‹ Mémoires ...! 1644-1669, publChapitre 16 sur 42 · LIVRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME

L'incident le plus mémorable de la plus grande affaire qu'ait eu en ce siècle la religion, sous le nom de jansénisme, est le fameux accommodement que les chefs du party appellent par vanité la paix de F Église. Car, comme il ne s'agissoit que de quatre évéques d'un mérite fort commun, qui ne s'étoient distingués dans le clergé que par rattachement qu'ils avoient à la nouvelle opinion , et qui n'avoient dans le monde point d'autre considération que la profession qu'ils faisoient tête levée de cette secte, on auroit pu donner à cet accommodement un nom plus modeste, si on se fût autant piqué à Port-Royal de modestie chrétienne que de cette prudence mondaine qui ne cherche que de l'éclat en tout , et qui trouvoit qu'un nom si supérieur étoit propre à faire de l'honneur à la cabale; qu'on mettoit par là en parallèle avec le clergé de France et même avec toute l'Église, et que rien n'étoit plus capable de donner la réputation aux affaires du party, ce qu'on cberchoit par-dessus toute chose.

liais, comme on ne mêla jamais tant d'artifices, tant de déguisements, ni même tant de faussetés dans aucune affaire que dans cellecy, où il ne falloit que de la candeur et de la simplicité, on peut dire que ce prétendu dénoùment à la longue intrigue du jansénisme, qui a tant fait de bruit partout et principalement en ce royaume , ne fut dans le fond qu'un amusement pour délasser les esprits de l'agitation où la chicane du Formulaire les avoit jetés, et un obstacle au véritable déooûment de cette affaire, dont, si je pouvois bien démêler tous les ressorts, en développant les intérêts différents qui ont fait agir les principaux acteurs de cette entreprise, par uoe exacte discussion des motifs et des entreprises qui ont prédominé dans tout le secret de leur conduite, je ferois peut-être un fragment d'histoire qui ne seroit pas indigne de la curiosité de notre siècle, quelque délicat qu'il soit au-dessus des siècles précédera. Car, quoyque la matière paroisse

avoir quelque chose de sombre par le détail de certains faits trop litigieux, elle ne laisse pas de devenir agréable et propre à donner du plaisir, dans l'éclaircissement de la vérité qu'on sent par la certitude et par la fidélité des Mémoires qu'on m'a fournis sur ce sujet, et la grande diversité des scènes qu'on y fera paraître (1).

On sera méçne bien aÏ6è de Voir, dans Je "procédé qu'on tint à Port-Royal en cet accommodement, le véritable fonds de l'esprit de cette cabale , que je n'appelle ainsy qu'après eux (2), pour ménager leur délicatesse , ce prop^dé n'étant proprement qu'un abrégé de tous les artifices que l'on avoit- déjà mis en œuvre pendant tant d'années pour soutenir ce party, et un raffinement de ruses et de finesses pôtir venir à bout d'une entreprise si difficile, où toute la dextérité et le déguisement dont on étoiten possession de se servir, et dont on étoit capable, fut employé dans toute son étendue. Et cette hérésie même, tant de fois condamnée, paraîtra bien mieux que jamais, telle que le pape Alexandre VII nous l'a si bien dépeinte dans sa dernière bulle, sous la figure d'un serpent qui fait ses derniers efforts pour se sauver par ses plis et ses entortillements, accoutumé qu'il est aux détours qui lui sont ordinaires (3). Voici donc comme . la chose se passa dans la plupart de ses circonstances, qu'on a démêlées avec tout le soin dont une affaire aussi embarrassée que oelle-cy pouvoit l'être.

La dernière résolution que le roy avoit prise en son conseil, de ravis de ses ministres, sur l'affaire du jansénisme, fut de faire faire le procès auxévêquesd'Aleth, de Pamiers, d'Angers et deBeauvais, qui refusoieot de signer le formulaire dressé par le clergé assemblé et parle pape, comme règle de la créance qu'on devoit avoir sur l'opinion nou- | \ elle, pour achever par là de ruiner cette hérésie qui désolait depuis si longtemps son royaume. La paix de son État, sa gloire, le bien de la religion et fous ses véritables intérêts concouraient à l'obliger de finir cette affaire, après les démarches d'éclat qu'il avoit déjà faites, et après avoir porté luy-méme ses deux déclarations en son Parle-

(1) Nous avons remarqué dans V Introduction que le vingtième livre avait été détaché par l'auteur du corps de l'ouvrage, et celle séparation justifie ce petit préambule, que nous n'avons pas voulu retrancher.

(2) Tous les esprits de la terre, pour sçavans qu'ils soient, n'entendent rien à nostre cabale. Lettre à d'Andilly, 25 septembre 1630, p. 175 du Recueil de Préville.

(3) Cornelii JanssenU hxresim, in Galliis serpentem, ab InnocenUo X, prxdecessore nostro, fere oppressant, ad instar colubri tortuosi cujus eaput attritum est, in varios gyros et cavillationum fiexus euntem, exlinguere conati wmt«. Bolle d'Alexandre VII, Regiminis, data anno 1064.

meot pour détruire ce party, qui ne pouvoit plus subsister qu'au mépris de tous ses arrêts et sans blesser tout à fait son autorité. Car rien n'eût para si honteux à son règne que de voir toute l'Europe fléchie sous ses lois et presque déjà la plupart des peuples de la terre respecter ses volontés et trembler au seul bruit de son nom, pendant que quatre évéques, d'un esprit fort borné et d'un médiocre génie, résistaient depuis tant d'années, avec tant de hauteur, aux résolution? qu'il>voK prises, de concert avec les deux derniers papes, de les faire obéir aux décisions du Saint-Siège et donner des marques de leur soumission par leur signature au formulaire. Et comme il o'étoit pas, de son côté, d'humeur à trouver de la résistance à ses ordres sans la ressentir, surtout en des sujets aussi peu considérables qu'étaient les quatre évéques et qui ne méritoient pas d'être ménagés, il commençoit à regarder la tolérance qu'il avoit déjà eue depuis quelque temps pour ce party comme une espèce de tache à son honneur, d'ailleurs si pur et dont il étoit si jaloux.

Outre l'aversion naturelle qu'avott ce prince pour ces nouveautés, fl avoit pris un fonds de religion auprès de la feue reine , sa mère, par l'éducation qu'elle lui avoit donnée, qui lui inspiroit un profond respect pour les décisions de l'Église , et les dernières paroles que cette princesse lui dit en mourant, pour l'exhorter à détruire cette hérésie, firent tant d'impression sur son esprit que de toutes ses affaires ce fut celle qui lui tint le plus au cœur. Les trois ministres (1), attentifs à leurs intérêts en pensant fidèlement à ceux du roy, n'avoient que de médiocres empressements sur celle-cy. L'archevêque de Paris et le père Ànnat , avec quelques autres prélats qui se trou voient à la cour , étoient les seuls que le roy consultoit sur les moyens qu'il y avoit à prendre dans la conjoncture présente pour finir, et, étant informé qu'il n'y avoit pas d'autre voie que de demander au pape des commissaires pour juger les quatre évéques dont la désobéissance alloit à former un schisme, il ne recommanda rien tant au duc de Ghaulnes , son ambassadeur extraordinaire à Rome , en partant de France, que de demander de sa part au pape des juges pour terminer cette affaire.

L'ambassadeur trouva des difficultés , de la part du pape , à exposer son autorité, qu'il commettoit avec le clergé de France dans ce jugement, lequel lui paroissort délicat au dernier point; et le roy dépécha un courrier exprès pour presser l'exécutionjde la demande, qu'il Atisoit

(1) Le Tellier, de Lyoone et Colfaert

au Saint-Père, de nommer des commissaires pour ee jugement, qui tardoit trop au gré de son zèle et de l'impatience qu'il avoit pour en voir la conclusion. Les difficultés du pape n'étoient pas sans fondement : l'inconstance de la nation, avec laquelle on avoit de la peine à prendre des mesures certaines sur quoy que ce soit, et le nombre de douze commissaires réglé dans le conseil. Pour la première considération , quoy qu'il y eût à risquer, l'exécution dépendant des ministres toujours changeants, le pape passa par-dessus, et, afin que sou choix pour le nombre des commissaires fût indépendant de celuy du conseil du roy, qui auroit été une espèce d'indécence s'il y eût paru le moindre vestige de dépendance, il réduisit luy-même le nombre à neuf, c'est-à-dire trois archevêques et six évéques nommés dans le bref; et ce bref fut arrêté dans un temps que le brait de la mort du pape se répandit dans l'Italie et en France. Le pape, se trouvant mieux et bien aise d'apprendre au public qu'il n'étoit pas mort, l'expédie en diligence et donne encore ce dernier coup au jansénisme avec un reste de vigueur qui marquoit le désir qu'il avoit d'achever de ruiner cette erreur; mais sa mort arriva peu après (!)> et le bref devint inutile (2).

Cette nouvelle fit dépécher un autre courrier au nouveau pape Clément IX, de qui il y avoit sujet d'espérer beaucoup, sur ce qu'en écrivoit l'ambassadeur* Il parut tant de fermeté dans la résolution du

(1) Le 20 mai 1667. Le cardinal Rospigliosi fat élevé as pontiâcai an nais ét

juillet de la même année, sous le nom de Clément IX.

(2) Alexandre VII avait envoyé en France deux brefs à la date da 27 avril 1667. Dans le premier, qui était adressé aux neufs commissaires chargés de juger les quatre évéques, le Saint-Père déclarait «qu'ayant appris, non sans beaucoup de doolear,qu'escore qu'il eût expressément enjoint, par sa bulle dn 1er mars 1664, à tons les archevêques et évéques de signer et de faire signer le formulaire qui y éloit contenu, dressé contre les cinq propositions tirées du livre intitulé Augustinus, de Cornélius Janséoius, évèque d'Ypres, et condamnées dans le sens decel auteur, néanmoins quatre évéques de ce royaume, savoir, les évéques d'Alelh,dePamiers, de Beauvais et d'An* gers, avoient fait de certaines protestations ou déclarations, ou, comme Ton parle en France, des mandement concernant ce formulaire, lesquels ils «voient fait infuisser, il commettait, en vertu de l'autorité apostolique, ces neuf prélats» afin qu'ils entent à leur défendre, par la même autorité, de retenir par devers eux ni de se servir en aucune manière de ces mandemens, et de leur ordouner de les retirer des mains de tous leurs diocésains, comme ayant été condamnés par le Saint-Siège. A quoi s'ils n'+voient obd dans deux irîois après la signification qu'ils leur auraient fait (aire de ce bref, ils procéderaient contre eux par les peines canoniques, comme contre des rebelles aux décrets du Saint-Siège, et cela sans que ces quatre évéques pussent appeler en aucune manière de leur jugement, ni récuser aucun d'eux, et à condition ose, si quelqu'un d'entre ces commissaires nommés ne pou voit ou ne vouloit pas accepter celte commission , le plus ancien de ceux qui resteraient pût subroger en sa nîare qui il lui phi roi t des antres archevêques ou évéques de France, s

roy de faire juger les évéqaes que les ministres, qui, dans le fond, vouloient l'empêcher, firent toutes les façons qu'il falloit pour seconder son dessein et y paroltre favorables. Le Tellier, plus courtisan et plus politique que les autres, alla jusqu'à flatter le roy de cette entreprise, prétendant que ce seroit une espèce de nouvelle conquête pour son autorité d'acquérir par cet exemple le droit de faire juger les évéques dans son royaume , eux qui cherchent à juger les rois, comme autrefois Théodulphe, évéque d'Orléans , qui avoit eu part à la déposition de Louis le Débonnaire , etc. Colbert , qui s'appliquoit tous les jours à augmenter les finances à la chambre de justice, donnoit de la jalousie au Tellier, et le faisoit penser à faire des efforts de son côté pour augmenter l'autorité du roy, en lui acquérant de nouveaux droits; ce qu'il prétendent en cette rencontre. Mais, à proprement parler, ce n'étoit là que la superficie du cœur de ce ministre, qui, dans le fond, cherchoit desdétours pour empêcher ce jugement; car il vouloit sauver l'évéque d'Aletb, son amy, comme de Lyoïme vouloit sauver l'évéque d'Angers ; et chacun d'eux» en faisant leurs fonctions pour l'exécution , y cherchoit des obstacles, flattant l'un et l'autre le roy sur le dessein de ce jugement et faisant tous deux sans concert tout leur possible pour l'empêcher. .

Lyonne cependant eut ordre d'écrire à l'ambassadeur en termes pressans que le roy demandoit des commissaires, et d'ajouter au pape qu'il ne pourrait lui faire un plus grand plaisir que d'apporter toute la diligence qu'il pourrait pour terminer ce jugement. Outre que le pape étoit bien disposé de son côté à donner contentement au roy sur cette affaire, qu'il avoit lui-même à cœur, le duc de Chaulnes s'était déjà tellement bien mis dans son esprit qu'il lui faisoit faire ce qu'il vouloit, par une opinion de bonté et de franchise où il s'établit en cette cour, y faisant plus que tous les plus fins et les plus habiles, en ne se piquant ni de finesse ni d'habileté. Ainsi le bref que demandoit le roy pour des commissaires fut bientôt expédié dans toutes les formes et sur les instructions que Lyonne, secrétaire des affaires étrangères, avoit envoyées à Rome dans ses Mémoires à l'ambassadeur par ordre du roy. Ce bref, sans parler du choix et du nombre des juges, dont il ne s'agissoit pas encore, fut chicané, dès qu'il parut dans le conseil, par Le Tellier sur la clause omnx appellation* remota (4), prétendant que tout le clergé de France se révolterait contre une circonstance si odieuse et si capable de choquer les

(1) Ou iineulla appellations. R. R.

Kbertés gallieatiesyâont le clergé étoit depuis si longtemps en possession. D parla! <F on àir si affirmatif , et ii parut même si préparé et si bien instruit de son siïjet , qu'on ne délibéra pas sur la difficulté de la proposition qu'il formoit de demander an pape un autre bref.

Le pape étoit tellement disposé à donner1 contentement au roy que le second bref fut plus tôt expédié et plus tôt envoyé que le premier. On trouva encore à redire à ce second' pour quelque formalité qui y manquoit, et on en demanda un troisième. LeTellier avoit fait de si grandes flatteries au roy sur ce prétendu jugement, qull'alloit rendre plus maître de son clergé qu'il n'étoit, par le droit qu'il alloit) acquérir de faire juger les évêques quand il lui plairoit, que ce prince, qui regardoit son ministre comme un serviteur fidèle et ardent pour ses intérêts, n'imputoit qu'à son zèle les difficultés qu'il avoit sur ces brefs et pensoit qu'il n'avoit en vue que la consommation de ce jugement, en cherchant à les faire réformer et à donner tout le poids nécessaire à cette commission pour la rendre complète. Cependant l'archevêque de Paris et le père Annat, qui connoissoienl le fond de l'Âme du ministre , ne laissoient pas d'entrevoir qu'en faisant le zélé pour rectifier les brefs il ne les critiquoit que pour en empêcher l'exécution et pour donner du temps aux quatre évêques de prendre leur party, en faisant naître ces obstacles où il paroissoit de la finesse aux clairvoyants. Et quoyque le pape fût affectionné à cette affaire et réformât ses brefs tant qu'on vouloit, quoiqu'il les conçût dans les termes que portoient les instructions de l'ambassadeur, ses principaux officiers ne laissoient pas de se plaindre de la conduite peu respectueuse qu'on tenoit en France à l'égard de Sa Sainteté. En effet c'était une espèce d'indécence que d'entreprendre de corriger ce tribunal de la sagesse, qui est en possession de donner des leçons à tout** la terre, pour réformer des brefs qu'on ne dressoit que sur les Mémoires qui venoient de France. Ainsy ce ne fut pas sans raison que la cour de Rome, qui n'étoit pas accoutumée à ces airs-là, fut un peu choquée de toutes les façons qu'on fit en France en cette occasion, qu'on n'imputoit qu'au Teilier, lequel s'étoit rendu maître de cette affaire par l'impression qu'il avoit donnée au roy de sa capacité en ces sortes d'entreprises et en le persuadant de son zèle et de ses bonnes intentions. 11 avoit aussi un nouvel intérêt de ménager I*' clergé à cause d'une affaire qd'il venoit de conclure pour son fils l'abbé-

Ce ministre étoit depuis quelque temps occupé à chercher quelque poste dans l'Église , digne de sa faveur, qui étoit au souverain degré, et digne du mérite dp ce fils qui avoit achevé ses études de

Sorbonne avec tout le succès qu'on- pouvoit espérer de ces sortes d'exercices. Les premières places étaient remplies dans le clergé ; il oe pouvoit prétendre qu'à quelque coadjutorerie ; cette de Langres, qui suffirait, étoit trop peu de chose pour lui.

L'évôque, chargé dfannées et d'infirmités, et ne pouvant plus vaquer à aucune des fonctions épiscopales, qu'il avoit même un peu négligées lorsqu'il pouvoit y vaquer, fut obligé de demander un coadjuteur au w>y, qui, tout inflexible qu'il étoit sur ce point, ne put se dispenser dejuy en donner un, son Église tombant dans la désolation sans ce secours. L'4vôque> instruit par Le Tellier, qu'il vouloit servir, de* manda son fils pour coadjuteur. Le roy l'accorda; mais ce père, plein du mérite de son fils, aspiroit plus haut, et il ne se servit, en habile homme, de la bonne volonté de l'évêque de Langres que pour rompre la glace, pour ainsydire, et pour obtenir du cardinal Antoine la coadjutorerie de Reims, qu'il faisoit ménager secrètement auprès de luy. On luy fit bientôt savoir qu'il pouvoit demander l'abbé Le Tellier "pour coadjuteur de Reims au roy, qui venoit de l'accorder pour coadjuteur de Langres. Une affaire menée si habilement ne pouvoit pas manquer de réussir à ce ministre. Le roy eut honte de refuser au cardinal Antoine ce qu'il venoit d'accorder à l'évéque de Langres, et, trouvant l'occasion de partager mieux le fils d'un ministre qui le servoit bien, il crut devoir le contenter.

Le nouveau coadjuteur eut bientôt ses bulles gratis, que le roy avoit demandées luy-même et que le pape luy accorda avec plaisir, à condition qu'il finiroit l'affaire des quatre évéques; ce que le roy promit. Le coadjuteur fut sacré, et le père entra par là dans les intérêts du clergé et dans celuy principalement d'empêcher le jugement des évéques , quoyqu'il eût persuadé au roy qu'il le vouloit sincèrement. C'étoit la disposition d'esprit où se trouva ce ministre sur cette affaire; le véritable fonds de son âme étoit pour son fils et pour l'intérêt qu'il venoit d'épouser en entrant dans le clergé, et l'apparence pour le roy, et cette apparence fut ménagée d* une sorte qu'elle passa à la cour pour une vérité.

Cependant, le troisième bref sollicité avec tant de chaleur du côté de la France arrivé, le nonce le porta au roy. On eut honte d'y trouver à redire dans le conseil après y avoir chicané les autres, et le bruit se répandit bientôt partout que le jugement s'alloit faire. L'alarme fut grande dans le party; le roy en pressoit la conclusion de tout le poids de son autorité, et regardoit ceux qui l'en dissuadoient comme des gens attachés au party par quelque intérêt secret, de sorte

qu'on n'osoit luy parler. Ceux qui y avoient le plus d'opposition l'approuvoient le plus haut. Toutconcouroit au jugement; il ne paraisaoit aucune ressource pour l'empêcher, ni aucun expédient pour détourner le roy de cette résolution. Le Tellier étoit des courtisans celuy qui y applaudissoit le plus , comme j'ay remarqué , et qui le vouloit le moins. Lyonnenese déclaroit point encore, occupé d'autres affaires, mais ne laissant pas de penser déjà à celle-cy, dont Colbert se soucioit peu, n'y prenant aucun intérêt et n'ayant dans la tête que la réforme des finances, qui étoit un abyme dont il vouloit voir le fond ; en quoy il se signaloit tous les jours par la poursuite qu'il faisoit des gens d'affaires et de tous ceux qui avoient eu quelque maniement»

Le bref, conformément à celui d'Alexandre VII, nommoit neuf prélats pour commissaires à ce jugement, et, dans 1 empressement qu'eut le roy de les assembler à Paris, il y en eut qui cherchèrent des prétextes pour s'excuser de la commission (1). Hais le pape y avoit pourvu par des suppléants, ce qui n'empêcha pas qu'il n'y eût encore des longueurs ; il y avoit près de huit ans que les quatre évêques résistoient aux ordres que le roy leur faisoit donner pour obéir, comme tous les autres l'avoient fait. Cette résistance si opiniâtrée à un souverain maître absolu de ses États, k qui rien ne s'opposoit, l'irritoit au dernier point, et, si quelque raison de politique eût été capable de l'obliger à céder dans la conjoncture présente de ses affaires, ç'auroit été le dessein qu'il avoit de se rendre maître de la Flandre pour maintenir les droits de la reine sur ce pays, après le manifeste qu'il en avoit fait ; mais il étoit si sensible aux intérêts de la religion qu'il n'auroit pu se résoudre à relâcher, pour quelque considération que ce fût, dans une affaire de cette importance, où toutes les apparences alloient à un schisme dans l'Église de France et à un bouleversement certain de la religion. C'étoit aussy cette vue-là qui luy doonoit du zèle et qui le faisoit agir avec tant de résolution à presser un jugement, car il n'y avoit plus à balancer sans s'exposer à perdre l'Église et sans hasarder son autorité.

(t) Les commissaires uommés par Alexandre VII et confirmés par Clément IX étaient l'archevêque de Toulouse (Charles d'Anghire de Bourlemont) et cetni de Bourges (Jean de Montpezat de Carbon); les évêques de Lavaur ( Jean-Vincent de Tulles), de M en de ( Hyacinthe Serroni), de Soissons (Charles de Bourlon), de Lodève (Roger de Harlai de Césy), de Dol (Matthieu Tboreau), de Saiut-Nalo (François de la Yillemontée) et deLombez (J.-J. Séguier de la Verrière). Lesévêquesde Lodtve et de Soissons s'en étant excusés, l'archevêque de Toulouse, qui était le chef et le plos ancien de la commission, leur substitua l'évéque de Séez ( François; Roussel de MédaY?) nelui d'ÊTreui (Henri de Maupas).

Les vues de ce prince n'étoient pas les mêmes dans ses ministres, qui regardoient cette affaire avec une indifférence où il paroissoit plus de petitesse de génie que de véritable politique ; car ilsfomentoient par là ces intrigues d'où se forment les cabales si pernicieuses d'ordinaire aux États, dès là que, par leur lenteur, ils donnoient lieu k des révoltés de soutenir un reste de crédit qui ne subsistait dans le party que par la réputation de leur résistance. Personne ne profitoit plus de cette lenteur que la duchesse de Longueville, animée qu'elle étoit de sa vanité, qu'on avoit grand soin d'entretenir par celuy qu'on avoit de la consulter sur tous les intérêts de la nouvelle opinion , dont on ne lui parloit que comme de la nouvelle Église. Elle en étoit charmée; jamais esprit n'étoit né d'un caractère plus propre à l'intrigue, elle parloit mieux que personne, et, comme elle étoit flatteuse, quand elle vouloit, à un point où on ne Ta jamais tant été , et qu'elle exprimoit dans la dernière délicatesse tout ce qu'elle pensoit, pensant toujours finement, elle avoit porté la cajolerie à un point d'habileté qui enchantoit tout le monde, et personne ne luy échappoit. Elle connoissoit trop bien sa force, n'ignorant pas son talent, pour ne pas s'en servir en cette occasion. Elle eut grand soin d'abord de gagner par ses visites et par des démonstrations extraordinaires d'amitié les dames de la cour qui avoient plus de réputation. On ne pou voit résister à ses flatteries, qui surprenoient môme jusques à celles qui se mettaient le plus en garde contre ses louanges ; elle faisoit plus de progrès pour la nouvelle doctrine que n'en avoient fait tous les discours, et tous les écrits de Port-Royal , accompagnés et soutenus qu'ils étaient de la politesse et de l'élégance si essentielles au party.

Ces conquêtes de ruelles, où la duchesse se signaloit, attirèrent [au party] bien des dames de la cour, où, après la mort de la reine-mère et après la retraite de la duchesse de Senecey, l'intérêt de la bonne doctrine fut presque abandonné. La duchesse de Liancourt et la demoiselle de Vertus, l'une et l'autre aussy habiles que la duchesse de Longueville et ses deux bonnes amies, la secondoient fort ; car elles nattaient bien, mais non pas avec le même succès que la duchesse de Longueville, maîtresse alors du party. Ce luy étoit aussy une grande satisfaction de s'y voir adorée dans un âge où elle n'avoit plus rien d'adorable. Après tout, ce qu'elles faisoient n'alloit point jusques à gagner les dames de la cour de la première considération. La duchesse de Richelieu (4), dame d'honneur de la reine, n'étoit pas d'un

(I) Anne Poussait, fille de François, marquis de Fors et du Yigean, et d'Anne de (foitoourg,, veuve de François- Alexandre d'Albret, remariée le 26 décembre 1649 à

caractère d'esprit à donner dans ces nouveautés, pour lesquelles elle n'avoit nul goût. La duchesse de Montausier (4), gouvernante des enfants de France , en avoit davantage, mais elle étoit trop dissipée par la qualité de son esprit et par la trop grande attention qu'elle avoit à faire sa cour et à plaire au maître. La comtesse de Béthiine (âj, dame d'atours, étoit trop attachée à sa famille pour prendre des liaisons et des engagements avec des gens qu'elle ne connoissoit pas. La duchesse de la Vallière et la marquise.de Monlespan (3), qui avoient plus de part aux bonnes grâces diïroy, n'oeotetit luy parler que tfellts et de leurs amis, et la morale étroite ne leur convenoit pas. La vieille duchesse dç Chevreuse s'était avisée de devenir scrupuleuse sur ses vieux jours, ne l'ayant été qu* médiocrement en sa jeunesse, et la comtesse de Soissons n'étoit occupée que de son jeu et de sa table pour grossir sa cour, ayant toujours quelques affaires en sa tète; outre que, depuis que le roy prenott soin de ses affaires, les dames ne se méloient plus de rien et Yoa ne les écoutait que peu.

Celles qui faisoient le plus de bruit dans le party étaient la marquise d'Huiiiières (4), la marquise d'UxeUes(5), la comtesse de Saint- Loup, la comtesse de Brégy et quelques autres de ce caractère qu'on avoient déjà gagnées et qui se préparaient à en gagner d'autres. La marquise de Sablé, qui avoit quitté le Port-Royal, à la création de la nouvelle abbesse, pour aller loger chez son frère, le commandeur de Sou v ré, tenoit son cercle sur la nouvelle opinion en la rue des Petits-Champs, et les assemblées se tenoient chez eUe aussi bien qu'à

Armaud-Jean du Plessis, duc de Richelieu, mourut le OS mai 1664, à très heures à* matin, et fut inhumée le 29 en l'église de Ja Sorponne. (Reg. de Saint- Paui. )

(1) Julie d'Angennes, fille et héritière de Charles, marquis de Rambouillet, et <k Catherine de Vivonne, marquise de Pi sa ni, mariée au mois de juillet 1645 à Charte de Sainte»Mourtf duc de Montausier, mou rai novembre 1671.

(2) Anne-Marie de Beauvilliers, fille d'Honorat, comte de Saint-Aignaa, et de Jacqueline de la Grange-Montigny, née en 1610, mariée en novembre 1629 à Hippoht* de Béthone, comte de Selle*, dit le comte de Béthnoe, veuve le 24 septembre tttt, dame d'atours de la reine Marie-Thérèse d'Autriche, mourut le 12 noi ombre 16S6.

(3) Françoise- A ihénaïs de Rochechouart, fille de Gabriel, duc de Mortenurl, ri de Diane de Grandseigne, mariée le 28 janvier 1663 à Louis-Henri de PardailUn Goudrin, mirquis de Mootespan, indu rut le 27 mai 1707, à l'âge de aoixaotooh aa*.

(4) Louise-Auloioette-Thérète de la Cliastre, fille d'Kdme, comte de Nancej, et b Françoise de Cugnac Dampierre, née en 1631, mariée le 8 mars 1653 à Louis de Crevant, marquis, puis duc d'Huarières, maréchal de France, dame du palais, mourut i Paris le 2 décembie 1723.

(5) Marie de Bailleul, fille de Nicolas, président au parlement de Paris, et d'iii**beth-Marie Malfter du Houssay, née en 1626, mariée le 28 février 1644 à François Brichanteau, -marquis de Naugis, et remariée le 5 octobre 1645 à Louis Chaîna d« Blé, marquis d'Utelles, motirut le 29 avril 1712.

rhotd 4e LonguevUle. Sa réputation y attirait les beaux esprits, mais, on l'accusoit toujours de n'être pas aussy partiale que le demandoit l'inlérél de la nouvelle doctrine ; car, pour grossir sa petite cour, elle recevoit des gens de contrebande! et je la voyois fort alors parce qu'elle avoit besoin de moy. Le cercle de la comtesse du Plessis (1) , à l'hôtel de Nevers* étoit plus pur et moins mêlé. Tout cela après tout faisoit du bruit ; on gémissoit sans cesse, dans ces compagnies-là, sur la dureté du traitement qu'on faisoit aux saintes filles de Port-Royal, qu'on laissoit mourir sans sacremens; on déploroit l'état pitoyable de l'Église, qu'on affiigeoit par la persécution terrible qu'on faisoit aux quatre évéques qui en étoient l'ornement par la vie exemplaire qu'ils menoient, et dont la vertu effaçoit celle des autres évéques. On déclamoit contre l'archevêque de Paris, contre le père Annat, et en général contre tous les jésuites, à qui on imputoit ces violences; car tout cela se mettoit en œuvrg.

Après tout, le fracas qui se formoît de ces plaintes n'alloit à rien de solide ; l'affaire ne laissoit pas d'aller son chemin. Les commissaires s'assembloient, et le roy pressoit la conclusion de ce jugement avec toute l'impatience que son zèle lui donnoit : ce qui fit prendre à la duchesse de Longueville la résolution de tâcher à gagner ce qu'il y avoit d'évéquesà Paris, et môme des commissaires, pour jeter de rembarras dans l'exécution de cette commission. L'entreprise étoit hardie de s'opposer aux volontés du roy en une affaire qu'il avoit si fort à cœur, et de débaucher du service ces évéques, les plus fidèles de ses serviteurs, en les mettant dans des intérêts contraires aux siens* Mais la duchesse avoit un caractère d'esprit qui lui faisoit aimer les entreprises difficiles, s'entétant de tout ce qui luy paroissoit extraordinaire et se faisant une espèce de vanité de réussir en ce qui avoit désespéré les autres. Elle comptoit aussy si fort sur l'art qu'elle avoit de plaire quand elle vouloit et de gagner les cœurs, par une longue expérience, qu'elle n'en douta point en cette occasion, sûre qu'elle étoit qu'on ne lui résistoit point dès qu'elle vouloit plaire* semblable à cette autre dame de la cour, si fameuse, qui se vantott d'être d'un caractère à porter la coquetterie jusques aux autels, quand elle en avoit besoin. Car, à parler franchement, c'étoit une espèce de coquetterie dans le heu saint que les flatteries et les cajoleries que mit en œuvre la duchesse pour gagner les évéques qu'elle trouva en son chemin, dont plusieurs surpris ne purent éviter le piège. Elle les

(I) Du Plessis-GiiéoégMid.

invitoit de la venir voir en son hôtel, die lesflattoit pour ta engager à assister aux conférences qui s'y faisoient sur l'état des affaires. Enfin elle fit si bien par son adresse à cajoler surtout les jeunes évéques qu'elle en gagna jusques à près de vingt (4), qu'elle fit écrire au pape pour empêcher le jugement; ce qui donna lieu à faire une nouvelle tentative dont le dessein, qui paroissoit violent, fut imputé au conseil d'Àrnault, qui, ne voyant plus rien à ménager, se résolut de hasarder tout.

La duchesse de Longueville avoit tant fait, par ses cajoleries auprès des prélats de nouvelle érection, qu'elle en avoitdéjà gagné un nombre qui se déclaroient contre le bref du pape et entroient dans les intérêts des quatre, sans en compter quelques autres qui balançoient; ce qui donna lieu à ceux qui étoient à la téte des affaires d'espérer que le nombre grossiroit au moyen d'une lettre circulaire un peu forte à tous les évéques de France , au nom des quatre, pour iùiplorer leur secours dans une 'affaire qui les regardoit tous en particulier et qui devenoit une espèce d'attentat à l'indépendance de leur dignité en général.

Cette lettre n'avoit pas été ménagée par les biais et par les lempéramens que désiroit une conjoncture aussi délicate que celle>cy. Le roy venoit de demander au pape des commissaires pour faire le procès à quatre prélats de son royaume, qui refusoient d'obéir aux décisions du Saint-Siège et aux arrêts de son conseil, et qui, par ce refus, donnoient lieu à un schisme qui menaçoit l'État Le dessein de cette lettre étoit, en général, d'inspirer à tous les évéques des sentimens; contre les volontés du roy et un esprit de révolte, eh tâchant de les faire entrer dans les intérêts des quatre autres et leur conseillant de désobéir comme eux à leur souverain. Elle étoit écrite d'un air très-artificieux ; car, pour persuader à des gens raisonnables des choses si opposées au devoir, il falloit des tours bien sin-

(l) Pour donner nn chiffre exact, dix-neuf évéques adressèrent au pape me lettre en faveur des quatre prélats réfractaires ; mais, si la duchesse de Longueville les engagea à cette démarche, plusieurs d'entre eux appartenaient depuis longtemps au parti et n'avaient besoin que d'y être soutenus et encouragés. En effet l'évêque de Chlloss, Félix de Vialart, rédigea la lettre qui fut signée par Goodrin, archevêque de Sens, et par les évéques de Cuàluns -sur- Marne, de Boulogne, de Meauxtd*Angoulême, de la Rochelle, de Cominge, de Couserans, de Saint- Pous, de Lodève, de Vence, de Mirepoix, d'Agen, de Saintes, de Rennea, de Soissons, d'Amiens, de Tal'e et de Troyes. Celte lettre, écrite en latin, était datée do 1" décembre 1667; elle fut envoyée à Rome en 1668. Les jansénistes en Hrent une traduction française, qo% curent soin de répandre partout. Ellies Dupin Ta insérée dans son Histoire ecclésiaêtique du dix-septième siècle, t. III, p. 87.

gulierd, ce qui n'y manqua pas ; et on ne pouvoit réussir dans un des- . sein si hardy sans tromper ceux qu'on cherchent à persuader, sans faire une imposture pour leur prêcher la charité, et sans donner de * belles apparences à une affaire qui dans le fond éloit contre le service du roy et contre le respect dû au Saint-Siège; car il falloit renoncer à l'un et à l'autre pour s'intéresser à leur party et pour entrer en leur faction. Ce n'est pas que le peu d'impression que faisoit dans le monde le petit mérite des quatre évéques, par la médiocrité de leur génie, ne refroidit beaucoup le zèle de ceux qu'on tàchoit de gagner par la considération de leur vertu, qu'on amplifioit pour faire plus d'effet.

L'auteur de la lettre, qui se montrait assez par la hauteur de son style et par l'aigreur naturelle de son esprit (et on ne d ou toit point que ce ne fût le docteur Arnault), s'étoit mis dans la téte que rien n'étoit plus capable de persuader en celte affaire que de parler affirmativement ; que des faussetés hardies devenoient plus croyables dans le public que des vérités timides; que pour bien réussir dans le discours il falloit imposer, et que souvent les meilleures raisons avoient moins de force que l'assurance et la hardiesse avec lesquelles on partait. Sur ces principes il commence par déclamer contre le bref de Clément IX, prétendant qu'il viole toutes les libertés de l'Église do France, que c'est une infraction manifeste de tous nos privilèges, qu'on en veut enfin à ce qu'il y a de plus essentiel au caractère épiscopal et à ce qu'il y a de plus saint dans cette dignité. Car, comme on ne cherchoit qu'à soulever tout ce corps, on le prenoit par ses intérêts les plus délicats, et, à force d'amplifications d'un discours véhément, et par des airs de fausseté, on représentait à tout le clergé que ce jugement, qui ne se préparait que pour quatre évéques seulement, les regardoit tous en généra), comme si on en eût voulu à leurs crosses et à leurs mitres, et qu'on eût entrepris de ruiner leur compagnie et de les envelopper tous dans cette ruine.

On ajoutait à un début si violent que, ne s' agissant point en cette affaire ni de foy ni de religion, et que le jansénisme, qu'on y traitoit de chimère, n'étant qu'un prétexte tout pur que se formoient les ennemis de la grâce du Sauveur, on avoit le plus grand tort du monde de faire tant de bruit pour si peu de chose, d'entreprendre de perdre les prélats, de tout le clergé les plus attachés à leur devoir et les plus saints, pour un crime entièrement imaginaire, et de les exposer à une des plus grandes peines de l'Église, qui est la déposition, pour une chose où il ne s'agit point de la foy, ni de rien qui soit d'aucune importance à la religion. Car c'est ainsy que cet audacieux écrivain T..in. • 28

traite le sujet de ce jugement ; en quoy il trouve dans le bref une nullité essentielle parce que le fond en est faux, et, pour la forme, 0 en trouve bien d'autres, comme l'incompétence de juges dans les délégués, le défaut de juridiction dans le pape, qui s'usurpe un pouvoir de juger luy-méme en donnant des juges, contre les canons en général et contre les privilèges de l'Église de France en particulier. D multiplioit ces nullités dans les circonstances de la nomination des commissaires : 1° qui n'étoient que neuf et qui dévoient être douze selon les canons; 2° qui ne sont qu'exécuteurs de la sentence, contre le caractère de juges ; 3° que le bref ne donne que le pouvoir de condamner et point d'absoudre; 4° qu'il ne donne aux juges aucun pouvoir d'écouter les accusés ; toutes qualités essentielles à des juges. Il ajoutait, ce qu'on n'oublie jamais dans les brefs qu'on entreprend de rendre invalides, qu'il avoit été obtenu par surprise, a On sait, « dit-il, que c'est par les ennemis déclarés de l'épiscopat qu'il avoit « été obtenu après celuy qui fut arraché au dernier pape à l'extréa mité de sa vie (1 ) . » C'étoit à dire le roy, car ce fut par son ordre que l'un et l'autre bref fut sollicité et obtenu.

Enfin on peut dire que cette lettre avoit plus l'air d'un manifeste écrit et composé dans un corps de garde, pour porter les esprits i la révolte, que d'une apologie de ces évéques qu'on vouloit faire passer pour saints. Ce fut aussy le dernier effort du party, à la veille de sa perte, qu'une lettre si sanglante, où il n'y avoit presque rien qui ne respirât la résolution à la résistance et l'esprit de rébellion.

Je ne dis rien de cette foule d'exemples que ce secrétaire des prélats ligués pour ne pas signer mit en œuvre mal à propos pour prouver que le jugement des évéques n'est point du ressort du pape, parce que la plupart de ces exemples étoient ou falsifiés dans les circonstances ou altérés dans les applications. Je dis seulement que cette lettre, qu'on faisoit passer pour une apologie de quatre évéques, étoit une vraie satire de tout le clergé ; que, pour sauver l'honneur du caractère épiscopal, elle blessoit l'honneur du Saint-Siège, dont elle sacrifioit les constitutions aux intérêts de la cabale, et qu'elle n'avoit pour but que de liguer tous les prélats du royaume contre le pape et le roy, en inspirant la désobéissance aux esprits les plus soumis.

Comme tout le zèle des gens de bien n'étoit pas perdu, il s'en trouva plusieurs qui répondirent à cette séditieuse lettre avec toute la vi- . gueur que demandoit l'importance du sujet, où il s'agissoit de ce qu il

(1) Lettre cire al., page 1.

y a de plus essentiel à la religion; et le roy la fit condamner en son conseil, où elle fut traitée comme une entreprise contre l'État par un arrêt du 4 juillet 1668.

Le P. Louis Maimbourg, jésuite, qui s'étoit signalé contre le Testament de Mons par ses prédications Tannée précédente, se signala encore contre cette circulaire par quatre écrits assez savants qu'il donna au public sous le nom supposé de François Romain. Son dessein étoit de prouver, par l'usage de tous les siècles depuis l'établissement de saint Pierre au souverain Pontificat, le pouvoir qu'ont les papes de juger les évéques; car c'était alors la question du temps. On en discutait dans les compagnies, dans les écoles, dans les ruelles; tout retentissoit de la discussion de ce pouvoir, qui nefut jamais plus examiné qu'en cette occasion. Le P. Maimbourg, qui s'étoit ouvert une carrière plus grande que les autres de parcourir tous les siècles, le fit avec un détail et une plénitude d'érudition qui luy donna de grands avantages sur ceux qui traitèrent ce sujet; mais, pour dire le vray, ce ne fut pas tant par un excès de zèle pour l'honneur du pape et pour l'intérêt du Saint-Siège, comme il parut dans la suite par sa conduite, que par une démangeaison trop grande d'écrire, qu'il entreprit un ouvrage de si longue haleine. C'était un esprit vif et inquiet, à qui il falloit de l'occupation. Las de prêcher qu'il se trouva, et peut-être un peu rebuté des succès de quelques nouveaux prédicateurs qui lui donnoieot de la tablature, comme on dit, il trouva ce sujet en son chemin, qui étoit la question à la mode, et, cherchant plus à s'occuper qu'à convaincre de ce qui l'occupoit, c'est-à-dire à faire plus de bruit que d'effet, il composa ces quatre grandes lettres contre la Lettre circulaire des quatre évéques, où il chercha à se satisfaire luy-même par le grand débit de sa science plus qu'à persuader, dont on peut dire sans médisance qu'il ne se soucioit que médiocrement, si l'on en juge par la manière dont il traita le pape quelque temps après.

Il y eut d'autres réponses a la çirculaire , moins amples, mais plus fortes que celles du P. Maimbourg, dont on ne sçut pas les auteurs. Hais ny l'écrit des quatre évéques, ny les réponses n'âlloient point au nœud de la question. On se faisoit des plans différons de cette controverse, que chacun traitait à sa manière, selon l'idée qu'il s'était formée de ce pouvoir du pape, pour aller à son but; en quoy l'on ne manquent point d'exemples tirés de l'histoire ecclésiastique pour autoriser le party qu'on suivoit, et l'ou ne â'antendoit point dans cette dispute parce qu'on ne pensoit pas assez à éclaircir l'état de la question. Car dans le fond il ne s'agtssoit que du jugement du Saint-Siège en ma-

tière de foy et de religion, ce qu'on appelle dans le canon les causes majeures, et non pas de jugement dans toutes sortes d'accusations et dans toutes sortes de crimes; ce qui est si nettement décidé par le concile de Trente dans la session 24, de la Ré formation, chap. V, où le concile déclare que dans les causes de foy le seul pape est juge des évéques. C'est un droit que le suprême degré de sa dignité luy donne, laquelle seroit défectueuse si elle n'étoit revêtue de ce pouvoir. El c'est le privilège de la prééminence du Saint-Siège, qui, élantd'instilution divine, auroit été imparfait en son établissement sans cette qualité, de sorte que tous les exemples qu'on cite pour ôter le droit au pape sont ou faux ou mal entendus, car il ne s'est jamais fait de jugements d'évêques en matière de foy que par le pape en personne, ou par dépendance et par relation au pape par des commissaires.

Ce qui est tellement incontestable que le secrétaire des quatre évéques, ne pouvant l'ignorer, a la hardiesse de débiter en sa circulaire que le crime dont on accuse les quatre prélats n'est ny de foy ny de religion, parce que tout le raisonnement de sa lettre auroit été frivole s'il n'eût commencé à établir cette vérité. Mais par où s'y prend-il en disant que toute l'affaire du jansénisme n'est qu'une imagination? Il seroit bon de sçavoir de quel caractère d'esprit est cet écrivain, qui traite le pape, le roy, les cardinaux, les évéques tant de fois assemblés à Paris, le conseil d'État, le Parlement, c'est-à-dire toutes personnes presque les plus importantes qui fussent alors au monde, de gens à chimère, et ne donne point d'autre pouvoir au souverain Pontife ny d'autre juridiction au Saint-Siège que sur des affaires chimériques. Voylà le sacré tribunal de l'Église bien partagé,, et par qui? si ce n'est par un homme aussy accoutumé que le docteur Arnault à n'avoir que du mépris pour tout le reste des hommes et que de l'estime et de la bonne opinion pour luy-même; car c'étoit là le fouds de son esprit.

Mais, pour revenir à la question qui occupoitalors tous les curieux, et qu'on disputoit avec tant de chaleur dans les compagnies , si le pape avoit droit de juger ces évéques, il arriva que le P. Ferrier, étant allé rendre visite à l'abbesse de Malnoùe, Marie de Rohan de Monbazon, en son couvent, à quatre lieues de Paris, y trouva l'abbé David (1),

(l) Jean David, d'une famille {ancienne de Carcassonne, prieur de la Haye-aox- Bonshommes, prieuré de Tordre de Grandmont, près Angers, et non abbé de l'abbaye des Bonshommes, comme écrit la Biographie uniotnelle, fut dépoté à Rame par

Louis XIV, résigna ion prieure au docteur Lemoine en décembre 1706 et monul à Angers en mai 1707, ûg" rie prè' de quatre-vingt dix an?. Il légua toute fâfortone à

attaché depuis longtemps au duc deSoubizeen particulier et à toute la maison de Monbazon en général. C'étoit un homme sçavant dans l'histoire ecclésiastique et principalement en tout ce qui regarde le pouvoir et l'autorité des papes, qu'il avoit fort étudié. Dans les promenades qu'ils faisoient ensemble ils ne parloient presque que de la question du temps sur le jugement desévéques. Cet abbé parut au P. Ferrier si instruit de cette matière qu'il l'exhorta à la traiter à fond et à apprendre au public ce qu'il en falloit croire. L'abbé s'excusoit sur ce que le P. Maimbourg l'avoit déjà fait, a II ne Ta fait que faiblement, disoit le père, et, comme il s'est précipité par la vivacité de son esprit, son ouvrage, quelque beau qu'il soit, n'est pas assez solide pour contenter les sçavants! »

C'étoit un sujet auquel l'abbé avoit déjà pensé ; comme il connoissoit sa force sur cette matière, il n'eut pas de peine à l'entreprendre, l'ayant déjà résolu. Le père n'oublia pas les considérations d'intérêt et d'honneur qui pouvQient l'engager. Ce fut une grande raison pour luy que l'espérance qu'on lui donnoit que cet ouvrage plairoit au roy. C'étoit de longue main que l'abbé méditoit cet ouvrage; il avoit lu avec grand soin ce que le défunt archevêque de Paris avoit écrit de cette matière dans son grand livre de la Concorde du Sacerdoce et de P Empire. Le septième livre est tout entier de ce sujet-là, et on peut dire que cet endroit en est le chef-d'œuvre, où l'auteur avoit mis tout son esprit et son raisonnement; il n'a rien fait de mieux; mais il ne fait nullement justice au pape, auquel il a difficulté d'accorder le pouvoir de juger et de déposer les évèques; et il y a sujet de s'étonner que ce grand homme , d'ailleurs si favorable en toutes choses au Saint-Siège dans tous ses principes, luy ait refusé cette prérogative que le concile de Trente luy accorde si libéralement ; mais il avoit alors ses raisons, auxquelles peut-être il auroit renoncé en cette occasion s'il eût vécu, et son livre auroit été mieux reçu à Rome, où il fut censuré.

Quoyqu'il en soit, l'abbé David, ayant à se déclarer contre un adversaire d'un si grand nom, ne prit point d'autre dessein en son ouvrage que de suivre pied à pied le traité de Marca pour le réfuter; ce qu'il fit d'une force que non seulement il effaça ce qu'en avoit écrit cet archevêque, mais aussy tout ce qui s'écrivit et se débita sur ce sujet en ce temps-là ; et il se fit par là un grand mérite auprès de la cour de Rome, dont il avoit si bien défendu les droits. L'abbé Le Tellier, delà matioo de Soubiee et à d'autre» seigneurs de la cour. Son testament a été imprimé. L'ouvrage dont il eut ici question a pour titre du Jugement canonique des évèques , P*ri*f 1671, inV.

venu coadjuteur et peu après archevêque de Reims, par la démission du cardinal Antoine, et qui, par ces degrés d'honneur, avoit commencé à prendre le clergé de France en sa protection, fut si choqué de l'approbation que donnoit le public à l'ouvrage de l'abbé David, et du pouvoir que cet ouvrage donnoit aux papes de juger les évéques, qu'il le fit réfuter par un docteur nommé Gerbois (J), qui étoit à luy et qu'il fit depuis principal du collège de Reims; mais cette réfutation ne servit qu'à faire plus d'honnenr à l'abbé et à mettre son livre dans une plus haute estime.

Ainsy la Lettre circulaire des quatre prélats gâta encore davantage leur affaire ; car, outre qu'elle étoit pleine de faussetés, elle étoit tout à fait injurieuse à l'Église de France, qu'elle dépeignoit sous des couleurs très-odieuses, en amplifiant les désordres de ceux qui la gouvern oient, et elle ne gardoit aucune des bienséances d'honneur et de respect qu'on doit aux grandeurs de la terre, traitant la conduite du pape et du roy d'oppression de leur sacré corps par des voies irrégulières et par des procédures injustes. H n'étoit point de la prudence de ces prélats ligués de traiter le pape et le roy si peu respectueusement, et de s'abandonner avec tant de chaleur à une violente déclamation contre des personnes sacrées, pour soutenir leur droit par des invectives qui ont le plus méchant air du monde, cette lettre n'étant qu'un attentat tout pur à l'autorité du pape et aux volontés du roy, parce que son but étoit de susciter les autres évéques afin de cabaler de concert pour empêcher l'exécution de ses ordres, résister à tout son pouvoir et se liguer contre son prince.

Ce qui aigrit aussi tellement le roy qu'il ne pensa plus qu'à finir au plus tôt cette affaire par une prompte exécution du jugement. Les commissaires s'assemblèrent incessamment ; l'évéque d'Évreux et de Scei furent subrogés en la place de l'évéque de Soissons et d'un autre [i\ qui s'excusèrent. L'évéque de Mende (3) arriva le dernier à Paris vers

(I) Jean Gerbiis, né en 1629 à Ru pois, au diocèse de Reims, docteur de U Ucnltc de théologie de Par» en 160 1 et professeor d'éloquence au collège royal en 1661, mourut le 14 avril 1699. Son livre, intitulé Disscrtatto, de Causis maporibus, Pari*, 1679, a été mis à l'index par un bref d'Innocent XI, du 18 décembre 1680. L'afiemhlée du clergé de 1681 ordonna a l'auteur d'en donner une nouvelle édition, corrige* de manière à donner quelque satisfaction au pape. •

(î) L'évéque de Lodève.

(3) Hyacinthe Serroni, né à Rome le 30 août 1617, entra dans l'ordre des FF. prêcheurs, au couvent de Saint- Dominique de Fiesoli, et, grâce à la protection de Matarin. Tut nommé évoque d'Orange. Sacré à Rome le 57 mai 1647. transféré à Mende en 1661, et à Àlby, comme premier archevêque, en 1678, Il mourut à Paria le 7 janvier 1687.

le 1 3 d'août, fort attendu, car le roy les pressoit. Peu de jours auparavant, c'est-à-dire vers le 34 juillet, le nonce ayant demandé au roy une audience extraordinaire, il luy représenta que, le pape n'ayant rien tant à cœur que de voir cette affaire terminée , pour laquelle il avoit fait tout ce que Sa Majesté avoit souhaité, il le conjura, pour le repos de l'Église affligée des désordres causés par tant de longueurs, de faire ce qui restoit pour la finir. Le roy fit sortir tout le monde de son cabinet, où il fut enfermé avec le nonce près d'une heure et demie ; il l'assura que le pape, son maître, seroit bientôt content de luy, qu'il alloit achever l'affaire dont il lui parloit pour trois raisons : 1° parce qu'elle étoit préjudiciable à la religion ; 2° parce qu'il ferait une chose agréable à Sa Sainteté; 3° pour son repos et pour celuy de son État; .et il étoit même de l'intérêt de sa gloire que cela finit.

Ce fut en vain que les évéques gagnés par la duchesse de Longueville, qui avoient k leur tête l'archevêque de Sens, son ancien galant, écrivirent une longue lettre au roy (4) pour empêcher ce jugement, en lui représentant qu'on « ne pouvoit le presser, sans un dessein « formé, de renverser ce que Sa Majesté venoit de faire régler en « Sorbonne sur les pouvoirs du pape, pour la conservation de sa f couronne; que plusieurs autres évêques de son royaume étoient « dans les mêmes sentiroens que les quatre qu'on vouioit condamner c pour la signature du formulaire, qu'ils n'avoient faite que par res- « trictions; que le jugement qu'on vouioit faire étoit contre toutes c les formes et violoit les canons, dont il étoit le défenseur aussy t bien que des libertés de l'Église de France, qu'on espéroit qu'il « ne laisserait pas opprimer. » Cette lettre fut reçue avec un froid qui fit connottre aux prélats nouvellement soulevés qu'on n'y auroit nulle attention; on les méprisa fort, aussy bien que l'équipée de l»'ar-

(l) Signée des mêmes prélats qni avaient signé celle an pape du 7 décembre 1667. L'Histoire ecclésiastique de Dupin (t. III, p. 92*101) la reproduit en entier, et l'historien ajoute : « Cette lettre des dix-neuf évêques au roi ayant été rendue publique, il intervint, sot les ordres de la cour, un arrêt, rendu au parlement de Paris le 19 mars 166S, dans lequel, sur la remontrance du procureur général du roi au parlement <fe Paris, dite par ordre du roi, Sa Majesté étant informée des cabales et assemblées Illicites qui se falsoient dans son royaume pour faire signer à des évêques en cette ville une préteudoe lettre à loi adressée, dans laquelle il y avoit des maximes et des propositions capables de troubler la paix de l'Église, d 'affaiblir l'autorité ta déclarations et des bulles registrées dans le Parlement, touchant les opinions de la doctrine de Jansénlns , la Cour ordonne « qu'il seroit informé desdites cabales

• et assemblées illicites; cependant défenses faites à tons imprimeurs, colporteurs

• et autres personnes, d'imprimer , faire imprimer, vendie ou débiter ladite lettre

• ni autres écrits semblabtes. >

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