CHAPITRE XV
Slbing. — Marienbourg et Marienwerder. — Le prince Eugène. — D'Anthouard. — Glogau. — Bourmont. — Redoutes. — Promenades. — Officiers malades. — Du Lédo et Doumerc — Voyage à Berlin. — Griois major de l'artillerie à pied de la garde impériale (26 janvier). — Vilbel et Francfort. — Ordre de rejoindre l'armée. — Birkenbruck, Waldau, Klitschdorf. — Château de Klitschdorf. — Chasses. — Rupture de l'armistice. — Ebersbach. — Marche sur Dresde. — Bataille (27 août). — Joie de Napoléon. — L'adjudant-major Béranger. — Revers de Vandamme et de Macdonald. — Kamenz. — Marches et contre-marches. — Incendie de Lonewitz. — Nouvelles marches. — Leipzig (14 octobre). — Visite de la ville (15 octobre). — Bataille du 16. — Beau spectacle. — Griois devant Wachau. — Heureux combat d'artillerie. — Charge des Cosaques de la garde. — Attaques contre Gossa. — Journée du 17. — L'empereur soucieux. — Bataille du 18. — Griois avec la vieille garde. — Un exemple du plus admirable courage.
— Griois à Connewitz. — Les vélites de Florence. — Poniatowski. — Matinée du 19. — Marche sur Lindenauà travers la ville. — Explosion.
— Retraite sur Lutzen et Weissenfels. — Chemins horribles. — Défilé de l'Unstrut. — Eckartsberg. — Les isolés. — Ollendorf. — Le général Pajol. — Erfurt (23 octobre). — Gotha (24 octobre). — Eisenach (25 octobre). — Berka (26 octobre). — Hùnleld (27 octobre). — Fulda et Schlûchtern (28 octobre). — Gelnhausen (29 octobre). — Bataille de Hanau (30 octobre). — Francfort et Mayence.
Je séjournai vingt-quatre heures dans cette ville d'Elbing, qui me parut jolie. Ce fut là, ou à Marienwerder, que je vis le général Belliard, chef de l'état-major général de la cavalerie de l'armée. J'allai lui demander ses ordres, mais ce corps d'armée étant, par le fait, dissous, le général se borna à me dire que les débris des corps de cavalerie se réunissaient à Glogau, et que je devais me diriger sur cette ville. Je partis le surlendemain 3, en traîneau, et je couchai le même soir à Marienbourg, petite ville mal bâtie.
Le lendemain 4, je pris une voiture de louage et j'arrivai le même jour à Marienwerder, ville assez considérable, bien bâtie et agréablement située. Le prince Eugène y avait son quartier général; j'aurais dû lui présenter mes devoirs; mais approcher des grandeurs et de tout ce qui sent la cour fut toujours pour moi une si pénible corvée que je m'en dispensai, et je ne revis plus le prince, dont j'avais plusieurs fois reçu des marques d'intérêt et même d'amitié. C'est à coup sûr un des hommes qui, dans ces années de splendeurs et d'infortunes, ont constamment déployé le plus beau caractère. Toujours accessible et bienveillant, il ne se laissa pas éblouir par l'éclat dont il fut si tôt entouré, et il sut dans l'adversité rester fidèle à l'honneur, à la patrie et au grand homme que tant de lâches courtisans abandonnèrent sans pudeur.
Je passai deux jours à Marienwerder avec des camarades d'artillerie que j'y retrouvai. Plusieurs étaient malades ou convalescents, entre autres le colonel Berthier et le chef de bataillon Petit qui couchaient sur des grabats dans la même chambre et qui avaient l'un et l'autre le typhus ou fièvre nerveuse. Le pauvre Berthier était dans un délire continuel et dans un état alarmant.
Je trouvai à Marienwerder le capitaine Prévost, aide de camp du général d'Anthouard, que j'avais connu à Vérone et ensuite à l'armée (1). Il devait, lui aussi, se rendre à Glogau, et, le 7 janvier, nous partîmes ensemble dans un chariot de poste. Cette manière de voyager, assez usitée dans ce pays, est fort incommode en toute saison, mais bien plus encore par le froid qui régnait alors. Cette
(1) Jean-Baptiste-Benoît Prévost, né à Clermont-Ferrand en 1784, élève de l'Ecole polytechnique (1802) et de l'Ecole d'application (1804), lieutenant en second (1806) et en premier (1807), capitaine en second (1810) et en premier (1813), chef de bataillon (1813), admis au traitement de réforme en 1826. C'est le frère du Prévost, comme lui, chef de bataillon d'artillerie, qui de Magdebourg, en mars 1813, écrit à un ami une curieuse lettre publiée par le Carnet de la Sabretache (1901, p. 279-282).
voiture n'est autre chose qu'un long chariot de paysan à quatre roues, sans bancs ni couverture, et l'on ne peut en soutenir les violents cahots qu'à force de paille. Nous passâmes à Graudenz, place, forte prussienne, et deux lieues plus loin, nous nous arrêtâmes dans un village où nous ne trouvâmes pour lits que de la paille étendue dans une salle. Le lendemain, nous dînâmes à Thorn, où je rencontrai le général d'Anthouard : il avait miraculeusement échappé à tous les dangers de la retraite, malgré sa grave blessure de Dorogobouje; mais, en arrivant à Thorn, il était tombé malade et commençait seulement à se rétablir (1).
Après avoir traversé la Vistule sur la glace et couché deux lieues plus loin, nous passâmes la nuit, le 9, à Gnesen, ancienne ville polonaise très laide; le 10, à Posen, assez grande ville, jolie et peuplée en grande partie de juifs; le 11, à Schmiegel, bourg mal bâti.
Le 12 janvier, nous arrivions, par un froid extrêmement vil', à Glogau. Dès l'entrée, je vis les sapeurs du génie occupés à briser la glace des fossés pour mettre la place à l'abri d'un coup de main des Cosaques et chaque soir ils étaient obligés de renouveler cette opération.
Je retrouvai à Glogau beaucoup d'officiers de ma connaissance qui venaient comme moi y attendre des ordres. Parmi ces officiers se trouvait Durrieu, le duc de la Force, Du Lédo, commissaire des guerres, et le colonel Berthier, qui vint aussitôt qu'il fut rétabli. J'avais un logement passable et surtout chaud, chose essentielle par ce froid extrême. Une auberge, où l'on était fort bien servi, m'offrait une ressource précieuse. Je formai chez ce traiteur une espèce de liaison avec le colonel Bourmont. Je m'étais trouvé plusieurs fois avec lui pendant la campagne, et ce fut un motif de nous asseoir à la même table. Chaque
(1) Cf. Notes et doiumints du général d' Anthouard, p. 39-40.
jour, le premier venu attendait l'autre, et nous mangions ordinairement en tête à tête. Il était d'un caractère doux, de manières polies et aimables, d'une conversation agréable (1). Notre entretien roulait habituellement sur les femmes, ou plutôt sur les filles dont nous étions aussi affamés que notre estomac l'était d'une solide nourriture, et je me rappelle qu'il me parlait souvent de la complaisance rare de son hôtesse, dame d'un âge mûr, qui avait la délicate attention de pourvoir à ses besoins en lui fournissant, et cela tout à fait bénévolement, de petites grisettes qu'il m'assurait être fort gentilles. Faute d'une hôtesse aussi complaisante, je dus m'adresser à une pourvoyeuse moins désintéressée et qui, du reste, ne me laissa jamais chômer.
Il y avait des redoutes assez brillantes plusieurs fois la semaine. J'assistai à celle qui eut lieu deux ou trois jours après mon arrivée, et je n'oublierai de ma vie le spectacle qu'elle présentait. Qu'on se figure, dans une salle décorée avec goût et bien éclairée où les banquettes étaient occupées par des femmes élégantes en toilette de bal; qu'on se figure cinquante ou soixante officiers arrivant de Moscou, et tous avec la mine pâle, les joues creuses et noires encore de la fumée des bivouacs, et avec des vêtements délabrés qu'ils n'avaient pas eu le temps de renouveler. On aurait pris ces étranges figures pour des convalescents qui se promènent en négligé dans des salles d'hôpital. Plusieurs même, dont les mains avaient été atteintes par la gelée, les portaient encore enveloppées de linges et de fourrures. C'étaient là les danseurs!
Je tenais fort bien ma place dans cette triste mascarade, et le sentiment que j'avais de ma ridicule figure rendait encore ma tournure plus piteuse et plus embarrassée. Aussi j'aurais voulu être à vingt pieds sous terre lorsque
(1) Cf. Castellane, Journal, III, p. 374 : « Distingué, d'un grand courage, fort aimable et homme d'esprit. »
Durrieu vint me dire qu'une dame, qu'il me nomma, lui avait parlé de moi et désirait vivement me voir. Je ne pouvais l'éviter; elle était trop près de moi. Mais avec quelle humiliation je reçus la bordée de ses compliments, de ses questions et de ses exclamations de pitié sur le triste état dans lequel elle me revoyait! Je ne savais pas où me fourrer, et je rompis brusquement et d'une manière sans doute fort sotte un entretien aussi pénible. Bientôt je fus hors du bal, jurant bien de n'y rentrer de longtemps. Au surplus, ce fut le dernier qui eut lieu.
Cette dame, dont j'avais fait la connaissance au spectacle pendant mon premier séjour à Glogau, était la femme d'un conseiller de la ville. J'étais fort bien avec elle et je lui faisais de fréquentes visites en l'absence du mari. Mais je ne la revis plus après cette rencontre du bal; je ressemblais trop peu au Français qu'elle avait connu six mois auparavant, et, de mon côté, je ne cherchai nullement à renouer notre liaison.
Mon temps se passait assez gaiment avec mes camarades. Nous faisions souvent des promenades dans un jardin public à une demi-lieue de la ville. Le froid était extrême et la terre entièrement couverte d'une neige glacée que le soleil — et pourtant il brillait presque toujours — ne pouvait entamer. Aussi, nous courions pour arriver au jardin, et nous trouvions dans un élégant café du punch, des pipes, du vin chaud et de jolies juives, marchandes à la toilette.
Je ne fus pas longtemps à Glogau sans retrouver tout à fait la santé et les forces, et mes cheveux, devenus entièrement blancs, furent les seuls résultats physiques de cette malheureuse campagne. Il n'en fut pas de même de beaucoup d'officiers qui arrivèrent successivement à Glogau. Les uns y apportaient le germe du typhus, et succombaient promptement. D'autres étaient à peine rétablis de cette cruelle maladie dont le triste cachet était
une sorte d'imbécillité qui se prolongeait longtemps après la disparition du mal (1). Je me rappelle encore l'air hébété et le ton piteux et larmoyant avec lequel le commissaire des guerres Du Lédo vint me sauter au cou à son arrivée à Glogau. Ce changement se remarquait d'autant plus chez lui qu'il était jeune, gai, aimable, distingué; la maladie avait étendu sur lui son triste niveau (2). Je ne sais si je dois attribuer à la même cause l'exaltation presque délirante du général Doumerc, que je vis alors pour la première fois à Glogau. Il me raconta les détails de son affaire de la Bérésina, fait d'armes extrêmement brillant et qui sauva les restes de l'armée; mais sa narration était tellement hyperbolique et il exagérait si plaisamment les effets d'une batterie d'artillerie qu'il avait avec lui, que je le quittai, persuadé que la maladie dont il était à peine convalescent avait tant soit peu attaqué sa cervelle.
J'étais depuis un mois à Glogau sans recevoir aucun ordre. Cependant j'avais appris que les corps de cavalerie de l'armée se reformaient à Leipzig et je me décidai à m'y rendre. Je ne connaissais pas Berlin et je voulus profiter de l'occasion pour voir cette ville, bien que ma route fût de beaucoup allongée par ce détour. Le colonel Berthier devait y passer pour se rendre à Cùstrin. Nous convînmes de cheminer ensemble. Un payeur divisionnaire, qui se rendait aussi à Leipzig, se joignit à nous, et,
(1) Favtin remarque de même (Journal,^. 343), que parmi ses compagnons d'infortune qui ont survécu au désastre, beaucoup « sont devenus fous, ou plutôt imbéciles ».
(2) Adrien-Marie-Joseph Puissant-Dulédo ou du Lédo, — compatriote de Griois et qu'il avait connu de près dans le Tyrol et en Russie — né à Besançon en 1778, fils d'un mousquetaire gris qui acheta en 1776 et exerça jusqu'en 1792 à Besançon la charge de commissaire des guerres, élève commissaire des guerres (1799), adjoint (1803), commissaire des guerres de 2e classe (1808) et de lre classe (1813), employé successivement au corps d'observation du Tyrol (1809), à l'armée d'Italie (1810-1811), au 3e corps de cavalerie (1812), au 1er corps de cavalerie (1813), au grand quartier général de l'armée (1814) et à Besançon (1815), sous-intendant militaire (1817), réformé (1830), retraité (1831), mort en 1852.
le 14 février, nous partîmes de Glogau dans une voiture de réquisition que nous changions à chaque station d'étapes.
Dans les premiers jours de mon arrivée à Glogau, j'avais pris comme domestique un jeune Allemand des environs de Hambourg, nommé Jean Wiench, qui me sert encore aujourd'hui, mais que je crains de perdre parce qu'il est attaqué depuis longtemps d'une terrible maladie. Sa figure douce et agréable me prévint en sa faveur lorsqu'il se présenta à moi, et sans aller aux informations, je l'engageai sur-le-champ, et je m'en suis souvent félicité. Soins intelligents, fidélité, attachement, j'ai trouvé tout cela en lui, et jamais ces qualités précieuses ne se sont démenties un instant. Aussi je l'ai traité moins en domestique qu'en compagnon de fortune, et si je le perds, j'aurai du moins la consolation de l'avoir rendu aussi heureux qu'il a dépendu de moi. Il nous servit de truchement pendant notre voyage.
J'arrivai le 18 février à Berlin. Deux lieues avant d'arriver, notre postillon s'arrêta quelques instants avec un paysan qui venait de la ville. Leur conversation en allemand fut courte, mais animée; nous n'y comprenions rien et n'y fîmes pas grande attention. En continuant notre route, nous entendîmes plusieurs décharges de mousqueterie et en approchant de Berlin nous aperçûmes plusieurs bataillons qui s'exerçaient et qui paraissaient composés d'hommes de nouvelle levée. Nous fîmes arrêter notre voiture, et Jean alla demander quelles étaient ces troupes qui semblaient nous narguer en dirigeant leurs feux de notre côté. Il revint nous apprendre que c'étaient les jeunes gens de Berlin qui s'exerçaient au maniement d'armes, qu'ils attendaient les Russes le soir même, que le paysan rencontré peu de temps auparavant avait donné cette nouvelle au postillon.
Je lui reprochai de ne pas nous l'avoir dit plus tôt, et il se défendit assez mal. En réalité, il avait envie de revoir
des personnes qu'il avait connues à Berlin, et il craignit que la nouvelle ne nous fît rebrousser chemin.
Après un moment d'hésitation, nous jugeâmes que nous étions trop avancés pour reculer, et résolus d'en courir les chances, nous arrivâmes à la porte de la ville. Ce qui nous donnait de l'inquiétude, c'est qu'en route nous avions dû corriger un peu vivement notre postillon qui faisait l'insolent, et, au milieu de ses jurons allemands, nous avions compris par ses gestes ou ses jurons qu'il nous menaçait de se venger lorsque nous serions à Berlin. La nouvelle que nous venions d'apprendre expliquait ses menaces. Puis nous continuâmes notre route. A l'entrée du faubourg où nous nous arrêtâmes, un poste français était établi (1).
J'étais depuis environ trois semaines à Leipzig où le 3e corps de cavalerie devait se réorganiser sous les ordres du général Latour-Maubourg (2). Ce général y était arrivé et il m'avait bien accueilli. Mais rien ne s'organisait et je ne recevais aucun ordre, lorsque, le 3 mars 1813, un officier qui revenait de Magdebourg, où était le quartier général de l'artillerie, vint me dire qu'il avait appris d'une manière certaine que j'étais nommé major de l'artillerie à pied de la garde impériale, en remplacement de Drouot, fait général de brigade et aide de camp de l'empereur. Cette nouvelle me parut si extraordinaire que je refusai d'abord d'y ajouter foi. Cette place était l'objet de bien des ambitions; elle n'avait jamais excité la mienne et je sentais que ce genre de service qui me mettrait en rap-
(1) II y a ici une lacune dans le manuscrit; Griois n'en dit pas davantage sur son séjour à Berlin, et la page suivante nous transporte en Saxe.
(2) Marie-Victor-Nicolas de Fay de Latour-Maubourg, né en 1768, souslieutenant (1782), sous-lieutenant dans les gardes du corps avec rang de lieutenant-colonel (1789), colonel du 3e chasseurs à cheval (1792), général de brigade (24 décembre 1805) et de division (14 mai 1807), comte de l'Empire (22 mars 1814), ministre de la guerre (19 novembre 1819), gouverneur des Invalides en 1821. C'était, dit Dupuy (Souvenirs militaires, p. 231), un digne et brave chef.
port avec de grands personnages ne convenait ni à mes habitudes ni à mon caractère. Je regrettais, d'ailleurs, le service de l'artillerie à cheval, le 4e régiment dont j'étais colonel, et peut-être aussi l'Italie et Vérone où l'étatmajor de ce régiment était encore et où je pensais le rejoindre.
Je n'ai jamais pu savoir comment j'avais obtenu cette place que je n'avais pas sollicitée. J'attribue ma nomination au 'grand-maréchal Duroc, mon ancien camarade d'école. Je n'avais pas encore trouvé ni cherché l'occasion de me présenter à lui et je ne l'avais pas même vu depuis grand nombre d'années. Mais, d'après ce que me dirent les généraux Pernety et Dulauloy, il avait parlé de moi d'une manière avantageuse à Mayence chez l'empereur et il prenait grand intérêt à moi et à mon avancement. Il m'aurait sans doute poussé plus haut si un boulet de canon ne l'eût enlevé à l'ouverture de la campagne (1).
Je me décidai à aller à Magdebourg pour y apprendre d'une manière certaine si j'étais réellement appelé dans la garde, et le 6 mars 1813, je partis de Leipzig dans une voiture à quatre roues que j'y achetai et que je fis atteler par des chevaux de réquisition. J'arrivai le lendemain au soir à Magdebourg et j'y retrouvai beaucoup de camarades : Derivaux, Verrier, Norguet, le général Aubry, etc., avec lesquels je menai joyeuse vie.
Le lendemain de mon arrivée, je me présentai chez le général Sorbier, qui me confirma la nouvelle de ma nomination à la place de major de l'artillerie à pied, vieille garde, par décret du 26 janvier, et m'en remit le brevet, avec ordre de rejoindre mon nouveau corps à Francfort. Espérant trouver plus de facilité à Leipzig que partout
(1) C'est ainsi qu'agissait Duroc que les contemporains (cf. Mme de Rémusat, Mémoires, II, p. 242-244) nous représentent comme un homme sec et froid, inaccessible en apparence au besoin de l'amitié, mais probe, uste et sûr.
ailleurs pour refaire mes équipages, je partis le 12 de Magdebourg. J'emmenai avec moi une jeune Westphalienne qui m'avait été adressée par le commissaire des guerres et qui allait à Leipzig rejoindre son mari, officier dans les troupes de la Confédération. Nous fûmes bientôt de la meilleure intelligence et je la quittai, le 13, à Leipzig après avoir couché la veille à Halle.
Je logeai à Leipzig à V Hôtel de Saxe, où je fus fort bien traité. Le 19 mars, je partis pour Francfort, à petites journées, dans ma voiture que traînaient des chevaux de réquisition. J'avais pris à Magdebourg un second domestique, que je chargeai de conduire deux chevaux de selle que j'avais achetés. Le premier jour je couchai à Naumbourg, le 20 à Erfurt, le 21 à Gotha, le 22 à Vacha, le 23 à Fulda, le 24 à Gelnhausen. J'arrivai le 25 mars, d'assez bonne heure, à Francfort, après avoir dîné à Hanau.
La ville de Francfort est belle, grande et bien bâtie. Elle a des dehors charmants, couverts de jardins et de maisons de plaisance. Partout régnent l'activité la plus industrieuse et la richesse qui en est la suite. La salle de spectacle est jolie, et il y avait alors une des meilleures troupes que j'aie vues en Allemagne. Je logeai d'abord à l'auberge de l'Empereur romain, puis chez M. Fingerlin, riche banquier célibataire, où je fus fort bien. Le lendemain de mon arrivée, je vis les officiers supérieurs de l'artillerie de la garde et je me fis recevoir à la tête des compagnies de mon régiment qui cantonnaient dans les environs de la ville. Le 5 avril, je vins m'établir à Vil bel, à deux lieues de Francfort. Ce village était le centre de mes cantonnements. Je conservai mon logement dans la ville, où j'étais obligé d'aller souvent pour affaires de service.
Le village de Vilbel était assez considérable et bien bâti. Il y avait une source d'eaux minérales à peu près semblables à celles de Seltz, et qui, mêlées avec le vin
blanc du pays, faisaient une boisson fort agréable. Je m'occupai sans relâche de réorganiser mon régiment; j'y incorporai un grand nombre de canonniers de la marine; je rétablis un peu la discipline que la campagne de Russie avait presque fait oublier; je mis de l'uniformité dans l'instruction des compagnies formées de tant d'éléments divers; matin et soir elles faisaient dans une espèce de polygone l'exercice à feu du canon.
Pendant mon séjour à Vilbel, nous apprîmes que le général Dulauïoy remplaçait dans le commandement en chef de l'artillerie de la garde le général Sorbier, nommé premier inspecteur général d'artillerie. Ce choix étonna tout le monde: Dulauïoy était le dernier que les officiers du corps auraient nommé.
Le 16 avril, le général Desvaux, mon ancien camarade et ami, major de l'artillerie à cheval de la garde, qui, comme le plus élevé en grade, commandait toute l'artillerie à Francfort, partit pour l'armée et je revins à Francfort où je le remplaçai. Je m'occupai d'une remonte considérable pour le train et je la pressais d'autant plus qu'il me tardait d'avoir assez d'attelages pour faire campagne
Je reçus enfin du grand maréchal du palais Duroc l'ordre de rejoindre l'armée avec une batterie d'artillerie à cheval, et, le 4 mai, je vins coucher à Hanau. J'avais avec moi le lieutenant d'artillerie Raoul, en qualité d'adjoint (1), et le chirurgien-major Boileau (2). Mes équi-
(1) Nicolas-Louis Raoul, né à Ronceux (Vosges) en 1788, élève à l'Ecole polytechnique (1806) et à l'Ecole d'application (1808), lieutenant en second (1809) et en premier (1810) dans l'artillerie de ligne, lieutenant en second (1812) et en premier (1813) dans l'artillerie de la garde, capitaine en second au 4e régiment à pied (1814), parti pour l'île d'Elbe, promu chef de bataillon avec rang de major dans l'artillerie de la garde, blessé en avril 1815, et pris à Waterloo, démissionnaire en décembre 1815, appelé à Naples pour être précepteur de Louis-Napoléon, passé ensuite dans l'Amérique du Sud, lieutenant-colonel en 1830, colonel en 1835, maréchal de camp le 19 juillet 1845, mort en 1850 à Paris où il commandait l'artillerie. Cf. Castellane, Journal, IV, p. 219.
(2) François Boileau, né en 1786 à Viterne (Meurthe), chirurgien sous-
pages comprenaient trois domestiques, deux canonniers d'ordonnance, cinq chevaux de selle, deux de voiture, et un fourgon attelé de quatre chevaux du train et conduit par deux soldats. Je couchai le 5 à Gelnhausen, le 6 à Schlûchtern, le 7 à Fulda, le 8 à Hùnfeld, où je perdis un de mes chevaux de selle d'une inflammation de poitrine, le 9 à Philippstal, dans un château du prince, le 10 à Eisenach, petite ville assez vilaine, mais dont les environs sont fort beaux, le 11 à Gotha, une des villes les plus agréables que j'aie vues en Allemagne, et, le 12, à Erfurt.
Je fus logé à Erfurt dans la chambre que l'empereur Alexandre avait habitée en 1809, et je dus séjourner, parce que des partis ennemis se montraient encore dans les environs. Or l'empereur avait ordonné de ne laisser partir que les détachements de 600 hommes au moins. Je réunis en conséquence à la colonne que je commandais les détachements de marche qui se trouvaient arrêtés à Erfurt et, le 14, je vins coucher à Weimar. La ville est assez laide, mais le parc, qui dépend du château du prince, est fort beau.
Puis nous couchâmes successivement à Iéna, vilaine ville, mais dont les militaires français se rappelleront toujours le nom avec orgueil; à Géra, ville fort agréable, où je fus très bien logé; à Altenbourg, vilaine ville où je perdis un de mes chevaux de voiture; à Rochlitz, à Waldheim et à Meissen. J'arrivai à Dresde le 20 mai au soir. Nos marches depuis Francfort étaient en général très fortes et nous n'avions fait qu'un seul séjour. Aussi les troupes et surtout les chevaux étaient très fatigués.
aide réquisitionné aux hôpitaux militaires de Nancy (1806), sous-aide titulaire au 10e cuirassiers (1807-1809), aide-major au 1er bataillon bis du train (1809-1810), puis au régiment d'artillerie à pied de la garde impériale (1810-1815), puis an régiment du train d'artillerie de la garde royale (1815- 1820), chirurgien-major au régiment d'artillerie de la garde royale (1820- 1830), mis en disponibilité (1830-1834) et en réforme (1834).
Le général Durosnel, aide de camp de l'empereur (1), était gouverneur de Dresde. La route pour rejoindre l'armée étant souvent coupée par les ennemis, il me donna le commandement d'une colonne de marche qui, réunie à celle que j'amenais, formait 1200 ou 1500 hommes. Je partis avec elle de Dresde le 22, en prenant les mesures nécessaires pour faire face aux ennemis s'ils se présentaient. Mais j'avais avec moi cent voitures des équipages militaires qui m'auraient fort gêné si j'avais été attaqué, par la longue étendue de terrain qu'elles occupaient. Nous vînmes la première journée bivouaquer àSehmiedefeld, village que les armées avaient dévasté. Le 23, nous couchâmes à Bautzen, et le 24, vers le soir, nous étions à Reichenbach, bourg peu considérable. J'y appris que des partis ennemis rôdaient depuis peu dans les environs, et, dans une reconnaissance autour de notre camp, j'aperçus quelques Cosaques. J'établis en conséquence mes troupes hors de la ville et, pour éviter toute surprise de nuit, je plaçai des grand'gardes dans toutes les directions. Xous partîmes le lendemain, 25 mai, de grand matin, et j'arrivai de bonne heure à Gôrlitz, où était le quartier impérial.
J'allai aussitôt trouver le général Dulauloy et je partis peu après, pour rejoindre, à sept lieues de là, l'artillerie de réserve de la garde, dont j'avais le commandement. Elle se composait alors des 3e, 4e et 5e compagnies d'artillerie à pied, servant ensemble dix-huit pièces de 12 et six obusiers à grande portée. Le major
(1) Griois a écrit dans son manuscrit Rcille, qui était, lui aussi, side de camp de l'empereur. Mais il s'agit ici de Durosnel (Antoine-Jean-Auguste-Henry), lieutenant et capitaine en 1792, chef d'escadron en 1797, colonel en 1799, général de brigade (24 décembre 1805) et de division (16 avril 1809), comte de l'Empire (24 avril 1808). Il venait d'être nommé gouverneur de Dresde, et le 23 mai Napoléon lui donnait le commandement de toutes les troupes françaises qui étaient en Saxe. C'est ainsi que l'année d'avant il avait, pour sa vigilance et sa fermeté, reçu le commandement de Moscou (Mathieu Dumas, Mémoires. III, p. 453).
Pache (1) était employé sous mes ordres à cette réserve.
Le 26, nous vînmes bivouaquer à Bunzlau, que presque tous ses habitants avaient abandonné; le 27 et le 28, à Liegnitz; le 29, dans un village à trois lieues de Liegnitz; le 30, à Neumark, petit bourg où le quartier général s'établit. Dans toutes ces marches, ma réserve suivit le mouvement de la vieille garde. Presque tous les jours nous entendions la canonnade. Les corps qui nous précédaient étaient aux prises avec l'ennemi, mais il tenait si peu que mon artillerie n'avait jamais pu le joindre ni tirer un coup de canon. A Neumark, où nous restâmes six jours, j'eus quelques accès de fièvre et je pris un vomitif qui me rétablit. On négociait alors un armistice. Il fut conclu le 4 juin pour six semaines (2), et le même jour, je me remis en route avec le quartier impérial pour venir bivouaquer à Liegnitz, le 6 à Haynau, et le 7 à Bunzlau.
Le 8, j'étais avec mon artillerie en marche sur Gôrlitz, lorsque le duc de Dalmatie, major général de la garde, me fit appeler et me dit que, selon l'intention de l'empereur, je m'établirais jusqu'à nouvel ordre, au village de Birkenbrûck, que nous avions déjà dépassé de quelques lieues; j'aurais avec moi, outre mon artillerie, un escadron de chasseurs à cheval, un escadron de lanciers polonais, le bataillon des vélites de Florence et de Turin, les troupes du génie et le bataillon de marins; je commanderais toutes ces troupes et correspondrais directement avec lui. Assez mécontent de ne pas suivre à Dresde le reste de la garde, je rétrogradai sur-le-champ.
(1) Jean Pache, fils du ministre de la guerre, né à Paris en 1779, élève de l'Ecole polytechnique (1798), lieutenant en second (1801) et en premier (1806), noté par Dulauloy comme un excellent officier qui avait bien servi au siège de Gaëte, capitaine en second (1808) et en premier (1811), chef de bataillon (1813), lieutenant-colonel (1814), colonel (1822) et employé au dépôt central, colonel du 3e régiment (1830), retraité (1832). Il avait été créé baron par Charles X et il mourut à Paris le 23 avril 1843 (Natjroy, le Curieux, II, p. 119).
(2) L'armistice de Pliiswitz ou de Poischwitz.
Mais, à mon arrivée à Birkenbrùck, je fus encore bien plus mécontent. Ce village et ses environs manquaient absolument de vivres et de fourrage, et je fus obligé de répartir mes troupes à deux ou trois lieues de rayon pour les faire subsister. Je restai moi-même, avec une petite partie de mon artillerie, à Birkenbrùck.
Le lendemain 9, après avoir pris des renseignements sur les localités, je fis de nouvelles dispositions et vins avec l'artillerie m'établir au village d'Ottendorf, à une lieue de Birkenbrùck, et je logeai, avec mon état-major, au château, où nous fûmes assez bien.
Le service commençait à s'organiser et les subsistances étaient assurées pour quelques jours au moins dans les cantonnements, lorsqu'un officier envoyé par Dulauloy m'apporta un ordre du major général. Je devais me rendre sans délai à Waldau et y réunir toutes mes troupes. Cet ordre m'envoyait sur le point qui avait le plus souffert du passage des armées; il me contraria beaucoup et me jeta dans un grand embarras; il était précis et, cependant, les troupes ne pouvaient vivre, réunies en un seul endroit. Je pris sur moi de me rendre avec mon artillerie à Waldau et de laisser le reste de mon monde dans ses cantonnements. Le lendemain 16, je partis donc d'Ottendorf et vins coucher le même jour à Waldau. C'était un village sur la grande route; on n'y trouvait absolument rien, la plupart des maisons étaient brûlées et tous les habitants en fuite. Je me logeai au château où j'eus à peine un abri, et, le même jour, j'envoyai en poste un officier rendre compte au major général des dispositions que j'avais cru devoir prendre. Elles furent approuvées et il paraît que cet ordre de mouvement n'avait été donné que sur la demande du général d'artillerie qui, bien tranquille à Dresde, ne s'embarrassait guère de l'exécution et, en définitive, y tenait fort peu. Pour moi, je prolongeai mon séjour à Waldau aussi longtemps que je pus
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y faire vivre mes troupes. Lorsque les ressources du pays furent totalement épuisées, je vins m'établir avec l'étatmajor d'artillerie à Klitschdorf, village de Silésie au delà de la Queis (1) — où était depuis longtemps mon escadron de lanciers polonais — et je cantonnai dans les villages voisins les compagnies d'artillerie.
Invité par le maréchal Marmont à une chasse qu'il y vint faire de son quartier général de Bunzlau, j'avais pu juger de tous les avantages qu'offrait le cantonnement des Polonais. Mais je ne m'y établis que forcé parla nécessité et sans déposséder leur état-major du château qu'il habitait. Je me contentai d'y demeurer avec lui et j'y restai jusqu'à la rupture de l'armistice. Le château pouvait d'ailleurs facilement contenir plus de monde encore, car, lorsque le maréchal Marmont venait chasser, il y logeait avec une suite nombreuse sans déranger personne. Il paraît que cette superbe habitation, située au milieu des bois et dans un terrain sablonneux et très peu productif, appartenait à un très riche seigneur passionné pour la chasse. Aussi n'avait-il pensé, en bâtissant ce château, qu'à satisfaire son goût et, dans ce dessein, il n'avait rien épargné. Il avait établi dans plusieurs endroits de la forêt des pavillons du meilleur goût et dressé, dans les parties les plus retirées, de vastes râteliers chargés de fourrages, où les cerfs et les chevreuils trouvaient à vivre pendant l'hiver, lorsque la neige couvrait la terre. Nous menions là une vie fort agréable qui ne se ressentait en rien des misères de la guerre. Le maître était absent, mais l'intendant ou homme de confiance était resté et il avait soin de pourvoir abondamment à nos besoins. Nous étions ordinairement une vingtaine à notre table. Elle était fort bien servie, et le gibier surtout abondait. Ceux qui aimaient la société
(1) La Queis ou, comme disent les Allemands, le Queis, le plus grand affluent du Bober.
rendaient visite à une espèce d'inspecteur des forêts. Il avait chez lui plusieurs jeunes dames ou demoiselles qui nous recevaient fort bien, soit par goût, soit par nécessité, et, chaque soir, il y. avait petit concert et bal au piano. Nous fîmes aussi quelques parties de chasse dont une ou deux avec le maréchal Marmont.
Ces parties de chasse se faisaient avec un luxe dont on n'a pas d'idée en France. Les gardes forestiers des environs, réunis en grande tenue, dirigeaient, au son de leurs cors, une centaine de paysans ou de paysannes qui, armés de bâtons, chassaient le gibier vers les endroits où nous étions postés, et de vastes toiles ou filets environnaient tout cet espace de bois, de sorte que le gibier qui nous échappait venait s'y faire prendre. Il paraît que les paysans qui dépendaient de Klitschdorf devaient cette corvée au seigneur du lieu, et tous étaient à notre disposition. Dans une de ces chasses, nous prîmes jusqu'à vingt grosses bêtes : cerfs, sangliers et chevreuils.
Une partie de mes journées était employée à la correspondance qu'exigeait le service et aux détails d'instruction des troupes. Le reste du temps jusqu'au dîner était consacré à la lecture — le château renfermait une bibliothèque assez considérable. — Le soir, j'allais en voiture aux environs, attendre à l'affût quelque cerf ou chevreuil, et je venais finir ma journée dans la société des dames de l'inspecteur.
Cette tranquillité fut cependant troublée, surtout (h; us les derniers temps, par les réquisitions de vivres que le maréchal Marmont voulait frapper sur les villages où cantonnaient mes troupes. Je m'y opposai de tous mes efforts, souvent sans succès : la lutte était trop inégale entre un maréchal de France et moi.
Les conférences entamées à Prague pour traiter de la paix avaient été rompues et l'armistice devait cesser vers le 15 août. On avança la célébration de la fête de
l'empereur, qui eut lieu dans l'armée vers le 10 août. Je réunis dans un diner au château les chefs et quelques officiers des corps sous mes ordres. Le soir, nous eûmes un petit feu d'artifice et un bal auquel j'invitai toutes les femmes et les filles un peu présentables de nos cantonnements. La journée se passa fort gaiement (1).
Cependant, les corps d'armée qui m'environnaient faisaient déjà des mouvements pour se concentrer, et le maréchal Marmont m'avait prévenu que, d'après les dispositions qu'il avait ordonnées, mes cantonnements allaient se trouver à découvert et qu'ils pouvaient être insultés par des partis de troupes légères qui commençaient à se montrer. J'étais fort embarrassé; je ne recevais de Dresde aucune instruction. Enfin, le 16 août, j'eus l'ordre de me mettre en mouvement et de me diriger sur Dresde. Je vins le 17 avec toute ma colonne bivouaquer à YYaldau et, le lendemain, à Ebersbach, à une lieue de Gôrlitz. Ce fut là que la 6e compagnie de mon régiment, menée par son capitaine, Maillard de Liscourt (2),
(1) Cf. Gieod de l'Ain, Souvenirs, p. 311 : « L'armistice devait expirer le 16 août, le lendemain de la fête de l'empereur qui se célébrait le 15; cette fête fut, par son ordre, avancée cette fois de cinq jours, c'est-à-dire fixée au 10 août. > Napoléon pressentait, dit Odei.ebex Napoléons Feldzug in Sacksen, p. 154), que le 15 août 1813 l'appellerait à des affaires plus importantes que le 15 août des années précédentes, et l'officier saxon ajoute qu'il y eut à Dresde une grande revue, un banquet donné à la garde, un feu d'artifice, mais que l'empereur fut tout le jour extraordinairement grave et pensif, que « tout semblait lui causer plus d'ennui que de plaisir ». Cf. Boulart, p. 287, et Marbot. III, p. 257.
(2) Edouard-Louis Maillard de Liscourt, né à Langres en 1778, canonnier (1798), fourrier (1801), sergent (1802), sergent-major (1803), lieutenant en second (1804) et aide de camp de Sorbier, passé dans la garde (1806), lieutenant en premier (1808), capitaine en second (1800) et en premier (1812), lieutenant-colonel (1813) et employé à i'état-major général de l'artillerie, colonel (1823) et directeur de l'arme à Bayonne, à La Rochelle, à Nantes, retraité en 1832. Cf. sur lui les Souvenirs de d'Espixchal, II, p. 330. Il aurait refusé d'exécuter l'ordre de faire sauter le magasin à poudre de Grenelle; mais, quoi qu'en dise Mme de Boigxe (Mémoires, I, p. 349-352), il a, comme écrit Pasquier (Mémoires. II, p. 286 1, cherché à se faire valoir, et l'ordre ne fut pas donné. Cf. l'étude de L. Grasilier dans le Bulletin de 1906 de la Société d'histoire contemporaine.
me rejoignit avec huit bouches à feu; ce qui portait à trente-deux les pièces de la réserve que je commandais. Le chef de bataillon Cappelle arrivait en même temps (1). Les troupes d'infanterie et de cavalerie que j'avais avecmoi pendant l'armistice me quittèrent aussi ce jour-là et rentrèrent dans leurs divisions.
Nous restâmes à Ebersbach jusqu'au 20 et j'y appris que par décret du 16 j'avais été nommé baron de l'Empire (2). Le 20, à 4 heures après midi, je partis d'Ebersbach avec ma réserve et arrivai à minuit à Lôbau. Le lendemain, nous bivouaquâmes à Lôwenberg où nous séjournâmes, et le 23, revenant sur nos pas, nous bivouaquâmes à deux lieues en arrière de Gôrlitz, le 24 à Wurschen, à deux lieues de Bautzen, et le 25 à Schmiedefeld.
Le 26 août, on se mit en marche de bonne heure (3). Les troupes de la garde étaient réunies et l'empereur à leur tête. De nombreuses colonnes de toutes armes couvraient la route et marchaient en ordre serré. Des officiers d'ordonnance, venant de Dresde, se succédaient rapidement et apportaient des dépêches à l'empereur qui hâtait de plus en plus notre marche. Le canon commençait à se faire entendre. Enfin, vers les 11 heures du
(1) Antoine- Laurent Cappelle, né le 8 août 1777 à Toulouse, élève de l'Ecole polytechnique (1795), lieutenant en second (1797) et en premier (1802), aide de camp à trois reprises du général Dulauloy, capitaine aux pontonniers (1804), puis dans l'artillerie (1806), chef de bataillon à l'étatmajor (1809), puis dans l'artillerie (1812), puis dans la vieille garde (1813), lieutenant-colonel (1815), colonel (1823) et, comme Griois, directeur d'artillerie à Mézières (1823), commandant le 2e à pied (1828), mort en activité à Strasbourg le 10 novembre 1828.
(2) D'après le registre des lettres patentes, sa nomination daterait du 11 novembre (Campardon, Liste de la noblesse impériale, p. 89).
(3) Napoléon voulait, le 24 août, se jeter de Gôrlitz par Pirna sur les derrières de l'armée autrichienne; mais Dresde devait tenir au moins jusqu'au 28, et Gourgaud, envoyé dans la ville, revint annoncer qu'elle était attaquée et qu'elle serait enlevée le 26 si l'empereur n'accourait pas. Napoléon accourut; pendant que Vandamme se portait sur les derrières des Autrichiens, il marcha sur Dresde. « Une heure plus tard, a dit Dedem (Mémoires, p. 330), c'en était fait, et Dresde, malgré les talents de Saint-Cyr, eût succombé. » Cf. Boulart, p. 289.
matin, nous arrivâmes sur la hauteur d'où l'on domine Dresde et nous vîmes l'armée ennemie qui attaquait sur tous les points la partie située sur la rive gauche de l'Elbe. Un feu très vif régnait sur tout ce développement; les troupes du corps de Saint-Cyr, qui défendaient la ville, accablées par les alliés, avaient dû abandonner tous les dehors et se retirer dans l'intérieur; quelques redoutes étaient déjà emportées. Mais l'empereur entrait à Dresde. La garde se précipite, elle couvre le pont qui réunit les deux rives et bientôt nous reprenons l'offensive. A peine à la porte de Dresde, sur la rive droite, je reçois l'ordre de passer sur la rive gauche avec mon artillerie. Mais, ce mouvement exécuté, je reçois contre-ordre. Trois compagnies repassent sur la rive droite. Resté avec une seule, la 4e, sur la rive gauche, je me portai hors de la porte de Pirna où un feu très vif était engagé et où je mis cette compagnie en batterie. Avant d'y arriver, la compagnie que je conduisais perdit son sergent-major et plusieurs canonniers par le feu de plusieurs pièces qui enfilaient la rue qui menait à la porte de Pirna. Des obus et des boulets lancés par les batteries ennemies parvenaient en ce moment jusqu'au centre de la ville.
Les alliés occupaient alors à notre gauche un moulin et quelques maisons sur les bords de l'Elbe, et à notre droite, la promenade dite Gross-Garten ou Grand Jardin. Ils avaient aussi plusieurs batteries sur la route de Pirna et dans tout l'intervalle qui séparait le moulin du grand jardin. Leur position était très rapprochée de la ville et leur feu très meurtrier. Leur infanterie, qui garnissait le Grand Jardin et qui nous prenait en flanc, nous incommodait fort, et les murs dont elle se couvrait la dérobaient presque à nos coups. Aussi, nous gagnions peu de terrain. Mais vers le soir, une colonne d'infanterie de la jeune garde se porta vers les moulins occupés par la droite de l'ennemi, pendant qu'une autre colonne
se présentait vers le Grand Jardin, et après une attaque très vive, ces deux points furent enlevés. Le feu cessa à la nuit close et l'adversaire se retira dans ses positions du matin. Nous bivouaquâmes sur la place où nous avions combattu, au milieu des morts et des blessés, à la lueur de l'incendie du moulin et des maisons où les obus avaient mis le feu. Durant la nuit, mes trois autres compagnies me rejoignirent.
A la pointe du jour du 27, le canon se fit entendre sur notre droite, et vers les 7 heures un officier d'ordonnance m'apporta l'ordre de l'empereur de me rendre aussitôt avec ma réserve hors la porte de Plauen. Après avoir mis mon artillerie en marche, je me portai au galop au lieu indiqué, où je trouvai le général Drouot; j'allai avec lui reconnaître le terrain que je devais occuper. Il faisait une pluie battante; elle avait commencé au jour et dura jusqu'à la nuit presque sans interruption. Nous nous dirigeâmes vers Plauen, en avant d'une redoute, où l'empereur était alors, et se tint pendant cette journée (1).
L'ennemi occupait en force les hauteurs de Plauen par plusieurs lignes déployées et de fortes masses d'infanterie et de cavalerie, disposées en colonnes sur quelques points. De nombreuses batteries en avant de leur front faisaient un feu soutenu sur nos troupes qui en souffraient beaucoup et qui n'avaient pour y répondre que des pièces de petit calibre. La pluie empêchait l'infanterie de faire usage de ses armes et, durant toute cette journée, on n'entendit que le bruit du canon, et n'employa d'autres armes que le sabre et la baïonnette (2).
(1) Cette redoute était la lunette dite lunette IV; cf. Aster, Schilderunq der Kriegsereignisse in und vor Dresden, p. 100-103, et Mathieu Dumas, Mémoires, III, p. 520.
(2) Girod de l'Ain (Souvenirs, p. 316) assure qu'on avait de la boue jusqu'aux genoux et que s'il avait fallu faire usage des fusils, il ne serait pas parti un coup sur vingt. Cf. Vionnet de Maringoné, Souvenirs, p. 127
« Vers midi, aucun fusil ne faisait plus feu. »
Bientôt la tête de mon artillerie arriva et je mis successivement en batterie ses trente-deux pièces. Les chefs de bataillon Pache et Cappelle commandaient chacun deux batteries. Nous obtînmes promptement une supériorité marquée sur l'ennemi; ses lignes et ses batteries prirent des positions plus éloignées. Mais je portai en avant chaque compagnie, je redoublai le feu et nous arrivâmes ainsi à une très petite portée de l'adversaire, qui se retirait toujours devant nous en ne ripostant qu'assez faiblement. C'est alors qu'un des boulets de ma réserve atteignit mortellement le général Moreau (1). Oubliant ce qu'il devait à sa patrie et à ses anciens frères d'armes, ce général était alors dans les rangs ennemis, près de l'empereur Alexandre; il perdit en même temps et la vie et la gloire dont il s'était précédemment couvert.
Cependant, le but de l'empereur était rempli. Notre artillerie avait repoussé l'attaque de l'ennemi et tenu ses forces en respect, tandis que notre cavalerie manœuvrait sur ses flancs. Je reçus ordre de ne plus tirer et de regagner notre premier emplacement. Il était alors 4 ou 5 heures du soir et notre feu n'avait été interrompu que pendant de courts intervalles dans les mouvements et les manœuvres que je fis faire à mon artillerie pour changer sa direction, selon les positions que prenait l'adversaire.
L'ordre de retraite me contraria. Je prévoyais que ce mouvement rétrograde allait donner une nouvelle ardeur à l'ennemi et rallumer son feu. Pourtant, il fallait obéir, et j'ordonnai la retraite par échelons, au pas, et en redoublant le feu des pièces qui ne marchaient pas. Ce que j'avais prévu arriva : l'ennemi, ramenant toutes ses pièces sur la ligne, fit un feu extrêmement vif et je perdis alors presque autant de monde que j'en avais
(1) Cf. Gikod de l'Ain, Souvenirs, p. 315, et Astee, Schilde run g, p. 294-295.
perdu jusque-là. Enfin, vers les 6 ou 7 heures, nous fûmes hors de portée, en avant de la redoute où était l'empereur et, de part et d'autre, on cessa de tirer. Dulauloy vint me féliciter de la belle conduite de la réserve; l'empereur, disait-il, l'avait toujours retenu, il n'avait pu venir partager nos dangers, et il était désolé!
.Mouillé jusqu'aux os, je m'approchai des feux des bivouacs établis dans la redoute où était l'empereur et je reçus les félicitations d'un grand nombre des officiers qui entouraient Napoléon. Ainsi que l'empereur, ils avaient reçu la pluie pendant toute la journée; ils étaient couverts de boue, et les ailes de leurs chapeaux, baignées d'eau et retombant sur leur visage, leur donnaient l'air le plus grotesque (1).
Pendant que je me réchauffais au feu de l'empereur, un officier, dépêché par Murât, lui apporta la nouvelle des succès que le roi de Naples venait d'obtenir. L'empereur qui, jusque-là, ne connaissait pas encore d'une manière certaine le résultat de la bataille, nous dit en élevant la voix et la figure rayonnante : « Messieurs, notre succès est complet, le roi de Naples, avec sa cavalerie, a culbuté toute la gauche de l'ennemi et 10 000 prisonniers sont restés entre ses mains. » Et il envoya des officiers d'ordonnance annoncer la nouvelle aux troupes. Bientôt après, les premières colonnes de prisonniers arrivèrent (2). Il fit venir un général autrichien, l'inter-
(1) « Napoléon rentre en ville. L'eau coule de tous ses vêtements. Les retroussis de son chapeau, battus par la pluie, sont pendants sur ses épaules. Tout son monde est dans le même état. » (Fain, Manuscrit de mil huit cent treize, II, p. 285). Cf. Odei/eben, p. 176 : « Des manches et du pan de la redingote grise coulait la pluie, et le bord du chapeau pendait sur la nuque»; Girod de l'Ain, Souvenirs militaires, p. 316 : « Il était mouillé jusqu'aux os et crotté à l'avenant; son chapeau détrempé tombait en partie sur ses épaules, comme celui du fort de la halle qui va charger sur sa nuque un sac de farine »; Grabowski, Mémoires militaires, p. 111; etc.
(2) Cf. Dedem, p. 331 : « Les colonnes de prisonniers arrivaient de tous côtés. On ne se fait pas d'idée de la déroute de l'ennemi, ses canons aban-
rogea quelque temps, et s'apercevant qu'il était blessé, le fit panser devant lui par son chirurgien (1). Le feu ayant cessé de toutes parts, et la nuit s'approchant, Napoléon rentra en ville et je bivouaquai avec mon artillerie dans l'endroit où je me trouvais. D'après les rapports que j'avais demandés à mes capitaines, j'eus dans cette journée environ le quart de mes hommes et la moitié des chevaux de trait tués ou blessés grièvement.
Au commencement de l'action, M. Béranger, mon adjudant-major, étant près de moi, reçut à la cuisse une blessure profonde, causée par un éclat d'obus ou une balle, ce qu'il n'a jamais su précisément. Je le renvoyai aussitôt à Dresde, où nous dûmes le laisser, faute de moyens de transport, lorsque la ville fut abandonnée. Il fut fait prisonnier. Je l'ai revu depuis; il est guéri, mais il restera boiteux (2).
Peu s'en fallut que dans la même journée je ne fusse enlevé par un boulet de canon. Pénétré par le froid sous la pluie qui tombait à torrents, j'avais mis pied à terre pour me réchauffer; un boulet emporta la jambe à mon cheval que je tenais par la bride, et je montai pendant le-reste de l'action celui d'un trompette du train.
donnés, ses bagages culbutés, généraux, officiers et soldats pêle-mêle jetant leurs armes pour qu'on ne les tuât puint. »
(1)« L'empereur, dit Faix. Manuscrit de nul huit cent treize, p. 284), trouve à son bivouac le général Metzko; un colonel et plusieurs officiers autrichiens blessés sont avec lui. II les fait asseoir et ordonne qu'on panse leurs blessures. » Cf. Odelebex, p. 176-177; au soir, Metzko demanda d'être renvoyé sur parole, l'empereur répondit sarcastiquement qu'il ne voulait pas priver un général autrichien de cette occasion d'aller à Paris baiser la main de la fdle de son souverain.
(2) Amable-Alexandre Béranger, né à Montargis en 1782, élève à l'Ecole polytechnique (1801) et à l'Ecole d'application (1803), lieutenant en second (1805) et en premier ( 1807), capitaine en second (1809), passé dans l'artillerie de la garde où il est successivement lieutenant en premier 1810), capitaine en second (1812) et capitaine en premier (1813), blessé à la bataille de Dresde et prisonnier de guerre (12 novembre 1813), rentré en France (20 juillet 1814), commandant l'artillerie à Auxerre, Laon, Vitry et Cambrai (1815-1821), retraité avec une pension de 1 800 francs on décembre 1821.
Le lendemain 28 août, je reçus vers le soir l'ordre de me porter sur la route de Pirna et d'y prendre position à deux lieues de Dresde. J'y arrivai à la nuit et nous bivouaquâmes sur les bords de l'Elbe. Nous y restâmes la journée suivante. Le fleuve 'nous séparait du château de Pillnitz, célèbre par la coalition de tous les rois contre la France au commencement de la Révolution (1).
Le 30, je reçus ordre de rentrer à Dresde, et je fus logé avec mon artillerie dans la Neustadt, sur la rive droite du fleuve. J'y passai trois jours et nous apprîmes alors la triste nouvelle de la défaite que Vandamme avait éprouvée le 30 à Kulm. Cet événement arrêta la marche victorieuse de notre armée, rendit presque nuls les résultats brillants de la bataille du 27 et nous obligea depuis à agir défensivement. On recueillit et on réarma à Dresde les restes désorganisés de ce corps.
Macdonald ayant été battu par Bliicher dans la Lusace (2), l'empereur se dirigea de ce côté avec sa garde et quelques autres troupes, et le 2 septembre, vers le soir, je reçus l'ordre de me porter sur la route de Kœnigsbriick. Nous bivouaquâmes après avoir fait deux lieues et repartîmes dès qu'il fit jour. Nous passâmes à Kœnigs-
(1) Griois partage l'erreur de ses contemporains sur les conférences de Pillnitz. Peyrusse n'écrivait-il pas à son frère qu'il avait vu à Pillnitz le salon où l'on avait décidé de marcher sur Paris? (Lettres de Peyrusse, p. 68.) La déclaration du 27 août 1791 porte que l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse, après avoir entendu le comte d'Artois, regardent la situation de Louis XVI comme un objet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe, qu'ils réclament le secours des autres puissances pour « affermir en France les bases d'un gouvernement monarchique » et qu'alors et dans ce cas ils agiront avec les forces nécessaires. Mais, comme disait l'empereur Léopold, le cas n'existerait pas puisque l'Angleterre ferait défaut, et Mallet du Pan qualifiait la déclaration d' « auguste comédie ». Seulement, les émigrés crièrent que l'Europe se coalisait en leur faveur et le peuple français, toujours simpliste, crut que les rois projetaient une croisade contre lui.
(2) A la bataille de la Katzbach (26 août 1813) et Napoléon s'y attendait : < Je crains, disait-il le 27 à Gersdorf, je crains pour Macdonald; il est brave, il est bon, il m'est dévoué, mais il n'est pas heureux»; cf. Mar- BOT, III, p. 283.
brùck et après une marche extrêmement fatigante, nous arrivâmes le 4, à 2 heures de la nuit, au bourg de Kamenz. Il était tellement encombré de troupes que je ne pus y trouver place pour mon artillerie et j'allai m'établir dans une plaine, à une demi-lieue plus loin, après avoir entouré mon parc de grand'gardes que je crus nécessaires, puisque j'ignorais où étaient nos troupes et si l'ennemi était proche. Je me remis en route à la pointe du jour et vins bivouaquer à Hochkirch, à deux lieues en avant de Bautzen. L'empereur s'y trouvait avec toute sa garde, qui avait poussé devant elle le corps de Blùcher, dont l'arrière-garde était en présence. Mais Blùcher paraissait décidé à éviter tout engagement sérieux et à reculer devant nous (1). L'empereur retourna à Dresde; le 5 au soir, la garde prit la même direction et je vins bivouaquer à une lieue en arrière de Bautzen. Le 6, continuant le mouvement, je bivouaquai à Schmiedefeld, et le 7 je rentrai à Dresde, après une course sans résultat et très fatigante pour les attelages d'artillerie.
Je repartis le lendemain et bivouaquai à une lieue et demie de Dresde, au village de Dobritz, sur la route de Pirna, et jusqu'au 2 octobre nous fîmes presque tous les jours des marches et contre-marches, toujours dans le
(1) Odelebex (p. 184) écrit ici des lignes intéressantes : « L'empereur avait passé la nuit au presbytère de Hochkirch tandis que deux maisons de paysans livrées aux flammes éclairaient le ravage effréné de ses soldats qui couraient aux bivouacs avec les croix de bois du cimetière. Il arriva ainsi à une ferme abandonnée, s'assit fatigué sur de la paille et passa plus d'une heure dans les plus graves et profondes réflexions. Tout était silencieux autour de lui, pas de canonnade, pas de bruit de bataille. Ses milliers de soldats passaient sans but et n'avaient affaire au plus qu'avec quelques régiments de Cosaques qui, épars tout autour, protégeant la retraite des leurs, avaient détruit les passerelles en planches des ruisseaux. Blùcher reculait devant lui aussi volontiers que naguère à Lôwenberg. Peu à peu s'évanouissait cette illusion qui l'aveuglait et lui faisait croire qu'il poussait devant lui ses ennemis, et il songeait qu'ils pouvaient bien le fatiguer systématiquement, qu'il dépendait d'eux en quelque sorte de le mener où ils voudraient. » Voir aussi les remarques de Boulart, p. 293, sur l'a indécision » de l'empereur.
même sens : la défection de l'Autriche nous mettait dans une position critique et il en résultait de l'incertitude dans nos mouvements. Qu'on en juge. Le 9, j'allai à Miïgeln, à une lieue de Dobritz. Le 12, je retournai à la Neustadt à Dresde. Le 14, je revins à Dobritz. Le 15, je bivouaquai à une lieue en avant de Pirna, près du fort de Kœnigstein. Le 16, je rétrogradai sur Pirna; le 20, sur Miïgeln et le 21, sur Dobritz. Le 2 octobre, j'allai à Dresde passer la revue de l'empereur. Mais cette revue n'eut pas lieu; je reçus contre-ordre en route et vins m'établir à Plauen, village à une lieue de Dresde, sur la route de Freiberg.
Pendant ces vingt jours passés en marches et contremarches, je chassai beaucoup; le pays que nous parcourions sur les bords de l'Elbe était réservé pour la chasse du roi et abondait en lièvres, faisans et perdrix.
Le 6 octobre, l'empereur se détermina à quitter Dresde et à marcher à la rencontre de Blùcher qui, après avoir passé l'Elbe près de Wittenberg, se dirigeait sur Leipzig. Nous bivouaquâmes à Kobitzsch, à trois lieues de Dresde, et le lendemain à Schieritz, à deux lieues au delà de M.'issen que nous traversâmes. Cette petite ville es1 dans une situation charmante sur les bords del'Elbe qu'elle domine. Mais les chemins étaient étroits, fort mauvais, encombrés par les nombreuses colonnes qui suivaient la même direction, et la marche fort difficile, fatigante. Le roi de Saxe, fidèle à ses engagements, marchait au milieu de nous, dans une même voiture avec la reine et la princesse sa fille; le régiment de grenadiers de sa garde l'accompagnait et notre armée voyait avec le plus vif intérêt ce vieillard, obligé de quitter sa capitale et de s'abandonner à toutes les chances de la guerre (1).
(1) « Qu'est venu, dit No kl, Souvenirs militaires, p. 225, qu'est venu faire dans cette bagarre ce pauvre monarque? Sa cour nous encombre, mais nous sommes pour le roi, sa famille et leur suite, pleins de respect. »
Le 8 octobre, après une marche très longue dans de très mauvais chemins, j'arrivai, peu de temps avant la nuit, au village de Lonnewitz, à gauche de la route et à une lieue de la petite ville d'Oschatz. J'avais ordre de m'y établir. Ordinairement mes chevaux d'attelage, ainsi que les soldats du train, bivouaquaient près du lieu où mon artillerie était parquée. La proximité de l'ennemi, la crainte d'être attaqué à l'improviste et la difficulté d'abriter tous les chevaux rendaient cette mesure nécessaire. Mais ce jour-là, me trouvant à peu de distance de la garde et du quartier impérial, disposant d'un grand nombre d'écuries et de granges, voyant qu'une pluie froide commençait à tomber, je décidai de loger dans le village les chevaux du train que les marches précédentes avaient mis sur les dents. J'établis quelques grand'gardes aux différentes issues et j'allai, avec mon étatmajor, m'établir chez le meunier, dans une chambre assez propre et garnie de paille fraîche.
Depuis longtemps je ne m'étais trouvé aussi bien. J'avais pu me procurer quelques vivres et j'invitai le commissaire des guerres et quelques officiers. Vers 9 heures, au moment où nous nous préparons à faire honneur à notre soupe et au plat copieux de haricots qui l'accompagne, des cris se font entendre dans la cour, ils redoublent, ils annoncent l'effroi et croyant que l'ennemi a pénétré jusqu'à nous, nous sautons sur nos armes. Mais mon chirurgien-major Souchotte(l) avait entr'ouvert la fenêtre; il s'écrie, en nous regardant d'un œil égaré : « Le feu, messieurs, le feu! » Nous apercevons les flammes,
(1) Jean-Baptiste Souchotte, né en 1772 à Germiny (Meurthe), chirurgien de 3e classe (1793) et employé à l'armée de la Moselle (1793-1797), rentré au service comme chirurgien de 2e classe à l'armée du Rhin (1800- 1801), attaché à l'artillerie de la garde (1803), chirurgien-major (1810) : « homme de mérite » (Boui.art, p. 161); « grand faiseur de projets, toujours prêt à gagner des batailles et à panser les malades du fond de son cabinet » (Pio>\ Mes campagnes, p. 354).
nous nous précipitons tous ensemble vers l'étroit escalier qui conduit à la cour, nous trouvons les écuries et les granges qui flambent et mon fidèle Jean m'aborde en pleurant et me dit : « Nos chevaux sont brûlés. » Sur-lechamp, je donnai ordre de sortir de cette cour le fourgon qui portait nos effets, ainsi que les chevaux que le feu n'avait pas encore atteints. Mais toutes mes craintes se portaient sur les chevaux de mon artillerie répandus dans les écuries du village et que le feu, progressant avec la rapidité de l'éclair, allait bientôt dévorer. Je fis battra la générale et sonner à cheval. En moins d'un quart d'heure, tout le village, assez considérable, mais dont les maisons de bois étaient couvertes de paille, fut embrasé. Les flammes s'élevaient de toutes parts, et le bruit des fusils de nos canonniers qui prenaient feu se mêlait au pétillement de l'incendie, au fracas des poulies croulantes et aux gémissements des habitants. Au bout d'une heure, tout Lonnewitz, à l'exception d'un très petit nombre de maisons, fut réduit en cendres. Celle même où j'étais, quoique bâtie en pierre et couverte en tuiles, ne put échapper. Cependant, au signal de la générale, toutes les troupes d'artillerie s'étaient rendues au parc. Je fis passer la revue des chevaux et j'appris avec une bien vive satisfaction que trois ou quatre seulement étaient brûlés.
Le feu ayant cessé et l'ordre étant rétabli, nous nous réunîmes au bivouac, couverts de boue et entièremenl mouillés par la pluie qui n'avait cessé de tomber. Chacun raconta ce qu'il avait vu et ce qui lui était arrivé dans la bagarre. Plusieurs, en descendant à la hâte et dans l'obscurité l'étroit escalier qui conduit dans la cour s'étaient laissé tomber et ils avaient perdu, les uns leur chapeau, les autres leurs chaussures ou leur sabre. Quant à moi, au premier cri j'avais repris mon habit et mon sabre que j'avais quittés ainsi que mes bottes pour être
plus à mon aise; mais, faute de temps, j'étais descendu en les tenant à la main et je perdis une de mes pantoufles dans l'escalier, l'autre resta dans la boue dont la cour était remplie et je fus nu-pieds jusqu'à la fin de l'incendie •
La cause de l'accident fut une chandelle. Le soldat du train qui conduisait mon fourgon l'avait laissée près d'un tas de paille qu'elle enflamma; le feu se communiqua si vite que ce soldat eut à peine le temps de sortir de l'écurie. Trois de mes chevaux, dont un m'avait coûté quarante louis, furent brûlés ainsi que leurs harnachements. Mon adjudant-major Henraux en perdit deux.
J'envoyai aussitôt mon rapport au général Dulauloy et je me remis en route à la petite pointe du jour, non sans regret de voir ce malheureux village presque entièrement réduit en cendres par un de ces accidents si fréquents à la guerre. A peine en route, je reçus, par un officier d'ordonnance, l'ordre de hâter le plus possible la marche de ma réserve et je ne pensai pas sans frémir aux suites funestes que cet événement pouvait avoir et pour moi et pour le salut de l'armée si les chevaux de mes attelages avaient été brûlés dans leurs écuries, comme cela était à craindre et comme cela serait certainement arrivé si le feu s'était déclaré une ou deux heures plus tard, lorsque dormaient les soldats. Quant à moi, à coup sûr, j'étais perdu et cependant je n'aurais eu aucun tort à me reprocher. A quoi tient souvent la destinée!
Nous bivouaquâmes cette nuit-là à Tadelwitz, à une lieue en deçà d'Eilenbourg, et le lendemain à Laussig, à une lieue en deçà de Dûben, sur la route de Wittenberg.
L'intention de l'empereur était de se porter sur Wittenberg, menacé par un corps ennemi (1). J'allai le 11
(1) Il écrivait, en effet, le 9 octobre à Cambacérès qu'il laissait Saint- Cyr à Dresde et Murât sur la haute Mulde, qu'avec le reste de son armée il manœuvrait pour faire lever le siège de Wittenberg et remporter une nouvelle victoire qui aurait une grande influence sur les affaires.
coucher à Kemberg où je n'arrivai que fort tard, après une longue marche que des chemins horribles et abîmés par les pluies avaient rendue extrêmement pénible. Nous restâmes le lendemain dans cette petite ville qui me parut misérable. De là nous" entendîmes le canon de Wittenberg.
Le 13 octobre, l'empereur changea de dispositions (1) et nous revînmes à Diiben. Xous bivouaquâmes en avant de cette ville. Près de là, une affaire sérieuse faillit avoir lieu entre un régiment de cuirassiers commandé par le colonel Dujon (2) et mon artillerie. Ce régiment était en marche; il voulut traverser notre colonne vers le centre et il avait déjà arrêté de force un caisson de la 4e compagnie, lorsque le capitaine Bitsch (3) qui la commandait fit croiser la baïonnette à ses canonniers et repousser vigoureusement les cuirassiers; un de leurs chevaux fut blessé. A l'instant, les sabres se tirent, les canonniers serrent leurs rangs et probablement le sang aurait coulé lorsque j'accourus, attiré par le bruit. Je parvins, avec le colonel des cuirassiers, à rétablir la paix. Il porta plainte contre le capitaine Bitsch au quartier général, mais je parlai de mon côté et il ne fut plus question de rien.
Le 14, je me remis en route avant le jour avec mon
1 II avait appris la défection des Bavarois et résolu d'opérer sur le Rhin, et non plus sur Magdebourg; « l'empereur, dit-il lui-même, changea donc avec ces circonstances imprévues ».
l2) Michel-Menou Dujon, né à Loudun en 1776, sous-lieutenant (1792), puis lieutenant (1799) au 11e cavalerie, lieutenant (1301), puis capitaine (1803), puis chef d'escadron (1807) aux grenadiers à cheval, colonel du 4e cuirassiers (1812), maréchal de camp (8 septembre 1815), retraité (1830), mort à Sassay (Indre-et-Loire) en 1841.
(3) Jean-Augustin Bitsch, né à Toul en 1785, élève de l'Ecole polytechnique (1801), lieutenant en second (1806) et en premier (1808), passé dans la garde comme lieutenant en premier (1809), capitaine en second (février 1812), capitaine adjudant-major (octobre 1812), major au 8e régiment à pied (juin 1814), major dans la garde, blessé mortellement à Waterloo. (Maktiniex, Tableaux, p. 105.) C'était, a dit Boclart, p. 297, un « officier aussi énergique que méritant »; voir aussi Pion, p. 319-320.
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artillerie. Après une marche très fatigante, nous arrivâmes vers minuit à Leipzig, et nous établîmes nos bivouacs hors de la porte de Wurzen (1). La ville et les environs étaient occupés par nos troupes qui arrivèrent successivement pendant la journée du 15. L'empereur était là, ainsi que le roi de Saxe, et quoiqu'on s'attendît à une bataille prochaine, on ne prévoyait pas qu'elle aurait lieu si tôt et si près. Nous passâmes la journée du 15 à nous divertir dans la ville où toutes les boutiques, tous les établissements étaient ouverts comme en pleine paix. Je rentrai le soir à mon bivouac, et j'y reçus dans la nuit l'ordre de suivre le lendemain matin le mouvement de la garde avec mon artillerie. En conséquence, j'ordonnai qu'elle fût attelée et prête à marcher dès la pointe du jour. Mais ce ne fut que vers les 7 heures que notre mouvement commença.
Je suivis avec mon artillerie la route de Laussig. Elle était encombrée de troupes de toutes armes qui formaient de longues colonnes; celles d'artillerie marchaient sur la chaussée, et celles d'infanterie et de cavalerie sur les côtés de la route; mais toutes ces troupes marchant ensemble vers un même but se gênaient mutuellement et l'on avançait lentement et assez en désordre. L'empereur nous rejoignit à peu de distance de la ville et nous dépassa bientôt. Il était dans sa voiture avec Berthier, et son état-major le suivait à cheval. Il y avait environ trois quarts d'heure que nous l'avions perdu de vue, lorsque nous entendîmes trois coups de canon en avant de nous, et qui paraissaient assez rapprochés. Il y eut, peu de temps après, de nouvelles décharges; bientôt le feu s'engagea sur toute la ligne et la bataille commença.
Aux premiers coups de canon, des officiers d'ordonnance et d'état-major, porteurs d'ordres de l'empereur,
(1) Au village de Reudnitz, dans les Kohlgârten, à une demi-lieue de Leipzig, au point d'intersection des routes de Taucha et de Wurzen.
arrivèrent au galop; les rangs se serrèrent; chaque corps eut une direction fixe, et en moins d'un quart d'heure cette masse, qui n'offrait à l'œil que désarroi et confusion, se déploya avec la plus grande régularité et s'avança vers l'ennemi dans le plus bel ordre. .C'est un des plus admirables mouvements de troupes que j'aie vus.
Je continuai de marcher encore quelque temps avec mon artillerie et je m'établis ensuite sur la droite de la route où les autres troupes de la garde étaient arrêtées. Près de là, sur une petite éminence, l'empereur examinait la position des alliés et donnait ses ordres d'attaque. Depuis la veille, l'ennemi formait avec ses troupes un demi cercle autour de Leipzig, de l'Elster à la route de Landsberg qu'il occupait par sa droite. Mais ses plus grandes forces étaient réunies à deux lieues de la ville, entre l'Elster et la route de Laussig, en avant des villages de Liebertwolkwitz et de Wachau que nous tenions et dont le village de Probstheida, où j'avais fait halte avec la garde, n'était éloigné que d'une demi-lieue.
Le dessein de l'empereur, en partant de Leipzig, était de livrer bataille et d'assaillir l'ennemi. Mais il parait qu'il fut prévenu dans ce projet, car il était, dit-on, encore dans sa voiture lorsque l'ennemi tira les trois coups de canon pour donner le signal d'attaque. Quoiqu'il ne s'attendît pas à ce mouvement qui dut changer quelques-unes de ses dispositions, son génie en eut bientôt embrassé de nouvelles. Vers les 9 ou 10 heures, l'ennemi ayant eu quelque avantage vers le centre, l'empereur fit marcher sur ce point des forces considérables d'infanterie et de cavalerie, et je reçus ordre de les appuyer avec les trente-deux bouches à feu de réserve de la garde. Je me portai en avant dans la direction de Wachau, et je commençai le feu; la canonnade devint terrible et continua ainsi toute la journée, sauf quelques courts intervalles où elle se ralentissait faute de munitions. Cependant
notre attaque réussissait, nos troupes culbutaient tout ce qui se trouvait devant elles, et je ne restais guère plus d'une demi-heure à chaque position, que je quittais ensuite pour me porter à une autre plus avancée.
Dans une des dernières que j'occupai, j'avais en face de moi une batterie formidable soutenue par plusieurs carrés de grenadiers russes. Quoique l'artillerie nous fît beaucoup de mal, je ne répondis à son feu que par la moitié de la mienne et je dirigeai l'autre moitié sur les carrés d'infanterie. L'effet fut prodigieux; comme nous étions à petite portée, aucun coup n'était perdu, et chaque boulet faisait une large brèche dans ces masses qui ne bougeaient que pour resserrer leurs rangs. Bientôt ces carrés furent abattus et l'artillerie qu'ils appuyaient, obligée de rétrograder et de nous céder sa position. En y arrivant, je passai près d'un de ces carrés; pas un homme n'avait quitté son rang, et tous ces Russes étaient morts ou blessés, étendus les uns sur les autres. Spectacle horrible même sur un champ de bataille! Mais il fixa peu mon attention et nous continuâmes à nous battre en avançant (1). J'avais atteint une position élevée d'où l'on découvrait à grande portée de canon les réserves, dernière ressource de l'ennemi, rassemblées en arrière du village de Gossa et c'était sur elles que refluaient les corps que nous avions culbutés. Je crus dans ce moment que la journée allait se terminer par une victoire éclatante, par la défaite totale des alliés, et je ne doute pas que tel n'eût été le résultat si l'on se fût précipité sur ces masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui, resserrées dans une
(1) Très exact. Wachau fut pris et repris par les Français, et leur artillerie fit le plus grand mal aux ennemis; « tout^ la rage des éléments, écrit un général russe, semblait se décharger sur nous; le tonnerre grondait, la terre tremblait; tout autour de nous, fumée et flammes, sang et mort; en quelques minutes dix-sept de nos pièces furent fracassées. » Helldorf [Prinz Eugen von Wiïrttemberg, II, p. 167) dit que la canonnade était incroyable.
espèce de vallon et embarrassées par les corps qui se retiraient en désordre, n'auraient pas pu se développer. Malheureusement on ne fit pas une attaque assez vive ni assez générale. Quelques corps de cavalerie furent lancés en avant et je les soutenais de mon feu. Ils furent ramenés (1), ils dépassèrent mes batteries, et soudain la cavalerie ennemie fut sur nous et dans nos pièces. Après l'avoir accueillie par une décharge de mitraille à bout portant, je n'eus que le temps d'ordonner à la 4e compagnie, près de laquelle je me trouvais, de serrer les distances de ses pièces, de former avec elles une espèce de carré, et du milieu de ce carré les canonniers, s'armant de leurs fusils, firent un feu de mousqueterie qui empêcha cette cavalerie de les joindre. Les autres compagnies exécutèrent à peu près la même manœuvre, et l'ennemi, se hâtant de nous dépasser, continua de poursuivre nos escadrons. Mais ceux-ci s'étaient ralliés près de la seconde ligne, qui à son tour chargea l'adversaire et le refoula vigoureusement; il repassa sous le feu de mes carrés, et pendant quelque temps il m'environna de toutes parts. Notre décharge à mitraille, lorsque cette cavalerie arriva sur nous, en avait renversé un grand nombre. Quelquesuns vinrent tomber sur nos pièces; il y avait parmi eux beaucoup de Cosaques de la garde, et c'étaient eux que j'avais vus à la tête de la charge et qui s'élançaient avec le plus d'impétuosité sur notre cavalerie en retraite. Cette action eut lieu vers les 4 heures (2).
(1) Cette cavalerie, commandée par Murât, traversa la ligne de l'infanterie prusso-russe et arriva jusqu'à un fossé au pied de la hauteur où se tenaient le tsar, le roi de Prusse et Schwarzenberg. Mais elle fut chargée par le régiment des Cosaques de la garde et par une division de cuirassiers russes qui la forcèrent à la retraite. Au milieu de l'affaire, le tsar Alexandre se trouva un instant à vingt pas d'un escadron de cuirassiers français (Rochechovart, Mémoires, p. 258).
(2) Le comte Orlof-Denissof, qui conduisait la charge, essuya en effet, dit Helldorf (Prinz Eusenvon Wiirttemberg, II, p. 266), un feu si vif de mitraille qu'il dut se retirer derrière Gossa. Cf. Noël, Souvenirs militaires, p. 231, et le Bulletin delà Grande Armée, du 16 octobre : « Les
Nos succès s'arrêtèrent là. Nous restâmes quelque temps encore au même endroit. Vers le soir, nous prîmes une position plus en arrière de quelques centaines de toises; de là nous continuâmes notre feu, principalement dirigé sur un village un peu en avant de notre gauche, Gossa, je crois, que l'ennemi occupait. On fit, pour s'en emparer, plusieurs attaques d'infanterie, et inutilement. A la nuit presque fermée, un dernier assaut fut exécuté vigoureusement et aux cris répétés de : « Vive l'empereur! » contre ce village par deux divisions de la jeune garde sous les ordres du général Curial (1). Mais il n'eut pas plus de succès que les attaques précédentes, et l'obscurité étant devenue très épaisse, je reçus ordre de me mettre en marche avec mon artillerie pour me porter plus en arrière. Dans le moment où je chargeais M. Mainville, mon sousadjudant-major, d'en informer la batterie de droite, une balle l'atteignit au haut de la cuisse. Je le fis transporter à Leipzig où il resta prisonnier lorsque la ville fut abandonnée. Je le revis quelques années après; sa blessure était fermée, mais il boitait encore et s'en ressentira probablement toute la vie (2). Vers le soir de ce même jour,
pièces de la garde, que commandait Drouot, étaient avec les tirailleurs. La cavalerie ennemie vint les charger. Les canonniers rangèrent en carré leurs pièces, qu'ils avaient eu la précaution de charger à mitraille, et tirèrent avec tant d'agilité qu'en un instant l'ennemi fut repoussé. »
(1) Philibert- Jean-Baptiste-François-Joseph Curial. né à Saint-Pierre d'Albigny (Savoie) en 1774, capitaine au 1er bataillon du Mont-Blanc (1793), chef de bataillon en Egypte, colonel du 88e de ligne (1804), colonel-commandant des chasseurs à pied de la garde impériale, général de brigade (25 juin 1807) et de division (5 juin 1809), colonel-général des chasseurs, comte de l'Empire (22 mars 1814), pair de France sous Louis XVIII, mort en 1829 d'une chute de voiture faite à Fismes lors du sacre de Charles X.
(2) Charles-Emmanuel de Mainville, né à Uzès en 1789, élève à l'Ecole polytechnique (1805), élève sous-lieutenant (1807), lieutenant en second (1809) et en premier (1810). capitaine en second (1812) et en premier (1814). chef de bataillon (1825), lieutenant-colonel (1837), colonel (1841), maréchal de camp (9 décembre 1847), mort à Alger d'un squirre à l'estomac (1850). Il avait été blessé à Wagram par une balle de canon et à Lûtzen par un éclat d'obus.
le cheval de mon ordonnance eut la tête emportée par un boulet et me couvrit, moi et mon cheval, de ses débris qui, heureusement, ne me blessèrent pas. Je perdis beaucoup de canonniers et de chevaux, ainsi qu'un officier, M. Ramadou, jeune lieutenant de la 4e compagnie (1).
Dans toute cette journée, je ne vis que le général Drouot (2) et le général Ruty qui vint un moment vers le soir. Le général Dulauloy parut aussi dans un moment où, de part et d'autre, le feu avait cessé; mais l'ennemi, voyant ce gros de cavaliers, recommença à tirer, et Dulauloy, sans même prendre le temps de venir jusqu'à moi ou de parler à un officier, tourna bride aussitôt. J'arrivai vers les 9 ou 10 heures près de la tente de l'empereur et de l'infanterie de la garde. Ce fut là que nous bivouaquâmes, près du village de Probstheida, à peu près au centre de notre armée.
Du côté où j'avais combattu, nous avions toujours gagné du terrain ou obtenu l'avantage; il n'en était pas de même sur les autres points, et notre gauche surtout avait beaucoup souffert. A peine notre bivouac établi, ji m'occupai, d'après les ordres que je reçus, de tout préparer pour être en état de recommencer le lendemain. Je fis remplacer au grand parc les munitions que j'avais
(1) Cf. Martinien, Tableaux, p. 105.
(2) Drouot, devenu aide de camp de l'empereur (26 jauvier 1813), avait été. le 3 septembre, nommé, non seulement général de division, mais aide-major de la garde, chargé de tous les détails du service de la garde en remplacement de Mouton, comte de Lobau, qui succédait à Yandamme à la tète du 1er corps. Citons sur lui à cette époque un témoignage peu connu, celui d'ODELEBEN (p. 105-106) : » Comme artilleur, il était employé dans les combats aux plus importantes dispositions du canon. Il portait avec lui une Bible dont il faisait sa lecture favorite et il le dit un jour publiquement aux officiers de service. Peut-être avait-il un petit penchant à la bigoterie et à la superstition : lorsque l'empereur l'envoyait aux endroits les plus chauds, il mettait toujours son vieil uniforme d'artillerie dans lequel il avait la plus grande confiance; jamais, sous cet habit, il n'avait eu d'accident. Du reste, aussi modeste qu'instruit, et, ce semble, animé d'un véritable sentiment national qui s'affligeait peut-être que la grande masse de la nation dût être dominée par un Napoléon ».
consommées, et j'égalisai à peu près la force de mes compagnies d'artillerie et de train, en faisant passer des hommes et des chevaux de celles qui avaient le moins pâti dans celles qui avaient le plus perdu.
La bataille ne recommença pas le lendemain. Cette journée fut pluvieuse et l'empereur l'employa à visiter les positions où l'on avait combattu la veille, et à faire différentes manœuvres dont le but était de rapprocher notre gauche de Leipzig et de concentrer nos forces davantage. Sa tente était tout près de mon bivouac; il paraissait rêveur et soucieux; je le vis se promener sur les espèces de digues où nous étions; il recevait les rapports de ses lieutenants et leur donnait ses instructions (1).
Le 18 octobre, vers les 3 heures du matin, un officier d'ordonnance m'apporta l'ordre de me mettre en marche avec mon artillerie et de me diriger sur la ville. Je fis aussitôt les dispositions nécessaires et commençai le mouvement. Mais bientôt la route se trouva encombrée de troupes de toutes armes qui suivaient la même direction et qui s'embarrassaient mutuellement. Je ne pus avancer que très lentement, et j'étais forcé à chaque quart d'heure de faire des haltes plus ou moins longues. Heureusement, il faisait clair de lune; sans quoi la confusion aurait été bien plus grande encore.
Les explosions des caissons qu'on faisait sauter en plusieurs endroits faute de chevaux pour les emmener, et la clarté d'un grand nombre de chariots vicies qu'on brûla au commencement de notre marche, me firent une impression pénible; je me rappelai la retraite de Moscou où pareil bruit avait retenti si souvent à mon oreille; c'était pour nous un funeste présage.
(1) Même remarque cTOdelebex, p. 216 : « Murât vint voir Napoléon. Tous deux étaient très sérieux et pensifs, et ils allèrent ensemble, l'empereur très soucieux, se promener une demi-heure sur les digues des anciens étangs. »
La canonnade était vivement engagée sur plusieurs points lorsque vers les 7 ou 8 heures, un officier d'ordonnance joignit ma colonne dans une des fréquentes haltes que causaient les embarras de la route. Il me dit que l'empereur ordonnait qu'une de mes batteries se rendit vers la position qu'occupaient actuellement les divisions de la vieille garde; les trois autres continueraient leur marche. Je crus devoir marcher avec celle que l'empereur demandait et qui probablement allait se battre, et, prenant à gauche, j'arrivai bientôt avec les huit bouches à feu de la 5e compagnie près d'un moulin à vent, point central de la position de la vieille garde. L'empereur s'y trouvait, entouré de son état-major. Il avait près de lui le bataillon de grenadiers de la garde saxonne. Ce bataillon, que le roi de Saxe avait donné à l'empereur, était composé de fort beaux hommes habillés de blanc et bien tenus. Ce furent les seuls Saxons qui restèrent fidèles dans cette journée, et, après la bataille, l'empereur les renvoya pour qu'ils reprissent leur service près de la personne du roi de Saxe. Il serait pénible d'ajouter foi au bruit qui courut que le lendemain ces mêmes grenadiers tirèrent du haut des remparts de Leipzig sur les troupes avec lesquelles ils combattaient la veille (1).
(1) Cf. le Bulletin de la Grande Armée : « Un bataillon saxon avait été formé à Dresde et joint à la jeune garde; l'Empereur le fit ranger à Leipzig (le 19 octobre) devant le palais du roi, pour lui servir de garde et pour le mettre à l'abri du premier mouvement de l'ennemi... Notre arrière-garde opéra sa retraite. Mais les Saxons restés dans la ville tirèrent sur nos troupes de dessus les remparts. » Cette dernière assertion est inexacte; les Saxons demeurèrent sur la place du marché, pour protéger le roi, et Rochechoiwrt [Mémoires, p. 267) les vit à midi, « rangés en haie, l'arme au pied et la crosse en l'air ». Du reste, les troupes saxonnes qui passèrent aux alliés dans la journée du 18 ne furent pas employées contre les Français, à l'exception de la brigade de cavalerie légère et d'une batterie d'artillerie volante. (Voir Sachsen und seine Krieger in den Jahren 1812 und 1813, p. 205). Quant à la division d'infanterie et à la brigade de grosse cavalerie, elles restèrent dans les rangs français ; « la 24e division, a dit Gressot, chef d'état-major du 7e corps, dans un Etat inédit, la 2ie division, composée de troupes saxonnes, est entrée à Leipzig le 19 octobre pour y rester à la disposition du roi. a
Je pris en arrivant les ordres de l'empereur qui me dit de parquer mon artillerie près de son bivouac pour être prêt à marcher au premier ordre.
C'est alors que je vis un exemple du plus admirable courage et du dévouement le plus absolu et à coup sûr le plus désintéressé. Le feu était devenu extrêmement vif à notre gauche et en avant de nous où se trouvaient deux batteries d'artillerie à cheval de la garde. Un jeune soldat du train arriva près de moi, venant de ce côté et monté sur un cheval blessé. Il me dit que le chef d'escadron Georges de Lemud (1), qui commandait ces batteries, avait déjà perdu beaucoup d'hommes et de chevaux et qu'il demandait surtout des chevaux, qu'ils lui étaient indispensables. Je répondis à ce soldat que je n'avais que ceux qui étaient absolument nécessaires à mes batteries et que d'ailleurs c'était au grand parc d'artillerie de la garde qu'on l'avait adressé, qu'il le trouverait à peu de distance, près des murs de Leipzig, qu'on lui donnerait là les renforts demandés. « J'irais bien, me dit-il, mais je crains de ne pouvoir aller jusque-là et que les forces ne me manquent; un boulet m'a brisé le pied lorsque je me rendais ici. » Il avait en effet la jambe fracassée et le sang ruisselait de sa blessure. Je ne puis rendre l'effet que ces paroles d'une si héroïque simplicité produisirent sur moi. Ce n'était pas sa blessure qui semblait l'affecter, c'était la crainte de ne pouvoir s'acquitter de sa mission. Je me chargeai de la remplir, et je l'engageai à se rendre aussitôt à Leipzig pour se faire panser; je lui donnai quelqu'un pour l'accompagner. Cet admirable dévouement, ce
(1) François-Joseph Georges, dit Georges de Lemud, né à Pont-à-Mousson en 1778. élève à l'Ecole d'artillerie de Chàlons (mars 1795). lieutenant en second (1797) et en premier (1802), capitaine en second (1803), passé dans la garde (1806). capitaine adjudant-major (1808), capitaine commandant, puis chef d'escadron (1812), baron de l'Empire (14 septembre 1813), mis en demi-solde (1814), remis en activité et employé à la direction d'artillerie de Metz (12 mars 1815), retraité le 7 décembre 1815 avec pension de 2 000 francs et retiré à Pont-à-Mousson.
courage tranquille qui dans les temps antiques eût obtenu des autels, c'était un jeune homme, un conscrit, qui le montrait, et cela sans vues ambitieuses, sans désir d'être connu. Il ne croyait faire que son devoir. Est-il beaucoup de nos guerriers aux nombreuses étoiles qui puissent s'honorer d'un pareil trait? Or, quelques jours après, je m'entendis appeler sur la route, par un militaire couché sur une forge d'artillerie. Je m'approchai : c'était mon jeune soldat que sa pâleur, son air moribond m'empêcha d'abord de reconnaître. Je m'informai de son état, je l'exhortai à faire preuve de courage. « Le courage ne me manque pas, me dit-il d'une voix éteinte, mais je voudrais qu'on me fît l'opération, et que l'on me pansât, car je ne l'ai pas encore été, et je sens que cela ne peut pas durer longtemps comme ça. » Je l'assurai qu'il serait pansé surle-champ; j'allai trouver le chirurgien-major Boileau, je recommandai vivement ce jeune homme à ses soins, et il ne fallut, pour l'y intéresser autant que moi, que lui raconter les circonstances de sa blessure. M. Boileau m'a dit depuis qu'il l'avait amputé et qu'il l'avait revu quelques jours après aussi bien portant que le permettaient son état et le peu de soin qu'on pouvait lui donner en route. Mais depuis je n'ai plus entendu parler de lui et je crains bien qu'il n'ait succombé. Son action, faite sans ostentation et dans un rang obscur, est demeurée sans récompense, comme tant d'autres. Son nom même est échappé de ma mémoire.
Cependant la canonnade devenait plus vive en avant de la position qu'occupait l'empereur. Il apprit bientôt que l'escadron d'artillerie à cheval de la garde qui s'y battait depuis le matin avait extrêmement souffert et ne pouvait plus s'y maintenir. Aussitôt il me fit appeler et m'ordonna de m'y rendre sans retard pour soutenir et remplacer au besoin cette artillerie. Je me mis incontinent en marche. Le chef d'escadron Georges de Lemud, qui
-2oi MÉMOIRES DU GENERAL GRIOIS
commandait ces batteries, me dit qu'il avait consommé ses munitions et qu'il avait fait trop de pertes en hommes et en chevaux pour rester en ligne; il se retira et je le remplaçai avec mes huit pièces. A peine en batterie, je commençai le feu, qui dura presque sans interruption jusqu'à la nuit avec plus ou moins d'activité. Je m'établis d'abord à gauche et un peu en avant du village de Connewitz qui formait notre extrême droite. Là se battait, depuis le matin, avec différentes alternatives de succès, le corps des Polonais que commandait le prince Poniatowski, créé la veille maréchal d'Empire (l).Les troupes les plus rapprochées de moi à gauche étaient celles de la jeune garde, sous les ordres du maréchal Mortier. Les attaques étaient extrêmement vives et souvent répétées. Pour les soutenir, je me portai en avant de position en position, prenant des revers sur l'ennemi, changeant de front selon qu'il variait ses attaques. Je ne perdis pas de terrain et j'en gagnai plusieurs fois; mais, en définitive, je me retrouvai le soir, quand le feu cessa, au point où j'étais lorsque j'avais tiré le premier coup de canon. Assez éloigné des troupes que j'avais à ma droite et à ma gauche, je dus plusieurs fois détacher en avant de mes pièces des canonniers armés de leurs fusils pour éloigner les tirailleurs. Je craignis même qu'ils ne vinssent en force, à la faveur des accidents du terrain, tomber sur mes pièces, et je demandai de l'infanterie au général Drouot que je vis souvent auprès de moi dans cette journée (2). ïl m'envoya
(1) Ou plutôt l'avant-veille, le soir de la journée du 16, où Poniatowski. avec les Polonais, défendait le village de droite, Dœlitz. « On ne saurait, disait Napoléon, trop faire l'éloge de sa conduite; pour lui donner une preuve de sa satisfaction, l'empereur l'a nommé sur le champ de bataille maréchal de France. » Cf. sur lui, outre la notice historique de Soltyk. l'étude de Martixiex, les Généraux du grand-duché de Varsovie, p. 1-5, et les Mémoires militaires de Grabowski, p. 156-158.
(2) D'après les Souvenirs militaires du général baron Girod de l'Aix, p. 328-329, Drouot ne quitta pas le champ de bataille, et il ne montrait pas la moindre émotion : « Toujours même douceur, même politesse dans
le bataillon des vélites de Florence qui faisait partie de la garde, et je m'en servis pour tirailler avec l'adversaire et le tenir en respect. Vers le soir, le maréchal Poniatowski vint à mes batteries d'où l'on découvrait parfaitement la position. Nous causâmes assez longtemps et nous prévoyions tous deux que les résultats de la bataille ne pouvaient être que malheureux (1). Il était triste, soucieux, et je crus, en apprenant le lendemain sa fin déplorable, qu'il en avait dès lors le pressentiment.
Le feu cessa de part et d'autre avec le jour, et à la nuit close, un officier d'ordonnance de l'empereur m'apporta l'ordre de me retirer avec mon artillerie sous les murs de Leipzig. Je retrouvai mes trois autres batteries qu'on avait employées sur d'autres points, et je m'établis tant bien que mal sur les glacis dans un terrain assez rétréci et encombré de monde. Je n'avais rien pris de la journée et j'étais accablé de fatigue. Aussi, après un repas plus que frugal, je m'endormis au feu du bivouac, malgré le bruit continuel des troupes qui arrivaient et qui partaient. Vers minuit, un officier d'ordonnance me prévint que l'empereur m'ordonnait de partir sur-le-champ avec mon artillerie, de traverser la ville et de me rendre à Lindenau. Il ajouta qu'il devait m'accompagner hors de la ville et aller ensuite rendre compte à l'empereur qui logeait dans une maison du faubourg. Je fis aussitôt atte-
son langage; bien que dépourvu de tout ce qui, aux yeux du vulgaire, constitue l'extérieur obligé d'un homme de guerre, il était beau alors ! » Voir aussi Noël, Souvenirs militaires, p, 238 : n Il fut aussi admirable le 18 que le 16; même énergie et même sang-froid; c'était le type le plus accompli du général d'artillerie. » Le 2i octobre, à Erfurt, Napoléon le nommait comte de l'Empire.
(1) Napoléon reconnaît dans le Bulletin de la Grande Armée que la position de l'ennemi était « belle et très forte », et le comte de Merveldt, fait prisonnier et renvoyé sur parole, avait dit à l'officier qui le reconduisait : « Je vous plains, vous êtes enfermés comme dans une souricière. » Cf. Boulart, p. 295 : « On sentait que c'était à recommencer, que pour nous, c'était déjà un malheur... on sentait combien l'armée était compromise. »
1er et mettre en mouvement mon artillerie. Nous entrâmes dans Leipzig, précédés de l'officier d'ordonnance, mais ce ne fut pas sans beaucoup de peines et de dangers que nous pûmes traverser la ville. Il fallut se faire jour dans les rues à travers la foule des soldats en évitant autant que possible les feux de bivouacs établis à chaque pas et qui pouvaient si facilement faire sauter nos caissons de munitions (1). Enfin nous arrivâmes à Lindenau, à une lieue de Leipzig, et nous bivouaquâmes près d'autres troupes de la garde. Au jour, une forte canonnade se fit entendre du côté de Leipzig. C'était notre arrière-garde que les alliés attaquaient et voulaient débusquer. Vers les 8 ou 9 heures, la canonnade devint plus forte, puis cessa entièrement; c'était le moment où sautait le pont de l'Elster, seule retraite des troupes laissées à Leipzig : aussi, lorsqu'elles se virent renfermées entre l'Elster et l'ennemi, le plus affreux désordre mêla tous les rangs et rendit toute résistance vaine; quelques-uns se sauvèrent en traversant à la nage cette rivière, peu large à la vérité, mais profonde et très fangeuse; beaucoup y périrent, et le brave Poniatowski fut de ce nombre; le reste, au nombre de 10 à 12 000 hommes et parmi eux les généraux Reynier et Lauriston, furent faits prisonniers.
On n'a jamais su exactement la cause première de ce désastre, c'est-à-dire celui qui a fait sauter le pont ou qui en a donné l'ordre. Tous ceux qui pouvaient en être soupçonnés s'en sont défendus avec juste raison. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la garde du pont et le soin de le faire sauter appartenaient aux troupes du génie, et l'on dit même que le colonel Monfort, à présent maréchal de camp du génie (2), était spécialement chargé de cette mis-
(1) Cf. les efforts infinis que dut faire Boulart (p. 296-297) pour arriver jusqu'au pont, « à travers une sorte de barricade et un imbroglio incroyable », et les reproches qu'il adresse à l'état-major général.
(2) Joseph Puniet, chevalier de Monfort, fut promu l'année suivante (20 août 1814) maréchal de camp; il était né le 6 avril 1774 à Vontalaïs,
sion. Ce qui me parait probable, c'est qu'un malentendu ou quelque incertitude sur l'instant précis où le pont devait sauter et peut-être aussi l'apparition des tirailleurs ennemis aura causé cette précipitation désastreuse (1).
Un grand mouvement se fit bientôt remarquer dans l'état-major impérial. Le prince de Xeuchâtel était luimême sur la route pour diriger les nombreuses colonnes de troupes, de bagages et d'artillerie arrivées pendant la nuit, et je reçus l'ordre de me porter sur Lùtzen avec mon artillerie. L'empereur avait appris le désastre qui venait d'avoir lieu et c'est pourquoi le prince de Neuchàtel s'empressait de rétablir l'ordre dans les colonnes : il fallait faciliter la retraite du reste de notre arrière-garde et se mettre en mesure de résister à une attaque. Mais la fatale nouvelle circula bientôt dans l'armée, et nous nous mimes tristement en marche; jusqu'alors nous allions à l'ennemi, maintenant nous tendions à l'éviter, nous reculions et le souvenir de la retraite que nous avions faite l'année précédente provoquait de douloureuses réflexions sur celle que nous commencions (2).
commune de Montcuq (Lot), et il avait été élève au collège de Tournon. puis à l'Ecole de Brienne; il est mort à Paris, le 30 janvier 1855. Il a laissé des Mémoires dont nous avons reproduit deux fragments, l'un, sous le titre ■ Souvenir d'un cadet de Brienne », dans la Jeunesse de Napoléon, I, p. 405-412, l'autre, sous le titre « l'Ecole du génie de Mézières en 179- . dans la Revue historique ardennaise, 1896, juillet-août, p. 145-156.
(1) Tel est aussi l'avis de Mabmont {Mémoires, xvin) : « Cet événement funeste fut causé par la vue de quelques Cosaques qui avaient paru dans la prairie; le sous-officier de sapeurs, chargé de la mine, pardit la tête, crut à une attaque et mit le feu. » Cf. Girod de l'Ain, Souvenirs militaires, p. 332; Dedem, Mémoires, p. 348; Noël, Souvenirs militaires, p. 240; Gbabowski, Mémoires militaires, p. 162, et le Bulletin de la Grande Armée :« Le caporal, homme sans intelligence et comprenant mal sa mission, entendant les premiers coups de fusil tirés des remparts de la ville, mit ie feu aux fougasses ». Mais, comme l'a remarqué Saint-Cyr, cet événement ne fut que secondaire; les troupes étaient perdues, au moins en grande partie, « du moment qu'on n'avait pas laissé sur la rive gauche de l'Elster des forces et de l'artillerie pour protéger leur passage ».
(2) i Même les plus chauds partisans de l'empereur, dit Odeleben. p. 234, disaient en soupirant : i Voyez cet homme, c'est de la même ma-
Je ne pus m'ébranler qu'assez tard et je n'avançai que très lentement à cause de l'encombrement des routes. Il était nuit fermée quand je reçus ordre de m'arrêter et de prendre position. Nous n'avions fait guère que deux lieues.
Au milieu de la nuit, un officier d'ordonnance vint me dire à mon bivouac qu'il fallait me rendre incontinent à Weissenfels. J'atteignis Lûtzen avant le jour. Là, je fus longtemps arrêté par l'affluenee des troupes de toutes armes. Enfin, je parvins à traverser la ville et j'arrivai à Weissenfels après midi. Mais je reçus ordre de ne pas y rester, et après avoir franchi un très beau pont couvert sur la Saale, j'allai m'établir près de là sur un plateau élevé. Peu de temps après, on m'informa que je devais me tenir prêt à partir au coucher du soleil, et que la route de nuit serait très pénible. Je fis mes dispositions en conséquence et employai le peu d'heures que j'avais devant moi à faire reposer et manger hommes et chevaux.
A 5 heures du soir, l'infanterie de la garde se mit en marche, et je suivis son mouvement avec mon artillerie. Nous avancions lentement et faisions des haltes fréquentes causées par les défilés ainsi que par les descentes et les montées rapides qu'on rencontrait. Bientôt les chemins devinrent horribles, ou plutôt ce n'étaient plus que des sentiers étroits et fangeux d'où les hommes à cheval avaient peine à se dépêtrer. Une pluie très froide qui survint ajoutait à la difficulté de notre marche. A diverses reprises il fallut traverser à gué de larges ruisseaux profondément encaissés. Les premières voitures s'en tiraient encore; mais les suivantes s'enfonçaient dans les ornières
nière qu'il est sorti de Russie.» Cf. Noël, p. 241 :« Ce ne fut autour de moi que récriminations violentes contre Napoléon et surtout contre Berthier. » Napoléon reconnaît lui-même dans le Bulletin de la Grande Armée que l'ennemi a « repris du courage et l'ascendant de la victoire », que l'armée française, au contraire, a « perdu son attitude victorieuse », et Boulart, p. 298, témoigne que les soldats étaient tristes et mornes.
que les premières avaient faites et ce n'était qu'après de longs efforts qu'elles en sortaient. J'avais ordonné — l'obscurité était totale — d'allumer des torches à chaque passage difficile. Les soldats du train et les canonniers, dans l'eau et la boue jusqu'à la ceinture, poussaient aux roues et portaient même les canons ou les caissons, car les chevaux, mal nourris et accablés de fatigue, étaient découragés et ne tiraient plus. Les officiers et moi tout le premier, avions mis pied à terre et donnions l'exemple. Cette marche de nuit, la plus fatigante que j'aie faite, dura dix heures. Le 21 octobre, à 3 heures du matin, j'arrivai à une lieue en deçà de Freyburg (1), et je reçus ordre de m'y arrêter. La pluie avait cessé, mais elle nous avait entièrement mouillés et l'obscurité était profonde.
Dès que les soldats eurent reconnu le terrain et trouvé du bois, des milliers de feux qui s'élevèrent au même instant dans la plaine et sur les collines environnantes changèrent les ténèbres où nous étions en une illumination d'un effet vraiment magique. Les sapeurs de mon étatmajor allumèrent un feu pour moi; nous nous y séchâmes de notre mieux, et après un léger repas nous nous endormîmes jusqu'à la pointe du jour, où, sur un nouvel ordre, je me remis en marche.
Un long et étroit défilé conduisait à l'Unstrut, rivière peu considérable, mais très encaissée et marécageuse, qu'il fallait passer. Naturellement, la chaussée, resserrée à droite par les hauteurs sur lesquelles se trouve le bourg de Freyburg et bordée à gauche par la rivière, était encombrée de troupes. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et après avoir été considérablement ralenti par la foule et les haltes fréquentes qu'elle causait, que je parvins àJ'Unstrut, près d'un moulin. On venait d'y
(1) Freyburg ou Freiburg sur la rive gauche de l'Unstrut.
rétablir un pont que les Autrichiens avaient brûlé; mais le peu de temps et le manque de matériaux n'avaient pas permis de lui donner toute la solidité désirable; on ne s'en servait qu'avec beaucoup de précaution et une garde, qui maintenait l'ordre sans trop de succès, avait soin de n'y laisser passer qu'une voiture à la fois.
Au moment où les dernières voitures de mon artillerie touchaient l'autre bord, quelques coups de canon dirigés sur le point de passage nous annoncèrent l'ennemi. Bientôt les hauteurs à notre droite se couvrirent d'infanterie et de cavalerie légère et une vingtaine de pièces commencèrent un feu vif et soutenu. J'eus quelques hommes et quelques chevaux de tués, et je faillis moi-même être emporté par deux obus qui, au même instant, éclatèrent devant mon cheval. Mais l'infanterie de la garde et un escadron de lanciers polonais gravirent l'escarpement, culbutèrent les assaillants et les rejetèrent assez loin pour les empêcher, au moins pendant quelque temps, de troubler notre marche. Toutefois, le corps d'armée qui faisait notre arrière-garde, et que commandait le général Bertrand (1), retrouva l'adversaire en forces et dut soutenir un combat où il eut du désavantage; son convoi de bagages, resté de l'autre côté de la rivière, tomba au pouvoir de l'ennemi. Si ce dernier, au lieu d'arriver sur les hauteurs de Freyburg lorsqu'une partie de notre armée avait déjà franchi le défilé, les avait garnies quelques heures avant nous, le passage devenait extrêmement difficile, et les Français n'auraient pu le forcer qu'avec beaucoup de peine et de sang.
Nous continuâmes notre route sans rencontrer d'autres obstacles que de très mauvais chemins à travers un pays
(1) Henri-Gratien, comte Bertrand, général de brigade depuis le 6 septembre 1800 et de division depuis le 30 mai 1807, se signala dans cette .campagne de 1813 où il commandait le 4^ corps, et au retour, le 18 novembre, l'empereur le nommait son grand maréchal du palais.
montueux, et après une marche fatigante nous arrivâmes dans la nuit à quelque distance d'Eckartsberg, près d'un château où l'empereur s'arrêta et où la garde prit position. Nous y bivouaquâmes et le lendemain, 22 octobre, nous nous remîmes en mouvement.
A notre sortie du bourg de Buttelstedt, des troupes légères parurent sur les flancs de nos colonnes et mirent le désordre parmi les hommes isolés dont le nombre augmentait chaque jour. Ils refluaient sur nous et me rappelaient les scènes de la retraite de Russie (1). Les gardes d'honneur qu'on envoya contre cette cavalerie furent repoussés, et l'attaque paraissait devenir sérieuse. Inquiet pour mon artillerie qui n'avait aucune escorte et formait une colonne très longue, je fis doubler la file des voitures et serrer sur celles de la tête, de manière à tenir le moins d'espace possible, et réunissant en pelotons mes canonniers et les hommes isolés que je pus rassembler, je les disposai en avant, en arrière, sur les flancs de mon artillerie. L'ennemi n'osa pas m'attaquer et je vins bivouaquer à Ollendorf. Au moment où cette espèce de hourra commença, mon ancien camarade d'enfance, le général Pajol. blessé, passait dans sa voiture; il courait grand risque d'être enlevé; il fit route au milieu de ma colonne où il était à l'abri de tout danger (2).
(1) Odelebex, p. 237, fait de nouveau une réflexion semblable : ■ La discipline avait cessé, chacun voulait se mettre en sûreté; c'était une image rajeunie du désastre de la Bérésina. » Cf. Rii.liet, Journal, p. 153 : « C'était la retraite de Russie, moins le froid ; Noël, Souvenirs militaires, p. 245 : « Une masse de débandés, de pillards, de fricoteurs », et Macdonai.d, Mémoires, p. 226 : l'empereur lui parle de la fatigue des troupes, il répond que c'est pis encore, qu'il y a désorganisation, démoralisation, que les hommes s'en vont pêle-mêle, qu'on doit gagner le Rhin au plus vite.
(2) Pierre-Claude Pajot, dit Pajol, né à Besançon en 1772, sous-lieutenant au 82e en 1792, capitaine et aide de camp de Kléber en 179î, chef de bataillon en 1796 et de brigade en 1799, général de brigade en 1S07 et de division en 1812, commandait dans la campagne de Saxe le 5e corps de cavalerie. Mais à Wachau, un obus, éclatant sous le ventre de son cheval, lui cassa le bras gauche et lui fractura les côtes. Guéri, il prit
Le 23, nous partîmes à la pointe du jour et vînmes bivouaquer sur les hauteurs au delà d'Erfurt, que nous traversâmes et où s'établit le quartier impérial. Nous en partîmes le lendemain à midi et arrivâmes à la nuit à Gotha, où, malgré le grand nombre de troupes qui remplissaient la ville, je trouvai un gîte assez bon et des vivres en abondance : bonne fortune qui depuis longtemps était bien rare. J'en partis à la pointe du jour, et je bivouaquai, le 25, à Eisenach, où nous fûmes obligés de nous tenir sur nos gardes pendant la nuit à cause du voisinage de l'ennemi dont les troupes légères paraissaient sur les hauteurs. Le lendemain, un officier d'ordonnance de l'empereur me prévint que la division du général Semelle (1) était chargée de m'escorter; nous marchâmes ensemble et vînmes bivouaquer à Berka. La nuit, le feu prit dans la ville, et je n'oublierai jamais le spectacle qu'offraient ses rues étroites encombrées de troupes, d'artillerie et de bagages, la consternation et la stupeur de ses habitants, la voix lugubre des veilleurs qui faisaient retentir d'un ton grave et mesuré le terrible mot Feuer.
J'en partis le 27 octobre à 2 heures après minuit. Je cheminai longtemps, tantôt à la tête, tantôt à la queue de mon artillerie. Notre marche était ralentie par notre escorte; composée en grande partie de conscrits, elle ne gardait pas un ordre bien régulier et elle causait des haltes fréquentes. Ennuyé de cette allure, je mis mon
part à la campagne de France et décida par une charge brillante la victoire de Montereau. L'année suivante, il était à Fleurus et à Waterloo. Il mourut en 1844. Voir sur sa blessure de Wachau et sur son transport de Leipzig à Francfort le récit du colonel Biot, Souvenirs, p. 132-154, et le tome III de Pajol, par le comte Pajol, p. 104-110,
(1) Jean-Baptiste-Pierre Semelle, né à Metz le 16 juin 1773, capitaine au 3e bataillon de la Moselle (1791), chef de bataillon (1795), chef de brigade (1799), général de brigade (1«* juillet 1807) et de division (31 juillet 1811), baron de l'Empire (1808), inspecteur général d'infanterie (1814), commandant supérieur de Strasbourg (1815), mis en disponibilité (1818) et à la retraite (1825), mort au château d'Urville près Metz le 24 janvier 1839.
cheval au trot et j'avais déjà sur mes batteries une avance considérable, lorsque je rencontrai des hommes isolés. Ils paraissaient fort embarrassés de savoir s'ils rétrograderaient ou s'ils continueraient leur route, et ils me dirent qu'ils venaient' d'apercevoir de la cavalerie ennemie sur notre gauche. Je savais que la peur grossit les objets et fait souvent voir le danger où il n'existe pas* surtout parmi les soldats de cette espèce; je tins peu de compte de leur rapport et poussai de l'avant. Cependant, arrivé sur une hauteur, je vis quelques pelotons de cavalerie et même d'infanterie qui se dirigeaient sur la route par des chemins de traverse; j'étais trop loin pour les bien distinguer, et pensant que c'étaient de nos troupes, j'y fis peu d'attention. Mais peu après, des cavaliers parurent sur une hauteur à une portée de canon. Bientôt, leur nombre augmenta, et ils étaient alors assez près pour que je pusse reconnaître facilement des hussards prussiens et des Cosaques. Je filai aussitôt de toute la vitesse de mon cheval; mais ils se lancèrent au galop sur la route avec de grands cris et je ne pouvais manquer d'être pris ou tué, ainsi que mon ordonnance, lorsque par un hasard heureux, j'atteignis une espèce de ravin qui me déroba à leurs yeux.
En même temps arrivaient plusieurs escadrons de la garde impériale. Ils étaient commandés par le général Lefebvre-Desnoëttes (1), chargé d'assurer sur ce point la marche des différents corps et d'empêcher qu'ils ne fussent coupés les uns des autres. Ils exécutèrent plusieurs charges, dans l'une desquelles les mamelouks
(1) Charles, comte Lefebvre-Desnoëttes, général de brigade depuis le 19 septembre 1806 et de division depuis le 28 août 1808, avait durant la campagne commandé une division de cavalerie de la garde impériale et protégé avec succès les convois et communications de l'armée ; il doit, disait Napoléon pendant la retraite, « toujours flanquer notre droite.» Cf. Boulart, p. 299 : « Ce général, qui nous flanquait, observait les Cosaques et marchait en échangeant avec eux des coups de carabine, t
furent vivement ramenés, et l'ennemi, appuyé par un renfort d'infanterie, se mit en bataille sur les hauteurs qui bordaient la route. De là, il fit un feu assez vif d'artillerie sur nos longues colonnes qui défilaient devant lui. La marche de nos troupes n'en fut pas arrêtée; elles se contentèrent de le tenir en respect par quelques coups de canon et quelques pelotons qui marchaient sur leurs flancs.
J'éprouvai, pendant deux heures, une inquiétude mortelle. Mon artillerie ne me rejoignait pas; je craignais qu'elle ne fût attaquée sérieusement et je regrettais de l'avoir quittée, mais je ne pouvais aller au-devant d'elle qu'en m'exposant à une perte certaine. Enfin elle arriva, et j'appris avec une bien vive satisfaction qu'elle n'avait éprouvé aucune perte. Je continuai ma route avec elle, et après avoir traversé le bourg de Yacha, nous arrivâmes assez tard dans la nuit à Hiinfeld, par un temps horrible et l'obscurité la plus complète. Nous finies halte en avant de ce village, dans une plaine fangeuse où nous ne trouvâmes pas de bois pour allumer du feu et nous sécher, et malgré la fatigue de la marche que nous venions de faire, il nous fut impossible de prendre le moindre repos. Heureusement, à 4 heures du matin, nous nous remîmes en marche, et après avoir passé par Fulda, nous arrivâmes à minuit à Schluchtern, où nous bivouaquâmes. Nous en repartîmes le 29 à la pointe du jour, et le soir, à Gelnhausen, nous trouvâmes quelques vivres et même un abri, malgré la quantité de troupes qui ne cessèrent d'y arriver pendant toute la nuit.
Depuis la bataille de Leipzig où la défection des troupes saxonnes avait donné l'exemple de la trahison, les étrangers qui, jusqu'alors, faisaient cause commune avec nous, nous avaient successivement abandonnés en mettant dans leur rupture plus ou moins de loyauté et de bonne foi. Les Wurtembergeois et les Bavarois eurent la con-
duite la plus généreuse; leurs souverains avertirent, dit-on, l'empereur que les circonstances et l'intérêt de leurs peuples les obligeaient de retirer leurs troupes de notre armée, mais qu'elles s'abstiendraient de toute hostilité contre nous jusqu'à une époque marquée. On se sépara donc comme d'anciens compagnons d'armes que le devoir va rendre ennemis, mais qui s'estiment toujours (1). Les délais que la Bavière avait fixés à cette espèce d'armistice étaient expirés, et le bruit courait parmi nous qu'une armée austro-bavaroise nous barrait le Rhin. Le 30 octobre, nous partîmes de Gelnhausen. La régularité de la marche et l'ordre des colonnes annonçaient une rencontre imminente. Des avant-postes, des corps de cavalerie légère que notre avant-garde culbuta, et quelques décharges que nous entendîmes en avant de nous ne nous laissèrent plus de doute sur la présence de l'ennemi. Cependant, notre marche n'en était pas accélérée. Quand j'arrivai vers les midi dans une petite plaine, à une lieue environ en deçà de Hanau, où l'empereur s'était arrêté avec son état-major et une partie de sa garde, je reçus l'ordre de faire halte. Je fis donc parquer mon artillerie non loin du bivouac de l'empereur. Le bruit de l'artillerie et de la mousqueterie augmentait en avant de nous dans la direction de Hanau, et des officiers d'ordonnance allaient et venaient continuel liment dans cette direction, portant les ordres aux différents corps. Vers les 2 heures, le feu était un peu diminué; l'empereur, croyant que le passage était ouvert et l'ennemi repoussé, remonta à cheval et se porta en avant
(1) La Bavière s'était depuis quelque temps détachée de Napoléon; dès le mois d'août, Wrède avait ordre de ne faire aucun mouvement offensif, et le 8 octobre il avait signé avec le prince Reuss la convention de Ried par laquelle la Bavière s'engageait à combattre Napoléon avec une armée de 36 000 hommes qui se joindrait aux Autrichiens. Quant au Wurtemberg, par le traité du 2 novembre conclu à Fulda entre Mëtternich et le comte Zeppelin, il promit pareillement d'unir ses troupes, 12 000 hommes pour le moins, à l'armée autrichienne.
avec sa garde. Je suivis le mouvement, et j'étais en marche sur la grande route à la suite de mon artillerie qui formait une longue colonne, lorsque le feu déjà très vif augmenta encore et sembla se rapprocher.
Quelques moments après, je vis l'empereur revenir sur nous au grand trot, et il fallait une circonstance bien pressante pour qu'il prît cette allure en tournant le dos à l'ennemi. Dès qu'il fut près de moi, il s'arrêta : « Colonel, me dit-il, mettez votre artillerie au galop et portezvous au débouché de la forêt. » Je répondis que j'allais exécuter ses ordres; je fis aussitôt mettre les pièces dans l'encastrement de tir et pressai l'allure des chevaux autant que le permettaient leur fatigue et la pesanteur des pièces de 12 qu'ils traînaient. L'empereur continua sa marche vers les troupes qui nous suivaient, et je vis bientôt deux bataillons de chasseurs de la vieille garde qu'il avait dirigés sur le même point que moi. Ils accouraient à toutes jambes, tout en chargeant leurs armes, et à l'entrée du bois que nos troupes ne disputaient plus qu'avec peine, ils se précipitèrent sur tous les points où ils crurent que la résistance était plus grande. Un feu terrible de mousqueterie annonça sur-le-champ qu'ils avaient trouvé l'ennemi, qui dut bientôt céder une partie du terrain gagné. Il est impossible de se faire une idée de l'élan de ces braves chasseurs; plus de rangs; les plus agiles étaient en avant et c'était à qui joindrait l'adversaire, à qui croiserait le plus tôt la baïonnette avec lui. On est fier de porter l'uniforme en voyant de tels soldats, et je ne puis encore me rappeler ce moment sans sentir mon cœur battre plus vivement (1). Le général Drouot vint alors à moi et me dit de me porter sans retard au
(1) Cf. Marmoxt (Mémoires, xvin) : « La manière dont ces bataillons de chasseurs, commandés par le général Curial, se portèrent en avant et culbutèrent ce qu'ils avaient devant eux, fut un objet d'admiration pour ceux qui en furent témoins. » Voir aussi Dedem, p. 356 :« Un torrent qui déborde », et Paequix, p. 346.
débouché du bois pour remplacer l'artillerie de la ligne qui s'y trouvait et soutenir l'attaque générale de la garde impériale. Je m'y portai d'abord avec les deux compagnies les plus rapprochées de moi : la 4e était une des deux; je ne me souviens plus quelle était l'autre.
Je trouvai au débouché du bois, sur la grande route, deux batteries d'artillerie de la ligne; presque toutes leurs pièces étaient démontées; leurs canonniers et leurs chevaux tués ou blessés, en grande partie; elles ne faisaient plus qu'une faible résistance et ne répondaient que par des coups tirés de loin en loin à l'artillerie qui les foudroyait. Le général Le Noury les commandait. Je lui fis part de l'ordre que j'avais reçu d'occuper la position et il se retira avec le peu de canons qu'il put emmener. Je me portai un peu en avant, je mis mes deux compagnies en batterie sur la lisière du bois à droite delà route et je commençai aussitôt le feu sur l'ennemi dont la cavalerie couvrait la plaine. Devant moi était une batterie formidable que je jugeai être d'environ cinquante bouches à feu (1). Elles vomissaient une grêle de boulets, d'obus et de mitraille sur la forêt, et le bruit des arbres fracassés se faisait entendre au milieu de celui de l'artillerie et de la mousqueterie (2). Je parvins à démonter quelques-unes de ces pièces, mais deux des miennes eurent leurs affûts brisés, et ce qui rendait la lutte plus inégale, c'est que l'ennemi avait profité d'un ravin profond pour y établir son canon, de manière à n'offrir que très peu de prise à nos coups; nous autres, au contraire, n'ayant pas eu à choisir le terrain, nous étions tout à fait à découvert. L'empereur
(1) En réalité, soixante, selon la relation de Wrède.
(2) Ce détail est noté par Faix (Manuscrit de mil huit cent treize, p. 475) : « La forêt retentissait du bruit du canon, répété par tous les échos. Les boulets sifflaient dans les branchages, et les rameaux hachés tombaient de tous côtés avec fracas. » Aussi Radet (Combier, Mémoires de Radet, p. 292) fut-il étonné de voir, en gravissant la forêt, « comme toutes les gaules et les arbres étaient criblés de balles, de boulets et de mitraille. »
était avec son état-major à quelque distance en arrière sur la grande route. Il voulut mettre fin à une canonnade qui nous causait beaucoup de mal, et il fit porter la cavalerie en avant. Elle déboucha du bois sur plusieurs points, et une charge générale eut lieu; elle eut d'abord un heureux succès; elle repoussa l'ennemi jusqu'au ravin où il avait son artillerie; mais là, elle se trouva exposée presque à bout portant à une grêle de mitraille et au feu de l'infanterie; elle s'arrêta, elle se mit en désordre et la cavalerie opposée, qui s'était ralliée derrière ses pièces, profita de ce moment d'hésitation pour la charger et la ramener grand train vers le bois. Dès que je m'aperçus de ce mouvement rétrograde, je fis charger mes pièces à mitraille, et mes canonniers se saisirent de leurs fusils; la lame de mon sabre avait été brisée la veille, et je n'avais qu'une faible épée nullement propre à me servir de défense, lorsqu'un dragon de la garde qui revenait grièvement blessé passa près de moi, tenant encore son sabre couvert de sang; je le lui demandai et il me le donna en me faisant promettre de le lui rendre, mais il lui devint inutile; d'après les renseignements que je pris depuis, ce dragon mourut le lendemain de sa blessure.
Notre cavalerie en désordre avait dépassé mes pièces. A peine démasquées, elles commencèrent un feu de mitraille des plus vifs et presque à bout portant. L'ennemi s'arrêta dans sa poursuite et ses masses changèrent de direction. Mais quelques-uns de ses cavaliers, emportés par leur ardeur et aveuglés sur le danger par l'eau-devie dont ils avaient amplement bu, — comme il paraissait à leur allure — traversèrent ma batterie en criant et en brandissant leurs sabres au-dessus de leurs têtes. Quelques-uns furent blessés par mes canonniers. Les autres vinrent comme des furieux se jeter au milieu de notre cavalerie qui se reforma derrière mes canons. Tous
périrent sans pouvoir même se défendre; ils furent dans un instant percés de coups et renversés. C'étaient des chevau-légers bavarois (1).
Plusieurs escadrons de notre cavalerie, entre autres des grenadiers à cheval et' des gardes d'honneur (2), n'avaient pas suivi le mouvement rétrograde et ils tenaient encore la plaine. Une nouvelle charge fut ordonnée, et les régiments qui s'étaient ralliés derrière ma batterie, et entre autres les chasseurs de la garde, les carabiniers et les cuirassiers, se mirent en colonne pour se reporter en avant. Chefs et soldats, tous sentaient la nécessité de vaincre; l'exaltation était générale; nous nous disions qu'il fallait, dans cette journée, ou forcer le passage ou mourir (3). Moi-même, en ce moment critique, j'adressai aux pelotons de cavalerie et de cuirassiers qui étaient près de moi des paroles pleines de l'enthousiasme réel dont j'étais animé. Dans un peloton de cuirassiers, les soldats, honteux d'avoir été ramenés, cherchaient à rejeter la faute sur un de leurs brigadiers; c'était lui, disaient-ils, qui, le premier, avait tourné le dos, et ils juraient en termes énergiques que s'il faisait encore le Jean-foutre dans cette nouvelle charge, celui qui était en serre-file derrière lui lui passerait le sabre au travers du corps.
L'élan était donc unanime et la cavalerie brûlait de
(1) Cf. Fain", Manuscrit de mil huit cent treize, II, p. 474 : a Les Bavarois se décident à faire charger leur cavalerie sur nos pièces et bientôt une nuée de chevaux environne les batteries. Mais nos canonniers saisissent la carabine et restent inabordables derrière leurs affûts. Drouot leur donne l'exemple ; il a mis l'épée à la main et oppose un front calme à l'orage. » Cf. Parquin, p. 347.
(2) Deux escadrons des gardes d'honneur du 3e régiment, commandés par le major Saluées : « Ils se comportèrent, a dit Dedem, p. 335, avec un calme et une intrépidité exemplaires. »
(3) Cf. la relation de Wrède : « De 3 à 4 heures, dit-il, les attaques se renouvelèrent avec toute l'opiniâtreté possible. Le désespoir animait le courage de l'ennemi, et l'amour d'une juste cause, le courage des nôtres. Des deux côtés, même bravoure, même acharnement. »
réparer l'échec qu'elle avait reçu. Soutenue par le feu de l'artillerie et de l'infanterie qui garnissaient le bois, elle tombe sur la cavalerie ennemie, la culbute et, connaissant mieux le terrain, elle évite, en la poursuivant, le feu meurtrier de la batterie qui l'avait foudroyée la première fois, et contre laquelle je dirige alors toutes mes pièces. L'affaire fut décidée. Cependant le feu d'artillerie dura jusqu'à la nuit; à ce moment, l'ennemi abandonna la plaine et recula sur Hanau, en nous laissant maîtres du champ de bataille et de la route de Francfort (1).
Harassés de fatigue et de besoin, nous établîmes notre bivouac sur le terrain même où nous avions combattu, au milieu des débris, des morts et des blessés. Mais notre position, que l'obscurité n'avait pas permis de rectifier, était tellement exposée qu'aucune troupe ne se trouvait entre ma batterie et l'ennemi. Un de mes officiers, le capitaine Marcilly (2), qu'un besoin avait obligé de s'éloigner de quelques toises, reçut un coup de sabre d'un cavalier qu'il avait à peine aperçu et qui, sans doute, égaré sur le champ de bataille, cherchait à rejoindre les siens. Par intervalles, le feu continua sous les murs de Hanau dont on voulait s'emparer, et je reçus ordre, vers les minuit, d'envoyer les obusiers de ma batterie tirer sur la ville. Mais ces tentatives furent inutiles; ce ne fut que vers 2 heures du matin, après une nouvelle
(1 ) Wrède dit, dans sa relation, que les Français furent repoussés par sa cavalerie, qu'ils ne purent faire plier son aile droite, mais que toute leur cavalerie, protégée par une nombreuse artillerie, déboucha contre son centre, et que ce centre, dont les canons n'avaient plus de munitions, recula impuissant; il résolut donc de se retirer pendant la nuit sur la rive gauche de la Kinzig tout en restant à Hanau.
(2) Bénigne-Pierre-Louis-Eugène Raffart de Marcilly, né à Ferrières (Seine-et-Marne) en 1786, élève à l'Ecole polytechnique (1804) et à l'Ecole d'application (1807), lieutenant en second (1809) et en premier (1810), passé dans la garde comme lieutenant (1812), capitaine en second avec rang de chef d'escadron (1813), chef d'escadron (1817), lieutenant-colonel (1830), colonel (1835), mis à la retraite en 1839.
attaque, que l'ennemi évacua Hanau où s'établit le corps du maréchal Marmont (i).
Quelques caissons de ma batterie avaient été brisés. L'un d'eux, traîné à mon bivouac, nous donna un feu clair et vif dont nous avions grand besoin. Le maréchal Macdonald, dont le corps était près de nous, fut attiré par l'éclat de notre feu et il vint à notre bivouac avec quelques-uns de ses officiers. Il était occupé à se réchauffer, lorsqu'une colonne de prisonniers bavarois passa près de nous; il la fit arrêter, et après avoir fait quelques questions aux officiers supérieurs : « Vous ne devez pas, leur dit-il, vous féliciter de cette journée; elle a dû être terrible pour vous, et votre perte est considérable. — Elle est grande, sans doute, monsieur le maréchal, répondit un de ces officiers, mais elle n'est pas comparable à celle que nous avons faite sous vos ordres pendant la campagne de Russie. » Le maréchal ne lit plus de questions et les prisonniers s'éloignèrent. Cet officier, dont la réponse ne manquait ni de dignité ni d'à-propos, faisait probablement partie des régiments bavarois du corps d'armée que le maréchal commandait en 1812 (2).
Macdonald nous quitta peu après, et grâce à mes cantines, nous fîmes un assez bon souper. Ce fut là que je vis pour la première et unique fois le colonel Raffron,
(1) Le général autrichien Diemar commandait la ville, occupée par trois bataillons de grenadiers; mais il avait ordre de l'évacuer dès que les Français feraient mine d'y mettre le feu, et il l'évacua dans la nuit. Cf. Vôldekndorff. Kriegsgesch. der Bayera, IV, p. 280-281, et Geschichtl. Darst. der Schlacht bel Hanau, 1814, p. 49-51.
(2) Naturellement, on ne trouvera pas cette anecdote dans les Souvenirs de Macdonald; mais il vante beaucoup la fermeté des propos qu'il tenait alors à l'empereur. On sait qu'il commandait dans la campagne de Russie le 10e corps, composé du contingent prussien et d'une division formée de trois régiments polonais, d'un régiment westphalien et d'un régiment bavarois, le 13" régiment de ligne, et que durant la campagne de 1813, il commandait le 11e corps, qu'il fut battu à la Katzbach, qu'il prit part à la bataille de Wachau et défendit Leipzig pendant la retraite de l'armée : à Hanau, il fut le premier à se porter en avant avec 5 000 tirail-
eurs commandés par le général Charpentier.
du 1er à cheval, dont j'avais été longtemps major, et nous fîmes connaissance en mangeant ma ratatouille. Je fus à même d'être utile le même soir au colonel Lefaivre, d'un régiment de cuirassiers (1), blessé grièvement d'une balle, et il me fit prier de. lui permettre de se servir de ma calèche, ce que je fis avec plaisir, et mon domestique Jean, qui la conduisait, eut le plus grand soin de lui jusqu'à Mayence où il trouva les secours nécessaires et guérit parfaitement. Un de ses chefs d'escadron, également blessé, partageait avec lui l'intérieur de ma calèche, et un jeune garde d'honneur, blessé et malade, établi derrière, dut aussi son salut à ma voiture et à la complaisance de Jean. Je me mis en route avec la garde le 31, à 9 heures du matin, et je ne trouvai d'autres obstacles que les embarras causés par le grand nombre de troupes qui marchaient sur le même point; les colonnes s'embarrassaient mutuellement et il y avait trop de haltes. Dans une de ces haltes, vers les 4 heures, le canon se fit entendre du côté de Francfort dont nous étions peu éloignés, et je reçus de l'empereur l'ordre de me porter avec deux de mes batteries, sur les bords du Mein. Il fallait débusquer une arrière-garde qui tenait encore la partie de la ville située sur la rive gauche et qui défendait le passage du pont. Je dirigeai sur ce point le feu de mon artillerie, pour soutenir l'attaque que notre infanterie opérait en même temps. Vers la fin du jour, l'ennemi se mit en pleine retraite, abandonnant le faubourg, et les pièces qui protégeaient le mouvement firent alors une canonnade assez vive, mais qui cessa bientôt (2).
(1) Louis-Jean-Claude-Clément Lefaivre, né à Besançon en 1769, souslieutenant au 2e cavalerie (1792), lieutenant (1793), capitaine (1796), chef d'escadron (1807), major en second (1811), major titulaire au 23e dragons (1812), colonel du 8e cuirassiers (1813), colonel de la gendarmerie royale (1816), mis à la retraite le 17 décembre 1826 avec le grade honorifique de maréchal de camp. Il avait reçu à Hanau un coup de feu à la jambe droite avec fracture du tibia.
(2) On a nommé cette affaire le combat de Sachsenhausen.
Mes batteries rejoignirent le reste de la réserve parquée hors de Francfort et je me rendis au logement qui m'était préparé en ville. Mais l'obscurité m'empêcha de reconnaître ma route; ce ne fut qu'au bout d'une heure, que l'impatience et le besoin de manger me firent trouver bien longue, que j'arrivai mouillé et couvert de boue à l'auberge du Cheval blanc, une des meilleures de la ville. Quelques-uns de mes officiers m'y attendaient, ainsi qu'un bon souper servi au coin d'un bon feu et près d'un lit bien propre qui m'était destiné. Ce sont de ces jouissances qui, dans la vie ordinaire, ne sont rien, et qui n'ont de valeur que par les privations dont elles ont été précédées; mais elles n'en sont pas moins bien réelles, et le souvenir agréable s'en conserve longtemps. Nous ne partîmes le lendemain de Francfort que vers les 2 heures après midi et je regrettai de ne pouvoir disposer d'un instant pour visiter M. Fingerlin, mon ancien hôte.
J'étais à la tête de mon artillerie sur l'esplanade de la ville lorsque l'empereur sortit. Les troupes le saluèrent avec transport. Quant à moi, c'est, je crois, la seule fois que j'aie crié : « Vive l'empereur! » Mais je le fis avec un véritable enthousiasme; j'admirai sa constance et je l'aimai mieux dans ses revers que dans l'éclat de sa prospérité (1).
.Nous arrivâmes le soir à Hôchst, petite ville qui me parut jolie. Malgré l'encombrement, je trouvai place dans une assez bonne auberge où je couchai, et j'y dormais profondément lorsqu'un de mes sapeurs me prévint qu'on allait se mettre en marche. J'arrivai lorsque le mouvement commença.
Xous n'avions que quelques lieues à faire pour être à Mayence, c'est-à-dire en France; le Rhin, que nous
(1) Cf. ces mots cTOdelebex, p. 120 : « Même, lorsque Napoléon battu dut quitter la Saxe, une partie de la jeune garde lui criait vivat avec une incroyable ardeur, comme si elle voulait le consoler dans son malheur. »
allions mettre entre nous et l'ennemi nous semblait une barrière insurmontable, et tout en déplorant ce que nous abandonnions et ce que nous avions perdu, la France, telle qu'elle restait encore, nous paraissait assez belle et assez grande, sous un chef tel que Napoléon, pour adoucir bien des regrets. Un pont de bateaux était établi sur le fleuve entre Hochheim et Mayence, et ce passage était le seul pour toute l'armée; la marche fut donc ralentie et je ne pus entrer à Mayence avec mon artillerie que vers les 3 ou 4 heures et après des haltes qui se répétaient à chaque instant.
J'étais, dans une des dernières haltes, près de la compagnie des sapeurs de la garde. Les soldats profitaient de ce moment pour se reposer, pour causer et rire entre eux, et je m'amusais à écouter leurs quolibets. Un d'eux éleva la voix : « Parbleu, dit-il, en regardant Mayence, nous avons fait une belle besogne, nous avons été chercher les Russes à Moscou pour les amener en France. » Cette phrase qui me frappa et que je n'oublierai jamais était malheureusement le résumé le plus vrai de notre histoire. A coup sûr, ce n'était pas un homme ordinaire que ce simple soldat (1)!
^ Ce fut donc le 2 novembre 1813 que je repassai sur la rive gauche du Rhin. L'ennemi nous suivit de près et quelques jours après notre passage il attaqua la petite A'ille de Hochheim sur la rive droite, et la prit après une affaire assez vive.
Mayence, que je n'avais vu qu'un instant lorsque j'étais venu au printemps, me parut une belle et grande ville. Mais le typhus, apporté par des convois qui nous avaient devancés, y sévissait. Que de soldats, à moitié
(1) Noël écrit de même (Souvenirs, p. 246) qu'il a passé le Rhin en 1812 pour une guerre de conquête et qu'il le repasse, avec les Allemands et les Russes sur les talons : « Nous ramenions l'invasion. » C'est le mot de Beugnot {Mémoires, p. 431) : « Nous avons couru jusqu'à Moscou évoquer les Cosaques et les attirer sur les bords de la Seine: »
nus et mourant de faim, imploraient vainement la commisération des habitants sans pouvoir être reçus dans les hôpitaux faute de place! C'était le plus triste des spectacles; toutes les églises avaient été transformées en ambulances, et toutes étaient pleines de blessés et surtout de malades qu'un peu de paille défendait à peine de l'humidité du sol et du froid de la saison. Les médicaments manquaient. Une grande partie des médecins avait déjà succombé ou succomba depuis, et il y avait peu de maisons où l'épidémie n'eût fait quelques victimes (1). Aussi, ce fut avec un grand plaisir que je reçus, le lendemain de mon arrivée, l'ordre de quitter Mayence avec deux de mes compagnies pour cantonner au village de Partenheim, où j'arrivai le même jour. J'avais laissé une de mes compagnies à Mayence et l'autre était à Engelstadt. Je fus logé à Partenheim, avec le commandant Cappelle et mon adjudant-major Henraux (2), dans la principale habitation, espèce de château où nous fûmes assez bien traités, et le besoin de repos nous fit trouver délicieuse la vie tranquille que nous y menâmes pendant quelques jours.
(1) Cf. sur cette épidémie les Mémoires de Marmont; Combier, Mémoires de Radet, p. 293; WlRTH, Monseigneur Colmar, p. 172-181; la brochure intitulée : Les sépulcres de la Grande Armée, p. 18-22; surtout Bocken- HEIMEK, Gesch. dcr Stadt Mainz in den Jahren 1813 und 1814, p. 71-93. Près de 21 000 soldats et de 2 500 bourgeois succombèrent du 1er novembre 1813 au 1er mai 1814.
(2) Jean-Baptiste-Xavier Henraux, né à Sedan en 1778, élève à l'Ecole polytechnique (1799) et à l'Ecole de Châlons (1800), lieutenant en second (1801) et en premier (1803), capitaine en second (1808) et en premier (1811), capitaine en second dans l'artillerie de la garde (27 mars 1813) et adjudant-major (31 août 1813), chef de bataillon (1814), lieutenantcolonel (1823), colonel (1831) et directeur de l'arme à Valenciennes, retraité avec solde de 3 000 francs en 1838.