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CHAPITRE XIV

(Décembre 1812.)

A pied jusqu'à Yilna (9 décembre). — Cadavres. — La foule devant Vilna. — Confusion. — Entrée dans la ville. — Un bon logement. — Insouciance. — Nouvelle de l'évacuation. — Découragement. — Désir de rester. — Le lieutenant Guyot. — Départ en traîneau avec Guyot et un détachement de canonniers (10 décembre). — La colline de Ponary. — Eve (11 décembre). — Le cheval de Griois volé. — Chichmory (12 décembre). — Arrivée à Kovno. — Le chef de bataillon Petit. — Egoïsme. — Encombrement. — Pillage. — Logement dans une cabane de juifs. — Achats de vivres et de chaussures. — Les Cosaques. — Départ précipité. — Rixe avec les juifs. — Ivresse des soldats. — Route de Gumbinnen. — Les derniers coups de canon (13 décembre). — Une nuit dans une grange (14 décembre) et dans une chambre de paysan (15 décembre). — Stallupônen. — Une auberge. — Groupes nombreux. — Une actrice. — Séjour dans une ferme (16 décembre). — Gumbinnen (17 décembre). — Le général Eblé. — Insterburg (18 décembre). — Kcenigsberg (20 décembre). — Un « gasthaus ». — Une chambre à soi. — Charbonnel. — Noël. — Départ de Kœnigsberg (28 décembre). — Frauenbourg et son ministre. — Elbing (ler janvier 1813).

Le 9 décembre, pressé d'arriver à Vilna où nous pensions trouver des vivres et prendre quelque repos, je quittai notre bivouac avant le jour. Je ne montai pas à cheval en commençant la route comme d'ordinaire; le froid était trop rigoureux; c'est à pied et dans mon accoutrement ordinaire que je me disposai à faire les deux ou trois lieues qui me séparaient de Vilna. Il me prit fantaisie ce jour-là de compter les cadavres que je rencontrerais, et j'en trouvai plus de cent vingt seulement sur l'étroit sentier que je suivis à gauche de la route. Ils dataient du matin même ou de la veille, et aucun d'eux n'avait été dépouillé :

il eût fallu s'arrêter pour cela, et le froid aurait bientôt réuni le spoliateur à sa victime. En approchant de Vilna, j'entendis le bruit du canon et de la fusillade, et je vis des mouvements de troupes sur les hauteurs; c'étaient la garnison et les débris des Bavarois, sortis de la ville pour arrêter les Russes qui marchaient sur nos pas. Le feu était très vif lorsque j'arrivai près de Vilna. Il était alors une heure après-midi et j'avais mis cinq heures pour faire trois lieues à cause des obstacles que l'encombrement et les mauvais chemins nous présentaient chaque jour. La foule était devenue considérable, et bientôt il devint impossible d'avancer. On aurait sans doute pu trouver à droite ou à gauche de la route des chemins conduisant également à la ville (1); mais on avait la malheureuse habitude de suivre machinalement la voie tracée par ceux qui vous précédaient. Personne n'y songea, et, poussé ou poussant, chacun chercha à se faire jour jusqu'à la porte qui n'était pas éloignée de cent toises. Je n'y parvins qu'après plus d'une heure d'efforts. Quelle horrible confusion! C'était, dans un cadre plus étroit, le passage de la Bérésina (2), et je me rappelle qu'en voyant la longue voûte de cette porte, encombrée d'hommes et de chevaux que la foule renversait et étouffait, j'aurais donné tout au monde pour en être encore loin. Mais il n'était plus possible de rétrograder; le danger aurait encore été plus certain. Je pris donc mon parti et me jetai tête baissée

(1) C'est ainsi que Lejeune, et après Lejeune et sur son indication, Davout, Haxo et Gérard pénétrèrent dans la ville par des jardins en escaladant les murs au moyen de deux échelles (Le jeune, Mémoires, II, p. 292-294). « II y avait à côté, dit Fezensac, des passages ouverts que personne n'indiqua », et Labaume : « Il y avait à droite et à gauche d'autres issues, où l'on pouvait entrer et sortir librement. » Mais, comme remarque Ségur, « tout était si désorganisé que pas un officier d'étatmajor ne parut pour indiquer ces autres issues. »

(2) « Cette confusion, dit également Labaume, p. 412, me rappela la Bérésina », et Fezensac, p. 348, écrit : « En arrivant à la porte, j'y trouvai un encombrement et une confusion comparables au passage de la Bérésina. »

dans ce gouffre où un faux pas devenait la mort. La conscience du péril ranimait dans ce moment mon énergie, je surmontai heureusement tous les obstacles et je me trouvai enfin dans la ville. Là je repris haleine, car mes forces m'avaient presque entièrement abandonné.

Mais j'étais seul, j'avais perdu dans la bagarre le canonnier que j'avais avec moi. Heureusement, en parcourant les salles de la municipalité où je me rendis, je vis écrite à la craie sur un des murs l'indication du logement qu'avait choisi pour notre société celui de nos camarades qui était arrivé le premier.

Je sortis aussitôt pour y aller. Mais dans une ville que j'avais à peine parcourue à notre entrée en Russie, ce n'était pas chose facile, au milieu de la foule et du tumulte, de trouver cette maison dont l'indication était assez vague. Et comment prendre des renseignements? Le plus grand nombre des habitants étaient renfermés chez eux, et ceux que je rencontrais ne comprenaient pas le français. Ce ne fut qu'après avoir erré longtemps que je rencontrai un des canonniers de notre suite qui me conduisit au logement.

Avec quel plaisir j'y entrai, et quelle était notre joie à tous! Nous avions à notre disposition le rez-de-chaussée d'une maison, très petite à la vérité; mais enfin il y avait deux chambres, une pour nous et l'autre pour les canonniers et les domestiques; dans toutes deux un bon poêle, du bois pour les chauffer et une cour étroite pour nos chevaux. Les premiers arrivés s'étaient d'abord procuré, à force d'argent, du pain, du beurre, des pommes de terre, de la viande et même du vin d'Espagne. On me présenta la bouteille qui m'était destinée et j'en vidai aussitôt une grande partie avec une délectation que rien ne pourrait exprimer: je sentais la vie renaître en moi. On rira de pitié lorsque je dirai que ce moment, précédé et suivi encore de tant de misères et de dangers, fut certainement

un des moments de ma vie où j'éprouvai la sensation du bonheur le plus réel et le plus complet. Pour le comprendre, il faudrait, comme moi et mes camarades, après sept semaines de souffrances inouïes et tant de nuits passées au bivouac sur la neige par un froid de 25 degrés, se trouver, comme nous étions alors, dans une chambre bien close, près d'an brasier où cuisaient des aliments dont nous étions privés depuis si longtemps, devant un vin dont nous avions presque oublié le goût, et tout cela avec l'idée que nous allions, au milieu de toutes ces jouissances, goûter enfin un repos de plusieurs jours au moins, et peut-être de plusieurs mois.

Dans cette agréable persuasion, mon premier soin fut de me décrasser la figure, de me débarrasser d'une barbe qui avait au moins un mois et de remplacer par une chemise qui restait dans mon portemanteau celle que j'avais sur le corps. Elle était tellement remplie de vermine que je la jetai au feu et refusai impitoyablement de la donner à la servante de la maison qui assistait à ma toilette. J'ôtai ensuite mes bottes que je n'avais pas quittées depuis six semaines. Mes chaussettes tombaient en lambeaux; mes pieds, atteints par la gelée, étaient dans un état déplorable, et plusieurs de mes ongles ne tenaient plus. Etendu sur un matelas avec d'autres camarades, j'éprouvai alors la sensation délicieuse du malheureux prisonnier à qui l'on vient d'enlever les fers dont ses jambes étaient depuis longtemps chargées.

Cependant, un mouvement extraordinaire avait lieu à l'extérieur; la fusillade et le canon continuaient à se faire entendre; le tambour battait le rappel. Mais nous étions tout entiers au bien-être que nous goûtions avec délices; ces bruits de guerre nous inquiétaient peu; ils ne regardaient, croyions-nous, que la garnison de Vilna chargée d'éloigner l'ennemi de la ville. Je n'avais fait non plus que peu attention, en arrivant, au maréchal Ney,

que j'avais vu sur la place former en pelotons les soldats armés qu'il pouvait réunir (1). Nous mangeâmes donc tranquillement, et déjà nous songions à nous établir autour du poêle pour y passer la nuit, quand parut l'officier d'ordonnance que j'avais envoyé au prince viceroi, et je n'oublierai de ma vie ce que nous éprouvâmes lorsqu'il nous apprit que le prince allait se mettre en route ainsi que toute l'armée et que Vilna serait entièrement évacuée dans la nuit.

Rendre l'effet que produisit sur nous cette nouvelle inattendue serait impossible. J'en fus atterré, et le découragement le plus complet s'empara de moi. L'idée de quitter dans quelques moments cette chambre où j'avais compté passer chaudement la nuit m'était insupportable, et la mort me paraissait préférable aux fatigues et aux souffrances qu'il fallait endurer de nouveau (2). Je désirais de toute mon âme qu'un redoublement de fièvre me donnât un motif suffisant aux yeux de mes camarades pour les laisser partir sans moi et une excuse à mes propres yeux pour rester à Vilna. Mes souhaits furent inutiles, la fièvre ne vint pas. Mais un autre obstacle qui paraissait insurmontable se présenta. Mes pieds, débarrassés de leur étroite prison, s'étaient tellement gonflés qu'il me fut absolument impossible de remettre mes bottes; il était même inutile de le tenter. Je devais donc rester ;i Vilna ou partir par un froid glacial, les jambes nues et sans autres chaussures qu'une paire de vieilles pantoufles que je

(1) Cf. Pion, p. 375, et Fezensac, p. 354 : « Les officiers du 4e corps, semblables au reste de l'armée, avaient passé la journée assez tranquillement dans les maisons, en «'inquiétant peu de la générale et de l'approche de l'ennemi. »

(2) Aussi Hochberg écrit-il (Denkw, p. 204) qu'il aurait mieux valu pousser droit vers la frontière allemande que de rester un jour à Vilna, que nombre d'officiers demeurèrent à Vilna « par mollesse », que 74 officiers et médecins des troupes badoises refusèrent de le suivre et de quitter Vilna. Mais, comme dit Ségur, p. 409, chez beaucoup, la force morale était à bout; « ils se rebutèrent près du port et devant quatre journées de plus. ». Cf. Botjlaet, p. 278; Marbot, III, p. 220; Pion, p, 336.

trouvai à grand'peine dans la maison. Entre ces deux partis dont chacun présentait un avenir si épouvantable et si peu de chances de salut, j'allais me décider pour le premier, lorsqu'on m'annonça le lieutenant Guyot de mon régiment (1).

Parti de Vérone avec un détachement de chevaux de remonte et de conscrits, il avait été retenu à Vilna par le gouverneur, et depuis un mois, bien logés et bien nourris, les hommes et les chevaux étaient dans le meilleur état; ils se trouvaient maintenant à ma disposition, et M. Guyot, avec un zèle et un empressement que je n'oublierai de ma vie, se chargea de trouver un traîneau, d'y faire atteler deux des meilleurs chevaux, et de venir me prendre vers une ou deux heures. Il m'offrit aussi une paire de bottes à lui; elles étaient assez larges malgré l'enflure de mes pieds. Je n'avais plus de raisons pour rester, et je sentis renaître le courage et la oonfiance qui m'avaient, je l'avoue, entièrement abandonné dans cette soirée.

Je dormais d'un profond sommeil lorsque, vers les 2 heures du matin, M. Guyot arriva avec un traîneau. Plusieurs de mes camarades étaient déjà partis, les autres se disposaient à se mettre en route, et il ne demeura, de ceux qui avaient partagé notre logement, que deux officiers d'artillerie qui, abîmés de fatigue et ayant les pieds gelés, préféraient attendre l'ennemi à Vilna plutôt que de s'exposer à la mort presque certaine qui les attendait sur la grande route au milieu des neiges.

Dans cette terrible journée j'avais perdu, pour ne jamais le revoir, M. Lenoble, mon adjudant-major, qui ne m'avait pas quitté pendant toute la campagne. Partis en-

(1) Jean-Auguste Guyot, né à Paris en 1774, canonnier (1797), maréchal des logis chef (1806), adjudant sous-officier (1809), premier lieutenant (1er août 1812), capitaine en second (14 février 1813), capitaine en premier commandant l'artillerie de Doullens (1820), mis à la retraite en 1825 avec le grade honorifique de chef de bataillon et une pension de 1 440 francs, retiré au Mans.

semble le matin du dernier bivouac, la foule nous avait séparés en route. Il était à pied, faible, découragé; arrivé tard, il n'aura pu nous retrouver dans la ville, et ce n'est sans doute qu'exténué de fatigue, de misères et de faim qu'il aura pu arriver à Kœnigsberg, où, comme je l'appris depuis, il mourut à l'hôpital.

Ce fut le 10 décembre 1812 à une heure du matin que je quittai Vilna. Mon traîneau était garni de foin, attelé de deux chevaux vigoureux et conduit par un canonnier du détachement de M. Guyot, qui lui-même m'accompagna d'abord à cheval et ensuite à pied ou sur mon traîneau, lorsque la rigueur du froid l'eut obligé de descendre. Les canonniers du détachement suivaient, et un d'eux conduisait en main le cheval sur lequel j'avais placé le petil porte-manteau contenant le peu d'effets qui me restaient- La nuit était magnifique et la lune brillait d'un éclat que reflétait le tapis de neige dont la campagne était couverte. Le froid était plus rigoureux que jamais, et la glace craquait sous les pieds des hommes et des chevaux, Chacun hâtait le pas, bien plus encore pour résister au froid par la vitesse de la marche que pour fuir les Cosaques. Mon traîneau glissait rapidement, lorsque nous fûmes arrêtés, environ à deux lieues de Vilna, par un encombrement de voitures qui n'avaient pu franchir une colline peu élevée, mais escarpée et couverte de glace, la colline de Ponary. Les premières avaient pu arriver au sommet, mais la plus grande partie étaient restées en route; elles barraient le chemin, et celles qui les suivaient avaient renoncé à aller plus loin pour cette nuit. Groupés autour des feux qu'alimentaient les débris des voitures brisées ou abandonnées, les conducteurs attendaient le jour et mettaient à contribution les vivres qu'ils transportaient. Nombre de soldats s'étaient joints à eux, et ces groupes d'hommes, de chevaux et de véhicules dont la lueur des flammes et l'éclat de la neige variaient les aspects, formaù-ii I

un tableau pittoresque. Après un moment d'attente, nous résolûmes de tenter le passage, et poussant notre cheval au trot, malgré les jurements et les cris de la foule au travers de laquelle nous nous faisions jour, nous parvînmes au pied de l'escarpement. Il nous parut tout à fait impossible de le franchir en suivant le chemin où les voitures s'étaient engagées, et pleins de confiance dans la vigueur de notre attelage, nous prîmes à gauche de ce chemin; il fallut mettre pied à terre et réunir nos efforts à ceux des chevaux. Nous étions parvenus à la moitié de la hauteur lorsque des cris effrayants se firent entendre audessus de nous et se propagèrent rapidement jusqu'au bas : c'était une pièce de canon qui, arrêtée au sommet de la colline et dérangée de sa place par quelque choc, se précipitait avec un bruit effroyable, brisant et entraînant tout ce qu'elle rencontrait. Par bonheur, elle passa près de nous sans nous atteindre. Redoublant alors d'efforts dans la crainte de nouveaux dangers, nous arrivâmes enfin au haut de la colline. Pendant le jour, on eût pu la gravir sans beaucoup de difficulté; il eût été plus facile encore de la tourner (1); mais dans l'obscurité et avec le désordre qui régnait, la difficulté devint insurmontable. Les trophées que l'empereur ramenait de Moscou, ses propres voitures, les fourgons chargés d'or, tout fut perdu ou pillé par les Cosaques et par nos propres soldats dont bien peu, je crois, rapportèrent leur butin en France.

Je continuai ma route et passai cette longue nuit à lutter de toutes les forces morales et physiques qui me

(1) Hogendorp prit un sentier qui fit descendre sa voiture sur la rivière alors gelée et il tourna ainsi la montagne pour remonter sur la grande route (Mémoires, p. 346); Lejeune traversa de même la rivière sur la glace et prit par la rive droite une route qui n'était pas fréquentée (Mémoires, II, p. 296); 1' « escadron sacré » tourna de même la montagne (Dupuy, Mémoires militaires, p. 209); de même Bourgogne (Mémoires, p. 248); cf. les Etapes de Baxgofsky, p. 60-62, et Chambkay, II, p. 372, note.

restaient contre l'atmosphère glacée qui m'environnait et contre le sommeil auquel je n'osais me livrer, dans la peur d'être saisi par le froid et de ne plus me réveiller. Le jour venu, j'entendis la fusillade et les cris du hourra qui avait lieu sur les équipages restés au pied de Ponary. Nous ne nous arrêtâmes, pendant cette journée, que le temps nécessaire pour faire manger l'avoine à nos chevaux, dont l'ardeur se soutenait assez bien. Mais dans ce traîneau, mal chargé et plus mal dirigé, les chutes étaient fréquentes, la moindre inégalité de terrain le faisait chavirer, et je roulais avec lui dans la neige. Dans une de ces chutes, je tombai au fond d'un ravin; mais, grâce à l'épaisse couche de neige dont il était tapissé, le choc fut peu violent. Enfin, vers 2 ou 3 heures après midi, à la chute du jour, nous fîmes halte à Eve, petit village ruiné où je rejoignis mes camarades de route. L'adjudant-commandant Durrieu, que la maladie et la misère avaient réduit à l'état le plus pitoyable, était avec eux, et nous passâmes ensemble la nuit, entassés les uns sur les autres dans une étroite cabane; mais le froid rendait cet encombrement très supportable.

En partant de Vilna, j'avais, ainsi que je l'ai dit, confié à un canonnier un cheval de remonte sur lequel était chargé le petit portemanteau qui me restait encore. Nous nous étions séparés en route, et il y avait déjà une heure que j'étais à Eve lorsque je vis arriver ce canonnier, mais sans mon cheval. Je courus à lui, et il me raconta, d'un ton dolent et les larmes aux yeux, qu'obligé de mettre pied à terre pour résister au froid, il conduisait mon cheval par la bride, lorsqu'en se retournant par hasard, il vit qu'on avait coupé les rênes dont les extrémités étaient passées dans son bras et volé le cheval avec tout ce qu'il portait. J'éprouvai à ce récit un accès de colère aussi injuste que ridicule; je l'accablai de reproches et je l'aurais volontiers battu. Son aventure me parut avec raison un

conte fait à plaisir (1); probablement on lui avait pris la bête dans quelque bivouac en un moment où il était accablé de sommeil, de fatigue et de froid. Mais pouvais-je lui en vouloir d'un peu de négligence pendant une route de dix lieues faite la nuit, à pied, par un froid glacial? Ce que j'avais souffert pendant cette même route, porté dans un traîneau et bien couvert, aurait dû m'inspirer plus d'indulgence ou plutôt de justice. Il n'en fut rien et je dois dire à ma honte que ma colère ne fut pas l'affaire du moment et que pendant plusieurs jours elle se renouvela lorsque j'apercevais ce canonnier. Ce n'était pas le cheval que je regrettais; mais le petit portemanteau renfermait, outre plusieurs petits objets auxquels je tenais beaucoup, une chemise, du chocolat, mon portefeuille, des lettres et mon journal que j'avais exactement tenu depuis mon départ de Naples. C'était surtout ces notes dont je regrettais la perte, et j'aurais voulu les retrouver au prix de tout l'or que j'avais encore dans ma ceinture.

Le 11 décembre, à la pointe du jour, je partis dans le même équipage. La violence du froid était la même et le nombre des cadavres qui jalonnaient le chemin me parut plus considérable que le jour précédent. Dans un endroit où la route avait une pente très rapide et qu'un verglas rendait extrêmement glissante, je fus obligé de mettre pied à terre, et pour éviter les chutes que je n'aurais pas manqué de faire, je pris le parti de descendre sur mon derrière, malgré le froid qu'éprouvaient les parties en contact. C'est là que je vis deux soldats tomber pesamment à peu de distance l'un de l'autre; affaiblis et hébétés par la misère, ils ne firent que de faibles efforts pour se relever; l'ébranlement de la chute avait anéanti le peu de forces qu'ils conservaient encore; la bouche

(1) Pourtant Castellane (p. 195) assure que « plus d'un officier, sa croyant suivi par sa monture, arrive seulement avec les rênes coupée; passées autour de son bras. »

ouverte, les yeux hagards, ils fixaient sans les voir ceux qui les entouraient; puis ils s'affaissèrent sur la glace et, saisis par le froid, un moment après ils étaient morts.

Arrivé avant la nuit au bourg de Chichmory, j'y rejoignis mes camarades, et à force d'argent, de menaces et même de coups, seuls moyens d'obtenir quelque chose des juifs dont cet endroit est peuplé, nous fîmes un repas copieux de pommes de terre. Après quoi, étendus par terre, nous passâmes la nuit dans une chambre d'une malpropreté et d'une odeur repoussantes, mais qu'un poêle bien chaud nous fit trouver délicieuse. Pendant cette journée, le canon se fit à plusieurs reprises entendre sur nos derrières. C'étaient les Cosaques qui serraient de près les traîneurs. Mais la misère ne nous laissait pas assez d'énergie pour craindre la mort et chercher à l'éviter; le bruit des hourras ne hâta pas notre marche.

Le 12 décembre, nous partîmes de très bonne heure, et ce ne fut que peu de temps avant la nuit et après une longue marche que la rigueur du froid avait rendue extrêmement pénible et douloureuse, que nous arrivâmes à Kovno. Une foule immense obstruait les avenues de la porte à laquelle la route aboutissait. Chacun, dévoré par le froid, maudissait en jurant les obstacles qui l'empêchaient d'entrer dans une ville où l'on espérait trouver des vivres, un abri, et surtout du feu pour dégeler ses membres engourdis. Forcé de m'arrêter comme les autres, j'étais blotti de mon mieux dans mon hiiineau et je n'en grelottais pas moins à me briser la mâchoire, lorsque j'aperçus, dans la foule, un homme à figure cadavéreuse, juché sur un cheval efflanqué, coiffé d'un bonnet de police à moitié brûlé, et enveloppé d'un lambeau de couverture. C'était 'e chef de bataillon d'artillerie Petit, mon camarade depuis bien des années, mon adjoint dans la campagne de Calabre, et que j'avais retrouvé depuis à Auxonne. Je ne le reconnus que lors-

qu'il se nomma, tant la misère l'avait changé, et probablement, il ne me reconnut lui-même qu'aux restes d'uniforme qui paraissaient encore sur moi et sur le lieutenant Guyot. Je l'avais déjà rencontré depuis notre retraite. C'était vers Smolensk. Entouré d'une partie des hommes de sa compagnie, il n'avait alors que faiblement ressenti les effets de la misère; mais depuis, abandonné par ses soldats, dépouillé de ses effets, réduit à l'état le plus pitoyable, malade, il avait peine à se tenir sur son cheval. Un sous-officier était encore avec lui; mais, affaibli et souffrant lui-même, il ne pouvait que partager ses maux et non les alléger. Il s'approcha de moi et me conta ses malheurs et l'isolement où il se trouvait, croyant sans doute que je lui offrirais de se réunir à moi. Tel aurait dû être, en effet, mon premier mouvement. J'avoue en rougissant que je ne fis pas cette proposition et que je redoutais même sa demande qu'un reste de pudeur m'aurait empêché de repousser. Les souffrances qui m'accablaient depuis six semaines avaient effacé chez moi tout sentiment humain; un affreux égoïsme resserrait mon cœur, et quand ma pensée me ramène sur cette époque de ma vie, je frémis de la dégradation morale où la misère peut nous conduire. Sans prétendre valoir plus qu'un autre, avant et depuis cette période de désastreuse mémoire, mon cœur fut toujours ouvert au malheur et à la souffrance; mais alors un camarade, un ami n'était qu'une bouche de plus qui eût pris sa part de nos vivres; aussi, fut-ce sans regret ou plutôt avec plaisir que je quittai M. Petit. Le lieutenant Guyot était allé en reconnaissance et il m'apprit qu'on pouvait assez facilement, en s'écartant à gauche, arriver au Niémen, et sur la glace qui le recouvrait, entrer dans Kovno. Je me décidai sur-le-champ à prendre ce parti, et après un froid bonsoir dont j'attendis à peine la réponse, j'entrai dans Kovno à la nuit close.

J'ai su de M. Petit, lorsque je le retrouvai en Allemagne, qu'après notre entrevue sa position déjà si triste était devenue plus misérable encore. Il n'avait pu entrer à Kovno qu'à une heure avancée de la nuit, et le lendemain, séparé par un malheureux hasard du sous-officier qui l'accompagnait, ou peut-être abandonné à dessein, épuisé par le mal et la fatigue, totalement découragé, il s'était couché sur la neige au bord du chemin. En vain il implora l'assistance de ceux qui passaient près de lui; on ne le regardait même pas, et il serait mort à cette place avant la fin du jour, si le hasard n'eût conduit près de lui un colonel dont le cœur fut touché de son état. Ce colonel s'arrêta; il prit M. Petit avec lui sur son traîneau et ne le quitta qu'en Prusse. M. Petit avait les larmes aux yeux en me faisant ce récit. Mais ce colonel, qu'à juste titre il appelait son sauveur, n'était pas allé jusqu'à Moscou; il ne venait que de Vilna. « Sans quoi, ajoutait M. Petit, peut-être à dessein, il n'aurait sans doute pas eu le cœur plus pitoyable que tant d'autres auxquels je m'étais inutilement adressé. »

Les rues de Kovno étaient remplies de militaires de tout grade qui cherchaient des vivres et un abri pour la nuit; les maisons étaient encombrées et leurs portes assiégées par ceux qui arrivaient et défendues par les premiers qui s'en étaient emparés. Des cris, des jurements retentissaient de toutes parts; des barils de biscuit et de rhum, provenant du pillage des magasins, étaient défoncés au milieu des rues et chacun se ruait sur ce précieux butin. C'était un tapage, un désordre effroyable. Fort embarrassé au milieu de cette confusion, je ne savais de quel côté me diriger pour rejoindre mes camarades et j'employais le moyen que le besoin avait mis en usage dans l'armée depuis que chaque homme marchait à volonté: c'était, malgré le vacarme assourdissant, d'appeler à haute voix ses compagnons. Me voilà donc parcourant les

rues, appelant aussi fort que je le pouvais tantôt le colonel Berthier, tantôt un autre officier de notre monde. Après une demi-heure de recherches, l'inquiétude commençait à me gagner, lorsqu'une voix répondit à la mienne. C'était celle d'un sous-officier envoyé au-devant de moi pour me conduire au logement où notre société s'était établie, une cabane de juifs à l'extrémité et en dehors de la ville. J'y arrivai après de longs détours et je me réunis à tout notre monde.

Les premiers arrivés n'avaient pas perdu de temps pour obtenir des vivres, et l'avidité des juifs, stimulée par notre générosité, nous avait abondamment pourvus de sucre, de café, de laitage, de pommes de terre, de viande, et surtout d'un pain d'une blancheur éclatante et d'une saveur exquise. Aussi avec quelles délices nous fîmes honneur à un souper auquel il ne manquait, pour être parfait, que d'être arrosé de bon vin! Mais nos juifs n'avaient pu nous procurer qu'une assez mauvaise bière.

Notre logement consistait en une seule chambre; mais elle était assez spacieuse pour contenir avec nous, et sans trop nous gêner, la famille du juif, qui n'était guère moins nombreuse que nous-mêmes, c'est-à-dire une douzaine de personnes, dont une nuée d'enfants qui se tint pendant la nuit, suivant l'usage du pays, sur le haut du four. La vue de notre or avait amadoué nos hôtes, et ils nous vendirent des vêtements de peau de mouton, des souliers, des chaussures fourrées, du sucre, du beurre, de la farine. Notre hôtesse — dont la belle figure juive au nez aquilin, à l'œil grand et noir, surmontée d'un sourcil de même couleur dont l'arc se dessinait sur un teint parfaitement blanc, rappelait les Rebecca et les Judith de l'école italienne — s'occupa toute la nuit à faire pour notre compte plusieurs fournées de ce pain qui nous avait semblé si délicieux.

VILNA ET KOVNO 19b

Chacun de nous s'était établi de son mieux pour passer la nuit, les uns sur la table, d'autres sur les bancs ou sur le plancher. Quant à moi, malgré la chaleur répandue dans la salle, un banc placé sur un des côtés du four m'avait paru la meilleure place, et, disposé au sommeil par la fatigue de la journée et l'abondant repas qui l'avait terminé, à peine étendu sur ma planche, je m'endormis profondément. Je ne me réveillai qu'une ou deux heures avant le jour, au moment où nous nous mettions habituellement en route. Mais, en ouvrant les yeux, je fus surpris de voir qu'une manche de ma pelisse avait été entièrement brûlée pendant la nuit; le feu n'avait consumé que l'étoffe qui recouvrait la fourrure et mon bras n'était pas atteint. L'accident fut probablement causé par un charbon tombé du four, et il est étonnant que la belle juive, qui passa la nuit à faire le pain près de moi, n'ait pas aperçu au moins la fumée et ne m'ait pas réveillé. Au reste, je fus assez heureux d'en être quitte pour si peu, et je n'en portai pas moins jusqu'à Glogau ma pelisse, toute brûlée qu'elle était.

Chaque matin, les dispositions de départ étaient promptement faites, et à peine éveillés on se mettait en route. Mais cette fois nous avions des vivres en abondance et ce ne fut qu'après avoir mangé une bonne et copieuse soupe que mes camarades se décidèrent à quitter notre excellent gîte. Je ne pus partir en même temps qu'eux; on ne m'avait pas encore apporté les souliers fourrés que j'avais commandés et payés d'avance, et je me trouvais si chaudement et si bien où j'étais que je les attendis patiemment jusqu'au point du jour que mon espèce de cordonnier juif arriva. Mais en même temps un bruit d'hommes et de chevaux et quelques coups de fusil peu éloignés annonçaient un hourra. En effet, les Cosaques s'étaient présentés aux issues du bourg; ils avaient facilement repoussé les gardes, peu nombreuses d'ailleurs et

engourdies par le froid; mais n'étant encore qu'en petit nombre et n'osant pénétrer dans l'intérieur de la ville, ils parcouraient au galop les rues du faubourg, tiraient des coups de pistolet, poursuivaient de leurs cris les Français qu'ils voyaient.

.Mon juif avait, je crois, attendu leur arrivée. Il espérait que je m'empresserais de quitter le faubourg pour entrer dans la ville. Soit par maladresse, soit exprès, les souliers fourrés qu'il me présenta étaient trop courts et trop étroits; à peine pouvais-je y introduire le bout de ma botte. Le pendard, en son baragouin allemand, parlait d'y faire quelques réparations, et continuait, malgré moi, à vouloir me les chausser. Son intention était certainement de me retenir jusqu'à l'instant où les Cosaques seraient entrés dans la maison. Ce ne fut qu'en lui allongeant mon pied dans la poitrine que je pus me débarrasser de lui, et je lui laissai et les souliers et l'argent qu'il avait reçu.

Aussitôt que les coups de fusil s'étaient fait entendre, le lieutenant Guyot avait fait atteler mon traîneau. Nous nous hâtâmes d'y placer les vivres que nous avions achetés. Mais nos hôtes, profitant du danger auquel le moindre retard pouvait nous exposer, déménageaient notre traîneau à mesure que nous le chargions. Père, mère, enfants, fondaient sur nos provisions, sans autres précautions que d'éviter nos coups de pied, et je ris encore quand je me rappelle notre colère et nos jurements en voyant ravir à notre barbe nos pains de sucre, nos jambons et jusqu'à notre pain. C'était à qui d'eux ou de nous se presserait davantage. Enfin, les coups de fusil se rapprochant, et les Cosaques ayant déjà paru près de notre maison, nous montâmes dans notre traîneau avec le peu que nous avions pu sauver de ces harpies israélites, et nous gagnâmes la ville aussi promptement que nous le pûmes. Il s'y trouvait encore une arrière-garde formée par la division Heu-

delet (1), et les Cosaques n'étaient plus à craindre. Mais quel horrible spectacle présentait cette malheureuse ville! Toutes les maisons que les soldats venaient de quitter semblaient avoir été mises au pillage. Des barriques défoncées, des meubles brisés ou à moitié brûlés remplissaient les rues. De nombreux cadavres ajoutaient à l'horreur de ce tableau; ils couvraient la place publique. C'étaient presque tous des grenadiers de la garde qui, arrivés des premiers, s'étaient emparés des magasins de rhum et d'eau-de-vie, pour se dédommager de leurs longues privations. Assoupis par l'ivresse et saisis par le froid au milieu des bivouacs qu'ils avaient établis sur cette place, ils ne se réveillèrent plus. C'était l'aspect d'un champ de batail'e ou plutôt d'une halte où les soldats harassés se couchent en rangs serrés sur le terrain même (2). Tout horrible que fût ce spectacle, il ne fit pas sur moi la même impression que le seul souvenir m'en cause aujourd'hui. J'étais alors trop occupé de ma propre conseil vation. Aussi nous nous dirigeâmes sans nous arrêter vers la porte de la ville qui donnait sur le Niémen et nous arrivâmes, en perçant la foule, à l'entrée du pont. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et de temps que nous parvînmes à le franchir, à travers une masse d'hommes et de chevaux. J'aurais pu facilement éviter ce dangereux passage en traversant le fleuve sur la glace; mais les souffrances et la misère avaient tellement affaibli l'intel-

(1) Etienne Heudelet, né à Dijon en 1770. lieutenant au 3e bataillon des volontaires de la Côte-d'Or (1792), adjudant-général chef de brigade (1794), général de brigade (5 février 1797) et de division (24 décembre 1805), comte de l'Empire (1808), mis en non-activité (1816) et à la retraite (1824), pair de France (1832). Sur les troupes de cette division, cf. Boulart, p. 278.

(2) Dedem, p. 293, confirme le témoignage de Griois : « Les magasins d'eau-de-vie furent pillés par les soldats qui s'enivrèrent et restèrent par centaines morts dans les rues. » Cf. Chambra y, II, p. 376; Ségur, p. 419; Mathieu Dumas, III, p. 482; Fezensac, p. 361-362; Noël, p. 180; Thirion, p. 265; Vionnet de Maringoné, p. 85; La baume, p. 424; Bourgogne, p. 269; Boulart, p. 279; Pion. p. 337.

ligence et énervé la volonté que chacun, comme je l'ai déjà dit, suivait machinalement la route tracée par ceux qui le précédaient, sans avoir le courage de chercher une voie plus commode (1).

Sur la rive gauche du fleuve, deux chemins marqués sur la neige dans des directions à peu près opposées se présentèrent : celui de droite conduisait à Tilsit et l'autre à Gumbinnen. Je l'ignorais alors; il fallut néanmoins faire un choix, et après un moment d'hésitation, je me décidai pour celui de gauche qui me sembla plus frayé. J'arrivai bientôt à une montée escarpée au pied de laquelle un grand nombre de voitures et d'hommes étaient arrêtés.

Le temps était magnifique, mais extrêmement froid; un soleil sans chaleur faisait étinceler les cristaux de neige durcie qui couvraient le sol; la terre, revêtue de glace, n'offrait aucune prise aux pieds des chevaux. Aussi, les voitures ne pouvaient-elles franchir cette côte escarpée; à peine quelques-unes, dont les attelages moins épuisés avaient été doublés, purent-elles en gravir une partie, mais elles n'arrivèrent pas au sommet, et parmi elles se trouvaient celles qui portaient les restes du trésor (2). Dans l'impossibilité de les conduire plus loin, leurs conducteurs et leurs escortes les avaient abandonnées et bientôt elles avaient été mises au pillage. Lorsque je

(!) Cf. Steinmùllee, Tagebuch, p. 52 : « Nous trouvâmes au pont la même presse qu'aux portes de Vilna, bien qu'on eût pu passer le fleuve qui était fortement gelé »; Fezensac, p. 362 : « Accoutumés à suivre machinalement ceux qui marchaient devant eux, les soldats risquaient de s'étouffer en se pressant sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient facilement passer le Niémen sur la glace »; Noël, p. 180 : « La foule, aveuglée par la peur, persistait à s'engouffrer par un passage difficile et dangereux. »

(2) Selon Chambbay (II, p. 373) deux millions et demi d'argent monnayé. On vit, dit Hochbeeg (Denkir, p. 205), des choses qui tenaient de l'incroyable; les soldats se jetaient dans les fourgons, mais, poussés par les survenants, ils tombaient la tête la première, et leurs pieds étaient en l'air; d'autres succombaient sous le poids des sacs qu'ils avaient remplis d'argent et ceux qui passaient les maltraitaient de la plus honteuse façon. »

passai, elles étaient entourées de soldats qui employaient le reste de leur vigueur à se faire jour parmi la foule et à se disputer les sacs d'or et d'argent dont plusieurs s'étaient ouverts et répandus sur la neige. Je n'ai pas besoin de dire que je ne fus pas tenté de m'arrêter; mais il en était de même du plus grand nombre des soldats; l'or avait perdu son attrait pour eux, et la plupart de ceux qui succombèrent à la tentation, en portèrent la peine : le poids de leur nouvelle richesse ralentit leur marche et acheva d'épuiser leurs forces; ils périrent de misère sur la route ou furent pillés par les Cosaques, voire par leurs propres camarades. Deux canonniers de mon régiment, que je revis à la fin de la retraite, me racontèrent piteusement et leur rapide fortune et le peu de temps qu'ils en avaient joui. L'attaque dont le hourra du matin n'avait été que le prélude ne tarda pas à devenir plus sérieuse; le canon et la fusillade retentissaient avec force. C'était notre arrièregarde, commandée par le brave Ney, qui disputait à l'ennemi l'entrée de Kovno, et malgré une lutte trop inégale il s'y maintint jusqu'au soir (1). Ce furent les derniers coups de canon que j'entendis, comme le hourra du matin fut le dernier que je subis pendant la retraite. Parti de Kovno après mes camarades, je ne les rejoignis plus, et je fis le reste de la retraite avec le lieutenant Guyot, le maréchal des logis chef Grassard et quatre canonniers dont deux seulement arrivèrent jusqu'à Kœnigsberg.

Après avoir fait environ six lieues, je m'arrêtai le soir dans un village ruiné. Près d'une espèce de hangar tout ouvert où je m'établis avec ma petite caravane, était une baraque où logeaient des officiers de la garde italienne, un général

(1) Cf. Chambra y, II, p. 372-378; Ségub, p. 418-419, et Fezensac, p. 362-363 :« Le maréchal parut sur le rempart.il prit un fusil: le combat se soutint jusqu'à l'entrée de de la nuit. » Sur l'attitude de Ney au sortir de Vilna, voir Boubgoone, p. 246.

et deux ou trois colonels; le local pouvait contenir encore huit ou dix personnes. Je me présentai donc et je demandai place pour moi et mon adjudant : j'oubliais le dur égoïsme qui avait pénétré tous les cœurs et dont je n'avais pas été plus exempt que les autres (1). Avec fort peu de grâce ils consentirent à m'admettre personnellement, mais ils refusèrent de recevoir mon adjudant. Je les remerciai sur un ton qui, dans toute autre circonstance, aurait eu probablement des suites, et j'allai rejoindre mon humble bivouac, où nous n'eûmes pas même assez de bois pour entretenir notre feu pendant la nuit, qui fut extrêmement froide.

Le lendemain, 14 décembre, nous nous mîmes en route à la pointe du jour et nous arrivâmes le soir dans un petit bourg de Pologne dont toutes les maisons étaient déjà encombrées de militaires arrivés avant nous. Pas moyen de trouver place dans aucune, mais, près de celle dont s'était emparé le général Lanusse (2), était une grange où il avait placé ses chevaux. Je le fis prier de trouver bon que je m'y établisse avec mon monde, et son consentement donné de bonne grâce me parut alors un acte extraordinaire de complaisance. Seulement, son aide de camp nous recommanda de prendre garde au feu, et bientôt après, le général, peu rassuré, envoya chercher ses chevaux. J'étais ainsi maître de la grange. Nous nous barricadâmes de notre mieux; nous allumâmes du feu dans un endroit dont nous éloignâmes la paille qui couvrait le sol, et après avoir fait un assez bon repas avec

(1) « L'égoïsme, a dit Bonxevai. (Mémoires anecdotiques, p. 76), était devenu tel qu'un père n'eût pas reconnu son fils. »

(2) Pierre-Robert Lanusse, né en 1768 à Habas (Landes), sous-lieutenant (1797), lieutenant (1798), capitaine (1799), aide de camp de Murât et chef d'escadron (1802), colonel du 17e régiment de ligne (27 décembre 1805), général de brigade (17 juillet 1808), baron de l'Empire (26 avril 1810), adjudant général dans la garde impériale (1811-1812), général de division (4 août 1813), commandant une division militaire sous les Cent-Jours et sous la Restauration, retraité en 1833.

des pommes de terre et de la bière que des juifs de l'endroit nous avaient vendues, nous nous couchâmes, mollement enfoncés dans la paille et les pieds au feu. Je ne tardai pas à m'endormir profondément. Mais vers le milieu de la nuit, réveillé par une clarté extraordinaire, je vis que le feu avait gagné les gerbes sur lesquelles nous étions. Mes cris éveillèrent mes compagnons de bivouac et tous ensemble, nous précipitant sur la paille enflammée, nous parvînmes à l'étouffer sous nos manteaux et à l'éteindre avec l'eau et la bière qui nous restaient.

Il avait élé convenu que le lieutenant Guyot et les canonniers veilleraient alternativement pour entretenir le feu et surtout pour empêcher qu'il ne se communiquât aux milliers de gerbes qui nous environnaient. Mais dans notre état de fatigue, il était bien difficile de ne pas céder au sommeil. Je ne fis donc de reproche à personne. Trois minutes plus tard, il est vrai, la grange était en feu et aucun de nous n'échappait. Aussi, crainte de nouvel accident, nous passâmes le reste de la nuit sans dormir, et le 15, nous quittâmes notre excellent, mais dangereux bivouac dès que le jour commença. Arrivés le soir dans un gros village, nous fûmes heureux de dormir à l'abri dans une chambre de paysan que nous partageâmes avec une vingtaine de soldats français et polonais.

Le lendemain 16, je me remis en route de grand matin; le froid avait redoublé de force, et malgré le foin dont le traîneau était garni et les lambeaux de fourrure dont j'étais enveloppé, j'avais le visage glacé et je ne sentais plus mes membres engourdis. Une forte brise du nord, chargée de glaçons, me déchirait la poitrine, et je croyais réellement que je n'y résisterais pas. Enfin, vers les 11 heures, j'aperçus de loin des chaumières couronnées de cheminées, chose si rare en Russie et en Pologne, où l'on en trouve une tout au plus par village. Une épaisse fumée s'en élevait. Cette vue me ranima. Nous avions enfin

quitté cette terre de désolation et de misère. Bientôt nous entrâmes à Stallupi'men, bourg prussien sur l'extrême frontière, et je descendis de mon traîneau à la porte d'une espèce de petite auberge d'assez mauvaise apparence. Mais j'entrai dans une salle bien chaude et une odeur agréable de café, les jattes de lait, le beurre, les œufs que j'aperçus sur les tables me causèrent une vive sensation de joie et de surprise. Un coin de table était libre; vite je m'en emparai avec mon lieutenant et quelques minutes après, je fis avec une jatte de café au lait, d'excellent beurre et du pain à discrétion, le déjeuner le plus savoureux de ma vie. La première demi-heure fut tout entière au plaisir de manger et de me réchauffer. J'examinai ensuite les groupes nombreux qui entouraient chaque table. Quel singulier tableau ils présentaient! Des militaires, des employés, des femmes affublées des plus grotesques vêtements remplissaient la salle. Ainsi que moi, c'était la première fois que depuis plusieurs mois, ils trouvaient à satisfaire leur appétit. Un air de jubilation, une espèce d'enivrement se peignaient sur leurs visages maigres et décharnés, dont une crasse épaisse déguisait la pâleur. Le café semblait les avoir ranimés; tous parlaient à la fois; chacun racontait à son voisin ses tristes aventures et recevait de lui pareil récit en échange. Une de ces figures singulières me frappa : c'était une femme d'une quarantaine d'années, petite et à peu près bossue, dont la voix élevée et l'élocution facile attiraient l'attention. Elle parlait de ses misères avec une originalité plaisante, et de Moscou, en personne qui l'avait habité longtemps. Je compris, après l'avoir écoutée quelques moments, qu'elle avait fait partie d'une troupe de comédiens français établis dans cette ville. C'était, je crois, Mme Fusil, dont la fille, morte depuis peu, a joué au Gymnase (1).

(1) Griois se trompe. Cette actrice n'était pas Mme Fusil. Elle-même nous apprend (l'Incendie de Moscou, p. 50) qu'elle resta quelques jours à

Mon excellent déjeuner terminé, et après m'être bien réchauffé, je remontai dans mon traîneau, et grâce à des gants et à un bonnet fourré que j'achetai dans ce café, le froid me parut beaucoup moins sensible que le matin. Au bout de trois ou quatre lieues, nous nous arrêtâmes dans un hameau, et nous trouvâmes dans la ferme d'un château, des pommes de terre, du lait et de la paille pour nous coucher. A dater de ce jour nous ne manquâmes plus de vivres, et les pommes de terre furent pour nous une ressource assurée.

Le lendemain, 17 décembre, je me remis en route et vers midi j'entrai à Gumbinnen, petite ville prussienne qui me parut assez jolie. Les habitants, retenus par la crainte que le nom français leur avait inspirée si longtemps, n'osaient encore se montrer hostiles à notre égard. Mais, derrière leurs croisées, ils voyaient avec un sourire moqueur défiler la longue et triste procession des revenants de Moscou, et je sentis combien ils jouissaient de notre humiliation et de la vengeance qu'elle leur promettait. Un ordre de l'état-major général, placardé à l'entrée de Gumbinnen, fit comprendre à chacun de nous les pertes de l'armée et son déplorable état. Une maison était désignée pour loger chaque corps d'armée, et la petite auberge assignée au 4e corps aurait suffi pour un nombre de militaires trois fois plus considérable que celui qui s'y réunit.

Je pris place dans une salle de cette auberge, et quoiqu'elle me fût commune avec beaucoup d'officiers, je m'y trouvai plus à l'aise que je ne l'avais été depuis bien longtemps.

J'appris que le général Eblé était arrivé aussi à Gumbinnen, et j'allai prendre ses ordres. Mais j'étais si débile

Vilna pour soigner un malade (qui mourut d'ailleurs le 19 décembre), que les Russes l'envoyèrent à Pétersbourg, et que, de là, par la Suède, elle gagna Lubeck et Dresde.

que je dus m'aider du bras d'un officier du train pour arriver à la petite chambre, ou plutôt au cabinet où je le trouvai dans un complet état de faiblesse et d'accablement, et le seul ordre que je reçus fut de me diriger promptement sur Danzig ou Glogau avec tous les militaires de l'artillerie que je pourrais réunir, pour donner le moins longtemps possible aux Prussiens le spectacle de notre misère et de notre désorganisation (i). Le pauvre général était un exemple frappant de ce que peuvent les souffrances et les privations sur les caractères les plus fermes et les corps les plus robustes; lui, que peu de jours auparavant j'avais vu, au passage de la Bérésina, plein de vigueur et d'énergie, braver des fatigues que son âge déjà avancé rendait plus pénibles, n'était plus que l'ombre de lui-même, et peu de temps après il mourut (2).

Le lendemain, 18 décembre, j'arrivai d'assez bonne heure à Insterbourg, petite ville prussienne. J'eus, pour la première fois depuis notre entrée en Russie, un billet de logement. Il était pour une petite maison fort propre où je trouvai le couvert mis pour une dizaine de personnes. A l'accueil empressé que je reçus, je vis que le dîner avait été préparé en l'honneur du colonel que l'on devait loger; mais l'état de maladie et de malpropreté de ce bon colonel refroidit bientôt cette politesse bienveillante. Je m'en aperçus facilement et je demandai la permission de manger avec mon lieutenant Guyot dans 1? chambre qui m'était destinée. Mes hôtes furent, j'en suis persuadé, très contents d'être ainsi délivrés de leurs convives, et ils avaient raison; il était impossible d'être plus sales et plus dégoûtants que nous.

(1) Eblé écrivait alors qu'il ne lui restait de toute l'artillerie de l'armée que six pièces et trois obusiers !

(2) Il mourut le 30 décembre à Kœnigsberg : le 2 janvier 1813, l'empereur, ignorant sa mort, le nommait premier inspecteur de l'artillerie. Cf. sur lui l'étude de Maurice Girod de l'Ain : Les grands artilleurs, I, p. 241-465, et un passage du Mémorial de Norvins, III, p. 254-257.

On nous conduisit dans une chambre bien chauffée où il y avait deux lits, et bientôt on nous apporta un diner copieux auquel nous fîmes honneur. Le repas me fit certainement grand plaisir; mais la vue d'un lit dans lequel j'allais m'étendre à mon aise m'en fit encore davantage. Quelles délices ineffables, après avoir sept ou huit mois de suite couché au bivouac sur la dure, et les deux derniers sans même ôter ses bottes!

Le bonheur que je goûtais à l'avance fut vivement troublé à la pensée que la vermine dont j'étais couvert témoignerait le lendemain de mes misères. Cette idée humiliante me fit hésiter à profiter de mon lit; mais j'espérai qu'en employant une ou deux heures à m'approprier et à me débarrasser, j'éviterais les suites que je redoutais. Après nous être enfermés soigneusement, mon lieutenant et moi, nous commençâmes chacun de notre côté cette vilaine opération, et la flamme de notre foyer dévora les victimes qui tombaient sous notre main. La recherche fut longue, minutieuse; je la crus complète et je me mis dans ce lit tant désiré où je passai la nuit la plus délicieuse. Le lendemain à la pointe du jour, il fallut se lever, et je vis alors avec un douloureux étonnement que mes précautions de la veille avaient été vaines; la honte sur le front, je me hâtai de partir avant que mes hôtes pussent s'apercevoir des nombreux et vivants souvenirs que je laissais dans leurs draps. C'est à Insterbourg que le maréchal des logis Grassard, dont je ne m'étais pas séparé depuis la Bérésina, fut obligé de me quitter pour entrer à l'hôpital. Il avait les pieds gelés et il était hors d'état de continuer la route.

Je m'arrêtai le soir du 19 dans un village où je passai la nuit sur la paille. Je ne trouvai plus de lits jusqu'à Kœnigsberg. Mais les vivres ne nous manquèrent plus.

Le 20, je passai la nuit dans le village de Mostitten, près de la petite ville de Tapiau que nous traversâmes.

Là je louai un traîneau et un cheval — celui qui m'avait conduit jusque-là ne pouvait plus marcher qu'avec peine, — et le 21, vers 2 heures après midi, j'arrivai à Kœnigsberg. Le difficile était de trouver à se loger dans cette ville remplie de tous les officiers généraux, supérieurs et autres, échappés au désastre, et d'une foule d'employés et de soldats de toutes armes qui croyaient y trouver un sûr asile et la fin de leurs misères. Aussi je ne pensai même pas à tenter de me loger par billet; j'envoyai mon lieutenant à la recherche d'un abri bon ou mauvais, quel qu'en fût le prix, et je l'attendis sur la place dans mon traîneau. Le temps était superbe, le soleil faisait étinceler les aiguilles de glace qui recouvraient le pavé, et des promeneurs, enveloppés dans leurs fourrures, arpentaient la place à grands pas. J'aperçus parmi eux le colonel Jumilhac que je n'avais pas vu depuis notre séparation à Dorogobouje; je l'appelai; il s'approcha de moi et me demanda ce que je lui voulais : « Vous ne me reconnaissez donc pas? «lui dis-je. « Nullement, » me répondit-il, et lorsque après m'avoir bien examiné, je fus enfin obligé de me nommer : « Quoi! mon cher Griois, s'écria-t-il, est-il possible que ce soit vous! comme vous êtes changé! » Nous ne nous étions quittés ni jour ni nuit pendant six mois, et il n'y avait pas plus d'un mois que nous étions séparés! On peut juger par là combien la misère et les souffrances avaient altéré mes traits dans ce court espace de temps. Mon lieutenant vint mettre fin à notre conversation et je le suivis au logement qu'il avait déterré, non sans chercher longtemps. C'était dans une méchante auberge que chez nous on appelle cabaret et qui porte, en Allemagne, le nom de gasthaus. Notre appartement consistait en une seule pièce très étroite où étaient dressés deux lits de sangle pour mon lieutenant et moi. Mais avec quel bonheur je sentis en entrant la chaleur vivifiante d'un vaste poêle établi au fond de la chambre! Avec quel bonheur j'en-

tendis l'hôte me demander ce que je voulais pour diner et à quelle heure je voulais être servi! Nous fûmes bientôt d'accord sur le prix de la chambre et de la nourriture. Il profitait évidemment de ma position pour me rançonner; mais il aurait pu demander le double où le triple que je n'aurais eu garde, en marchandant, de retarder d'un quart d'heure le plaisir d'être dans une chambre à moi et d'y faire autant de bons repas que cela me conviendrait.

En définitive je n'eus pas à me plaindre de la manière dont je fus traité. Le poêle était toujours bien chauffé, les mets passablement bons et abondants, et, ce qui dans notre position valait mieux encore, une excellente bière et un bon vin de madère arrosaient nos deux repas quotidiens. Une seule chose me contrariait, c'était de partager ma très petite chambre avec mon lieutenant. On avait assez de sa malpropreté personnelle. Mais cet inconvénient qui, en tout autre temps, m'eût été insupportable, était déjà une si grande amélioration dans mon sort que j'y pensais à peine. Je me trouvais si bien chez moi qu'à peine eus-je le courage de braver le froid pour parcourir à grands pas la ville et le port, et sauf une ou deux promenades de cette espèce, bien courtes encore, je ne sortis de la maison que pour aller chez le général Charbonnel, chef d'état-major de l'artillerie (1), prendre des ordres ou du moins des renseignements sur ce que je devais faire. Il me proposa d'aller à Pillau, place forte à l'entrée du Frisches Haff à quelques lieues de Kœnigsberg, pour y commander l'artillerie. J'acceptai d'abord; mais, la nuit portant conseil, je craignis de m'enfermer

(1) Jules-Joseph-Claude-Marie Charbonnel, né à Dijon en 1775, élève à l'Ecole d'artillerie de Châlons (1792), lieutenant (1793), capitaine en second (1794), chef de bataillon (1798), lieutenant-colonel (1802), colonel (1804) baron de l'Empire (10 septembre 1808), général de brigade (2 octobre 1809), chef de l'état-major de l'artillerie de la Grande Armée (19 février 1812), général de division (9 janvier 1813), comte de Salés (2 4 janvier 1814), inspecteur-général (1814) et membre du Comité de l'artillerie (1820), placé dans la section de réserve (18 40), mort à Paris en 1846.

sur les derrières de l'armée dans une place dont je ne connaissais ni le gouverneur ni la garnison, et j'allai le lendemain prier Charbonnel de ne plus songer à moi pour cette destination. J'eus lieu de m'en féliciter, peu de jours après, lorsque j'appris que soit par la faiblesse des troupes, la trahison des chefs, ou le manque de subsistances, la place s'était rendue aux Russes sans coup férir (1). Je restai encore quelques jours à savourer le repos dont je jouissais et qui avait presque entièrement rétabli ma santé. La désorganisation de l'armée m'aurait permis de prolonger mon séjour puisque chaque officier était libre de rester ou de partir (2). Mais je sentais ma tête s'appesantir et l'appétit diminuer. Je craignis de tomber malade et je me décidai à partir pour Glogau.

Je vis plusieurs fois à Kœnigsberg M. Noël, mon ancien adjudant-major au 1er régiment. Il était alors lieutenantcolonel et commandait l'artillerie de la division Heudelet qui s'était portée au-devant de nous jusqu'à Kovno et qui formait depuis notre arrière-garde. Ces quelques jours de campagne avaient suffi pour la désorganiser, et elle n'était guère alors en meilleur état que nous. Quant à Noël, il se portait bien et il ne semblait pas avoir souffert le moins du monde (3).

Ce fut le 28 décembre 1812 que je quittai Kœnigsberg, accompagné de M. Démange, capitaine en second (4), et

(1) On sait que Napoléon, indigné que Pillau eût capitulé sans tranchée ouverte et sans brèche, ordonna, le 4 mars 1813, de faire arrêter et conduire dans la citadelle de Wesel le commandant de cette place.

(2) Il y avait un tel désordre, dit Noël, p. 185, que s'arrêtait qui voulait.

(3) Il avait pourtant souffert, et il dit dans ses Souvenirs, p. 184, qu'il était tellement accablé de fatigue et de sommeil qu'il ne résistait qu'avec peine à l'envie de se coucher sur le bord de la route.

(4) Barthélémy Démange, né à Bussang en 1772, volontaire au 3e de la Haute-Saône (1791), incorporé dans l'artillerie (1793), brigadier (1794), maréchal des logis chef (1802), lieutenant en second (1806) et en premier (1809), capitaine en second (1811) et en premier (1813), employé à l'armée de l'Elbe, obtient le 28 décembre 1814 une pension de 1 600 francs et se retire dans son pays natal, à Ventron.

Guyot, adjudant, tous deux de mon régiment, et d'une vingtaine de canonniers arrivés successivement à Kcenigsberg. C'étaient à peu près les seuls qui avaient eu la chance d'échapper au désastre ou du moins la force de suivre le mouvement général de retraite. Ils avaient avec eux quelques chevaux.

Je fis la route en traîneau. J'emmenai comme domestique un Italien que j'avais rencontré presque nu et mourant de faim dans les rues de Kœnigsberg. Dans le dénuement où j'étais, je n'avais rien à craindre de l'infidélité d'un serviteur; il eût été bien adroit de trouver à voler quelque chose; aussi l'avais-je pris sans m'informer qui il était ni d'où il venait. Au bout de dix jours, il disparut avec quelques nippes que je lui avais données; le seul service qu'il me rendit fut de m'introduire dans quelques bons lieux de Kœnigsberg et d'autres villes où nous logeâmes en route; à en juger par l'adresse qu'il mettait à dépister cette espèce de gibier, c'était le premier métier qu'il avait fait en Italie.

Le jour de notre départ de Kœnigsberg, nous nous arrêtâmes, deux lieues au delà de la petite ville de Brandenbourg, au village de Reipen, chez un baron qui nous traita assez bien; il est vrai que nous n'étions pas fort difficiles à contenter.

Le lendemain 29, nous couchâmes à Heiligenbeil. Le 30, nous arrivâmes à Frauenbourg, à la nuit, par un vent dont la violence nous empêchait presque d'avancer. Nous étions transis de froid. Aussi quel bonheur d'être accueillis comme nous le fûmes par le brave ministre de ce bourg qui partagea son modeste souper avec nous! Un plat de viande et des légumes composaient ce souper; mais la franche cordialité avec laquelle il nous était offert, les détails intéressants que ce bon ami nous donnait sur la bataille d'Eylau qui s'était livrée peu loin de Frauenbourg, et sans doute aussi mon vigoureux appétit, font n. 14

de ce repas un de ceux dont je garde le plus agréable souvenir. Le 31, je passai la nuit dans une mauvaise auberge à quatre ou cinq lieues de Frauenbourg, et le 1er janvier 1813, j'arrivai à Elbing, où je logeai chez un boulanger dans une chambre assez propre et surtout bien chaude, ce qui était pour moi le point capital.

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