui luy étoit si chère l'orage dont la cabale la menaçoit, pour combler ce prince si zélé pour la religion de toutes les bénédictions que méritoient sa piété et ce grand fonds de religion qui a toujours paru depuis en sa conduite.
L'attachement que l'archevêque d' Auch, grand-aumônier de la reine, fit paraître, dans l'extrémité de sa maladie , auprès de sa personne, dont il ne s'éloigna point pendant qu'elle fut envie, et auprès de son corp? , après sa mort, pour luy rendre les derniers devoirs, ayant voulu être de toutes les prières qu'on fit pour le repos de son âme, plut si fort au roy qu'il l'en loua publiquement et luy donna des témoignages de sa bienveillance , quoyqu'il ne fût pas auparavant le mieux du monde en son esprit par le pou de soin qu'il eut de dissimuler son chagrin sur la préférence qu'on avoit faite de son émule, Hardouin de Péréfixc, sur luy pour l'archevêché de Paris, dont il s'étoit plaint trop
hautement. Mais la reine, en mourant, avoit commencé à le bien remettre dans l'esprit du roy par tout ce qu'elle luy en dit, touchée qu'elle fut de l'assistance que ce prélat lui rendit; ce qu'il eut le bonheur d'achever luy-méme, après sa mort, n'ayant pu se résoudre de quitter cette princesse qu'au tombeau, ayant passé auprès d'elle tout le temps que son corps fut exposé et que demandoient les cérémonies ordinaires des devoirs qu'on rend aux têtes couronnées en leurs obsèques. Car, ayant été voir le roy à Saint-Germain, quelque temps après les funérailles, pour lui faire ses complimens sur cette mort , témoignant qu'il n'avoit différé à venir le complimenter qu'après avoir rendu ses derniers devoirs à son auguste maîtresse, le roy loy dit qu'il avoit voulu luy être fidèle même après sa mort, comme il l'avoit toujours été pendant sa vie, et qu'il n'avoit rien oublié pour marquer dans tous ses devoirs sa fidélité ; qu'il avoit sçu de la reine sa mère, en mourant, combien elle en avoit été touchée, et qu'elle l'avoit prié de luy témoigner qu'il luy en étoit obligé , et que, s'il y avoit eu des gens capables de luy donner de mauvaises impressions de luy, le service qu'il venoit de rendre à la reine avec tant de soin et tant d'affection suffisoit pour les effacer; et il luy promit de continuer dans la suite à le considérer. Ce qu'il dit à l'archevêque d'Auch en personne, il le redit à toute sa cour, en louant beaucoup la fidélité de ce prélat; ce qui déconcerta un peu l'archevêque de Sens, qui n'étoit pas des amis de l'archevêque d'Auch par les différens intérêts qu'ils avoient l'un et l'autre sur le Jansénisme.
La veille de la Purification, 2 février, les docteurs de Sorbonne ayant été selon la coutume porter le cierge à l'archevêque de Paris comme à leur proviseur, le docteur Grandin , qui portoit la parole, avoit eu ordre de son corps d'implorer son secours auprès du roy pour la religion, qui perdoit son plus ferme appuy dans la protection de la reine qu'elle venoit de perdre. L'archevêque le tira à l'écart pour lui dire en secret qu'il avoit déjà parlé au roy sur cet article, et que le roy luy avoit répondu qu'il étoit dans la résolution de pousser à bout les jansénistes pour finir cette affaire qu'il vouloit terminer à quelque prix que ce fût, luy ordonnant de voir, avec sès amis et les gens les plus zélés et les mieux intentionnés du diocèse, ce qu'il y auroit à faire, qu'il le feroit exécuter : ce qui encouragea fort ces docteurs et tous les gens de bien qui surent la résolution du roy.
Les jansénistes, informés par leurs amis de ce qui se passoit à la
cour à . leur égard, pensèrent à se ménager dans la présente conjoncture et à se tenir quelque temps dans le silence pour ne pas irriter le roy, qui rétoit déjà, lorsqu'une espèce d'aventurier vint inconsidérément se produire à Paris et se faire enfermer à la Bastille. C'étoit un Lyonnois, né vers Chftlons, envoyé par l'évéque d'Agde (i), cadet des Fouquets, lequel, partie par mécontentement de la cour, qui l'avoit exilé de son diocèse à la disgrâce du surintendant son frère , partie par bizarrerie d'humeur, s'étoit jeté dans les intérêts du party sans rien entendre en la doctrine. C'étoit un esprit remuant et inquiet, qui avoit des desseins dans la tête , mais toujours mal digérés, et, ne trouvant personne à Paris avec qui il pût lier quelque commerce, il s'avisa d'en avoir avec les jansénistes. L'envoyé de cet évéque s'appeloit Hanchemen (2), qui avoit été chassé de la compagnie des jésuites en la province de Lyon. Il l'avoit connu à Ambrun, son premier exil. Cet homme étant arrivé à Paris avec des lettres de recommandation de l'évéque d'Agde, pour se déguiser encore davantage, prit le nom supposé de Villars. Par les lettres du prélat il eut accès auprès des jansénistes, qui entreprirent de le produire sur l'ouverture qu'il leur fit de certains Mémoires horribles contre les jésuites, qu'il s'offroit d'imprimer. Il étoit arrivé à Paris dès le mois de may de l'année précédente et ', pour commencer à le mettre à l'épreuve, on le donna pour aumônier à Pomponne d'Andilly, que le roy envoyoit ambassadeur en Suède. On ne sait pas s'il y alla : c'étoit un homme trop obscur pour qu'il méritât d'être observé ; mais on sait bien qu'il reparut au commencement de cette année à Paris , et qu'il logea quelque temps chez une des femmes de feue la reine-mère, nommée Dance (3), laquelle le retiroit; on n'a pas su pour quoy et par quel intérêt. Ce fut là qu'il fut découvert par une femme de la Rochelle occupée aux bonnes œuvres, qui étoit venue à Paris solliciter le payement de mille écus que le cardinal Mazarin, en mourant, avoit ordonné en son testament pour commencer l'établissement d'une maison qu'on destinoit aux nouveaux convertis. On l'appeloit Mauriette (4). Ce fut elle qui donna avis que
(1) Louis Fouquet, frère du surintendant, né à Paris le 4 février 1633, abbé 4e Véselay, du Tard, de Htm et de Sorèze, sacré évêque d'Agde le 2 mars 16&9, lut exilé de son diocèse pendant vingt ans et mourut le 4 février 1702. D se montra toujours très -favorable aux jansénistes.
(2) Ce personnage nous est parfaitement inconnu, et les renseignements que deane sur loi notre historien ne sont pas assez précis pour aider beaucoup aux recherches. Un Lyonnais né vers Chdlon ne se rencontre pas tous les jours.
(3) Marie Lambert, demoiselle d'Anse.
(4) Isabeau de Mauriet , aée a Bordeaux en 1614, fol reçue k 12 aoèt 1*4« dan*
prétendu Villars étoit caché , et que c'étoit un homme suspect. On ne sçait pas par où ny comment elle l'avoit connu. Il fut mis à la Bastille le 10 février ( 1666 ), ayant été trouvé chargé de papiers injurieux à l'honneur du roy, d'un manifeste pour l'Angleterre, reconnu pour avoir quelque sorte de liaison avec quelqu'un des chefs de Port-Royal, et enfin convaincu de vouloir brouiller sous prétexte de réformer la religion , prétendant de remuer cette grande machine, par le Parlement, où il y avoit encore quelques restes de mécontents.
Le Tellier, gagné par ses amis du party, adoucit un peu les choses, qui parurent d'abord de conséquence par cet éclat ; il commença à traiter cet aventurier de fou , et, ayant pris ordre du roy pour se saisir de ses papiers, on les porta chez l'archevêque, le roy l'ayant jugé à propos; mais, parce que Le Tellier n'en auroit pas été le maître et qu'il vouloit l'être, il trouva moyen, par les formes de la procédure, de les faire tomber entre les mains du lieutemant civil, d'où il les reprit sous le prétexte de contenter la duchesse de Longueville , qu'on fit intervenir, pour savoir s'il n'y avoit rien en ces papiers qui regardât la demoiselle de Vertus, sa compagne et son amie.
Les jansénistes, alarmés de la prise de Villars et du bruit que cette affaire commençoit à faire à la cour, envoyèrent à Saint-Germain une figure d'homme se disant ecclésiastique (1) pour présenter une requête de la part des théologiens de Port-Royal, pour se justifier*
la société des sœurs de Saint-Joseph pour le gouvernement des filles orphelines, établie à Bordeaux en 1638 par Marie d*Elpech de l'Estang. Elle prit le nom de Marie de la Trinité. En 16*8, étant supérieure de la maison de Bordeaux, elle vint, sur la demande de l'évêque de la Rochelle, Raoul de la Guibourgère, fonder dans celte ville une maison de sou institut pour les nouvelles catholiques et surtout pour les orphelines protestantes abandonnées après le siège de 1628, dont on préparait la conversion. Anne d'Autriche , qui a toujours été considérée comme fondatrice de cette maison, manda à Parts en 1661 la mère Marie de la Trinité pour y relever la maison de Saint- Joseph de cette ville. A cette époque les sœurs ne faisaient que des vœux simples ; en 1671, le 27 août, elles furent admises à la profession solennelle, en vertu d'une concession que la mère de la Trinité avait obtenue du cardinal Chigi , légat en France, en date du 21 juillet 1664. Marie de la Trinité avait fait un second et peutêtre un troisième voyage à Paris en 1666 pour se faire délivrer le leg< du cardinal Mazarin. Cette sainte religieuse mourut a la Rochelle le 16 juin- 1684. De cette congrégation de Saint-Joseph de la Providence il ne reste plus actuellement que le couvent de la Rochelle.
(1) Pierre de Pied-de- Vache, dit de Boisbuisson, de Bourgts on le Chevalier, né au diocèse de Séex , d'abord prêtre de Saint-Nicolas du Chardonnet , se laissa gagner par les religieuses de Port-Royal quand on l'envoya pour les confesser, en 1661. Il leur rendit de grands services pendant leur captivité , dit le Nécrologe. Il se retira ensuite à Saint-Cyran, revint à Paris, alla enfin se cacher à la Fougereusc, prieuré de bénédictines en Poitou, et y mourut le 9 juin 1681.
auprès du roy de la calomnie qu'on leur imposoit d'avoir eu quelque liaison avec les ennemis de l'État. Le Tellier lui demanda qui il étoit ; il répondit qu'il avoit été autrefois confesseur des religieuses de Port-Royal , qu'il ne l'étoit plus depuis leur séparation. Ce ministre l'interogea s'il avoit signé le formulaire, étant prêtre; il répondit que non. Sur quoy il luy dit : or Allez, impudent, sortez d'icy ! Vous êtes un espion ou un aventurier. Une poignée de gens que vous êtes dans le party que vous formez, vous prétendez résister à un monarque aussy puissant que le roy ! Qu'on ne vous voye plus ! » Satisfait qu'il fut de luy en cette occasion , ou pour plaire au pape, dont il cherchoit à ménager la faveur pour son fils qui venoit de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, ou pour ne pas déplaire au roy, il s'en vanta au P. Annat , à qui il raconta son aventure. Le père, qui le connoissoit bien , ne crut pas que ce fut par zèle pour la vérité, qu'il avoit du dessein ; car il savoit que. quand il étoit en liberté avec ses amis, il traitoit l'affaire du jansénisme de bagatelle ; et il ne commença à en parler de la sorte qu'après la mort de la reine-mère, dont il étoit créature et à qui il devoit son élévation ; ce qui l'obligea à la ménager, pendant sa vie, par la considération qu'il luy devoit; mais il ne ménagea nullement laMauriette, qu'il maltraita, luy ordonnant de s'en retourner au plus tôt à la Rochelle : ce qu'elle fit , après avoir touché ses mille écus ordonnés par le testament du cardinal, que Colbert luy fit payer.
Le lieutenant civil, qui avoit eu ordre d'informer la cour de l'affaire de Yillars, alla à Saint-Germain sur la fin du mois de mars, et, après avoir interrogé ce prisonnier et vu ses papiers, il en rendit compte au roy ; il en parla comme d'un homme dangereux , engagé dans une secte dangereuse , qui n'avoit nul respect pour sa personne sacrée ny pour ses ministres, traita les nouveaux dogmatistes de factieux, et en dit ses sentiments dans le conseil avec bien de la liberté, et donna par là idée qu'il serviroit mieux que son père, à qui il venoit de succéder (i). Desmarets, alors piqué au jeu par les lettres
(t) Antoine d'Aubray, fils de François Dreux d'Aubray, seigneur d'Oflfernont, et de Marie Olier, succéda, il est ? rai, dans les fonctions de lieutenant civil à son père, mort en 1066 ; néanmoins le P. Rapin se trompe; car le père ne mourut que le 10 septembre, et il doit être question de lui au mois de mars. Aussi Fontaine remarque qu'il portait déjà dans son corps le poison que sa fille lui avait administré, lorsqu'il arrêta Sacy, le 16 may 1666. Antoine ne prêta serment que le 26 mars 1667. Il avait épousé Marie-Thérèse Mangot de Villarceaui. Il mourut le 17 juin 1670, âgé de trente-sept ans, des suites du poison que lui avait aussi donné sa saur, la marquise de Brinvitllers. 11 fut inhumé à l'Oratoire de la me Saint-Honoré. , j
Visionnaires de Nicole, qui ne le ménageoit point du tout, s'étant mis dans la tète que Dieu le suscitait pour faire la guerre aux jansénistes, étoit alerte pour découvrir Arnault, caché depuis longtemps à Paris ; et comme il étoit hardy , se fourrant partout , ne se rebutant de rien, il apprit des commissaires à l'affaire de Villars qu'il étoit fort parlé dans ses papiers d'un certain Le Brun, qu'il faisoit passer pour un important dans le party, et il apprit même que ce Le Brun logeoit au faubourg Saint-Antoine, et que ce pouvoit bien être Arnault, qui cbangcoit de nom et de quartier assez souvent selon le besoin des affaires. Il entreprit de le faire prendre. 11 employa pour cela un amy qu'H avoit au faubourg, zélé contre les huguenots, qu'il attrapoit quelquefois, allant et revenant, pour disputer contre eux, s'étant logé sur leur chemin pour les harceler au retour du prêche (I). Desmarets pria cet amy de s'informer dans le faubourg de ce Le Brun , qui étoit sur ces papiers ; il le fit avec toute l'attention que luy inspiroit son zèle; il n'en put rien apprendre; mais il trouva qu'il y avoit des gens, qu'on ne connoissoit point, cachés dans une grande maison du faubourg, dont la porte de devant étoit condamnée, et que ceux qui logeoient en cette maison ne sortoient que par une porte de derrière qui donnoit dans une petite rue moins fréquentée; ce qui commença à luy donner du soupçon, lequel augmenta de la moitié quand il eut appris de son amy que les gens du faubourg les croyoient jansénistes. Desmarets, pour pousser sa pointe , alla au boulanger qui fournissoit ces gens là ; on luy dit que c'étoit d'ordinaire la boulangère qui leur portoit la provision de pain tous les matins, et qu'elle trouvoit quelquefois ces gens assez appliqués à faire des écritures avec de grands pupitres, dont ils se servoient. Notre espion ne douta point que ce ne fût quelque chose de ce qu'il cherchoit. Mais il en fut tout à fait persuadé lorsqu'ayant mis son valet vers la porte par où ils sortoient, pour les observer d'une maison voisine, il dit à son maître qu'ils alioienl souvent à Charonne, qui est sur la hauteur du faubourg, et qu'ils entroient dans un jardin par une porte de derrière', et il apprit que ce jardin étoit à Petit (2), de la rue Saint-Jacques, imprimeur ojrdi-
(1) Le prêche était à Chareoton.
(l) Pierre Le Petit, imprimeur-libraire, rue Saint-Jacques, à la Croix-d'Or, commença en 1642, devint premier imprimeur du roi et de l'Académie française, et en 1662 marguiUier de Saint- Benoit. C'est à ce dernier titre qu'il lit faire à ses frais l'autel du ctxsur, la suspense et les réparations de la chapelle de la Conception. Il nonrat le 2b septembre 1686, et non 1666 , comme le dit Brute dans sa Chronologie historique des curés de Saint-Benoit. On avait d'abord inhumé le corps de Petit dans
naire des jansénistes. Ce fut assez à Desmarets pour en donner avis au lieutenant civil, qui étoit assez bien intentionné de son fonds j car Desmarets avoit une nièce nommée du Pré (1), qui le gouvernoit un peu. Ce magistrat crut devoir avoir ordre de la cour pour bien faire ; il falloit pour cela passer par les mains du secrétaire d'État, Le Tellier. Desmarets le fit prier par sa nièce de ne point faire mention de jansénistes s'il s'adressoit au Tellier, mais de gens dont la conduite paroissoit suspecte au voisioage et qui donnoient de la jalousie; qu'il ajoutât qu'il étoit de la prudence des ministres de s'informer de ce que ce pouvoit être, qu'il paroissoit dans le soin qu'ils avoient de se cacher un fort méchant air. L'ordre fut expédié. Molondin (2), colonel des Suisses, fut commandé avec une compagnie pour aller s'en saisir : ce qui fut promptement exécuté. Les gens furent arrêtés, menés à la Bastille , et tous leurs papiers surpris et mis entre les mains du lieutenant civil. C'étoit Isaac Le Maître, qu'on nommoit Sacy, neveu d'Arnault, deux Thomas (3), fils du maître des comptes de Rouen, fort attaché au party, un nommé Desloges (4) et quelques autres.
la chapeUe qu'il avait restaurée à ses'dépens, mais, les Bruslart Payant revendiquée, on le transporta dans celle de Saint- Louis. C'était un des imprimeurs de messieurs de Port-Royal. Ses impressions sont belles et estimée*. Il laissa deux fils, secrétaires du roi et successivement marguilliers de Saint- Benoit.
(1) Marie du Pré, fille de M. du Pré, médecin du roi, et de Marguerite Desmarets, nièce de Roland et de Jean Desmarets, était une fille savaole, qu'on avait surnommée la Cartésienne* Le P. Bouhours a inséré dans son recueil de Vers choisis ses répon es d'Iris à Climène. Elle mourut le 16 septembre 1691 et Tut inhumée à Saint- Paul.
(2) Laurent d'Estavayer de Molondin , d'une noble et ancienne famille du canton de Vaud , né en Suisse vers 1608, prit de bonne heure du service en France et fit ses premières armes, en 1628, au siège delà Rochelle. Il se distingua à Rocroy. Son frère atné lui céda en 1645 le commandement du régiment suisse qui portait leur nom. En 1655, il fut nommé colonel du régiment des gardes suisses françaises, dont il quitta le commandement en septembre 1685, après cinquante-sept ans de service actif. Il mourut subitement le 23 octobre 1686 et fut inhumé en grande pompe à Saint- Kustache. En mai 1666 le colonel Molondin demeurait au faubourg Saint-Antoine, et sa maison était voisine de celle occupée par les jansénistes.
(3) Pierre Thomas, seigneur du Fossé, fils de Genlien et de Magdeleine Benzelin de Bosmelct, né à Rouen le 6 août 1634, s'associa en 1654 à Le Maislre, puis à Sacy, et enfin à Tillemont. Il mourut, sans avoir été marié, le 4 novembre 1698 et fut inhumé à Saint- Êtienne du Mont. 11 a composé des Mémoires. Sou frère, Augustin Thomas, seigneur du Bosroger, maître des comptes à Rouen, marié à Catherine-Agnès Le Maislre, vendit sa charge et se retira près de lui. Il mourut à Pari» le 26 mai 1701.
(4) Ce Desloges n'est autre que Fontaine lui-même : voyes sa relation très- minalieuse et plus détaillée que dans ses Mémoires: Vies intéressantes et édifiantes des religieuses de Port- Royal, 1752, IV, 159-306. On arrêta avec eux un jeune gentilhomme normand , nommé Desiandes, qui mourut à la Trappe sous le nom de François Benoit,
lis travailloient tous de concert à cette fameuse traduction du Nouveau Testament, qui parut depuis de l'impression vraie ou prétendue de Mons. Le docteur Arnault, devenu chef du party et battu de tous côtés sur la nouvelle doctrine qu'il cherchoit à établir, s'avisa enfin de tenter une voie qui avoit réussy à tous les hérétiques modernes pour l'établissement de leur doctrine , par une traduction du Nouveau Testament en langue vulgaire. Ce fut ainsy que les Albigeois, les Vaudois , les Wicléfistes commencèrent à donner cours à leurs erreurs. L'histoire de Bohème nous apprend que le Nouveau Testament en la langue du pays fit en six mois plus de trente mille Hussites. Luther, qui mit le premier, à ce qu'on prétend, l'Évangile en allemand , donna grand cours par là à sa doctrine ; mais, n'étant pas content de cette première traduction, qu'il crut n'avoir pas assez travaillée, il en fit une seconde, laquelle fut si bien reçue qu'elle fut aussitôt traduite en suédois, en danois, en Finlandois, et acheva de pervertir tout le Nord. Calvin, s'étant aperçu que tout le progrès du luthéranisme n'étoit presque venu que de ces traductions, en fit faire une , dès qu'il commença à débiter sa doctrine, par Robert Olivetan(l), son parent, mais de toute la Bible en françois, qui fut imprimée à Neuch&tel en l'année 1535, qui fut depuis corrigée par le consistoire de Genève (2). Les Anglois, qui dans le commencement de leur schisme s etoient contentés d'une version toute simple sur la Vulgate, ayant fait quelques observations sur le texte latin, le roy Jacques, qui avoit trouvé à redire à toutes les traductions qu'on avoit faites jusqu'alors, ordonna, comme chef de l'Église anglicane, dans une assemblée tenue à Hamptoncourt, qu'on travaillât à une traduction nouvelle en la langue du pays, pour contenter les esprits et pour donner un état plus fixe à la religion : ce qui n'y contribua pas peu dans la suite par rattachement que cette Église a à cette version, la seule qui est aujourd'huy en usage dans le pays.
Arnault, fort habile et fort savant dans tout ce qui avoit le plus réussy aux hérésiarques pour établir leur doctrine, crut ne pouvoir rien faire de mieux pour donner vogue à la sienne. Il avoit entrepris quelques années auparavant de donner une traduction du Nouveau Testament en françois. Sacy, son neveu, la meilleure plume du party sans exception, fut chargé de cet ouvrage , qu'on regardoit comme
(I) Pierre-Robert Olivetan, né àNoyon, mort à Fcrrareen 1538. (?) Eo 1*40 Calvin et Malingre furent les correcteurs de ce travail, et leur édition, ptm rare encore que celle de 1535, e*t connue sous le nom de Bible de l'Épée.
le plus important de tout ce qu'on écrivoit. La traduction des homélies de saint Chrysostome, que cet auteur avoit donnée au public soos le nom de Marcilly, celle du livre de Y Imitation de Jésus-Christ, sous le nom de Beûïi, prieur de Saint-Val (1), la Fît de l'évéquede Bragance, Barthélémy des Martyrs , tous ouvrages de cet auteur, avoientété reçus du public avec tant de louanges et d'applaudissements qu'on se promit un grand succès d'une traduction du Nouveau Testament de cet auteur , dont on avoit déjà d'assez grandes preuves pour ne pas douter qu'il dût réussir. C'étoit un esprit doux, paisible, éloigné de toutes sortes de contestations, que Sacy , qui, pour éviter d'entrer dans la controverse de la nouvelle opinion, s'attacha aux traductions , ayant plus de talent pour écrire que tous les autres. Et, si on l'eût laissé faire, il n'auroit jamais rien mêlé de la doctrine de Jansénius dans sa traduction du Nouveau Testament, qu'il prétendoit traduire tout simplement sur la Vulgate et dans le sens littéral. C'est ce que j'appris quelque temps après d'un domestique du secrétaire d'Etat, son parent, d'Andilly de Pomponne, qui vécut quelque temps avec luy à Pomponne, proche Lagny ; à quoi il ajouta que son oncle Arnault n'avoit voulu travailler à cet ouvrage avec luy que pour y fourrer la nouvelle doctrine de la grâce, malgré lut, ayant dessein de la débiter par là , en quoy luy, Sacy, avoit trouvé à redire d'altérer l'Évangile pour donner cours à une nouveauté, ajoutant que le Testament Nouveau traduit de sa main n'auroit point fait de bruit si on eût voulu le laisser faire. C'est ce qu'il dit, quelques années avant que de mourir, au précepteur (?) des enfants du secrétaire d'État, de qui je l'ay su.
Ainsi, quoyque dans le fonds Sacy fût innocent, on le tint assez longtemps à la Bastille, où il fut près de deux ans avec bien de la rigueur, sur de certaips papiers qu'on trouva dans sa cassette, qui k rendirent plus coupable qu'il n'étoit; car il parut que l'évéqi*» d'Agde, qui étoit noircy à la cour pour des soupçons qu'il y donn* par des intrigues avec les jansénistes , avoit des liaisons avec luy par son envoyé Villars, et qu'il avoit commerce avec la duche&se de Longueville et la demoiselle de Vertus, qui étoient du secret de la
(1) Le P. lUpin se trompe, c'est Sombrevat.
(2) Hyacinthe Ravechet, né à Guise en 1654, fut élevé par les jésuites; mais, de venu précepteur des enfants de Simon Arnauld , marquis de Pomponne , il passa de* sentiments tout différents dans cette maison. II accompagna i Rome son élève, lahè* de Pomponne, en 1694. Nommé syndic de la Faculté de théologie ea 171*. U se signala par son opposition à la balle Unigenitus. Il mourut è Reunes le 14 avril 171", en se rendant à Sarat-Brieuc , où on l avait e*ité.
traduclion du Nouveau Testament ; ce qui les alarma fort ; et, quoyque les jésuites n'eussent eu aucune part à cette découverte, on ne laissa pas de leur imputer cette méchanceté. C'étoit ainsy qu'on appeloit le soin que Desmarets avoit pris de découvrir ces gens-là. On dit alors qu'on avoit trouvé dans les papiers de Sacy des lettres de Port-Royal des Champs, par lesquelles on le prioit d'envoyer des hosties consacrées , car il étoit prêtre , parce que cela se pratiquoit durant les persécutions de l'Église primitive; et quelques-unes de ces religieuses luy demandoient si elles luy enverraient par écrit leurs confessions pour en avoir l'absolution. On prétend qu'il y avoit aussy des lettres de l'abbé Le Teliier, pleines de bienveillance, par lesquelles il l'assuroit de la protection de son père pour la nou- \elle traduction. Ce ministre alla deux fois chez le lieutenant civil pour retirer les papiers de ces nouveaux prisonniers , mais en vain ; le chancelier Pierre Séguier, homme si bien intentionné, les avoit déjà pris pour les examiner et en rendre compte au roy. On trouva une lettre de l'évéque d'Aleth, par laquelle il assuroit le parly du prince de Conty qu'il engageroit à faire quelque chose d'éclat pour les religieuses de Port-Royal afin de les rétablir. Le Teliier, secrétaire d'État, fit si bien auprès du lieutenant civil qu'il retira ses lettres et celles de son fils ; car il craignoit toujours le roy sur cet article. Le chancelier avoit aussy eu soin d'informer le contrôleur général Colbert, ministre d'État, de l'importance de ces papiers, qui furent la cause principale d'une plus longue prison ; car la traduction du Nouveau Testament , dont on ne voyoit pas encore les suites, qui ne parurent que quand on le donna au public , n'eut point de part à la longueur de la détention de Sacy et de ses cornpignons, ny à la rigueur qu'on leur tint dans la prison.
Pour la promesse que faisoit l'évéque d'Aleth d'engager le prince de Conty à faire quelque chose d'éclat pour la liberté des religieuses de PorURoyal, elle fut bien frivole et bien d'un caractère hardy et aventurier pareil au sien. D'ailleurs la nouvelle de la mort de ce prince étoit arrivée à Paris devant la découverte de ces papiers. Le prince, s'étant trouvé mal aux étals, qu'il avoit commencés, d'un ulcère qui se formoit dans la vessie par la sonde qui fut précipitée, se retira en son château de la Grange, proche Pézénas. Et, l'ulcère étant reconnu, et ayant été averty du danger, il ne pensa plus qu'à se préparer à la mort. On luy amena l'évéque d'Aleth, qui étoit aux états, dès que l'extrémité commença à parottre. 11 avoit déjà fait des efforts pour s'affranchir entièrement du jansénisme; il disputa fort contre ce
prélat sur l'obligation qu'il y avoit à signer le formulaire, prétendantrqu'on devoit obéissance au pape, le souverain pasteur et le vicaire de Jésus-Christ en terre, luy disant qu'il ne pouvoit approuver sa conduite, qui alloit à faire un schisme dans l'Église; à quoy révéque, qui n'étoit pas grand théologien, répondit faiblement, et d'une manière dont ce prince fut si mal satisfait qu'il ne voulut plus l'écouter, ordonnant à ses gens de le faire sortir, ne pouvant plus le souffrir parce qu'il ôtoit la paix à l'Église par son mauvais exemple, et qu'il osoit se révolter contre le Saint-Siège pour soutenir une erreur condamnée. Après quoy il remercia Dieu d'être défait de ces importuns-là, déclarant à celuy qui luy apporta les sacrements qu'il se soumettoit aux constitutions des deux papes pour le fait et pour le droit, et qu'il vouloit mourir enfant de l'Église. C'est ce qui se passa à la mort de ce prince sur le jansénisme, qu'il abjura en mourant, comme je l'ay appris de Morin (I), son médecin, lequel m'en assura à son retour à Paris, et qui me l'a redit plusieurs fois depuis par le zèle qu'il avoit pour l'honneur de ce prince, qu'il ne pouvoit souffrir qu'on fît passer pour janséniste.
Mais, comme ce retour du prince à l'Église en mourant n'étoit pas probablement de concert avec la princesse sa femme , elle trouva
mauvais que Morin, son médecin, Mongelée (2), son chirurgien (3) ,
un de ses valets de chambre et quelques autres gens de sa cour, qui l'aymoient, eussent mandé cette nouvelle à Paris, tant par l'intérêt qu'elle prenoit en particulier au party que parce qu'elle ne douta point que cela ne dût déplaire à sa belle-sœur, la duchesse de Longueville, qu'elle ménageoit. Elle se plaignit hautement de ceux qui l'avoient mandé, croyant faire honneur par là à leur maître et rendre gloire à sa mémoire en publiant une si belle action. Le cordélier qui fit l'oraison funèbre fut blâmé d'avoir parlé de cette particularité de sa mort, et la princesse envoya au P. Cueillans (4), qui
(1) Nicolas Morin, né à Chalillon-sur- Indre, reçu docteur régent en la faculté de médecine de Paris en 1655, marié à Élisabetli Atlaio le 10 mai 1055, médecin ordinaire des princes de Condé et de Conti > mourut en sa maison , quai de Conli , ie 18 juillet 1699. Sa fille avait épousé le marquis de Saciié.
(2) Jean Mongelet, Lorrain, chirurgien du prince de Conli, se consacra en 1671 au service de* malades de l'hôpital de la Charité des frères de Saint-Jean de Dieu, au faubourg Saint-Germain, et mourut le 5 janvier 1677.
(3) Il y a dans le manuscrit la place d'un nom laissée en blanc.
(4) Félix Cueillera, franciscain de la stricte observance, fut adjoint an général en qualité de commissaire lorsque celui-ci vint réformer les cordeiiers de France, en 1671. Le 29 août suivant il fut élu provincial d'Aquitaine. 11 avait encore ce titre et celui de définiteur lorsqu'il prêcha à Toulouse l'oraison funèbre de la reine, en septembre 1683.
de voit la faire à Montpellier, un courrier exprès pour l'empêcher déparier de cette abjuration, la plus grande -grâce que Dieu ait faite à ce prince pendant sa vie, et qui fut vraysemblablement la récompense des grandes aumônes qu'il fit depuis qu'il se mit à la dévotion. Car on prétend qu'il donna , soit en aumônes, soit en restitutions des dégâts qu'il avoit faits dans les guerres civiles en Gascogne , près de deux millions , à quoy la princesse eut part en vendant jusqu'à son collier de perles et ses pendants d'oreilles qui étoient d'un grand prix. Ce qui ne pouvoit être dans l'un et dans l'autre qu'une marque d'un grand fonds de piété et d'un grand amour pour la religion.
Ce prince avoit toutes les qualités d'un grand seigneur; il étoit brave, libéral , magnifique, méprisant les richesses , qu'il n'amassoit que pour les répandre, prenant plaisir à donner par une grandeur d'âme qui n'a point presque eu d'égale en ce siècle, ne connoissant point de plus grand plaisir que celuy de faire des heureux , ce qui attirait à sa suite ce qu'il y avoit dans le royaume d'honnêtes gens qui se distinguoient par la bravoure ou par la science , bienfaisant & tous ceux qui avoient du mérite, civil et honnête à tout le monde. Il se trouvera peut-être des critiques qui reprocheront à sa mémoire de ce qu'il s'est trop laissé gouverner à; l'évéque d'Aleth par l'empire trop absolu qu'il luy donna sur sa conduite , entêté comme étoit ce prélat de son propre fonds et de son attachement à la nouvelle opinion, dont ce prince s'entêta luy-méme : à quoy on peut dire pour sa justification qu'il est vray qu'il donna sa confiance à cet évéque par l'estime qu'il conçut pour sa vertu, qui le distinguoit fort de tous les autres évéques ; que dans cette confiance il s'abandonna à sa conduite d'une manière à laisser prendre empire sur luy ; qu'après avoir vécu dans le désordre il crut qu'il n'y avoit rien de trop sévère pour luy afin d'en faire pénitence, et que, touché de Dieu comme il fut, il ne pouvoit être traité trop durement. Il est vray encore qu'il donnoit un peu dans les maximes du jansénisme, inoins toutefois pour la doctrine, qu'il n'approuvoit pas, étant théologien , que pour la morale, qu'il estimoit par le caractère de son esprit excessif en toutes choses, comme celuy de la duchesse de Longuevillc, sa sœur, qui cherchoit à être humiliée après avoir vécu trop librement; comme il parut en l'aventure qui luy arriva un jour,
It est auteur d'ouvrages ascétiques et de la vie do frère Mathieu Le Vide, couver* du couvent de Toulouse. En 1665 le P. Cueillens avait prêché le carême à la cour. Son oraison du prince de Cooty ne parait pas avoir été imprimée.
entrant dans sa paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois après la mort du duc son mary. Elle venoit à l'église dans l'équipage de grande dame, comme elle étoit ; son écuyer la menoit, on luy portoit la queue, et elle étoit suivie de pages et de valets de pied. Un prêtre un peu aventurier alla au-devant d'elle et luy dit en l'arrêtant d'un ton de prophète : t Est-ce pour insulter au Mattre que vous entrez dans sa maison en cet équipage ? A quoy bon se faire porter la queue jusqu'aux pieds des autels qu'on ne doit approcher qu'en s'humilianl? » Cette imprudente liberté plut si fort à la princesse , et luy donna une si grande idée de celuy qui luy parloit de la sorte, qu'on dit qu'elle le prit pour son confesseur. C'était à peu près l'esprit du prince de Conty, son frère; il ne vouloit pas être ménagé, ni qu'on eût égard aux marques extérieures de sa qualité. Son corps ayant été ouvert pour l'embaumer, on luy trouva deux pierres en la vessie ; il fut porté à l'église des cordelière de Pézénas pour y être mis en dépôt jusqu'à ce qu'il fût conduit à la Chartreuse de Villeneuve proche d'Avignon, que ce prince choisit pour son tombeau. Après quoy la princesse, sa veuve, revint à Paris, où elle s'attacha plus que jamais à la duchesse de Longueville, sa belle-soeur, par laquelle elle fut depuis tout à fait gouvernée.
Le trouble où l'archevêque de Paris avoit commencé à jeter le party par ses contraintes sur la signature augmentoit toujours par la résistance qu'on luy faisoit; mais il auroit bientôt cessé si oq eût été en disposition d'écouter les éclaircissements du P. Annat et d'agir sincèrement en une affaire où rien n'étoit plus nécessaire pour la terminer que la sincérité. Ce père, lassé des discours qu'on tenoit dans le public sur les questions du temps et sur les reproches que quelques gens de la cour, prévenus pour le Port-Royal, luy faisoient , entreprit d'expliquer ce qui pouvoit rester de difficulté sur ce sujet. Ce qu'il fit d'une manière si nette et si solide qu'on eût été content si on eût voulu de bonne foy l'être, mais on ne le vouloit pas, parce qu'on cherchoit à disputer et à ne céder jamais. Cet écrit du père, achevé d'imprimer l'année 1665, ne commença à faire du bruit que cette année 1666. Voicy le titre de l'écrit : Réponses à quelques demandes dont V éclaircissement est nécfssaire au temps présent. 1° Il demande si le nom de janséniste est un faux nom, comme le prétendoient alors tous les écrits do party. Le P. Annat répond qu'il n'est pas plus faux que celuy de calviniste, qui ne signifie autre chose sinon qu'il y ait des personnes qui approuvent la doctrine de Calvin , comme il y en i
qui approuvent encore la docrine de Jansénius; et, si Ton en doutoit, on n'auroit qu'à produire tous les livres qui ont paru depuis quelque années en faveur de cet auteur. 2e Si , réduisant cette doctrine aux cinq propositions condamnées, on trouvera quelqu'un qu'on puisse appeler de ce nom, n'y ayant , à ce que dit Arnault, aucun théologien qui les soutienne. Il répond que, si cela étoit vray, le pape et le roy , qui combattent cette doctrine depuis longtemps , ne combattent que contre des chimères et des fantômes et ne sçavent ce qu'ils font ; et s'il n'y a eu aucun qui ait défendu cette doctrine, à quel dessein les docteurs du party, Lalane, Saint-Amour, Desmares, ont-ils été à Rome pour les défendre ? Ne sont-ce pas des théologiens? ne les ont-ils pas défendues en leur propre sens, par l'écrit de leurs trois colonnes? Ce ne seroit jamais fait si on vouloit citer tous les livres qu'on a imprimés pour les défendre, comme chacun sçait, et, s'il est vray qu'il n'y a aucun théologien qui ne les condamne, il faut conclure qu'il n'y a donc aucun janséniste qui soit théologien. 3° Si le nom de janséniste peut' i*lre opposé à celuy de catholique. Il répond que même on le doit m par le nom de janséniste on entend celuy qui suit la doctrine de Jansénius ou qui tient les cinq propositions au sens de Jansénius, comme l'a fait Lalane dans le livre de la Grâce victorieuse , et comme l'auteur des Apologies des religieuses de Port-Royal le fait avec tant de force et de vigueur. A0 Peut-on donner l'absolution à un janséniste résolu de demeurer dans ces sentiments? Réponse : Il est évident qu'on ne le peut après que le Saint Siégea condamné d'hérésie cette doctrine, comme il paroit par la bulle d'innocent du dernier avril 1653 et par celle d'Alexandre du 46 octobre 1656. 5* Pourquoy faire tant bruit et user de tant de violence pour des disputes de théologiens sur la grâce? Réponse : Ces disputes n'ont été agitées qu'entre les théologiens de Genève et de Rome, car ceux de Rome n'ont point eu de différend sur cette question ; les thomistes et les jésuites, qu'on croit partager les écoles catholiques sur la grâce, sont d'accord sur cela. Ce n'est qu'entre les catholiques et les calvinistes qu'il y a eu de la contestation ; ainsy le bruit qu'on a fait n'était pas inutile et sans raison. 6° Peut-on demeurer neutre sans se déclarer ny pour ny contre Jansénius jusqu'à un concile? Réponse : Après que le Saint-Siège a parlé, c'est demander à être neutre entre le pape et Arnault, entre Rome et le Port-Royal; cette neutralité ne pouvant avoir lieu dans une controverse décidée, selon la parole du Sauveur : Celui qui n'est pas avec mot/ est contre moy.
7° N'est-ce pas se soumettre suffisamment au Saint-Siège de condamner les cinq propositions en quelque lieu qu'elles se puissent trouver? Réponse : Ce n'est pas les caractères ni le son articulé des cinq propositions que le pape a condamnés : c'est le sens, et, pour ne laisser point en doute quel est ce sens, le pape dit que c'est celny de Jansénius. Ainsy il faut se conformer à cette condamnation et renoncer sincèrement à la doctrine de Jansénius; autrement ce seroit t imiter les hérétiques, qui se sont toujours servis de ces artifices de sens différents, comme le firent Arius, Nestorius, Pélagius, Eutychès et tant d'autres ; ce qui.a obligé Dieu de donner à son Église la lu* mière nécessaire pour découvrir ces artifices. 8° Mais, sans parler de Jansénius, n'est-il pas permis de s'attacher au docteur de la grâce, saint Augustin, et à ses ouvrages? Réponse : C'est le langage de Calvin, qui protestoit que saint Augustin étoit son maître, qu'il ne suivoit que luy et sa doctrine. Disoit-il vray ? 9° N'est-ce pas suivre la doctrine de saint Augustin que de la prendre selon les décrets des papes et des conciles? Réponse : Ouy, mais qu'on la suive donc selon les décrets des deux derniers papes, Innocent et Alexandre , qui distinguent la doctrine de Jansénius de celle de saint Augustin. Ce sont les papes sous lesquels nous vivons et qui gouvernent aujourd'huy l'Église ; car les autres n'ont pas connu Jansénius et ne peuvent répondre de sa doctrine, ny des cinq propositions* Les papes Félix, Célestin , Hormidas, grands admirateurs de saint Augustin, n'ont point connu ces propositions ; on ne doit pas les ea consulter. 10° Comment faut-il vivre avec les jansénistes? Peut-on converser avec eux? Réponse : Non, s'ils étoient capables de corrompre la conscience des fidèles par leurs entretiens, par l'obligation qu'il y a d'éviter un hérétique. ii° Peut-on envoyer les enfants aux écoles des jansénistes? Réponse : S'il n'y a point d'autre moyen d'instruire les enfants, on peut le faire avec précaution, comme faisoient les catholiques dans les villes où les calvinistes étoient les maîtres. 12° Faut-il donc renoncer au commerce des personnes de piété, de probité et d'une innocence reconnue? Réponse : Oui ,si cette innocence, cette probité, cette piété n'a la foy pour fondement, outre que, dans l'opinion de Jansénius, il n'y a point de probité ny d'innocence sans la foy et sans la conformité de sentiment avec l'Église et le successeur de saint Pierre, chef de l'Église. 13° Les jansénistes qui vivent dans la inorale étroite sont si gens de bien, pourquoy douter de leur foy? On doit les connoître par leurs œuvres. Réponse : L'aigreur qui est répandue dans leurs livres, l'esprit de
médisance et de calomnie qui les possède, leur orgueil , la résistance au Saint-Siège, tout cela est-il chrétien? et est-ce toujours des mœurs qu'il faut conclure une règle de la foy? Les calvinistes, dans la ferveur de leur réforme, ne juraient que Certes; le bal et le violon étoient pour eux des abominations. C'étaient les meilleurs gens du monde, et cependant bons calvinistes.
On peut répondre k toutes les autres questions que fait ce père par ces mêmes principes : s'il faut rompre la charité ? désunir les cœurs liés en Jésns-Christ dans une même communion? se séparer des gens attachés k l'Église? et les autres. Car, dit ce père, supposé qu'ils ne veulent pas se soumettre au Saint-Siège ny obéir au pape, et qu'ils' soient toujours attachés à la doctrine de Jansénius si solennellement condamnée , on peut s'en tenir au précepte de saint Paul : qu'il faut n'avoir aucun commerce avec l'hérétique en le fuyant. Et que peuvent-ils dire pour leur défense, après qu'ils ont été condamnés par trois papes, que les bulles de leur condamnation ont été reçues par l'Église de France assemblée , que les cinq propositions ont été condamnées au sens de leur auteur, que la Sorbonne, les universités de Toulouse, de Reims, de Bourges , de Poitiers» ont toutes concouru k leur censure , comme ajoute ce père ? Et qu'ont* ils à représenter, après ces éclaircissemens, qui ne soit capable de les mettre dans leur tort et de les confondre ? Mais ces réponses k leurs difficultés, et quantité d'autres explications sur le plan de celles du P. Ànnat, ne purent les réduire k la raison, tant étoit grand le comble épouvantable de leur égarement. Ainsy ces éclaircissemens du père et des autres qui se mêlèrent d'en faire, pour détromper ces aveugles et dissiper leurs préventions, furent tout k fait perdus.
Mais, quoyque le party fût attaqué de tous côtés , conformément au zèle de l'archevêque, qui prenoit la chose k cœur, et aux intentions du roy, on ne laissoit pas d'y soutenir ces différentes attaques avec un reste de courage qu'inspiroit k la cabale la résistance des quatre évêques pour la signature, qui augmenta beaucoup par le surcroît de six autres évêques qui firent des mandements conformes en quelque façon aux quatre déclarés; ces évêques furent Vence, Comminge, Noyon, Saintes (1), Couserans, Luçon ; ce dernier même donna, par ce pas favorable k la nouvelle opinion, dupoidsau sentiment des autres, parce qu'il étoit frère de Colbert. Les évêques bien intentionnés en furent un peu surpris, car cela alloit k gâter tout, par les
(l) Le manuscrit porte Senliê'; c'est la même erreur qu'à la p. 328*
suites qu'il y avoit à craindre si l'on n'y remédioit. L'archevêque de Paris en avoit averty le roy dès l'année précédente que ce complot commença à éclater, et la duchesse de Randan, marquise de Senecey, dame d'honneur de la reine, qui avoit toujours bien servy en cette affaire, où elle parut toujours plus zélée que personne, acheva de bien faire en cette occasion, qui fut la dernière; car elle dit à la reine, qui vivoit encore, qu'elle devoit consommer son ouvrage en obligeant le roy, avant que de mourrir , à s'opposer de toute sa force à cette entreprise. Ce que fit le roy avec toute la vigueur dont il étott capable; il fit casser en son conseil tous ces mandements, avec des marques de son indignation; ce qu'il fit après avoir assemblé à Saint- Germain les évéquesqui se trouvèrent alors à Paris, avec le P. Annat, pour chercher les voies de remédier à ces mandements, qui alloient à autoriser la désobéissance de tout le party, qui étoit soutenu en secret des mécontens de la cour, où la sévérité du contrôleur général Colbert, et la licence qu'il se donna de ne ménager personne dans les taxes des officiers du roy pour les recouvrements du domaine, donnoient lieu à bien des plaintes et rebutoient presque tout le monde, qui , par opposition d'esprit à la cour, se rangooient d'un party contre lequel on s'y déclaroit si hautement. Et le roy, du conseil de ces évéques assemblés, demanda un bref au pape pour condamner ces mandements (i), et pour faire sentir à ceux qui les avoient faits son mécontentement par toutes ces démarches.
Cependant l'évéque de Beauvais, poussé par son conseil janséniste , c'est-à-dire par ses trois chanoines qui le gouvernoient, ayant entrepris de faire signer son mandement à tous les curés de son diocèse , le chapitre, qui avoit toujours à sa tête l'abbé Chaillou, cet ennemi déclaré des jansénistes , s'y opposa. Il députe en cour pour en donner avis an roy, qui crut que l'arrêt du conseil pour casser les mandemens devoit suffire pour arrêter l'entreprise de l'évéque de Beauvais : sur quoy le chapitre n'avoit qu'à se pourvoir. On eut à Rome de la difficulté d'accorder au roy le bref qu'il detnandoit pour casser les mandemens des dix évêques , parce qu'il y avoit lieu de craindre que l'assemblée du clergé , qui duroit encore en 4666 et où présidoit l'archevêque de Sens, grand fauteur du jansénisme, ne chicanât ce bref par l'autorité que cet archevêque avoit prise déjà sur les esprits ; ce qui obligea le pape d'envoyer au roy un projet de bref contre les mandemens, pour ne faire rien qui pût
(!) Le manuscrit porte brefs : c'est une distraction éTidente.
souffrir de contradiction et pour prendre des mesures justes avec le roy, qu'il cherchoit à contenter, sans s'exposer à faire du bruit pendant une assemblée qui auroit souffert impatiemment un bref qui condamnerait dix évéques.
Le bref fut rendu au roy en secret par le nonce ; le roy l'envoya au chancelier et à quelques conseillers d'État pour savoir leurs sentimens. On s'assembla chez le chancelier, et il fut résolu qu'il falloit demander au pape une bulle en plomb qui condamneroit les mandemens des évéques comme contraires aux constitutions des papes, sans parler toutefois de distinction de fait et de droit pour ménager l'archevêque de Paris, toujours bien intentionné ; qu'il seroit bon de nommer les évéques dans le bref, et qu'ils seroient cités devant d'autres évéques commissaires pour leur faire signer sans limitation ou aucune clause, c'est-à-dire purement et simplement, et que les évéques commissaires pourraient condamner ceux qui refuseraient de signer aux peines établies par les canons. Les archevêques de Paris, de Rouen, de Toulouse, et l'évéque de Saint-Malo (4), consultés par le roy, répondirent qu'un bref suffirait , mais qu'il falloit demander des juges au pape pour condamner ceux qui résisteraient. Le premier président de Lamoignon, qui étoit allé à Saint-Germain pour faire recevoir son fils aîné conseiller au Parlement et avoir une dispense d'âge, interrogé du roy sur cette affaire, répondit qu'on avoit entrepris de luy nuire auprès de Sa Majesté comme amy trop déclaré des jésuites, par ce qui arriva à l'occasion du livre de Guiméniu3, qu'il épargna un peu ; il avouoit qu'ayant autant d'obligation aux jésuites pour l'éducation de ses enfants il ne pouvoit pas qu'il ne fût leur amy ; que d'ailleurs il avoit été témoin des emportemens injustes des jansénistes dans tous les différends qu'ils avoient eus avec ces pères; qu'il étoit persuadé , autant que personne , que ce"party qui se formoit dans le royaume à l'occasion des nouvelles doctrines n'étoit qu'une cabale qui deviendrait pernicieuse à l'État; mais qu'il étoit de la prudence de Sa Majesté de ne rien remuer contre les évéques qui rte fût poussé à bout ; que ce qu'on ordonnerait contre eux les rendrait plus fiers s'il n'étoit exécuté ; qtie les persécutions qu'on leur ferait les rendraient plus recommandablés, et qu'on devoit faire réflexion qu'il n'y avoit presque point
(I) François de Villemontée. marquis de Montaiguillon , lils de François et de Jeanne de Verdun, marié a Philippe de la Barre, ( dont il a été question p. 18 de ce volume), se sépara d'elle pour embrasser l'état ecclésiastique, fut sacré évoque de Saint- Malo le 29 juin 1660, dans l'église de la maison professe des jésuites à Paris, mourut daos ceUe ville le 7 juillet 1670, et fut inhumé à Saint-Sulpice.
d'exemples en France d'évêque condamné dans les formes. Le roynefut pas content d'avoir son avis verbalement, il le luy demanda par écrit, ce qu'il fit dès le lendemain. Et ce fut en ce temps-là que le nom du premier président fut affiché dans les rues à Paris comme amy déclaré des jésuites, car on n'épargnoit plus personne, tant l'aigreur étoit grande dans le party. Les gens du roy opinèrent qu'il ne fatloit qu'un bref plein de menaces à ceux des évéques qui désobéiroient , sans les condamner, afin de rendre le jugement que feroit contre eux le Saint-Siège plus valide après avoir menacé, ce; qui passerait pour une espèce d'avertissement toujours nécessaire dans de pareilles affaires avant que d'en venir aux extrémités; c'est-à-dire que tout se passa en délibérations sans aucun fruit ; car, depuis la mort de la reine , tout ce qui regardoit cette affaire étoit devenu languissant, quelque bonne intention qu'eût le roy, qui se laissoit surprendre aux ministres peu zélés sur ces contestations, qui passoient dans leur esprit pour des affaires peu importantes à l'État.
Mais , après tout, comme le roy , étant devenu aussy maître qu'il Fétoit dans son État, ne prenoit pas plaisir à trouver de la résistance en ses sujets, surtout dans une affaire où il s'agissoit de la religion, et aussy appuyé que dans celle-cy, où il avoit pour luy le Saint-Siège et le clergé de son royaume, il avoit toujours dans l'esprit de pousser ces évéques, qui levoient en quelque façon l'étendard de la révolte en un temps où tout étoit soumis, et de porter aux dernières extrémités la résolution qu'il avoit prise de les punir, de sorte que même c'étoit luy faire sa cour de luy en fournir les moyens et de l'exhorter à terminer cette affaire par quelque voie que ce pût être ; mais l'affaire n'étoit pas encore mûre, il y avoit des formes à garder. Ce n'est pas, après tout, que la résolution des quatre évéques jansénistes ( car les six autres ne Tétoient que par mauvaise humeur ou par de méchantes raisons ) n'étonnât un peu ceux qui entreprenoient de les pousser; maison espéroit qu'ils auroient honte de se voir à la tête d'une douzaine d'opiniâtres pour résister au pape et au roy, et qu'ayant autant de considération qu'ils en témoignoient pour la dignité de leur caractère et pour la sainteté du sacerdoce, ils pourraient peut-être revenir de leur égarement, quoyqu'à vray dire ils comptassent beaucoup sur la persécution qu'on leur préparait , qui étoit trop éclatante pour ne leur pas faire honneur devant les peuples peu capables d'approfondir les motifs qu'ils pouvoient avoir. C'étoit là l'état où l'on se trouvoit de part et d'autre sur cette grande affaire, qui occupoit alors si fort les esprits.
La résistance continuoit à Port-Royal des Champs, parce que celles qui n'avoient pas signé se soutenoient les unes et les autres, et , dès que quelqu'une paroîssoit ébranlée le moins du monde , on savoit si bien la cajoler pour raffermir qu'il n'y avoit presque rien à espérer. Les ecclésiastiques que l'archevêque y avoit mis étoient bien embarrassés eux-mêmes, quelque bien intentionnés qu'ils fussent, et une partie de leur application étoit à ne pas se laisser surprendre pour les sacremens, car celles qui avoient plus de dévotion que les autres se déguisoient en converses ou autrement pour les tromper. Ce qu'on faisoit à Fort-Royal des Champs se faisoit à peu près dans la ville, où la duchesse de Longueville avoit pris soin d'encourager les foibles et ceux qui avoient des reproches de conscience sur l'obéissance qu'on de voit au Saint-Siège. Non-seulement on savott exactement à Port-Royal tout ce qui se pouvoit dire pour et contre la signature et toutes les histoires qui paroissoient favorables pour entretenir la résistance, mais on le sçavoit aussy dans la ville, où les écrits propres à inspirer la fermeté et la Lettre sur la Constance se débitoient dans les compagnies, et avec tant de soin qu'il n'y avoit pas jusqu'aux bourgeoises du party qui ne fussent instruites de tout ce qui se pouvoit dire sur cet article. Il y avoit du plaisir à entendre une marchande du pont Notre-Dame, qui se signaloit dans les boutiques de ses voisines et dans les compagnies sur la constance qu'on devoit à sa créance, et qui se faisoit honneur, dans tout le quartier, de la persécution qu'on faisoit à Port-Royal. Son nom étoit trop obscur pour mériter qu'on en fit mention , quoyqu'eile ne laissât pas alors de faire parler <Felle , et on se divertissoit à l'entendre discourir, tant elle étoit bien instruite du détail de l'affaire de la signature, sur quoy rouloit toute l'intrigue du party.
Les esprits s'échauffèrent dans l'ardeur de leur résistance d'une si grande force qu'une des sœurs, nommée Marguerite de Sainte-Gertrude en son nom de religion et du Pré (4) en son nom de famille, s'étant convertie et ayant signé, se laissa tellement cajoler par les autres sœurs qu'elle désavoua ce qu'elle avoit fait, et , pour réparer sa faute prétendue , devint plus ardente que les autres à résister dans la suite, de sorte qu'étant tombée dangereusement maladç, et l'archevêque ayant été sollicité de luy accorder les sacremens, il voulut en faire un exemple pour intimider les autres , et il ordonna qu'on la lais-
(1) lia été qoestioo de cette relig*«M au XVU* et auXVIU* Une, p. 266 et 302 ét te Totame.
sât mourir sans confession et sans les autres sacremens , et voulut, puisqu'elle avoit voulu mourir dans l'impénitence, qu'elle fût inhumée en terre profane, sans aucune cérémonie/.On se déchaîna à Port- Royal des Champs, où elle avoit été remise, contre le procédé de l'archevêque ; on l'appela tyran, persécuteur, enfin on fit mille imprécations contre luy, et, ce qui fut pire que tout cela, on se moqua deluy, de son autorité et de ses ordres, et la défunte fut enterrée en terre sainte, avec toutes les cérémonies ordinaires qu'on avoit coutume de faire pour les autres religieuses i ce qui fut reçu dans le monde fort diversement, tes uns blâmant la dureté de l'archevêque, les autres désapprouvant cette opiniâtreté à ne pas obéir dans des filles qui faisoient profession d'une plus grande vertu et d'une plus grande régularité ' que toutes les autres religieuses. Ce fut environ le 5 de juillet ( 4666 ) qu'arriva cette mort si funeste pour une chrétienne. Mais, quoyque mourir de- la sorte ne fit point . d'honneur aux défuntes , celles qui vivoient s'en faisoient honneur comme d'une persécution qu'on faisoit à leur vertu avec tant de marques d'injustice et de violence , et ces sortes de persécutions sont quelquefois, devant tin peuple stupide et ignorant, d'autant plus glorieuses qu'elles sont plus éclatantes ; comme il arriva en cette occasion, dont on se servit à Port-Royal pour décrier la conduite de l'archevêque, qui ne fut pas approuvée de tout le monde.
Mais une seconde mort de la même manière, qui arriva vers le commencement de septembre, d'une autre religieuse de Port-Royal, nommée Robert (1) , je ne sais pas précisément laquelle , car elles étaient trois de ce nom-là, acheva de faire crier [contre l'archevêque par les gens dévoués au party ; car ceux qui ne l'étoient pas trouvoient qu'il faisoit son devoir, et qu'il n'y avoit rien à redire à sa conduite, qui devoit être pleine de rigueur pour réduire un entêtement et une opiniâtreté pareille à celle des filles de Port -Royal, qui peut-être n'a jamais eu d'exemple. Mais on trouva à redire à une aventure qui regardoit directement la discipline de l'archevêque, qui fut blâmée de tous les gens bien. Il mourut, vers le 8 de décembre suivant, un ecclésiastique en la paroisse de Saint-Médard, nommé Dalençon (2), qui avoit été assez longtemps occupé à
(1) Françoise de Sainte- Lutgirde Robert, d'one famille bourgeoise de Paris, avait quatre sœurs religieuses à Port-Royal; elle y fit profession en 1647 et mourut le 7 septembre 1666, privée des sacrements et de la sépulture ecclésiastique, à cause de son obstination à ne point signer le formulaire.
(2) Toussaint Dallençon , né an diocèse de Lisieox en 1598, prêtre habitué à Saint-
Port-Royal , premièrement à l'éducation 'des enfants, et puis étoit devenu confesseur des religieuses au couvent de la ville , d'où il fut obligé de se retirer, dans le changement qui s'y fit par ordre de l'archevêque. Il s'étoit retiré dans le faubourg de Saint-Marceau , où il mourut ; le vicaire attaché au party prit grand soin de luy en cette extrémité, et comme le curé de Saint-Médard (1) s'étoit gâté avec la plupart des autres curés de Paris, qui se firent jansénistes pour faire la guerre aux réguliers , ils firent de concert des obsèques à ce défunt comme à un homme à distinguer dans le party, qui avoit bien servy le Port-Royal , et ite'Fenterrèrent avec cérémonie : ce qui fit du bruit dans le faubourg, et ce qui donna lieu à des plaintes assez justes contre l'archevêque, de ce qu'il souffroit qu'on traitât un ecclésiastique de Port-Royal si bien pour les sacremens et pour la sépulture, pendant qu'il la refusoit avec tant de rigueur h des filles qui peut-être étoient moins coupables que ce prêtre. Mais atissy il faut dire la vérité ; l'archevêque n'avoit souffert cette entreprise du curé et du vicaire que parce que cela s'étoit fait sans sa participation, et, si la chose s'étoit passée sans quelque punition, il n'auroit pas été excusable de souffrir qu'on eût traité un homme flétri par le jansénisme , mort sans avoir signé, avec tant d'honneur, et qu'on traitât avec tant de rigueur ces pauvres religieuses.
L'ouverture du Parlement s'étant faite le douzième jour de novembre (1666), lendemain de la Saint-Martin, dans les cérémonies ordinaires, après la messe du Saint-Esprit, qu'on appelle la inesse rouge, parce que le Parlement y assiste en robes rouges, l'évêquedeLombez, de la maison des Séguiers (4), homme tout à fait opposé aux nouvelles doctrines, qui avoit célébré la messe, après un compliment que le premier président luy eut fait en la grand chambre, Payant placé à la tôte des conseillers à son côté, cet évéque luy répondit avec bien de la grâce; et il prit occasion , en répondant, d'exhorter cet illustre corps h animer encore davantage son zèle contre les jansénistes , qui étoient
Médard depuis 1624, confesseur de Port-Royal de 1636 à 1661, mourut le S décembre 1664, comme le porte Pacte de son décès, et non le S décembre 1666, comme l'affirmait le P. Rapin et les nécrologes de Port-Royal. Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Médard.
(1) Pierre Gargam, né en 1616, chanoine régulier de Sainte- Geneviève, nommé curé-prieur de Saint-Médard en janvier 1652, mourut le 7 novembre 1696, et fut inhumé le lendemain dans le cloître de l'abbaye. (Rcg. de Saint- Méd ;rd.)
(2) Jean- Jacques Séguier de la Verrière, fils de Jacques et de Marguerite Tardieu , chanoine théologal de Notre-Dame de Paris, sacré évéque de Lombei le 6 août 1662, transféré à Nîmes en 1671, donna sa démission en 1687 et mourut le 8 novembre 1669, pins qu'octogénaire.
sur le penchant de leur ruine; il représenta à la compagnie combien de troubles avoit déjà causé dans l'État cette hérésie, capable d'en causer encore infiniment davantage si Ton ne s'opposoit aux derniers efforts qu'elle faîsoit pour soutenir les restes languissans de son opiniâtreté , que le roy poussoit à bout. Il retoucha devant cette grande assemblée les malheurs du siècle précédent , où Ton éloit tombé par une négligence à tolérer trop longtemps l'erreur de Calvin , qui avoit pensé perdre le royaume, et dont les suites avoient été si redoutables à l'État ; il leur fit même souvenir combien cette maudite hérésie avoit été funeste à quelques-uns de leur corps, qui avoient été punis exemplairement pour s'être laissé séduire à cette erreur et pour y être devenus favorables. Cette liberté ne fut pas approuvée de tous les particuliers de cette illustre compagnie, quoyque la plupart y applaudirent et sur tous le premier président, qui se déclarait en toutes occasions contre cette nouveauté, mais toujours sagement et dans les principes de son caractère. Et ce ne fut point tant par attachement à la doctrine que ce discours ne plut pas à tous, car il n'y avoit alors aucun suspect d'en être, que par un certain esprit de hauteur qui les rend incapables de recevoir des avis et de souffrir des leçons.
Quoyqu'il ne se fit rien d'éclat alors à la cour contre la nouvelle opinion, qu'on vouloit toujours détruire, on ne laissoit pas d'y aller toujours au but qu'on s'étoit proposé , de combattre tout ce qui paraîtrait être de ce party-là ou le favoriser ; ce qui obligea le roy de faire casser par un arrêt de son conseil d'en haut un séminaire de demoiselles, étably à Toulouse sous la direction de cette fameuse fondatrice, de Mondonville, qui s'étoit soutenue contre l'archevêque par l'autorité du prince et de la princesse de Conty, gagnés L'un et l'autre par l'évèque d'Aleth, qui les gouvernoit alors avec empire. On respecta dans la province la protection que le prince donnoit à cette communauté, quoyque cela ne parut pas conforme aux intentions de la cour; l'archevêque même, qui étoit dans une dépendance continuelle du gouverneur, surtout pendant les états qui se tenoient tous les ans, fut obligé de dissimuler. Mais, dès que le prince fut mort et la princesse partie de la province, il représenta au roy que les ordres qu'il avoit donnés pour supprimer la communauté de la dame de Mondonville, qui étoit un séminaire du jansénisme, étoient négligés, et qu'au moins cette licence qu'on se donnoit d'enseigner hautement la nouvelle doctrine ne devoit pas Vre tolérée dans la capitale de la province , à la vue du Parlement et
à la connoissance de l'archevêque, qui poursuivit l'affaire avec tant de vigueur que le roy fit donner en son conseil un arrêt de cassation. Mais, par l'intrigue de la duchesse de Longueville et de la princesse de Conty, sa belle-sœur, l'arrêt ne fut pas signé. Ce qui déplut au roy, qui ne put s'empêcher de leur reprocher, mais sans aigreur, pour ménager la princesse de Conty, qu'elles se méloient de choses dont elles ne dévoient pas se mêler, que cela ne luy plaisoit nullement, ce qui fut ajouté avec un petit degré de sécheresse.
Mais, comme la chose tenoit au cœur à ces deux princesses, parce qu'après la destruction de Port-Royal tout seroit perdu si cette communauté étoit détruite , elles remuèrent fort pour trouver dans le Languedoc ou dans la Gascogne quelque prélat qui voulût s'en charger. Le fonds de cette affaire étoit que la dame de Mondonville étoit parfaitement entrée dans l'esprit de la cabale; qu'elle avoit élevé et qu'elle élevoit des filles qui prenoient admirablement cet esprit ; qu'on regardoit cet établissement, dans le Languedoc, comme un second Port-Royal de Paris et capable de suppléer à la destruction qu'on en venoit de faire; que l'évêque l'Aleth cômptoit plus sur cette communauté que sur toutes celles du royaume pour soutenir les ruines du party ; mais, par-dessus toutes les autres considérations, la plus puissante étoit celle de la fondatrice, qui avoit plu infiniment par ses cajoleries à la princesse [de Conti], pleine de l'idée que cette dame luy avoit laissée de son mérite et de la capacité qu'elle luy avoit fait connoltre dans l'éducation de la jeunesse à la nouvelle opinion. Que ne fit-elle point aussy pour empêcher que l'arrêt du conseil pour la destruction de cette communauté si importante en toutes façons au party n'eût lieu? En quoy elle fut bien secondée de sa belle-sœur, la duchesse de Longueville , aussy zélée qu'elle pour les intérêts de la nouvelle opinion. L'archevêque de Toulouse, persuadé du danger ou son diocèse étoit exposé par cet établissement, où les pères , les mères et tous les parents des filles qui en étoient devenoient jansénistes, et ne pouvant plus répondre au roy de la ville capitale de cette grande province qu'il ne fût détruit, n'eut pas de peine à en obtenir la destruction. On donna des atteintes à l'évêque de Béziers (1) pour obtenir de luy que la. translation s'en fit à Béziers, en quoy il obligeroit quantité de familles du Parlement ; à quoy il
(1) Pierre de Bonn, fils de François, sénateur de Florence, et de Christine Riari, né le l&avrii 1631, sacré évêque de Béziers le 12 septembre 1660, ambassadeur à Venise en 1662, puis en Pologne; transféré à l'archevêché de Toulouse en 1670, cardinal en 1672, archevêque de Narboaneen 1674, mourut à Montpellier le 11 juillet 1703.
ne voulut point entendre , ne pouvant se résoudre k déplaire au roy pour plaire à la princesse de Conty, dont le crédit venoit de finir par la mort du prince et par la nomination du duc de Ver- Deuil (f), fils naturel d'Henry IV, au gouvernement de cette province.
Enfin la duchesse de Longueville, pour ne manquer à rien, engagea la duchesse de Liancour à écrire un billet à Constance de Bretagne (2), soeur du comte d'Àvaugour, une des cadettes de la duchesse de Montbazon, qui étoit son ancienne amie, pour supplier l'archevêque d'Alby (3), frère du comte du Lude, qu'elle gouvernoit entièrement, de recevoir à Alby cette communauté, dont l'archevêque de Toulouse vouloit absolumeut se défaire. Que de douceurs et de flatteries ne mit-on point en œuvre pour mériter auprès de la demoiselle qu'elle interposât son crédit auprès du prélat sonamy! car jamais billet ne fut plus cajolant. La duchesse, qui sçavoit bien dire quand elle vouloit, appeloit la demoiselle un trésor de lumières et de bonté, une personne accomplie, ce qui étoit vray. Hais, soit qu'elle fût trop habile, comme elle l'étoit en effet , pour demander à l'archevêque aucune chose qui pût le rendre désagréable au roy /soit qu'elle faisoit état d'avoir une opposition déclarée au jansénisme par opposition d'esprit à sa sœur de Vertus, dont elle n'approuvoit pas la conduite, elle s'excusa honnêtement à la duchesse de Liancour, sans luy déplaire ; et, ayant rendu compte à l'archevêque de son procédé, il l'en remerçia fort et luy en sut beaucoup de gré, luy avouant qu'elle l'auroit embarrassé de luy demander cette grâce, qu'il n'auroit pu luy accorder. Ainsy la communauté fut interdite et les filles renvoyées à leurs parents. Ce fut une des premières disgrâces que causa au party dans le Languedoc la mort du prince de Conty. Bezons \A) , intendant de justice dans la province, y prit peu de part; son successeur, Daguesseau , étant devenu un peu favo-
(1) Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils nature! de Henri IV et de Catherine Louise de Balzac , duchesse de Verneoil , né en octobre 1601 , nommé éréqve de MHz en 1612, ne reçut jamais les Ordres et ne donna sa démission qu'en 1652. Il épousa, le 29 octobre 1678, Charlotte Séguier, veuve de Max imiliea- François de Béthtwe , doc de Sully, et mourut à Verneuil le 28 mars 16S2.
(2) Mademoiselle de Clisson.
(3) Gaspard de Daillondii Lude, fib de François, comte du Lude, et de Frauçû»* de Schomberg, né en 1602, sacré évêque d*Agen le 24 août 1631, transféré à Alby en 1635, moorul le 25 juillet 1676.
(\) Claude Bazin , seigneur de Bezons, marié le 10 novembre 1641 à Marie T«rgrr, avocat général an grand conseil en 1639, conseiller d'État en 16*8, intendant de Boisson*, puis du Languedoc en 1653, retint en 1673 reprendre sa place as grand conseil et mourut à Pari*, doyen de l'Académie française, le 26 mars 1684.
rablc au party par sa femme, donna lieu à la dame de Mondonville de rassembler une partie de sou troupeau, l'archevêque d'Anglure de Bourlemont étant mort; ce qui dura jusqu'au temps de l'intendance de Lamoignon de Basville (4), qui eut un ordre nouveau de détruire tout à fait cette communauté, ce qui s'exécuta par l'exil de la Mondonville en basse Normandie , au diocèse de Cou tan ces.
Un rayon d'espérance vint au party sur la fin de l'été de cette année (1666) par le projet du mariage du petit duc de Chevreuse, fils aîné du duc de Luynes, avec la fille aînée du contrôleur général des finances, Colbert, qui étoit alors dans une haute faveur auprès du roy, par les grandes sommes qu'il faisoit revenir au roy et réunir au domaine moyennant les arrêts de la chambre de Justice. Il est vray qu'il devint alors plus considérable incomparablement que ses deux autres collègues dans le ministère , depuis surtout qu'il eut fait voir au roy qu'il avoit augmenté son revenu de vingt-huit millions en dix-huit mois, et que Le Tel lier et Lyonne luy faisoient la cour. Cette considération, où son crédit l'avoit mis auprès du maître, donnoit lieu d'espérer aux chefs du party que, par un mariage aussy important que celuy qu'on proposoit, il pour roi t leur devenir «favorable et adoucir l'esprit du roy à leur égard. Le marquis de Laigues, qui gouvernoit la vieille Chevreuse, avec laquelle on le croyoit marié d'un mariage de conscience , étoit amy des Pères de l'Oratoire, demeurant à l'institution (î). C'étoit un homme autrefois frondeur, depuis janséniste, qui ( herchoit à redevenir encore, quelque chose sur ses vieux jours ; ayant épuisé et parcouru tous les partis , et qui commençoit à se mettre dans l'esprit que, s'il pouvoit gouverner le ministre, ils seraient capables de faire encore autant de beuit dans leur vieillesse qu'ils en avoient fait autrefois. La vieille duchesse , si fameuse par ses intrigues qu'elle avoit trouvé le moyen de promener par toute l'Europe, toute fatiguée qu'elle se trouvoit d'avoir couru partout , ne craignoit rien tant, après avoir été bannie par deux rois et par les deux cardinaux ministres, que de retomber dans ce calme d'esprit
(1) Nicolas de Lamoignon, marquis de la Mothe, comte de Launay-Courton, plua ronra sons le nom de Basville , second (ils de Guillaume de Lamoignon et de Magdeleéne Potier, né le 36 avril 1648, reçu avocat an Parlement le 23 novembre 1666, conseiller au Parlement le 12 décembre 1670, maître des requêtes le 7 décembre 1673, nommé intendant du Languedoc en 1685, y séjourna trente-trois ans, et revint mourir à Paria le 17 mai 1724. Il avait épousé, le 18 avril 1672, Anne- Louise Bonnin de Chalueet.
(1) Uiiutilution ou noviciat des Pères de l'Oratoire était hors de Paris, sor le chemin d'Orléans, aujourd'hui rue d'Enfer.
que le repos et la retraite font espérer aux gens las d'eux-mêmes ou fatigués de la faveur. Le marquis et la duchesse passoient les journées entières à s'entretenir dans l'hôtel de Chevreuse du faubourg Saint-Germain, et n'avoient plus d'autre occupation ny d'autre plaisir que de faire passer en revue devant leurs yeux les restes usés des anciennes douceurs qu'ils avoient ressenties en la vieille cour. La duchesse devenoit dévote pour avoir de quoy s'occuper, et, dans les fréquentes conférences qu'elle eut avec le ministre pour le mariage, le goût de la négociation luy revint d'une force à lasser le ministre par des entretiens qui d'ailleurs ne luy déplaisoient pas, trouvant ce mariage pour sa fille bien plus solide que celuy du comte de Séry (1 ), fils aîné du duc de Saint- Aignan, qui, par l'attachement qu'avoit le roy pour La Vallière, à quoy servoit ce vieux duc, étoit devenu une espèce de favory. Mais Séry, son fils, attaqué au poumon et abandonné des médecins, donna lieu aux espérances du jeune duc de Chevreuse, pour lequel tout le party faisoit des vœux secrets, ce mariage luy paraissant une manière de ressource à l'état déplorable où Use trouvoit.
Le roy, dans le fond, n'é toit point pour cette alliance avec son ministre, connoissant trop bien l'esprit de la vieille duchesse de Chevreuse pour ne pas l'appréhender; car, après avoir passé toute sa vie dans l'intrigue, il avoit lieu de croire qu'elle cherchoit encore à s'y remettre en se fourrant à la cour , qui étoit alors fort nette surtout des intrigues des femmes. A la vérité le marquis de Laigues, qui avoit toujours eu bonne opinion de luy- même, ne doutoit pas que Colbert ne dut l'écouter. C'étoit une espèce de philosophe de cour que ce marquis, ayant toujours réussy à se fourrer partout, cachant beaucoup de hardiesse sous un extérieur matois, sa froideur luy tenant lieu de prudence. Mais Colbert étoit l'homme du monde le plus dur au gouvernement ; par un fonds de présomption qui luy étoit naturel, iln'écoutoit personne, ne prenant presque confiance qu'en ceux qu'il voyoit ramper autour de luy pour le flatter sur son ministère. Le mariage se fit dans toutes les cérémonies que demandoit la qualité de l'époux et de l'épouse , et le marquis de Laigues fut bien détrompé des espérances qu'il avoit conçues qu'il auroit quelque part en la confiance de ce ministre , lequel le traita
(I) François de Beaovillier», comte de Séry, fils de François, due de Saisi- Aignaa , et d'Antoinette Servicn de Montigny, né a Paris le 4 octobre 1637, mmlrr rfr raanp du régiment d'Auvergne, mourut sans alliance à Paris, le 1er octobre 1646, des màa des blessures qu'il avait reçues en Hongrie à la bataille du Saint-Gotbard.
comme il faisoit tout le monde, avec hauteur et dureté. La vieille duchesse , qui n'avoit jamais eu d'inclination pour le party, n'eut point d'empressement pour les servir auprès du ministre ; le nouveau marié s'en soucia toujours très-peu ; le duc de Luynes étoit occupé de sa nouvelle femme, alors conduite par le père César, carme déchaussé, grand directeur, fort opposé aux nouvelles opinions. Ainsy la cabale profita peu de ce mariage, sur lequel elle comptoit tant, mais avec si peu de fondement. C'est ainsy que ceux qui espèrent le plus sont souvent ceux dont les affaires sont le plus désespérées.
Ce n'est pas que la duchesse, qui aymoit sa maison , n'eût bien remué, dans la négociation du mariage avec le ministre , pour obtenir de luy de proposer au roy son fils, le duc de Luynes, pour gouverneur du Dauphin, qui commençoit à être en âge d'en avoir besoin. Personne ne savoit mieux que ce ministre à quel point le roy étoit délicat sur cet article. La duchesse étoit éloquente sur les qualités de cœur et d'esprit de son fils, propres à cette éducation ; outre la noblesse de sa maison , elle représentait sa piété, sa prudence, sa capacité, son attachement au cabinet , ses ouvrages; rien enfin ne luy paraissoit comparable au duc de Luynes, son fils, pour remplir dignement cette place. 11 ne se parloit point de jansénisme dans ces conférences de la duchesse avec le ministre, qu'elle supposoit éteint dans l'esprit de son fils de la manière dont il avoit vécu, depuis son mariage, avec ces gens-là , et le ministre, persuadé qu'on n'en guérissoit point, ne doutoit pas que le roy ne fût de ce sentiment encore plus que luy ; ce qui l'empéchoit d'en parler. L'affaire fut rompue et renouée plus d'une fois sur cet article, qui parut toujours au ministre encore plus délicat qu'il n'étoit; car il connoissoità quel fonds d'aversion la défunte reine avoit toujours tftché d'élever l'esprit du roy contre ce party. On n'a point bien su si Colbert, pour contenter la duchesse , osa en parler au roy ; mais par l'événement il parut qu'il n'avoit osé , ayant déjà trouvé dans son esprit un secret éloignement de cette affaire , par la crainte qu'il eut que la vieille duchesse ne cherchât à se rembarquer dans les affaires pour brouiller à la cour, lasse qu'elle étoit sans doute de sa tranquillité et de son repos. Enfin, pour luy fermer une fois la bouche là-dessus, il luy fit une autre proposition qui la contenta. Le roy venoit d'envoyer à Rome le duc de Cbaulnes en qualité de son ambassadeur extraordinaire en cette cour. II n'avoit pas d'enfants; le jeune duc de Chevreuse devoit être son héritier. On luy envoya un courrier pour avoir son consentement
sur ce mariage, et on luy proposa que, s'il vouloit donner la démission de sa chaire de capitaine des chevau -légère, on lai promettoit de le faire agréer au roy pour gouverneur du Dauphin on de luy procurer le gouvernement de Bretagne, qui venoit de vaquer par la mort de la reine-mère. La duchesse accepta l'offre du ministre; on eut bientôt la réponse et l'agrément du duc de Chaulnes. Le mariage se fit après toutes ces contestations. Les jansénistes en firent paroître de grandes démonstrations de joie , quoyque dans la suite ils en profitèrent peu , si ce n'est peut-être que le ministre, qu'ils prétendoient gouverner, devint un peu favorable à raccommodement qui se fit les années suivantes; car, occupé qu'il étoit de la chambre de Justice' comme de ce qu'il y avoit de solide en son ministère, il ne pensa guères à tous les divers mouvements qui se firent à l'occasion des nouvelles doctrines.
Voicy une affaire qui survint où il se remua davantage, et qui dans la suite luy tint plus au cœur. Il s'étoit mis dans l'esprit d'établir en France le commerce comme il l'étoit en Hollande, pour mettre une espèce d'abondance dans le royaume, capable de tirer les peuples de la misère qui étoit partout et qu'il commençoit à coonoître luy-méme par la difficulté que les fermiers du roy et les gens d'affaires trouvoient à faire leurs recouvrements dans les provinces ; il trouvoit même dans ce dessein l'intérêt du prince joint à celuy des peuples ; car, comme tous les fonds propres à remplir l'épargne dans les provinces commençoient à s'épuiser par la disette presque universelle de tout le royaume, il trouvoit que le commerce bien étably étoit la seule ressource propre à faire revenir l'abondance dans l'État. Comme ce projet informe de commerce luy passoit par la tête, il s'acheva de convaincre de la nécessité qu'il y avoit que le roy pensât sérieusement à établir en France diverses compagnies pour trafiquer dans les pays voisins et même les plus éloignés. Toute Tannée se passa en conférences avec tout ce qu'il y avoit d'habiles gens à Paris pour le négoce. Le roy, qui s'y intéressoit par de grandes avances, trouva le moyen d'y intéresser les compagnies souveraines du royaume pour y contribuer. On fit de grands fonds pour établir des compagnies pour l'Orient et pour l'Occident. Mais tout cela ne fut rien, auprès du contrôleur général des finances, en comparaison d'un vieux Hollandois que luy présenta le hasard.
Ce Hollandois, nommé Caron (l),re venoit de Batavia méooo-
(1) François Caron, né en Hollande de parents français, fut mené trèsjevae a* Japon , où il détint directeur du commerce et membre do conseil des Iodes. ITajaaa
tant; il a voit trafiqué au Japon près de viu<jl ans, où il a voit été à la tète des affaires de sa compagnie ; c'étoit un homme de têtu, rompu dans tous les détours du négoce ; il s'étoit même rendu recommandable à çeux qui gouvernoient l'État, en son pays, par le succès de diverses ambassades dans tout le Levant, et, le gouverneur de Batavia étant mort, il ne voyoit personne qu'on pût luy préférer pour ce poste. Toutefois, parce qu'on reconnut en luy des sentiments particuliers pour le gouvernement, et qu'il passoit pour entreprenant et homme de téte, il en eut l'exclusion sans aucun ménagement. Outré qu'il fut d'une conduite où son honneur fut si peu ménagé , il revint en Europe, et, sachant qu'on pensoit fort en France au commerce, il se jeta entre les bras du contrôleur général, demanda au roy sa protection, et par ses entretiens avec ce ministre , déjà prévenu, il luy remplit tellement l'esprit par ses discours qu'il luy redoubla de beaucoup la chaleur qu'il avoit déjà prise pour le commerce. Ce furent des entretiens avec ce Hollandois qui ne finissoient point. Caron, qui avoit de l'esprit, sentit bien qu'on étoit content de luy et qu'il pouvoit dire tout ce qu'il savoit ; ainsy il commença par se livrer tout à fait à son ^nouveau maître. C'étoit déjà, comme il appeloit le ministre, son patron, après qu'il luy eut fait expédier un brevet de vingt mille livres de pension ; après quoy il se livra, et luy et les intérêts de son État, à ce ministre , auquel il en dit plus qu'il n'en vouloit savoir sur le détail du commerce de Hollande; par quelle voye il avoit premièrement réussy et par où il continuoit à subsister, avouant que tout ce qu'on en disoit n'étoit rien au prix de ce que c'en étoit. Colbert, avide de ces secrets, luy donnoit des audiences dont on s'étonnoit. Et ce fut dans ces longueurs d'entretiens à Paris et à Saint-Germain que, ce ministre luy ayant demandé par où le commerce avoit si bien réussy en Hollande et par où il pouvoit réussir de la sorte en France, cet homme, qui avoit peu de religion, luy dit qu'il falloit commencer par abolir en France le nombre énorme de religieux, ce qui ne se roi t pas difficile en retardant les vœux de religion et les faisant différer jusqu'à vingt-cinq et trente ans par ordonnance du roy, diminuer le nombre des ecclésiastiques et supprimer les fêtes, lesquelles ne servoient, au compte
pu obtenir un poste plus élevé, il se donna à Colbert, qui, en 1666, le nomma directeur général de la compagnie des Indes-Orientales. En 1671, quoique protestant, il reçu le cordon de Saint-Michel à Madagascar. Rappelé en France en 1673, et apprenant qu'on y était mal disposé contre lui, il voulut se rendre à Lisbonne ; mais le vaisseau qui le portait toucha contre une roche, «t il fut englouti, en 1674, avec les immense richesses qu'il rapportait des Indes,
sur ce mariage, et on luy proposa que, s'il vouloit donner la démission de sa charge de capitaine des chevau-légere, on lui promettoit de le faire agréer au roy pour gouverneur du Dauphin on de luy procurer le gouvernement de Bretagne, qui venoit de vaquer par la mort de la reine-mère. La duchesse accepta l'offre du roi* nistre; on eut bientôt la réponse et l'agrément du duc de Chaulnes. Le mariage se fit après toutes ces contestations. Les jansénistes en firent paroitre de grandes démonstrations de joie , quoyque dans U suite ils en profitèrent peu , si ce n'est peut-être que le ministre, qu'ils prétendoient gouverner, devint un peu favorable à l'accommode* ment qui se fit les années suivantes; car, occupé qu'il étoit de la chambre de Justice' comme de ce qu'il y avoit de solide en soa ministère, il ne pensa guères à tous les divers mouvements qui se firent à l'occasion des nouvelles doctrines.
Voicy une affaire qui survint où il se remua davantage, et qui dans la suite luy tint plus au cœur, Il s'étoit mis dans l'esprit d'établir en France le commerce comme il rétoit en Hollande, pour mettre une espèce d'abondance dans le royaume, capable de tirer les peuples de la misère qui étoit partout et qu'il commençoii à coonoitre luy-méme par la difficulté que les fermiers du roy et les gens d'affaires trouvoient à faire leurs recouvrements dans les provinces ; il trouvoit même dans ce dessein l'intérêt du prince joint a celuy des peuples ; car, comme tous les fonds propres à remplir l'épargne dans les provinces commençoient à s'épuiser par la disette presque universelle de tout le royaume, il trouvoit que le commerce bien étably étoit la seule ressource propre à faire revenir l'abondance dans l'État. Comme ce projet informe de commerce luy passoit par la tête, il s'acheva de convaincre de la nécessité qu'il y avoit que le roy pensât sérieusement à établir en France diverses compagnies pour trafiquer dans les pays voisins et même les plus éloignés. Toute l'année se passa en conférences avec tout ce qu'il y avoit d'habiles gens à Paris pour le négoce. Le roy, qui s'y iotéres* soit par de grandes avances, trouva le moyen d'y intéresser les compagnies souveraines du royaume pour y contribuer. On fit de grands fonds pour établir des compagnies pour l'Orient et pour l'Occident Mais tout cela ne fut rien, auprès du contrôleur général des finances, en comparaison d'un vieux ^ luy présenta le hasard.
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du bourgeois de Hollande, qu'à entretenir l'oisiveté et la fainéantise dans un État. Golbert, charmé de ce raisonnement, conforme à son esprit, né au travail, formoit déjà de grands projets de réforme dans la religion, et, comme il sentoit sa force auprès de son maître, qui luy avoit déjà abandonné une partie de son autorité, sans prendre conseil de personne, il fait proposer à l'archevêque de Paris, de la part du roy, s'il n'y avoit pas moyen de retrancher les fêtes et de faire nn modèle de cette réforme qui pût servir à tons les prélats du royaume . Ce secret, avec celuy du retardement des vœux, ne fat pas plus tôt su qu'on en murmura.
De Lamoignon, premier président du Parlement, se joignit à l'archevêque , son amy , pour représenter au roy les conséquences de cette entreprise, à laquelle les libertins, les huguenots et les jansénistes donnoient une grande approbation , trouvant les uns et les antres tout à fait leur compte dans cette réforme, surtout les jansénistes, qui, par le bruit qu'alloit faire dans le public l'exécution d'un pareil dessein, espéraient une espèce de diversion de l'attachement qu'on avoit pria à les exterminer, outre que les religieux, leurs ennemis les pins déclarés, et principalement les jésuites, alloient être détruits parce retardement des vœux , chacun se persuadant aysément qu'il ne s'en feroit plot à vingt- cinq et à trente ans. Le bruit courut alors que ce fut Ta* vocat général Talon qui en avoit fait la première proposition , gagné par les jansénistes. En effet il fit l'ouverture de ce dessein , dès l'année 4664, dans le plaidoyer qu'il fit contre l'évéque d'Aleth, et il gagna par là les bonnes grâces du ministre Colbert. Mais on parla contre ce dessein avec tant de force ; le nonce eut ordre de représenter au roy que cela passoit son pouvoir, et le fit avec tant de vigueur ; le P. Annat, appelé pour confesser le roy la veille de Noël, luy parla avec tant de fermeté aprè3 la confession ; l'archevêque et le premier président firent si bien leur devoir que le roy résolut de n'y plus penser ; mais il fut engagé de nouveau par Colbert, auquel il déférait beaucoup, à mettre la chose en délibération dans son conseil, ce qui se fit. Pussord (1), Voisin (i), Hothman (3), Pel-
(I) Henri Pnssort, oncle maternel de Colbert, à qui il dut son élévation, devint conseiller d'État. Dans le prorèa de Fonquet il se montra d'une partialité révoltant?. Personne n'était dupe de la dévotion outrée dont il faisait profession. U snooret doyen du conseil , le 18 février 1697, i Page de quatre vingt-deu* ans.
(2; Daniel Voysin, seigneur du Plessit-au*-Bois , Sis de Daniel, seignenr 4e la Noraye, et de Marguerite de Verttiamont , marié le 7 janvier 1641 à Jeanne de ftrat et en 1 652 à Marie Talon, conseiller d'État en 1666, mourut à Paris le tt novembre 1693.
(3) Vincent Hotman, seigneur de Fontenay, fils de Timoléon, trésorier de Franc*,
letier (4) , conseillers d'État, opinèrent que le roy le pou voit. La délibération ayant été remise, pour d'autres affaires survenues , à un autre conseil, le nonce eut le temps de recevoir un nouvel ordre du pape de parler encore plus fortement au roy, qui, préparé par les raisons du premier président, dont il luy avoit porté un Mémoire assez ample , se trouva disposé d'écouter celles du pape , que son nonce avoit ordre de luy représenter. Ces raisons, en abrégé, étoient que la réforme dont il s'agissoit n'étoit point un sujet de délibération à son conseil ; qu'en Angleterre et en Hollande le conseil civil ne décidoit point des affaires de religion; qu'on ne consultoit sur cela en Turquie que le muphti, et qu'il étoit étrange que, dans le royaume très-chrétien, dont le roy étoit si plein de piété et de vertu, on voulût en user d'une autre manière ; que, si on avoit quelque égard en France pour le concile de Trente, on devoit s'en tenir à ce qu'il avoit réglé sur l'âge où l'on peut faire les vœux. Ces raisons frappèrent le roy, toujours équitable et toujours bien intentionné. Colbert, qui ne comptoit déjà plus que sur la réforme qu'il proposoit pour le succès du commerce qu'il rouloit dans sa tête, alarmé de ce que le roy se laissoit vaincre sur cela , demanda une conférence avec le premier président, auquel, après deux heures de discours, il fut obligé de céder, ce magistrat luy ayant fait voir que son expédient alloit à ruiner la religion en France ; qu'on ne ferait plus de vœux après vingt-cinq ans ; qu'un Hollandois, élevé dans les petites idées de la république, où la plus grande disette étoit celle des sujets, pouvoit avoir dépareilles vues pour les ménager, mais qu'en France, après tous les couvents pourvus , il y en auroit encore de reste plus qu'il n'en faudroit pour trafiquer; qu'il faisoit tort à une grande monarchie comme la nôtre de prétendre la régler sur le plan d'une petite république de trente ou quarante lieues; qu'il ne falloit pas s'étonner si les Hollandois ne faisoient pas de fêtes de sa'nts, puisqu'ils n'en connoissoient pas, et qu'il feroit par là encore plus de tort à un royaume très- chrétien de le régler, pour l'observation des fêtes, sur un État d'hérétiques, qui n'en sou/Troient presque point. Sur quoy il luy demanda ce que deviendrait la religion dans ce royaume si l'on pensoit à prendre des Mémoires d'un
cl de Marie Marcel de Bouqneval , reçu conseiller an grand conseil le 30 mars 1650, maître des requêtes le 23 août 1656, et intendant des finances en 1666, marié à Marguerite Colbert, dont il n'eut point d'enfant, mourut le 14 mai (663.
(I) Nicolas Pelletier, seigneur de la Houssaye, an des coryphées du parti. ( Voir T. I, p. 367. )
homme qui étoit en réputation de n'en avoir point, comme étoit ce Hollandois, qui ne se donnoit à la France que pour trahir son pays. Colbert eut honte d'avoir entrepris une si mauvaise cause contre un homme d'un esprit qui étoit bien supérieur au sien; et it ne connoissoit que trop la supériorité de génie du premier président , car il m'a dit quelquefois, dans les temps que j'avois plus d'accès auprès deluy, ce qui dura plus de sept ans , qu'il craigcoit les conférences tête à tête avec le premier président , qui luy faisoit toujours changer d'avis. L'avocat général Talon parla encore deux fois au roy sur les vœux, et le roy luy imposa silence toutes les deux fois, en luy disant que ce n'étoit pas à luy à toucher là.
Mais enfin on ne parla plus des vœux, et pour contenter ce ministre on retrancha quelques fêtes du calendrier, dont les pauvres artisans profilèrent , car il y en avoit trop; le roy ayant ordonné aux agens du clergé d'écrire aux évéques de tout son royaume d'entrer dans le dessein qu'il avoit de soulager le peuple parla suppression des fêtes qui leur parottroient moins nécessaires. Ce qui se fit doucement; le seul archevêque de Paris, pour plaire davantage à la cour, en supprima dix-sept , où il y en eut d'apôtres et d'évangélistes mêlées avec d'autres de moindre conséquence ; ce qui luy fit des affaires à Rome, dont il eut de la peine à se tirer, et il eut besoin qu'on fit valoir tout ce qu'il venoit de faire contre les jansénistes pour apaiser le pape.
L'évêque d'Aleth , qui devoit se tenir dans le silence et ne plus se montrer après que sa dernière lettre au roy avoit été si maltraitée au Parlement, qui donna un arrêt pour la supprimer, après avoir été resserré par deux fois dans ses montagnes dans le dessein que les jansénistes remuèrent avec tant de chaleur pour le faire venir en cour pour y donner des avis au roy sur sa conduite, par le génie qu'il avoit à y faire le saint Ambroise, et après avoir appris qu'il ne seroit pas bien reçu , après avoir enfin été chassé d'auprès du prince de Gonty à sa mort, s'avisa, pour faire parler de luy et pour faire encore du bruit dans le monde, de faire imprimer environ ce temps-cy son rituel, inutile alors dans la conjoncture présente des affaires, qui étoit plein d'erreurs, et où il rétablissoit les sentiments de l'évêque d'Ipres et toute sa doctrine déjà tant de fois condamnée, aymant mieux faire parler de luy en faisant mal que de garder le silence en faisant bien. Mais, tout entêté qu'il étoit du jansénisme, on ne le crut pas assez de mauvaise foy que de débiter de nouveau cette doctrine dans son rituel, après avoir déclaré si hautement au roy qu'il n'y avoit
plus de jansénistes dans le royaume, et qu'on ne pourrait trouver aucun prélat, dans le clergé de France, qui tint cette doctrine, et d'avoir pensé de son chef à faire ce rituel et à le donner au public, après une déclaration si nette. Il est vray que c'étoit alors le bruit commun que le rituel , qui parut cette année (1667) et qui fut condamné par le pape la suivante, avoit été composé à Port-Royal, et qu'on avoit eu soin, dans le catéchisme et dans le rituel, de remettre sur le rang la doctrine de l'évêque d'Ipres, dans le dogme et dans la discipline , sur la téte du vieux prélat, dont le nom donnoit du crédit à ce qu'on vouloit débiter quoiqu'il n'y eût aucune part, sinon qu'étant devenu l'idole de la cabale on luy faisoit souvent les honneurs de ce qu'on y pensoit, et Ton metloitson nom aux choses où il falloit du crédit pour les autoriser : ce qu'il avoit tiré du commerce qu'il avoit eu dans le Languedoc auprès du prince de Conty, ou plutôt de cet empire qu'il avoit usurpé sur l'esprit de ce prince pour sa conduite.
Environ ce temps-là Nicole et Desmarets, auteurs fameux dans les deux partis, donnoient la comédie au public par leurs écrits, qui étoient de vraies satires, où ils se déchiroient l'un l'autre avec une aigreur si pleine d'animosité qu'on auroit bien pris plus de plaisir à leur différend s'ils eussent pris soin de mêler plus d'honnêteté et plus de politesse à leur dispute. Nicole avoit commencé par ses longues et ennuyeuses Apologies, qu'il écrivoit pour justifier la conduite des filles de Port-Royal: jamais éloquence ne fut plus mal mise en œuvre; il semble qu'il n'écrïvpit que pour écrire, et pour occnpcr le public de la nouvelle doctrine, qui faisoit alors tant de bruit. On eut si peu d'attention à tout ce qu'il disoit que cela ne fit aucun effet , sinon d'attirer les réponses de Desmarets , qui furent d'une vigueur où l'on peut dire que dans ce différend le Port-Royal perdit bien plus qu'il ne gagna, quoyque Nicole donnât, dans le second volume de ses lettres (1), un si grand ridicule à Desmarets qu'il le fit passer pour un grand visionnaire , par la manière dont il déchiffra les Délices de l'esprit de Desmarets. C'étoit un ouvrage de cet auteur sur la vie mystique, qui parut si peu solide que les deux partis s'en divertirent également, et qu'au lieu des délices de l'esprit, qui étoit le titre donné par l'auteur, on l'appela les Délires de l'esprit. Desmarets eut de la peine à s'en relever. Nicole le confondit, et il passa constamment pour un peu vision- Ci) Les Lettres visionnaires.
naire. Mais après tout Desmarets ne laissa pas que d'avoir l'avantage sur le Port-Royal en ce qu'il fit mettre à la Bastille par son intrigue Isaac Le Maître, nommé Sacy, avec trois autres jansénistes. Ce qui fut une grande désolation pour le party.
11 y avoit déjà bien plus d'un au que Sacy avoit été arrêté , et ce fut en vain que les principaux du party firent faire de grandes sollicitations, par tout ce qu'ils avoient d'amis, et principalement par la duchesse de Longue ville et par la princesse de Conty , auprès du secrétaire d'État Le Tellier, pour sa liberté; car, dans le vray, on ne le trouva chargé d'aucune accusation qui eût relation à l'État. C'étoit de tous les jansénistes le plus sage et le moins passionné, d'un esprit doux et de la plus grande modération du monde. Mais enfin l'abbé Le Tellier, sollicité par ses amis dii party, remua tant au* près de son père, le père pressa si fort les juges de ce prisonnier qu'on vit son affaire et qu'il ne fut chargé d'aucun crime sur quoy on pût Itiy faire son procès ; il fut élargy dans le commencement de cette année (I), avec ceux qui furent arrêtés avec luy, et on luy rendit ses papiers, où Ton ne trouva rien à redire. Il composoit, comme j'ay dit, une traduction du Nouveau Testament ; ceux qui sçavent le fond de ce dessein prétendent qu'il étoit secouru en cet ouvrage par plusieurs autres, que le docteur Arnault dominoit en cette traduction, que Sacy tenoit la plume et composoit le fil de l'ouvrage, et qu'il y avoit encore quatre autres personnes qui l'aydoient : ce que François de Harlay , depuis archevêque de Paris, qui avoit eu une connoissance particulière de ce dessein, redit depuis par plusieurs fois aux jésuites, qui écrivirent dans la suite contre cette traduction; <?* *'on prétend que ce fut le secrétaire d'État Le Tellier qui, parsoîi c rédit, luy fit rendre son livre presque achevé.
Ainsy Sacy, rétably en liberté, reprend le fil de son ouvrage, el. pressé qu'il fut par son oncle le docteur Arnault et par ses autre* amis, le met en état d'être imprimé. L'empressement fut grand dans le parly pour l'impression ; car on ne comptait presque plus pour la nouvelle doctrine que sur cette traduction. On prétend que la duchesse de Longueville, consultée sur tous les grands intérêts de la cabale et pressant elle-même l'impression, fit venir de Trie tout l'équipage pour imprimer qu'elle avoit envoyé acheter en Hollande par Barbier, son confident, pour imprimer ce livre à Paris, et que cetl«»
( I ) Sacy, arrêté le 1 i mai 1666 (le méine jour que Saiol-Cjrao en 1638), M tortH la Bastille que le 31 octobre 1668. Le youveau Testament de Mou» avait pan dr* le (empi de 1667.
fameuse traduction, qui fit tant de fracas dans la suite, fut imprimée en secret dans une des caves de Montmartre, dont on s'étoit assuré, parce que tout étoit à craindre si le secret n'eût pas été inviolablement gardé. Je n'oserois beaucoup compter .sur ce bruit, qui courut alors, si Je ne -Pavois sçu raoy-môme d'un des plus affidés domestiques de la dachesse, nommé Portier (1), qui le dit au P. Ménestrier (2), jésuite, de tpA je l'appris. Quoy qull en soit, l'expédition de cette impression fut si grande que le livre parut au commencement de Pété de cette année i667 (3). Mais on peut dire que cet évangile nouveau fut en quelque façon bien déshonoré, puisqu'il ne vint an monde que par te moyen de trois impostures : la première, qu'on le débita comme imprimé à Mons et qu'il n'y fut pas imprimé; la seconde, qu'on le publia sous l'approbation de l'archevêque de Gambray (A) et qu'ri n'en fut pas approuvé ; la troisième, que l'on donnoit cette traduction [pour] toute pure delà Vulgate, ce qui n'étoit pas ; car Arnault , pour y mêler sa doctrine, se donna la liberté d'y fourrer du texte hébreu et de la version des Septante, parce que la Vulgate le contraignoit trop. Quoy qu'il en soit, le livre commença à paraître l'été, imprimé fort proprement, ce qui fait douter que l'impression en ait été faite dans des caves de Montmartre; on en fit des présents, bien relié, aux personnes de qualité; on prépara les voies à la naissance de ce nouvel ouvrage par de grands éloges que les gens du party et leurs amis en firent dans le public , dont il fot si bien reçu qu'on peut dire que, de tous les artifices et de toutes les machines dont on se servit à Port-Royal pour donner cours k la nouvelle opinion, il n'y en eut point qui réussit davantage et qui donnât plus de crédit à la cabale que cette traduction, qui eut de terribles effets, comme on verra dans la suite.
Ce fut en ce temps-cy ou environ que partit1 de Paris le duc de LongueviDe , sorti depuis quelque temps du noviciat des jésuites
(1) François Porlier, sieur de Compiègne et de Maillezais, ancien intendant du doc de Longtiefille, marié à Catherine Canto, mourut le 26 février 171*, à l'âge de qaatre-Ttngt cinq ans.
(î) Claude-François Ménestrier, né à Lyon le 10 mars 1631, admis dans la Compagnie de Jésus en 1646, après avoir professé les humanité* de 1650 à 1656, fat appliqué à la prédication, et s'adonna à la composition de nombreux ouvrages. Il mourut à Paria le ai janvier 1705.
(3) Au mois d'avril.
(4) Gaspard Dubois ( Nemiut ) mourut en novembre 1667. On a vu dans le premier volume qu'il étoU peu favorable a la nouvelle opinion.
pour aller en Dalmatie servir dans les troupes de la république de Venise contre le Turc en qualité de volontaire ; la duchesse sa mère, lasse de sa conduite et ne pouvant plus le souffrir, luy fit inspirer par le chevalier de Monchevreuil (4) ce dessein. La guerre ne fut que le prétexte dont il se servit pour prendre les Ordres à Rome de la main du pape , car il ne craignoit rien tant que de voir une épée à son côté ; jamais prince ne fut plus poltron. Étant arrivé à Rome , il s'alla jeter aux pieds du pape pour être prêtre : le courrier fut chargé d'un paquet pour avoir un démissoire de l'archevêque de Paris, qui fut expédié avec un extra tempora. La duchesse sa mère se plaignit hautement de ce qu'on ne luy avoit fait aucune part d'une affaire où elle en avoit tant; l'archevêque luy répondit que, la voyant en toutes occasions si emportée contre tout ce qu'il faisoit par ordre du roy pour détruire le jansénisme, et connoissant le mépris qu'elle faisoit paroitre en toute rencontre contre luy, pour éviter d'avoir aucune relation avec elle sur cette affaire, qui la regardoit, il avoit cru qu'il suffisoit d'en parler au roy, qui luy avoit répondu qu'il ne falloit pas délibérer sur cela, qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour embarquer dans le sacerdoce ce jeune homme qui déshonoroit sa qualité. Ce fut avec le prince de Condé, oncle du jeune duc, que le roy prit . cette résolution. C'était, en effet, le seul party qu'il y avoit à prendre pour le duc de Longueville, qui couroit àv pied les rues de Paris avec une espèce de sotanelle, faisant le petit prestolet, et cherchant à se cacher dans les églises de Paris les plus obscures et les plus hors du commerce, avec une démangeaison de confesser et de donner des absolutions à tous venants; non pas qu'il le fit, mais se disposant à le faire, et s'exerçant à cet employ pour lequel il avoit bien de l'ardeur. Le pape lui donna les Ordres; la duchesse, sa mère, fit du bruit, et, quoique dans le fond elle fût fort ayse de le voir engagé dans celte profession, elle se plaignit que cet engagement s'étoit fait sans sa participation , et l'archevêque en pâtit un peu parles plaintes qu'elle répandit de luy dans le public.
Elle ne laissa pas de comprendre par les discours de l'archevêque que le roy étoit fort mécontent d'elle sur les mouvements qu'elle se donnoit dans l'intérêt qu'elle prenoit à soutenir la nouvelle doctrine ; ce qui l'obligea à s'observer un peu sur cela dans sa conduite, et principalement à souhaiter qu'on ne lui adressât plus les paquets de l'évêque d'Aleth, qu'on n'envoyoit à Paris que sous son
(1) Philippe de Mornay de Motitclievreuil, chevalier de Malle, fils de Charles de Mornay et de Magdeleine de Uncy de Raray, fut tué au passage du Rhin eu 1679,
enveloppe , adressés à son hôtel, de crainte que le roy ne [le] sût si l'on ouvroit les lettres ; ce qu'elle fit représenter au conseil secret de la cabale, et elle fit agréer qu'on se servît d'un autre nom que du sien pour ces lettres. D'Andilly se chargea de prier la demoiselle de Clisson, sœur de Vertus, qui étoit auprès de la duchesse de Longueville; car, quoyqu'on sût qu'elle avoit commerce avec les jésuites, on étoit toutefois si sûr de sa fidélité qu'on n'hésita pas sur son nom; mais elle étoit trop sage pour y consentir, et ce fut avec ses honnêtetés ordinaires qu'elle s'en excusa et fit môme agréer ses excuses. On prit d'autres voies pour ce commerce, que Ton ne sçut pas par le secret qui y fut gardé.
La santé du pape diminua si fort pendant le printemps de celte année qu'on commençoit déjà dans le sacré collège à prendre des mesures pour le conclave, qu'on regardoit comme peu éloigné; et on ne sçait par quelle aventure de Lyonne, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, reçut une lettre, datée du 14 avril, qui assurait sa mort : ce qu'on n'eut pas de peine à croire par l'état où l'on sçavoit qu'il étoit depuis un an , mais surtout depuis son retour de Castel-Gandolphe. De Lyonne manda aussytôt cette nouvelle au prince de Condé, qu'il cultivoit depuis son retour avec grand soin ; le prince, qui n'en doutoit pas, la nouvelle luy venant du secrétaire d'État, la manda à sa sœur, la duchesse de Longueville, et, pour la railler sur le jansénisme dont il se réjouissoit toujours avec elle , luy écrivit que c'étoit à elle à prendre ses mesures, dans sa brigue, pour faire le docteur Arnault pape , et que, l'étant déjà à Port-Royal , elle n'auroit pas de peine à disposer les choses pour le faire pape de Rome. La duchesse n'entendoit point raillerie sur cet article; elle s'en plaignit hautement au prince, son frère, qui se moqua d'elle de ce qu'elle avoit pris sa raillerie trop sérieusement. Mais aussy la duchesse eut son tour, qui se réjouit fort de ce que son frère avoit été pris pour dupe avec l'auteur de sa nouvelle, le secrétaire d'État, car elle se trouva fausse. Il y a apparence que l'ambassadeur de France, le duc de Chaulnes, se précipita un peu pour régaler son amy de Lyonne d'une nouvelle si importante.
Il étoit de l'intérêt du pape, échappé du danger qui avoit donné lieu à la nouvelle de sa mort, de publier partout qu'il vivoit encore , et ce fut ce qui luy donna la pensée d'accorder au roy de France ce qu'il lui refusoit depuis quelque temps pour ne pas se commettre dans l'affaire de la condamnation des quatres évêques. Le roy avoit toujours dans l'esprit de les pousser à bout ; il deman-
doit à Rome des commissaires pour leur faire leur procès, par la résolution de son conseil. Il en écrivit au pape par sou ambtsstdeur ; on avoit de la peine à Rome à toucher à une affaire aussy délicate que celle-là, dont il y avoit peu d'exemples dans ces derniers siècles. Mais enfin ce fût une si belle occasion à Sa Sainteté de donner des marques de vie, dans l'état où il étoit, qui n'étoit rien moins qu'une guérison qu'il envoya au roy un nouveau bref où il nommoit trois archevêques et six évéques pour juger les quatre révoltés, Aleth, Pamiers, Beauvais et Angers. Dès l'année précédente le roy avoit fait proposer au nonce, du sentiment de son conseil, le nombre de douze prélats à choisir dans tout le clergé du royaume pour commissaires en cette affaire. On répondit de Rome qu'où n'o- j soit exposer l'autorité du Saint-Siège en prenant des mesures avec la France, où tout étoit changeant et rien de réglé; qu'il poumil arriver que, le pape ayant accordé au roy ces commissaires , ils affecteraient eux-mêmes des prétextes pour ne pas juger leurs frères et pour éviter un jugement capable de les rendre odieux à tout le clergé. Le roy dit au nonce qu'il en demandoit un grand nombre pour choisir ceux qui seraient les mieux intentionnés et pour faire la chose à coup sûr, et que peut-être on gâterait tout si Ton différait ce jugement.
Ce qui arriva en partie , car le bref qui vint cette année, après la nouvelle delà mort du pape, vint si mal à propos qu'il ne servit de rien ; ce fut dans le temps que le roy partoit à la téte d'une grande armée pour disputer au nouveau roy d'Espagne les prétentioos que la reine avoit sur le Brabant : il avoit tellement l'esprit plein de sa conquête de la Flandre, et de toute cette grande expédition à laquelle il se préparait depuis si longtemps, qu'il n'étoit plus capable d'autre affaire, outre que la nouvelle Certaine de la mort du ptpe avoit rompu toutes les mesures qu'on avoit prises pour le jugement des quatre évéques dans la présente conjoncture. Le roy partit vers la fin de ce mois (4), et le conclave pour créer un nouveau pape commença à l'ordinaire après la cérémonie des obsèques d'Alexandre. Il mourut d'une rétention d'urine, accompagnée d'une fièvre violente, le 42 mai de cette année 4667. Le cardinal neveu envoya son premier écuyer, le comte de Montmartre, en avertir le cardinal Antoine Barberin, camerlingue , qui vint prendre possession du pito et faire les cérémonies ordinaires auprès du corps de 8a Sainteté-
(t) Le roi partit de Salât-Germain le 16 nai 1667.
Le conclave, qui se tint au Vatican , commença le 2 juin par la messe du Saint-Esprit, chantée par le cardinal Barberin, doyen du Sacré- Collège ; l'abbé Gradi (1), après la messe, fit un discours latin fort élégant pour exhorter les cardinaux à un bon choix. Les chaleurs excessives qui commençoient et la longue maladie du pape empêchèrent que l'élection ne traînât en de grandes longueurs ; car on avoit eu le temps de prendre des mesures pour ce choix. On avoit d'abord jeté les yeux sur le cardinal Farnèse (2), homme d'un mérite distingué, fort expérimenté dans les affaires; mais Barberin se servit d'Imperiali, mécontent des François, pour s'y opposer; car il iitoit porté par la faction de France. Le cardinal Palavicin, qui n'avoit pu entrer au conclave, mourut le quatrième jour; c'étoit un homme de bien, qui avoit un peu gouverné Alexandre; il écrivit en mourant au conclave pour le supplier de penser à réformer l'Église en choisissant un bon sujet, et ses avis furent assez bien reçus. Enfin, après un conclave fort tranquille de 20 jours ou environ, les voix de Chigi et des Barberins, avec la faction de France et d'Espagne, concoururent, au nombre de soixante-quatre cardinaux, à l'exaltation de Jules Rospiglîosi, qui reçut les adorations le 20 juin sous le nom de Clément IX. Et ce fut Azzolin qui fit revenir Chigi en luy représentant son intérêt en ce choix, ce qu'il luy fit si bien comprendre qu'il n'hésita pas, Àzzolin luy ayant fait voir qu'il alloit perdre le mérite de l'élection par le concours certain de toutes les autres factions. Et ce tour ayant fait réussir l'affaire, le nouveau pape prit Azzolin pour son ministre, car c'étoit à luy qu'il devoit son exaltation.
Il n'y avoit personne dans le conclave si instruit du fond de l'affaire des jansénistes que Rospigliosi, ayant servyavecbien.de l'assiduité pendant tout le pontificat d'Alexandre en qualité de secrétaire et de ministre d'État. Les jansénistes furent un peu trompés par ce choix ; ils espéroient François Barberin, qui avoit toujours paru avoir des intérêts secrets à favoriser ce party. On parla en effet de luy dans les premiers scrutins, mais ce ne fut jamais tout de bon, car il étoit trop bien connu ; c'étoit un homme de bien, d'une vie
(DÉtienae Gradi , né à Ragnse en te 13, abbé de Samtft4tame«6t-Damlen, premier garde de la bibliothèque Vatîcane sous Alexandre VII, mourut d'apoplexie le 7 mai 1683. Ses poésies latines et son discouru au conclave, du î join 1067, ont été imprimés dans le recaeil de Ferdinand de Fostemberg, évêquede Paderborn, intitulé : Septem illuttrtun virmrum Pomnota.
(1) Jérôme Farnèse, fils de Mario, dnc de Latera, et de Camille Lupi de Sonpa, né le 30 septembre 1599, créé cardinal en 1658, mourut le 16 décembre
irréprochable, mais sans aucune modération, se laissant aysément préoccuper, et ne revenant presque point de sa préoccupation , ce qui faisoit qu'on a voit grand soin de l'éviter à tous les conclaves, et qu'il n'avoit de suffrages que dans les premières escarmouches du scrutin. Pour Rospigliosi, qu'on venoit d'élire, c'étoit un esprit doux, modéré, raisonnable , né bienfaisant ; on a vu peu d'âmes avec plus de dispositions à la magnificence et à la grandeur; son mot favory, dans toutes les occasions où on luy demandoit quelque grâce, c'étoit: Concediamo; toujours disposé à donner et à faire plaisir. Il étoit gentilhomme, sujet du duc de Toscane, de la république de Pistoie. 11 ne put pas être longtemps sur le trône avec tant de belles qualités sans les faire sentir aux peuples. Il ne se peut dire aussy combien il s'attira, par la douceur de son règne, d'applaudissements et de bénédictions. Les jansénistes , qui n'espéroient aucune faveur d'un homme qui les connoissoit si bien , ne purent voir des commencements si heureux sans jalousie, et ce furent eux qui débitèrent les premiers à Rome que le nouveau pape n'étoit pas amy de la France et qu'on le verroit bientôt brouillé avec le roy pour l'affaire de Castro» qui avoit été commencée sous les précédents pontificats, parce qu'on sçavoit qu'il étoit entièrement dans les intérêts du duc de Parme. Ce qui fut bientôt détruit par une lettre du roy écrite de son armée en Flandres, où il avoit été complimenté par l'abbé Rospigliosi (1), alors internonce en ce pays-là, dont il fut si content qu'il ne put s'empêcher de faire écrire par Rose (2), secrétaire de son cabinet, pour le faire sçavoir au pape et pour l'assurer qu'il vouloit bien vivre avec luy, étant aussy satisfait de l'abbé, son neveu. On ajoute même que dès lors il déclara qu'il ne vouloit plus avoir les mêmes considérations qu'il avoit eues pour les intérêts du duc de Parme; mais Héron (3), courrier du cabinet fut arrêté par les Espagnols , sur la frontière, et ses lettres interceptées. Aiosy cette avance d'amitié que le roy faisoit au pape, toute secrète qu'elle étoit, ne put pas être ignorée.
(1) Jacques Rospigliosi , fils de Camille et de Lucrèce Celles! , neveu de Clément IX, Dé le 29 décembre 1028, accompagna le cardinal Cliigi dans sa légation à Pans, fat sommé interaonce en Flandre, créé cardinal le 12 décembre 1667 el rooorut à atome en 1684.
(2) Toossatnt Rose, marquis de Co>e« né en 1610, d'abord secrétaire particulier ne Matarin , pais secrétaire dn cabinet du roi , président de la cour des complet en isti, académicien en 1675, marié à Magdeleioede VilHcrs, mourut le 6 janvier 17*1. Voves oe qu*en dit Saml-SImon.
(3) Jean Héron, courrier ordinaire do cabinet dn roi, mourut m 20 janvier 16*9, âgé àt soixante-deux ans, et fut inhumé à Saint-Sulpice.
Mais la nouvelle traduction du Nouveau Testament de l'impression prétendue de Mons commençoit déjà à faire tant de bruit , par le venin de la nouvelle opinion qui y étoit caché et qu'on commençoit à y découvrir, que l'archevêque de Paris , sur les plaintes de la plupart des anciens docteurs de Sorbonne et de quelques évéques des mieux intentionnés , fut obligé de la censurer par un mandement exprès qu'il en fit, daté du iS novembre de cette année 1667, déclarant le danger qu'il y avoit à le lire, par l'exemple presque général de toutes les hérésies , y en ayant peu qui ne dussent leur origine au mauvais usage de l'Écriture mal entendue et mal expliquée , parce que, dans ces traductions en langue vulgaire , le mensonge se confond plus aysément ayec la vérité; que c'est par cet artifice que Luther, Calvin et les autres novateurs ont plus séduit de peuples ; que c'était une vraie insulte à son autorité de chercher une approbation dans les pays étrangers à un livre fait pour l'usage de son diocèse, destiné à cela premièrement et aux autres diocèses du royaume. Cette censure fut suivie de celle de l'archevêque d'Ambrun, au nom de son grand-vicaire, de I'évéque d'Amiens , du cardinal Antoine, archevêque de Reims, de I'évéque d'Évreux , de I'évéque de Séez , depuis archevêque de Rouen (1), et ensuite de quantité d'autres, comme on saura dans la suite.
On reprenoit en général dans cette traduction : l°que les auteurs mêmes n'en avoient pas bonne opinion en la faisant imprimer clandestinement dans les caves de Montmartre , selon le rapport des domestiques de l'hôtel de Longueville, ou bien dans un pays étranger, comme ils l'avouoient eux-mêmes, traitant de leur chef celte traduction de marchandise de contrebande ; 2° que c 'étoit une version de l'Évangile, qui est la règle de notre foy et le fondement de notre religion, par un docteur de Sorbonne, qui ne l'étoit pas; ainsy ce ne pouvoit être que pour tromper le public que le traducteur usurpoit une qualité qu'il n'avoit pas; 3° qu'il ne devoit pas se cacher, et faire croire par là qu'il rougit de l'Évangile par ces déguisements, ainsy que saint Paul le défend; 4° qu'on avoit sçu qu'on s'étoit servy d'intrigues de femmes de qualité, à qui on faisoit espérer de grandes sommes d'argent, pour obtenir le privilège de l'imprimer; cela seul ne devoit-il pas le rendre suspect? 5° que, de l'aveu des jansénistes, on avoit appris que c'étoit Antoine Le Maître, avocat, et son
(I) François Rouxel de Médavy, Gis de Pierre et de Charlotte de Haotemer, comtase de Grancej, né le 8 août 1604, sacré érêque de Séez le 21 mai 1651, transféré à Rouen en 1671 , mourut près de Mâcon le 29 janvier 1691.
frère, Isaac de Sacy, le premier l'ayant commencé et le second l'ayant continué ; sur quoy on demande s'il est de la prudence chrétienne de recevoir la règle de notre foy de la main de gens qu'on accuse de Tavoir perdue par leur résistance au Saint-Siège, qui les a condamnés d'hérétiques : en quoy ils sont bien éloignés d'être les disciples de saint Augustin, qui déclare si hautement qu'il ne recevrait pas l'Évangile s'il ne le recevoit de l'Église même, c'est-à-dire des mains de ceux qui la gouvernent; 6° qu'ils devraient commencer par donner des marques de leur soumission au Saint-Siège et qu'ils sont enfans de l'Église, pour faire recevoir leur traduction ; 7° qu'ils dévoient, dans l'entreprise d'un dessein si saint, commencer d'apporter des intentions pures, pour ne pas profaner un ouvrage si chrétien par des esprits corrompus dans l'erreur et par des mains souillées dans toute l'aigreur et dans toute l'amertume de la calomnie et de la médisance; 8° qu'après avoir été condamnés par quatre papes consécutifs ils ne dévoient point penser à ce dessein sans se réconcilier au Saint- Siège; 9° que, étant bien nets de ce côté-là, pour n'être plus suspects, il ne falloit penser à donner ce nouvel Évangile que de concert avec ceux qui la gouvernent; 10° qu'après avoir pris ces pré- j cautions ils dévoient ne pas penser à cette traduction qu'en observant ce que le concile de Trente, qui est une des règles de notre foy , ordonne pour de pareils ouvrages ; il falloit s'attacher exactement à la Vulgate, que ce concile préfère au texte grec, n'ayant déclaré que la Vulgate authentique, surtout promettant une traduction selon la Vulgate; 11° qu'ils ne dévoient pas, dans la pureté de ce texte qu'ils se roposoient de suivre , y mêler le texte grec, se donner une liberté que l'Église leur ôtoit en préférant le texte delà Vulgate aux autres; qu'en mêlant différens textes, sans s'attacher au plus pur, ils ne dévoient pas s'aviser d'appeler une traduction ce qui devient une paraphrase par ce mélange , pour ne pas altérer l'Évangile et donner la parole de l'homme pour la parole de Dieu.
Voilà ce qu'pn disoit en général contre cette traduction, sans parler des Remarques sur la conduite qu'ont tenue les auteurs de cette impression et publication de cette traduction, par le P. Annat, imprimées l'année suivante, où il justifioit que la permission de l'archevêque de Cambray étoit fausse ou surprise , de l'aveu de son grandvicaire; que Pontan, censeur royal étably à Louvain, qui avoit donné l'approbation de la traduction, n'entendoit pas le françois; que l'imprimeur Gaspard Migeot n'avoit ny presse ny caractères quand ce livre fut imprimé; que (l'approbation de) l'évêque de Namur
a voit été extorquée; enfin que tout a été faux ou contre les règles dans cette impression. C'est ce quWy avoit trouvé de défectueux pour la publication de cette traduction ; car il n'y avoit point de comparaison aux défauts qu'on trouvoit dans la traduction même et dans cet Évangile nouveau des jansénistes, contre lequel tous les gens de bien un peu intelligents s'élevèrent avec un zèle qui n'a eu rien de pareil à tout ce qui se fit alors. L'archevêque de Paris, ayant appris que sa première censure avoit eu peu d'effet, en fit une seconde sur les plaintes, comme il le dit en son mandement, du trouble, du scandale et de la division que causoit cette traduction parmy Us fidèles ; parce qu'elle altéroit la Vulgate, que le concile de Trente appelle la seule authentique ; qu'elle rétablit des versions de la Bible de Genève rejetées par l'Eglise; qu'elle corrompt en bien des endroits le véritable sens de l'Écriture; qu'en imitant les ministres de Genève elle favorise les erreurs du jansénisme en bien des endroits contre l'usage de l'Église, ce qui n'avoit point été pratiqué avant Calvin ; qu'elle ne tend qu'à renouveler les erreurs de la nouvelle opinion , déjà tant de fois condamnée.
Cette seconde censure de l'archevêque de Paris fut prévenue par un arrêt du conseil duroy, du 22 novembre 1667, pour supprimer cette traduction. La plupart des évêquesde France bien intentionnés la condamnèrent, parce qu'on y trouva une infinité d'altérations de la Vulgate, dont on en compta près de cinq cents de compte fait ; un docteur de Sorbonne nommé Mallet , grand-vicaire de l'archevêque de Rouen, y découvrit grand nombre de faussetés et d'erreurs. Le prédicateur de Saint-Louis (1) , maison professe des jésuites , déclama dans ses sermons des dimanches contre cette traduction avec bien de la force et de la vigueur, et ne contribua pas peu à faire ouvrir les yeux de ceux qui l'écoutoient, pour voir le danger de cette traduction dans la mauvaise foy des jansénistes qui en étoient les auteurs. Sur quoy les esprits s'échauffèrent de part et d'autre , et les choses fureat portées à de grandes extrémités. Arnault, chef de cette entreprise, avoit compris que le party alloit périr si le Testament de Mons n'étoit pas soutenu. On fit de nouveaux
(t) Guillaume Pelletier, né en 1610 à Clincbamps, près de Caen, admis dans la Compagnie de Jésus en 163?, recteur du collège de Caen, puis du collège Louu-le- Grand, mourotà Parts le 4 juillet 1668. Son oraison funèbre du duc de Longueville fut imprimée en 1663. Il avait us grand talent pour la prédication, et la douceur de ses mœurs, sa candeur, sa politesse lui avaient arquis l'amitié de tons ceux qui le connaissaient.
efforts pôur défendre cette traduction, qui devoit faire elle seule la destinée du jansénisme. On fit de nouvelles apologies de cette traduction toutes pleines de faussetés. La résistance de la cabale fut plus grande que jamais ; on écrivit un grand Mémoire des nullités des ordonnances de l'archevêque, qu'on eut l'effronterie d'appeler subreptices en sa présence et à ses yeux , et cet écrit alloit à prouver qu'on n'étoit point obligé à avoir aucune déférence pour ce préht en cette rencontre. Le P. Annat fit ses Remarques sur cette traduction : on y répondit par des faussetés. Le docteur Mallet fit imprimer quarante passages de celte traduction qui favorisoient la doctrine de Luther, de Calvin et de Jansénius. L'archevêque de Paris fut traité d'ignorant, d'intéressé, d'esclave des jésuites, sans aucun ménagement. Mais rien ne fut pareil à l'insolence dont fut déchiffrée l'ordonnance du grand-vicaire d'Ambrun.
George d'Aubusson de la Peuillade, archevêque d'Ambrun, étoit revenu de son ambassade d'Espagne à la déclaration de la guerre entre les deux couronnes pour les droits de la reine de Prance sur le Brabant ; il avoit servi le roy plusieurs années en ce poste, après avoir servy dans l'ambassade de Venise avec satisfaction de la cour. C'étoit un prélat du premier rang dans le clergé pour la qualité et pour la doctrine. Il n'avoit pas voulu faire un mandement en son nom pour défendre en son diocèse la nouvelle traduction, pour en ménager les auteurs; il l'avoit fait faire par son grand-vicaire, Antoine Lambert (I), docteur ès droits ; il n'y avoit rien d'aigre ny de dur en cette défense, et il paroissoit que ce prélat avoit des égards particuliers pour ces gens, faisant ce que la plupart des évéques du royaume avoient fait , ou qu'ils feroient s'ils avoient du zèle. Cependant on s'aigrit dans la cabale contre l'archevêque ; on écrit une satire sanglante contre sa personne, où sa maison ne fut pas épargnée; on lu? reprocha que, de novice des jésuites qu'il avoit été, il étoit devenu colonel de cavalerie : on luy reprocha ses services pour l'État, et on le railla de ses ambassades. Enfin jamais homme de cette qualité ny de ce caractère ne fut plus maltraité par des gens
(I) Antoine Lambert, d'une bonne famille d'Embrun, né vers 1585, clianoioe de< 1G05, prend en 1665, sur les registres de l'église de Notre-Dame du Laos I* lilns de prêtre, docteur ès droits , chantre et chanoine en l'église métropolitaine dr Notre-Dame d'Embrun, grand-vicaire de l'illustrissime et révereudtsaiiM père ea Dieu Georges d'Aubusson, prince d'Embrun , et d'official général du diocèse. EuUr en charge dès l'intronisation du prêtai, Antoine Lambert conserva ses fonctions qu'à sa mort, arrivée au commencement de 1669. ,
âussy dignes de mépris que l'étoient alors les jansénistes, qui étaient devenus odieux à toute la terre. L'archevêque prit sur cette affaire le party de la modération; il se contenta d'en faire ses plaintes au < roy, qu'il venoit de servir en deux importantes ambassades , et il luy présenta la requête dont voicy l'abrégé :
a Que, s'il étoit aussy sensible àses injures particulières qu'il l'étoit à celles de l'Église, il demanderait justice à Sa Majesté des libelles dit* famatoires que les écrivains de Port-Royal débitoient contre luy, et que sa plainte seroit d'autant plus favorable qu'ils n'attaquoient sa réputation que pour se venger de l'ordonnance publiée dans son diocèse contre la traduction du Nouveau-Testament de Mons ; mais qu'en recevant en cela le traitemeut de tous les évéques et les docteurs qui se sont opposés aux hérésies naissantes il s'estimoit heureux de souffrir une si violente persécution en défendant la religion ; que ces écrivains formoient une cabale d'invisibles, après s'être séparés de l'Église par leur rébellion contre les constitutions des papes et les ordres du clergé ; que ce n'étoit que pour éviter la justice de Sa Majesté qu'ils se cachoient ; que c'étoit dans ces ténèbres qu'ils forgeoient des armes contre ceux qui ont assez de zèle pour attaquer leur erreur; que l'hérésie qu'ils tâchoient d'introduire étoit bien plus dangereuse à la religion et à l'État que celle des siècles passés, par les couleurs qu'ils préparent pour déguiser leur malice et noircir les défenseurs de la vérité ; que leur audace est parvenue à un point qu'il n'y a plus personne en sûreté contre leurs calomnies, et qu'ils menacent tous les autres évéques qui oseroient toucher à leur traduction, en tâchant de prouver par des faux exemples de l'antiquité , dans un traité fait exprès, que pour soutenir leur doctrine il leur est permis de s'élever contre les puissances, et, comme il parolt par les livres outrageux qu'ils répandent partout contre des personnes éminentes en doctrine et en piété, en intimidant les magistrats mêmes par la crainte de leurs libelles. »
11 ne laissoit pas que de protester au roy que, sous son règne et à son exemple, ces fureurs ne diminueroientrien de son courage, quoy* qu'ils ayent eu l'insolence de ne pas épargner Sa Majesté, qu'ils ont accusée de surprise en l'arrêt de son conseil contre leur traduction, et de condamner le concordat entre Léon X et François Ier, fait par le chancelier duPrat, archevêque de Sens, qui, en l'année 1528, dans un concile provincial, avoit condamné une traduction delà Bible en langue vulgaire ; parce que, dans le dessein qu'ils avoient de changer la religion rn France, ils seraient venus à bout de leur en* t. in. 26
trepriae, s'ils eussent pu parvenir à faire recevoir leur traduction, par les altérations qu'ils avoient mêlées dans le texte pour établir leur doctrine par l'Évangile, comme les luthériens, les calvinistes, et presque tous les autres hérétiques avoient fait ; ajoutant qu'il ue falloit pas s'étonner si les écrivains de Port-Royal s'emportait jusqu'à la fureur contre ceux qui combattent cette traduction, et s'ils déchirent la réputation des évéques qui la condamnent, et s'ils menacent les autres avec tant d'insolence. Enfin il justifie le procédé qu'il a tenu ,. en faisant condamner par son grand-vicaire cette traduction, par celuy [le procédé] que l'Église a tenu de tout temps en de pareilles occasions, par la censure que fit la Sorbonne au siècle passé de la traduction de René Benoit (1), curé de Saint-Eustache, par les règtemens du concile de Trente , par les sentimens du cardinal du Perron, du cardinal de Richelieu et de tous les docteurs de l'Église, pour laquelle il demande au roy sa protection pour faire régner Dieu sur ses peuples, comme Dieu le fait régner sur eux.
Cette requête, écrite arec tant de vigueur, présentée au roy par un homme agréable qui venoil de servir l'État utilement , devait taire peur aux jansénistes ; mais, bien loin de s'en étonner, ils cherchèrent, en la réponse à cette requête, un moyen de faire valoir leur traduction par de nouvelles apologies qu'ils en firent en répondant à ce prélat ; ils firent imprimer sa requête avec des remarques qui prouvoient tout ce qu'ils entreprenoient de réfuter, et qui n'étoient que le fruit de leur opiniâtreté à soutenir leur traduction et un effet tout pur de leur passion. Enfin ces remarques ne sont, dans le fond, que des accusations de faux de tout ce qu'allègue l'archevêque d'Ambrun contre eux, sans aucunes preuves ; si bien qu'ils retombent eux-mêmes dans les défauts qu'ils reprochent à ce prélat : ils prétendent qu'il ne prouve rien dans ses accusations, et eux ne prouvent rien dans leurs défenses et dans leur justification.
Ces remarques, qui furent jetées dans le public avec ostentation, furent suivies, d'une requête au roy dans les formes pour répondre à celle de cet archevêque. Mais , comme cette requête n'avoit pres-
(t) René Benoit, Angevin, doyen de la faculté de théologie de Paria et turt de Saint-Ëustactie, choisi pour confesseur par Henri IV après son abjuration et nomn* évoque de Troyes en 1593, ne put recevoir de bu Ses à cause de sa traduction de U Bible, censurée par la faculté le 15 juillet 15*7. et condamnée par «ne bulle de Grégoire XIII, du 3 octobre 1575. Benoit n'acquiesça à celte condamnation qu'en I59S, et, même malgré les refus du souverain pontife , il ne renonça qu'en 1604 à la nonuaatkia que son royal pénitent avait faite de lui à révéché. U mourut te 7 mars 160* et M inhumé à Sej»t4£uatache.
que point d'autre fondement que le désaveu de récrit qui avoit donné lieu aux plaintes de l'archevêque et à sa requête , ce désaveu renversoit entièrement ses mesures. Mais, franchement , est-ce ainsy qu'on se tire d'affaire avec un grand prélat , dans un différend dont on fait le roy arbitre ? Car n'est-ce pas manquer de respect au souverain de nier devant luy une chose dont le public, qui en a eu connoissance , est persuadé? Voicy de quoy il s'agit.
L'archevêque de Paris ayant défendu, par son mandement du 20 novembre 1667, la lecture delà traduction de Mons, les jansénistes, qui fondoient le capital de leur doctrine sur ce Nouveau-Testament, firent courir dans le public deux satires pour le soutenir ; car c'était une de leurs maximes de railler dans les sujets où ils ne pourvoient répondre sérieusement et de répondre sérieusement en ceux où ils auroient eu peine à railler. Ces satires parurent sous le titre de dialogues entre deux paroissiens de Saint-Hilaire du Mont. Le premier étoit contre l'archevêque de Paris, où il est prouvé qu'on n'est pas obligé d'obéir aux évéques quand ils ordonnent quelque chose de contraire à l'Évangile ; et qu'y-a-t-il de plus contraire à l'Évangile que de défendre de le lire? Tout roule sur ce beau raisonnement, et sur l'abus introduit de défendre la lecture de l'Écriture sainte aux fidèles ; et, après avoir bien maltraité l'archevêque de Paris sur son ordonnance, il l'excuse de ce qu'il n'a pas été le maître , que le P. Annat et les jésuites, ennemis déclarés du Nouveau-Testament, l'avoient poussé ; tout roule enfin dans ce dialogue sur la traduction du Nouveau-Testament, où personne ne prenoit intérêt que les jansénistes. Le second dialogue est contre l'archevêque d'Ambrun, qui y étoit bien plus maltraité que l'archevêque de Paris , parce qu'il avoit moins ménagé la traduction. Toutes les injures que des gens qui ne savent pas vivre, et qui n'ont nul usage du monde, peuvent (lire à un homme de qualité, sont débitées en ce dialogue d'un air encore plus outrageant que railleur. Et ce dialogue finit par une menace cruelle aux autres évêques qui s'aviseront de censurer la traduction ; car, après avoir pacjé des désordres de la plupart des évéques, qui ne le sont, dit le dialogue, que « pour piller leurs églises, acquérir des richesses à leurs familles, et pour avoir des trains, des meubles, des tables aussy magnifiques que les princes du monde», ce paroissien zélé déclare qu'il ne peut souffrir l'injustice de ces prélats, qui, dans leurs excès qui sont publics, devroient être plus retenus à abuser avec tant de hardiesse de la patience des peuples contre la vérité de Dieu; qn'ainsy, comme les archevêques de Paris
et d'Ambrun sollicitent des mandemens par toute la France , qu'il est d'avis qu'aussytôt qui! en paraîtra qu'on en discoure ; car 9 y a de bonnes choses à dire sur certains évêques (I).
N'est-ce pas pousser l'effronterie bien loin? Car qui ne tremblera après de si terribles menaces? Mais le comble de cette insolence est de nier que cet écrit soit de Port-Royal , d'assurer que l'archevêque d'Ambrun devroit être content de ce qu'on luy a fait dire par des personnes dignes de foy qu'il n'en étoit pas, après qu'on l'a débité comme un écrit du party, étant une apologie de la nouvelle traduction, et que tout le public fut persuadé que cet écrit ne pouvoit venir que de Port-Royal, n'y ayant alors personne qui dût soutenir l'intérêt que prenoît cet écrit, que les jansénistes. Il y avoit de la honte et même de l'impudence à le désavouer; aussy cette conduite parât misérable à tous ceux qui la regardèrent de sang-froid , aussy bien qoe ces grands lieux communs des autres écrits, qui parurent alors, pour prouver que c'étoit l'usage des premiers fidèles de lire beaucoup la sainte Écriture , que sainte Cécile et les jeunes filles chrétiennes portoient l'Évangile sur leur poitrine, que saint Jérôme conseilloit cette lecture aux dames romaines, Paule et Eustochium, et tous les discours sur l'affection qu'on doit avoir pour la parole de Dieu ; car, quand tout cela seroit vray, il ne le seroit pas pour la traduction de Mons, qui ne peut être bonne qu'à rétablir le jansénisme tant elle est pleine d'erreurs.
Ce qui parut si évident au pape qu'il en fit, cette année 1GG8, une censure authentique, quoyque les jansénistes eussent eu le soin de prendre les devans pour gagner des protecteurs à leur traduction en la cour de Rome. C? fut en ce temps-là que je fis I<? voyage d'Italie, et que je fus averty par l'abbé Bigorre (2), secrétaire de l'ambassade, que le cardinal Barberin, chef de la congrégation établie par le pape pour examiner la traduction de Mons, étoit g-gné , et que le P. Bona, général des feuillants de Saint-Sébastk-r.. sa créature, luy devenoit favorable, quoyque peu Versés l'un et fautn dans la connoissance de la langue françoise, et que cette traduction couroit risque d'être approuvée à Rome, contre la censure de
(1) Second dialogue, page 8.
(Y) Valenlin Bigorre, né en Goienne, de peu de naissance , mais de beaocoa» prit, négocia à Rome pour la France a?ec succès. Le cardinal Pierre de Bonxi, q- l'avait employé pour solliciter le chapeau , le choUil deux fois pour conchrriste rt I. • résigna Mne de ses abbayes. Bigorre était abbé de la Luzerne et prieur de GeaaWramt depuis 1672, quand il mourut a Paris, dans l'hotel de Carnavalet, le 30 octobre ifeT, à Page d'environ soixante-du-huit ans. Il fut inhumé le 31 à Saint- Paul.
l'archevêque de Paris et contre la défense du conseil du roy. Je profita y de cet avis ; je représentay au pape, dans une audience qu'il me donna peu de jours après, qu'on alloit détruire tout ce que le Saint* Siège avoit fait contre la nouvelle doctrine, c'est-à-dire les bulles d'Urbain, d'Innocent et d'Alexandre, si Ton approuvoit le Nouveau Testament de Mons , et je suppliay Sa Sainteté de faire attention à quelques considérations importantes sur ce sujet que je luy donnay en main propre , dont voicy l'abrégé :
1° De quelle importance il étoit de souffrir que les fidèles n'eussent point d'autre évangile, en France, que de la main de gens condamnés d'hérésie par les trois derniers papes ; 2° que ce nouvel évangile étoit déjà dans les] mains de tout le monde avec un applaudissement et une admiration générale ; 3° que c'étoit le génie de la nation de se laisser toucher à la politesse et à l'élégance qu'on trouvoit en ce livre, qui commençoit à effacer la Vulgate et le texte latin ; 4° que l'élégance n'est pas le langage de l'Écriture qui parle simplement pour se faire entendre également aux simples et aux savants; 5* que la chose étoit à un point que le Saint-Siège ne peut pas se dispenser de prononcer sur cette traduction, qui ne seroit que trop approuvée par son silence dans la réputation où elle commeuçoit d'être; 6° qu'on feroit des trophées dans le party, s'ils pouvoient seulement obtenir qu'on la tolérât , car c'étoit là le caractère de l'hérésie de compter parmy ses avantages ce quin'étoit pas entièrement à sa destruction ; 7* que le roy, qui v en oit de condamner cette traduction par un arrêt de son conseil , croiroit que le clergé de France et les directeurs de sa conscience l'auroient trompé en tout ce qu'il avoit fait pour détruire le jansénisme, si le Saint-Siège approuvoit l'évangile dç Port-Royal; 8° que rien ne seroit capable d'offenser davantage les archevêques de Paris, de Reims, de Rouen, d'Àmbrun, et tout le clergé de France, qui avoit si bien fait contre la nouvelle opinion, que l'approbation de cette .traduction par le Saint-Siège ; 9° qu'il est de la dernière importance, si Sa Sainteté fait examiner ce livre, de choisir des juges fort intelligens dans la langue françoise, puisque les plus intelligens et les mieux intentionnés avoient été surpris par la beauté de cette traduction.
C'étoit ce que ce Mémoire présenté à Sa Sainteté contenoit pour ce qui regardent cet ouvrage en général. Voicy ce qu'il contenoit pour le particulier : 1° qu'on avoit trop recherché d'élégance et de politesse en cette traduction , contre le caractère de la simplicité de
l'Évangile; 2° que cette traduction , faisant profession dédarée de suivre la Vulgate, l'abandonne en une infinité d'endroits , et compose du texte grec et du latin un évangile nouveau; 3° que, du sentiment de Bellarmin, la Vulgate est le texte le plus correct qu'on ait de l'Évangile, et que ce texte va être effacé par la nouvelle traduction, qu'on vante avec tant d'éloges; 4° que cette traduction suit en bien des endroits celle de Genève, si décriée partout et si détestée à Rome; 5° que ce n'est que pour rétablir la nouvelle opinion, condamnée tant de fois par le Saint-Siège , qu'on donne cet évangile au public, pour luy donner du poison sous des fleurs et le tromper ; 7° que l'édition de cet évangile n'a eu que de fausses approbations ou surprises par artifice, ce qui seul doit le rendre suspect ; 8° que la seule liste des erreurs dont cet évangile est plein doit effrayer ceux qui pensent à le faire approuver , s'ils sont bien intentionnés; 9° que rien n'est plus expressément défendu dans le coocile de Trente que ces nouvelles traductions de l'Évangile sans autorité et sans nom.
Ce Mémoire fit son effet; le pape y fit grande réflexion, et la traduction de Mons fut peu après condamnée par un bref du il avril (1668), auquel le Mémoire des erreurs en grand nombre contenues en cette traduction , présenté par le P. Fabri, jésuite, amy du cardinal Âlbissy, et mis entre les mains des consulteurs, ne contribua pas peu : et cette censure du pape acheva de détromper les esprits de cette traduction.
Cependant on remuoit en Sorbonne par de grandes intrigues en faveur du nouvel évangile. Les jansénistes cabalèrenl pour décrier le dernier mandement de l'archevéqne de Paris, proviseur d-» Sorbonne, contre le Testament de Mons. L'archevêque, l'ayant sa. s* plaignit qu'étant à la téte de ce corps en qualité de proviseur oo y refusât de soutenir ce qu'il régloit pour l'intérêt de la religion • t l'honneurdu corps. Sur ces plaintes, Hilaire du Mas (1), qui fut depuis conseiller du Parlement, se trouvant en état de faire son acte ii * vespérie et de prendre le bonnet de docteur, pour réparer la faute don! l'archevêque s'étoit plaint et pour faire connoltre au public le sentiment de la plus grande et plus saine partie de la Sorbonne, entreprit
(1) Hilaire du Ma*, reçu docteur de la maison et société de Sorbonne le 24 mai lfi&«. conseiller clerc au Parlement en la quatrième chambre des enquêtes, mourut en l"i «. et non en 1742, comme l'affirment à l'envi lès biographes et Picot dans ses M&mmr**. Ils l'ont sans doute confondu avec un Clément du Mas , licencié en théologie , decr-ie le 22 janvier 1742. Le notre est auteur d'une Histoire des cinq ProposUicns tort estimée et dont M. de Maistre parle avec éloge.
de combattre en sa thèse le Nouveau Testament de Nons, et de sou» tenir la censure que l'archevêque en avoit faite. Il porta sa thèse au syndic, qui étoitBreda, curé de Saint- André, homme équivoque et de tous les partis (4); il la signa sans difficulté. La thèse s'imprime; le jour pris pour la soutenir fut le 23 may(4668), et, comme on ladistribuoit, le syndic y forma opposition par les mains du bedeau, qui est celuy qui fait la distribution. Ce fut l'abbé de Lamet (î ) et quelques autres favorables au party qui, sous prétexte qu'on y soutenoit l'opinion probable et la question de fait, menacèrent le syndic de fracas s'il n'arrétoit la thèse. Le soutenant, averty de l'intrigue, alla en donner avis à l'archevêque, qui envoya quérir sur-le*champ le syndic, auquel il ordonna que, la thèse ne contenant rien que de bon, elle fût soutenue ; ce qui s'exécuta, à la honte du syndic et à la confusion de la cabale, le 23 de may, en ces termes : La faculté, ayant déclaré tant de fois qu'elle n'approuvait nullement les nouvelles traductions de l'Écriture sainte , a assez témoigné son sentiment de celte de Mons, condamnée déjà par tant de gens de bien et tant de prélats. Et l'on fit un extrait de tout ce procédé pour laisser dans les archives de la faculté une remarque authentique de son sentiment sur la traduction de Mons, qu'elle condamnoit.
Mais parce que rien n'alarmoit alors davantage le party que la requête de l'archevêque d'Ambrun au roy , qui les accusoit de résistance et de rébellion aux ordres de Sa Majesté en les accusant d'hérésie et de révolte à l'Église et au Saint-Siège, ils remuèrent, avec toute l'ardeur dont ils étoient capables, ce qu'ils avoient d'amis
(1) Nous l'avons souvent rencontré, et nous l'avons tq en* effet dans tous les partis. On le signalait à Colbert comme « attaché d'inclination aux anciens principes de la faculté, les ayant 6us dans sa jeunesse et en ayantconservé les principes; mais Papplica lion à sa cure et ses sermons l'empêchent de savoir les choses à fond. Ainsi il ne peut pas examiner les tiièses. Le dernier qui lui parle, pourvu qu'il le flatte, l'emporte et lui fait même dire uo sentiment, bien qu'il se soit auparavant déclaré pour le contraire. Sujet à des incommodités et à des fièvres, mettant sa félicité dans une maison de campagne qu'il a et où il se tient ordinairement : aussi ne peut-il faire exactement sa charge de syndic. »
(î) Il y avait deux abbés de Lamet, docteurs Fun de Sorbonne et l'autre de Navarre; U est probable qu'il est id question du premier, Adrien- Augustin , dont il a été parlé au livre X. Le second, Léonard, ancien curé de Saint>Eustache, ancien archidiacre de Brie et chanoine honoraire de Paris, mourut le 1er décembre 1705, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Le premier était d'une famille noble , alliée anx Gondi ; le second appartenait à one famille bourgeoise de Paris, favorables d'ailleurs tous les deux au parti. Les notes à Colbert signalent le docteur de Navarre comme « un honnête homme, suivant les sentimens de Bossuet ». Le docteur de Sorbonne est donné pour ■a e? prit délié, pénétrant, secret, aimant les anciens sentiments de la faculté, les sachant, ne se commettant pas, hardi cependant, homme d'expédient et d'ouverture
à la coa r pour préparer le roy à bien recevoir leur requête, qa'Anank avoit composée avec grand soin pour l'opposer à celle de l'archevêque d'Ambrun , et, pour disposer le public à y être favorable, on mendia les suffrages de ces personnes qui passent dans le monde pour arbitres du mérite, et qui font la bonne ou la mauvaise fortune des ouvrages d'esprit. Le duc de Montausier (t) avec le duc de Grammont, tous deux peu instruits et même peu curieux de la religion, mais les plus propres à rompre des glaces, comme on dit, et à parler hardiment de tout à la cour par la qualité de leur esprit et par la licence qu'ils se donnoient, furent les premiers à parler au roy de cette requête, et à dire que c'étoit un chef-d'œuvre d'éloquence et la plus belle chose qui eût paru de ce siècle; ce qui fut soutenu par le prince de Condé, gagné par la duchesse de Longueville, sa sœur, qui l'avoit fort cajolé pour le faire parler, et son suffrage étoit toujours d un poids à la cour à se faire écouter. Ce prince avoit l'esprit émment en toutes choses, et dans le vray il avoit trouvé des endroits en cette requête qui l'avoient touché ; car franchement elle étoit bien écrite. Il la prôna aussy partout d'une grande force ; enfin la conspiration pour la faire valoir à la cour fut si grande , l'intrigue de la cabale joua si bien, tout fut tellement concerté pour faire de l'éclat parmy les courtisans et pour attirer l'attention du roy, que ce fut un miracle qu'il ne se laissât pas surprendre k ce piège, le plus artificieux de tous ceux qu'on luy eût dressés. La reinemère , qui le soutenoit dans de pareilles occasions, n'étoit plus. La duchesse de Senecey, seule capable de parler, s'étoit retirée de la cour, où elle ne paroissoit plus ; les ministres à demy gagnés regardoient ce qui se passoit dans un profond silence, sans y prendre part. Tout sembloit disposé à tromper le roy, lequel, par un fonds de prudence à l'épreuve de toutes ces attaques, non-seulement ne voulut jamais voir cet écrit, mais pas même souffrir qu'on luy en fit la lecture, se défiant des louanges affectées et des applaudissemens concertés qu'on donnoit à cette requête, se tenant ferme et attaché à l'Église, dont il respectoit les décisions, pendant que la plupart de ses courtisans s'abandonnoient aux divers mouvemens que leur inspiroit cet écrit, les uns par l'engagement qu'ils avoient au party, les autres par la curiosité que donne toujours la nouveauté, plusieurs par la faveur qu'on est toujours prêt à donner à ceux
( l ) Charles de Sainte-Maure , due de Montausier, fils de Léon el de Marguerite de Clt&teaubriant des Roches- Barilault, né en 1610, gouverneur du Dauphin, marié en juillet 1645 à Jolie d'Angennet de Rambouillet, mourut le 17 mai 1690.
qui divertissent. Il y en avoit qui prenoient plaisir à voir en proye aux écrivains de Port-Royal des personnes de qualité qu'on humU lioit; plusieurs enfin se faisoient une agréable occupation d'être les spectateurs d'une résistance hardie aux puissances, et d'admirer les charmes d'une éloquence qu'on avoit, par-dessus toutes choses» mise en œuvre dans cet écrit.
Ce furent là les différens effets de la requête dans la plupart des esprits. Mais aussy il s'en trouva, parmy un si grand nombre de gens frivoles, quelques-uns assez solides pour remarquer que ces solitaires de Port-Royal, qui se cachoient auparavant avec tant de soin, sortoient de leurs retraites pour se montrer à la cour par des requêtes soutenues et appuyées de la faveur de la plupart des courtisans, et que ces gens jusqu'à présent toujours masqués se démasquoient. On voyoit leur méchante foy à désavouer des libelles qui ne pouvoient être que l'ouvrage de leurs mains; ils se vantoient de leur fidélité envers le roy, contre lequel ils se révoltoient tête levée, et ils tomboient dans l'impiété ordinaire des hérétiques en appelant au roy du jugement du pape, à l'exemple des ministres de Charenton, qui demandèrent à Louis XIII qu'il voulût les écouter pour juger de l'affaire de leur religion et de ne pas s'en rapporter à leurs accusateurs; c'est-à-dire ils mettoient le roy au-dessus du pape; car, après avoir été condamnés tant de fois, toute leur requête n'a presque pour but que de supplier le roy de voir par luymême s'ils n'ont pas raison , comme si le roy n'avoit jamais ouy parler de leurs affaires : ce qu'ils ne peuvent ignorer s'ils veulent se souvenir de tout ce que ce prince dit aux trois présidents de l'assemblée du çlergé de l'année 1660, lorsqu'il pressa avec tant d'instance d'achever de les détruire. Au reste c'est en vain qu'ils reprochent à l'archevêque d'Ambrun d'avoir tâché à rendre leur fidélité suspecte au roy par un livre prétendu propre à exciter les esprits à la révolte; car, après leur traité de la Constance, l'ouvrage le plus insolent en soy, le plus pernicieux à l'État, le plus injurieux au roy, le plus opposé à l'esprit de l'Église et le plus séditieux qui ait paru en ce siècle, ils devroient cacher leur confusion dans le silence, et ne plus se vanter de leur attachement au service du roy et de l'État ; car c'est ainsy que parloient les calvinistes sous nos derniers rois. C'est en vain qu'ils raillent de la politique de ce prélat de vouloir faire peur au roy, qui fait trembler toute l'Europe, de quatre écrivains de Port-Royal, comme si la cabale, aussy répandue qu'elle est dans tout l'État, qui résiste tête levée à toutes les puissances de la terre,
qui a commencé à gâter par son venin tout le royaume presque, qui a des partisans jusqu'en la cour, qui depuis plus de vingt ans résiste aux décisions de l'Église et aux déclarations du roy, qui partage les esprits dans tous les corps et dans toutes les communautés, étoH réduite à quatre écrivains. C'est en vain qu'ils s'excusent de signer le formulaire pour la question de fait, afin de ne pas autoriser l'autorit é du pape comme une opinion préjudiciable [aux souverains et qui renverse les articles de Sorbonne, à ce qu'ils prétendent; car c'est ce que les quatre ministres de Gharenton représentèrent au feu roy pour justifier leur doctrine et ne pas reconnottre l'infaillibilité du pape. Enfin cette requête, si vantée par l'intrigue de la cabale comme un chef-d'œuvre d'esprit et d'éloquence , n'est remplie que de faussetés, d'impostures, de déguisemens, de fausses fiertés, de calomnies, d'insolences , et de tous ces artifices que l'esprit de cabale a coutume d'inspirer aux factieux. Ainsy cet admirable écrit n'eut point d'autre effet que de donner de l'admiration à ceux que l'intérêt du part; avoit disposés à l'admirer ; car il fut fort méprisé de ceux qui reconnurent dans quel esprit il avoit été conçu.
Le party qu'avoit pris l'archevêque d'Ambrun de défendre la religion, en soutenant son ordonnance contre le Nouveau Testament de Mons, étoit trop juste pour n'être pas soutenu ; plusieurs mirent la plume à la main pour défendre son honneur en défendant celui de l'Église; mais parmy ceux qui se signalèrent en cette occasion le P. Bouhours fut celuy qui fit plus de bruit. Il n'avoit nul commerce avec l'archevêque d'Ambrun, qu'il ne connoissoit pas même. Ce fut je ne sçay quel petit succès qu'eut la requête des jansénistes, par une pure intrigue de cabale, qui , les ayant rendus plus fiers dans le public , obligea le P. Pelletier , nouveau recteur du collège des jésuites, homme de tête et fort zélé, à presser le P. Bouhours, qui se trouva alors avec un peu de loisir, à répondre à cette requête; ce qu'il fit d'une manière si sage , si forte et si élégante, dans une lettre qu'il écrivit à un seigneur de la cour, qu'on eut de la peine d'abord à croire que ce fût un jésuite, car on n'avoit rien vu encore d'une si grande pureté joint à tant d'élégance et de politesse. Ce père avoit un génie si particulier pour la langue que personne n'en avoit une connoissance si profonde que luy, et tout ce qu'il écrivit depuis devint à notre siècle un modèle de la manière dont il faut écrire en notre langue. Ce qui donna lieu à Boileau-Despréatu (I).
(1) Nicolas Boileau-Despréaui l'auteur des satires, fils de Gilles et d'Ane de Nyellcy né à Crosne près Pari*, le 1er norembre 1636, mort le 13 mars 171t.
un des écrivains des plus célèbres de ce temps-là, de dire ce beau mot, qui fit tant d'honneur à la société, à l'occasion du P. Bourdaloue (i), qui commença à prêcher à Paris Tannée suivante : que les jésuites avoient défait les jansénistes en bataille rangée, le P. Bourdaloue par sa prédication, et le P. Bouhours par sa Lettre à un seigueur de la cour.
Mais , outre que cette lettre étoit écrite d'un air fort poly, elle parut si judicieuse et si forte, en ce qu'elle contenoit, qu'elle fit une impression dans le public dont le party fut alarmé ; car elle découvrait mieux que tout ce qui avoit paru jusqu'alors la fausseté de l'esprit de la cabale, qui ne subsistoit que par des tromperies perpétuelles et par des déguisemens, et qui, comme un serpent, ne se cachoitsous des fleurs que pour répandre son poison plus dangereusement. Elle exposoit aux yeux de tout le monde les injures et les calomnies qu'Arnault faisoit à l'archevêque d'Ambrun en altérant ses paroles et détournant le sens de la plupart des endroits de sa requête ; en suppliant le roy de juger d'une doctrine que les papes avoient déjà jugée; en représentant cet esprit de rébellion, qui possédoit le party depuis tant d'années, comme le caractère essentiel de la cabale ; en falsifiant et corrompant tout ce qu'il avançoit pour sa défense. Mais rien ne blessa tant cet auteur que la comparaison que le P. Bouhours faisoit de luy et de Calvin, en faisant voir que la plus grande partie de sa requête au roy n'étoit qu'une copie de la requête de Calvin à François Ier, qui est à la tête de son Institution sous le titre de préface, qui ne prétendoit par ses artifices, comme Arnault, qu'à établir sa fausse doctrine.
Arnault , qui faisoit profession de répondre à tout, en étoit trop piqué pour ne pas répondre à cette lettre ; il le fit donc, mais d'un air, où il paroissoit de rémotion, et qui faisoit connoître qu'il étoit en colère , ce qui divertit toujours le public ; car il étoit si fort passionné sur sa traduction qu'il n'en parloit presque jamais de sangfroid, surtout quand on attaquoit cet ouvrage ; il traitoit le docteur Mallet de misérable, et le P. Bouhours, sous le nom d'apologiste de l'archevêque d'Ambrun, il le traitoit d'impertinent. Enfin il ne parut avoir de modération que pour le P. Le Tellier (2), qui, ayant entre-
(1) Louis Bourdaloue t né à Bourges le 20 août 1632, admis dans la Compagnie de Jésus en 1648, mourut k Paris le 13 mai 1704.
(2) Michel Le Tellier, né près de Vire le 16 décembre 1643, admis dans la Compagnie de Jésus en 1661, enseigna d'abord les humanités et la philosophie. En 1678 il donna une édition estimée de Quinte-Curce, et de 1672 à 1684 plusieurs outrages
pris quelques années après d'écrire des observations sur cette traduction, où il en découvre tout le venin par une supputation de plus de deux cents falsifications en la Vulgate, et par une justification invincible du dessein d'Arnault de renouveler dans la nouvelle traduction la doctrine des cinq propositions condamnées : ce qui parut à ce docteur d'une si grande force qu'il n'osa jamais y répondre, et qu'il se tint dans un profond silence en cette occasion, après avoir toujours fait tant de bruit contre tous ceux qui avoient attaqué le Nouveau Testament de Mons. Et, quoyqu'il n'eût jamais paru qu'emporté sur ce sujet quand on l'attaquoit, il parut floux comme un mouton sur le livre du P. Le Tellier, qui le fit taire malgré luy peut-être, mais enfin il lui ferma la bouche et luy imposa silence. Ce furent là les différentes aventures du Nouveau Testament de Mons , qui fut condamné du pape , des prélats de France qui étoient bien intentionnés, de la Sorbonne et de tous les gens de bien qui voulurent ouvrir les yeux aux erreurs dont il étoit plein.
Le rituel de l'évêque d'Aleth courut à peu près la même fortune ; il fut condamné presqu'à même temps, par Clément, que la traduction de Mons. Il est vray que ce fut à plus petit bruit, l'usage de ce rituel étant renfermé dans le diocèse, et voicy une partie des raisons de cette censure :
1° Que la pratique ordinaire de l'Église pendant plusieurs siècles a été de différer l'absolution dans le sacrement de Pénitence jus* qu'à ce que la pénitence fût accomplie; 2° que l'Église d'aujourd'huy approuve cette pratique et souhaite qu'on la suive, comme le moyen le plus assuré, le plus naturel, le plus conforme à l'ancienne Église et le plus parfait; 3° qu'on ne donnoit l'absolution que lorsqu'on jugeoit que le péché étoit expié; 4° que le curé doit traiter ceux qui se confessent ailleurs sans sa permission comme des pénitens qui n'ont pas reçu l'absolution, et les obliger à se confesser de nouveau ; 5° qu'il ne faut point donner l'absolution à ceux qui ne secorrigentpas et retombent encore dans le péché, leurs rechutes étant des marques d'une guérison imparfaite ; 6° qu'il faut différer l'absolution, même à Pâques, et ensuite la communion, à ceux qui retombent dans le péché, et il vaut mieux les exposer à cette humiliation qu'à faire
contre le Nouveau Testament de Mons. Nommé confesseur du roi en 1709, 3 combattit pour l'Église avec un zèle que les jansénistes, et surtout Sai ut-Simon , ne loi onl point pardonné. Ce que dit de lui Saint-Simon dans ses Mémoires est plein de contradictions. Féntlon au contraire faisait grand cas du P. Le Tellier. Relégué à Amiens, puis à la Flèche, il y mourut Le 2 septembre 1719.
une mauvaise communion , et que c'est en ces occasions que le confesseur doit marquer sa fidélité à Dieu par sa fermeté à refuser l'absolution; 7° que les saints Pères n'ont pas cru que le danger de la mort fût une raison pour empêcher le retardement de l'absolution ; 8* que l'ignorance invincible n'excuse pas de péché ; 9° que les indulgences ne sont accordées qu'à ceux qui travaillent sérieusement à lour perfection, parce qu'elles ruineroient la pénitence, qui est le soutien de la discipline ecclésiastique, si elles étoient données à tout le monde; 10° que dans les première siècles 'on mettait à la pénitence publique les péchés secret 3 comme les péchés publics et scanleux. Ces erreurs et quantité d'autres, favorables au jansénisme, obligèrent Clément IX de censurer ce rituel par un bref du 9 avril 1668, avec défense delelireetde s'en servir, sous peine d'excommunication.
Cétoit là alors la mauvaise fortune de tout ce qui sortoit des mains de ces gens-là, car il ne parut presque rien d'eux qui ne fût censuré. Car on ne leur pardonnoit rien parce qu'on pensoit tout de bon à les pousser à bout ; et la sévérité des lois, jointe au zèle que le roy faisoit parottre d'opprimer ce party, faisoit qu'il y avoit peu de jansénistes déclarés. Mais, quelque rigueur qu'on fût résolu de leur tenir, la plupart des curés de Paris et des directeurs de réputation suivoient la conduite des jansénistes pour la direction, sans se soucier de suivre la doctrine, qu'ils laissoient là. La chose môme étoit en un point où l'on n'avoit de vogue pour la direction que par la sévérité. Il est vray qu'on avoit tellement décrié la morale relâchée que ce n'étoit que par une profession d'austérité qu'on devenoit recommandable. Ce fut la conduite que tous les directeurs qui cherchoient à se donner du crédit et à avoir de la vogue affectèrent de prendre, et, suivant les principes du party,- [1/5 J refusoient aisément des absolutions, débitoient des maximes sévères, et décrioient la conduite des jésuites, qu'ils appeloient la inorale relâchée ; ce qui eut cours dans le public assez généralement , après les reproches que la cabale prit grand soin de faire à la société, dans tous les écrits qui parurent depuis dix ans, pour faire diversion de la doctrine tant de fois condamnée que la société luy reprochoit : c'étoit l'esprit qui régnoit alors. Le brnit que les curés de Paris et de Rouen firent, en ce temps-là, par leurs factums et leurs autres écrits contre les jésuites, donna grand cours à cette opinion, dont profitoient tous les directeurs qui cherchoient de la pratique. On ne parla jamais tant de réformes, et il n'y en eut jamais moins. Les jansénistes, qui étoient depuis longtemps en possession de bien écrire, continuoient à se signaler par là; on s'en tenoit à leurs discours et à
leurs traités de morale, c'est-à-dire aux paroles, sans pratiquer les choses, et Ton estimoit les plus réformés ceux qui parloient le mieux de la réforme.
Mais on ne sauroit assez déplorer l'état ou plutôt le désordre que cette conduite jeta dans les mœurs de ce temps-là; car, avec cet esprit de réforme superficielle qui se bornoit aux paroles , les jansénistes, dans leurs écrits qu'ils répandoient dans le public sur la morale des jésuites, et surtout dans les Lettres provinciales, par un détail trop particulier des cas de conscience en françois, avoient appris aux femmes bien des choses qu'elles ne sçavoient pas, ny qu'elles ne dévoient pas sçavoir, sur cequi est permis et sur ce qui n'est pas permis; de telle sorte qu'ils gâtèrent' plus les mœurs du siècle que tout le relâchement et toute la mollesse des jésuites. Car la plupart des femmes commencèrent à se permettre ce que Pascal et les autres reprochoient à faux aux jésuites. Tout ce qu'ils avoient écrit sur le sujet du sixième commandement autorisa fort le libertinage de la galanterie, et cela, joint à l'éloignement des autels que conseilloit la nouvelle opinion, répandit insensiblement dans les esprits un froid sur la religion qui dégénéra peu à peu en une indifférence qui fait aujourd'hui gémir la plupart des gens de bien qui restent sur l'assoupissement de la piété qui règne aujourd'huy, le sentiment de la religion s'éteignant peu à peu dans les esprits par le grand nombre d'hommes et de femmes qui, par un raffinement de libertinage, renonce à l'essentiel de la religion, dont ils ont bien de la peine à garder les apparences ; car on se fait une espèce de mérite de douter de tout. La fréquentation des sacremens diminua , l'affection à la parole de Dieu se refroidit; ce n'étoit plus que par curiosité ou par un reste de bienséance qu'on couroit les prédicateurs, qui cherchoient eux-mêmes plus à plaire qu'à édifier; et Ton peut dire que le jansénisme, de la manière dont il fut soutenu, fut une des sources de ces désordres qui ne commencèrent à éclater tout à fait que sur la fin de ce siècle par un refroidissement de foy dans l'un et l'autre sexe, et par un grand dérèglement de mœurs, qui vint enfin à un excès où l'on ne pouvoit plus faire de comparaison de l'état où se trouvent la religion à la naissance du jansénisme à celuy où elle se trouva à sa fin, les dernières années de ce siècle. G'étoit une observation nécessaire à faire pour marquer encore davantage combien cette hérésie a été préjudiciable à la religion, parce que les autres contribuoient quelquefois à ranimer la foy des fidèles quand elle s'affoiblissoit, et celle-cy à conquérit à l'affaiblir lorsqu'elle s'affermissoit.
La résolution du roy d'exterminer cette hérésie et sa fermeté à ne rien relâcher de son dessein n'étonnoient presque plus les quatre évoques, qui attiroient les yeux de tout le party sur leur conduite; on les regardoit comme le modèle de ce qu'il y avoit à faire pour le soutien de la nouvelle opinion. Tout ce qu'on préparoit à Rome et à Paris contre eux ne les étonnoit pas ; on les vit se disposer à être dépouillés de leur temporel et à être rélégués hors leur diocèse avec un sang-froid et une tranquillité qui donnoient de l'admiration à tous les sectateurs de la doctrine, et qui encourageoient les religieuses de Port- Royal des Champs à ne point relâcher de leur opiniâtreté. Tout cela n'étoit pas peu soutenu par les cajoleries de la duchesse de Longueville, qui donnoit de grandes louanges à leur résistance , et qui avoit soin de fournir, de son fonds, dequoy faire subsister ceux qui perdoien leurs bénéfices par des dévolus, selon la déclaration; et elle donnoit assez libéralement des pensions à ceux qui se trouvoient dans le besoin ; on dit même que Sainte-Beuve eut quelque part aux grâces qu'elle faisoit et qu'elle l'assura d'une pension. On ne sçait pas bien pour quoy, car il avoit signé le formulaire ; comme il étoit lK>n théologien, il sçavoit se démêler de ces distinctions du fait et du droit, qui faisoientde la peine aux autres plus consciencieux que luy. De la manière dont Saint- Amour le fait parler, dans les lettres qu'il produit de luy en son Journal, c'étoit un janséniste de la dernière rigueur, dont il revint un peu dans la suite en se faisant janséniste mitigé, comme étoient la plupart des chefs, qui ne portoient pas les choses aux dernières extrémités , persuadés qu'ils étoient que, pour la conservation du party, ils étoient obligés de se conserver euxmêmes. Pour les quatre évéques, étant embarqués comme ils étoient à donner exemple aux autres, ils ne pouvoient pas se dispenser de payer de leur personne et de tenir bonne mine dans le dessein qu'on avoit de les pousser à bout. C'étoit la disposition où Ton se trouva le reste de l'année, lorsque l'archevêque de Paris donna une nouvelle abbesse à Port-Royal qui renversa bien des espérances,
La mère Eugénie, pressée qu'elle étoit des besoins de sa maison, où l'on la redemandoit, et fatiguée de l'ennuy de ses religieuses, qui soupiroient après leur retour, pressa fort l'archevêque de les renvoyer à leur couvent de la rue Saint- Antoine ; il est vray que les choses étoient dans un état, au couvent [de Pari-Royal] de la ville, où l'on pouvoit en quelque façon se passer d'elles; car on avoit renvoyé à Port- Royal des Champs toutes celles presque qui persistoîent dans leur désobéissance, et il n'étoit plus resté que celles qui avoient signé, ou qui
paroissoient être dans la disposition de le faire. Ce qui détermina l'archevêque à' penser à donner enfin une abbesse à cette maison pour luy donner une nouvelle forme. Le roy, sur ce que le prélat luy avoit représenté pour le bien de ce couvent, luy avoit permis de procéder à une élection, renonçant à son droit de nomination et abandonnant tout à fait cette affaire à sa prudence. L'archevêque avoit renoncé au dessein qu'il avoit eu de mettre en cette place Laurence de Belfons, qu'il n'eût pu soutenir dans la grande brigue que faisoit la maison de Luynes, jointe à celle du ministre Colbert, pour Fabbesse de Malnoûe, Marie de Rohan de Monbazon, qu'il en vouloit exclure parce qu'il ne luy trouvoit pas les qualités propres à gouverner le Port-Royal dans la présente conjoncture.
Il y avoit dans la communauté deux sujets assez propres à cela, la sœur Plavie et la sœur Dorothée, toutes deux ferventes dans leur conversion et déjà zélées contre la nouvelle opinion. Dans l'élection qui se fit, les voix furent pour Dorothée, qu'on jugea moins vive et plus propre à l'état présent des affaires : elle fut choisie abbesse. Le roy donna son agrément ; la mère Eugénie se retira avec ses filles, et le Port-Royal commença à prendre une nouvelle face par une conduite opposée à celle qu'on y avoit tenue ; le revenu de la maison fut partagé entre le Port-Royal des Champs et le Port-Royal de Paris ; tout enfin prit une nouvelle forme qui renversa les prétentions des chefs de cette cabale, et ce fut principalement ce qui les obligea à penser à un accommodement, qui étoit la seule ressource qui restoit au party pour se rétablir. Ce qui ne s'exécuta que Tannée suivante.
Les chartreux ayant perdu cette année leur général, ils élurent en sa place dom Innocent Maçon (1), prieur de la chartreuse de Noyon, en Picardie. C'étoit un homme de téte, qui, parmy les autres qualités qui l'avoient élevé à cette place, étoit tellement déclaré contre la nouvelle opinion qu'un des premiers règlemens qu'il fit en son ordre, en étant devenu le chef, fut qu'on luy envoyât tous les livres des jansénistes, et surtout le Nouveau Testament de Mons, qu'on trouverait dans tous les couvens de France, à la Grande-Chartreuse, pour les y faire brûler; et les jansénistes, pour se venger de cet ordre, qu'il exécuta luy-même après l'avoir porté, eurent la malice de publier qu'il avoit brûlé son couvent par cet incendie, parce qu'en effet le feu se prit à la Chartreuse quelques années après que ces livres eurent été brûlés.
(i) Dom Innocent Le Masaon , né à Nojon le 10 mars 1620, élu prieur de h Grande- Chartreuse le 16 octobre 1675, mourut le 8 mai 1703. 11 a préservé les cuartrcni du jansénisme.
Peut-être qu'ils attribuoient à une punition du Ciel cet embrasement parce qu'on y avott brûlé l'Évangile, plein d'erreurs qu'il étoit. A cet ordre oe général en ajouta un autre , qui marquoit du moins autant son zèle que le premier, de punir sévèrement tous les religieux de l'ordre qui seroient trouvés suspects du jansénisme et qui s'en piquotent.
Ce fut aussy environ ces derniers temps-là que le P. de Lingendes, près avoir prêché près de quarante carêmes avec une réputation et un succès que tout le monde sçait, préchant à Saint-Louis, maison professe de la Compagnie, le dimanche de la Passion, et ayant pris pour texte ces paroles de l'Évangile de saint Jean : Si je vous dis la vérité y pourquoy ne croyez-vous pas (i ) ? s'écrioit : a Je vous prêche une « doctrine dans laquelle saint François-Xavier a ressuscité vingt- « six morts, et personne n'en est touché 1 On m'écoute avec une froic deur et une indifférence qui me fait peur. Si je préchois des nou- « veautés comme on en prêche maintenant, on courroit après moy, c j'auroisdes sectateurs, je ferois du fracas; car on a vu des dames « donner jusques à leurs bijoux et des gens se dépouiller de tout et c donner jusqu'à leur chemise pour la nouvelle opinion; et parce qeu a je prêche ce que les apôtres ont prêché et la doctrine que le saint < dont je viens de parler a portée jusqu'à la Chine et au Japon, cette « doctrine dans laquelle il a fait tant de miracles, on n'en est pat touché ! » Jamais il n'avoit mieux prêché, dans une plus belle compagnie, ny avec plus de zèle et de vigueur , et jamais il n'eut moins de succès, Le temps n'étoit pas favorable ny à la religion, ny à ceux qui la défendoient. C'étoient alors des intérêts trop délicats pour que le peuple y entrât, [sinon] par la disgrâce des religieuses de Port- Royal, qu'on noircissoit de terribles couleurs dans les compagnies , à la ville et à la cour, en rendant la conduite de l'archevêque odieuse au dernier point, et en chargeant le P. Annat et sa Compagnie de tout ce qui s'étoit fait contre ces filles depuis les dernières années; ce qui donna du mépris et même de l'indignation contre les jésuites, qu'on commença à ne plus ménager dans les discours et dans les écrits, des puis la mort de la reine-mère, personne n'y prenant presque plus d'intérêt, sinon le roi, qui étoit toujours bien intentionné ; mais le détail du désordre n'alloit pasjusqu'àluy; car ses ministres, qui se soucioient peu de cette affaire, où ils prenoient peu de part, luy ménageoient le chagrin qu'il en auroit eu s'il eût su ce qui se passoit.
(i) Sê vrnitatem dieo vobistcur non credUis ? Joann., c*p« 4.
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Il ne laissent pas que d'arriver de petites disgrâces au party,qmle décrioient fort parmy le public et qui qe eentribuoteat pis peu à donner mauvaise opinion du véritable fonds de leur esprit, qu'ils avoient soin de sauver par des apparences de morale qui avoient toujours de beaux dehors. Telle fut celle qu'on apprit par la maréchale de la Meilleraye (1), qui s'étoit autrefois laissée cajoler sur la nouvelle opinion, mais qui n'y donna pas par le dégoût qu'en avoit pris le maréchal son mary , homme d'un esprit solide, mais peu dévot. Cette maréchale, dans un entretien qu'elle eut avec le P. Bertelot (S), prédicateur jésuite, luy apprit que les jansénistes se faisoient un point de leur politique de brouiller les familles pour s'y rendre nécessaires dans les accommodemens ; ce qu'elle confirma à ce père par l'exemple du jeune duc de Brissac (3), son neveu, marié depuis peu avec la fille du duc de Saint-Simon (4). La première année du mariage foi heureuse par un amour mutuel des deux mariés ; mais, par malheur, un gentilhomme du party, on ne sait ny par quel motif ny par quel intérêt, s'alla mettre dans l'esprit d'accuser le jeune duc d'avoir voulu empoisonner la duchesse, sa femme* Sur ce bruit se formèrent les soupçons, les défiances, les jalousies, la séparation de corps et de biens entre les deux jeunes mariés, qui se quittèrent d'us consentement mutuel et vécurent depuis si mal l'un avec l'autre que ce fut un exemple d'un des plus malheureux mariages et d'une des plus funestes aventures de ces temps-là ; car tout le monde sçail quelle fut la misérable destinée de la duchesse, qui étoit née avec toutes les qualités capables de faire la personne la plus heureuse de la cour, étant pourvue de qualités, d'esprit, de vertu, de beauté et de grands biens autant qu'aucune personne du royaume . Et ce malheur ne vint que du gentilhomme janséniste, qui avoit été donné à la du* chesse par mademoiselle de Vertus, ainsy que la maréchale de la Meilleraye le raconta en ce temps-là à ce père jésuite ; ce qui fit, à ce
(1) Marie de Cossé, fille de François, duc de Brissac, et de Guyenne Botte*, mariée en mai 1637 à Charles de la Porte , maréchal duc de la Meilleraye, moerst sans postérité le 14 mai 1710, dans sa quatre-vingt-neuvième année, et fut inhumée aux Celestin*.
(2) François Berthelot, né à Nevers, mort le 27 septembre 1666.
(3) Henri- Albert de Cossé, duc de Brissac, fils de Louis et de Catherine de Gcndi, marié le 17 avril 1663 à Gabrielle- Louise de Roovroy de Saint-Simon, et en 16*4* Éhsabeth de Verthamont, mourut sans entants à Brissac, le 29 décembre ttM, • l'âge de cinquante-quatre ans.. ,
(4) Gabrielle- Louise de Rouvroy de Saint-Simon , fille de Claude, duc de Saint- Simon , et de Diane-Henriette de Budos , marquise de Portes , sœur de Fauteur dis Mémoires, née en 1646, mariée à H.-Àib. de Brissac, mourut n 2S fitfrier tSS4.
qu'on prétend, un grand fracas et à la cour et à la ville et décria fort le parly.
Cependant, comme les amis secrets de la cabale pensoient secrètement à un accommodement, qui étoit la seule ressource qu'on y avoit pour se tirer d'affaire, on pensa à même temps à décrier les jésuites en toutes manières, surtout le P. Annat, qu'on faisoit partout l'auteur de la conduite de l'archevêque à l'égard de Port-Royal et des violences qu'on y faisoit pour réduire les religieuses; ce qui ne pouvoit se débiter par Paris sans que ce père et tous les jésuites ne fussent dépeints de toutes les couleurs les plus odieuses que* la vengeance peut fournir à des passionnés. Ce fut aussy pour ce même sujet qu'on donna en ce temps-cy au public ce livre (4) infâme qui parut contre la morale des jésuites, l'ouvrage le plus méchant, le plus faux, le plus pernicieux et le plus détestable qui ait peut-être paru en ce siècle, plein d'impostures, de malices, de faussetés, imprimé en Flandre, qui parut sur la fin de l'été, qui ne fait que trop voir la disposition de leur cœur et de leur esprit; il n'avoit encore rien paru, dans tout ce qui étoit sorty de Port-Royal, où il y eût tant de passion et tant de venin. Ce fut le premier préparatif à la paix et à l'accommodement , et qui ne fait que trop voir combien peu étoit sincère cette paix qu'on proposât avec des cœurs si pleins de fiel et d'amertume.
(I) Le P. Rapin Tait parler de la Morale pratique des Jésuites, ouvrage composé par Pootchateau et Antoine Arnauld ; c'est un tissu de calomnies insensées, réfutées et condamnées, mais dont s'habillent toujours et que cherchent encore à broder les adrergaJres les plus ingénieux et les plus hardis de la Compagnie de Jésus.