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CHAPITRE XIII

(Novembre-décembre 1802)

Apathique sécurité. — Le corps de Victor. — Niemanitza (26 novembre).

— Incendie. — Griois tourmenté par la fièvre et la toux. — Borisof.

— Donin. — Bonnardel. — Gaëti. — Stoudianka. — Excellente nuit dans une grange. — Le 28 novembre. — Marche vers les ponts. — Encombrement. — Griois dépassé par ses camarades. — Désordre. —

— Brouillard. — Epouvante. — Affreux épisodes. — Boulets et obus des Russes. — Griois à cheval au milieu de la foule. — Le maréchal des logis Grassard. — Obstacles et confusion de plus en plus grande.

— Griois aperçu et sauvé par les pontonniers. — Le pont bordé de chevaux qui appuient leur tête sur le plancher. — Une cantinière et ?on enfant. — Zembin. — L'auteur retrouve ses camarades. — Récits et vols. — La Guérinais. — Le général Friederichs. — Molodetchno (2 et 3 décembre). — Les lieutenants Bellet et Girard. — Une journée pendant la retraite. — Associations. — Marches silencieuses. — Le feu aux maisons. — Corvées du soir. — La vermine. — La bouillie. — Les marchés. — Costumes et grotesques accoutrements. — Markovo (4 décembre). — Smorgoni (5 décembre). — Départ de l'empereur, seule manière de sauver l'armée. — Colères du colonel Cottin. — Le froid et la misère à leur comble (7 décembre). — Les prisonniers russes.

Dans nos marches de Tolotchin à Borisof, les nouvelles les plus sinistres nous arrivaient successivement et laissaient peu d'espoir d'échapper. Minsk, avec ses immenses approvisionnements, était tombé au pouvoir de l'ennemi; Borisof avait été enlevé, son pont détruit, et une armée russe occupait les rives de la Bérésina; il fallait donc opérer de vive force le passage de cette rivière, et nous avions brûlé notre dernier équipage de ponts avant de quitter Orcha! Quel effrayant avenir, et dans trois ou quatre jours tout allait être décidé! Mais, chose singulière et que je ne puis attribuer qu'à un affaissement d'esprit, suite de

nos longues souffrances, les chances désastreuses que nous courions, et qui, dans toute autre circonstance, auraient absorbé nos pensées et éveillé toute notre sollicitude, furent loin de produire cet effet sur moi et mes camarades. Je me figurais presque être étranger à tout ce qui se passait, et le canon ennemi qui grondait autour de nous troublait à peine notre apathique sécurité.

C'étaient les corps d'Oudinot et de Victor, aux prises avec le corps de Wittgenstein, qui se rendaient en toute hâte sur la Bérésina. Le 26, nous rencontrâmes une partie du corps de Victor qui faisait halte près d'un village. Je vois encore l'étonnement mêlé de pitié et d'effroi avec lequel les militaires de ce corps se groupaient autour de nous et regardaient défiler d'un pas mal assuré ces fantômes qui n'avaient plus de vivant qu'un reste de mouvement, et dont l'accoutrement bizarre et dégoûtant aurait, dans toute autre circonstance, excité le rire. C'était tout ce qui restait de l'armée qui avait pris Moscou! Et nous, nous regardions comme une chose extraordinaire ces troupes qui présentaient un ensemble d'ordre et de discipline dont nous avions à peine conservé l'idée. Mais ce qui peint notre état de dégradation, c'est que loin de rougir de notre détresse, nous souriions à l'idée qu'elles seraient sous peu à notre niveau (1).

Le 26 novembre, le 4e corps s'arrêta à Niemanitza pour y passer la nuit; plusieurs maisons de ce village étaient encore debout, et nous nous établîmes dans l'une d'elles. Couchés sur les bancs qui entouraient la chambre, nous dormions profondément, après avoir mangé notre insipide bouillie, lorsque des coups redoublés se firent entendre. A moitié réveillé, je crus que c'étaient quel-

(l) Cf. dans Chambra v une réflexion semblable, exprimée plus brièvement et avec moins de vigueur (II, p. 307); il assure que dès le lendemain, un grand nombre de soldats du 9e corps, effrayés ou entraînés par l'exemple, avaient déjà quitté leurs drapeaux.

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ques soldats qui, moins heureux que nous, cherchaient à enfoncer quelques portes ou à démolir une maison pour alimenter le feu de leurs bivouacs et, comme pareille scène se renouvelait chaque soir, j'étais peu disposé à me déranger, lorsqu'on me cria du dehors en frappant de nouveau : « Colonel, sauvez-vous, le feu est à la maison! » Je m'élance de mon banc, j'ouvre la porte et je vois tout en flammes autour de moi. Le feu avait déjà gagné le toit de ma cabane; cinq minutes après, elle était consumée, et c'eût été fait de moi et de mes camarades sans l'avertissement énergique du chirurgien-major du 6e hussards; son bivouac était près de ma maison, et ses cris m'avaient averti du danger. Il était environ 2 heures du matin, et nous attendîmes le jour autour de quelques poutres embrasées, les pieds dans la boue que le feu avait ramollie. Je n'étais pas guéri de la fièvre catarrhale dont j'avais été atteint à Doubrovna et il m'en restait une toux très violente, dont je fus tourmenté pendant le reste de cette nuit bien plus vivement qu'à l'ordinaire. Dans un de ces accès, je sentis dans la gorge quelque chose qui m'étouiïait et par un nouvel effort, je vomis trois énormes vers pelotonnés ensemble. Je ne puis rendre l'horrible sensation que j'éprouvai lorsque je les arrachai de ma bouche par une espèce de mouvement convulsif pour les jeter loin de moi. De ma vie je n'en eus de semblable. Heureusement, cet horrible vomissement, causé sans doute par la misère et la mauvaise nourriture, n'eut lieu que cette fois; mais la fièvre et la toux continuèrent, et mes forces s'épuisaient. Elles m'étaient cependant nécessaires, pour les terribles épreuves qui m'attendaient encore!

Trois heures avant le jour, les débris de la garde italienne prirent les armes et se mirent en route avec le prince Eugène. Quelques coups de baguette avaient donné le signal. Leur son lugubre rappelait celui qu'on

entend aux enterrements, et c'était à la mort que marchaient la plupart des hommes qu'il rassemblait! Faible, épuisé de fatigue et de souffrance, je suivis le mouvement du 4e corps. Le froid n'était pas extrêmement vif; pourtant il gelait, et dans un endroit où la route était couverte de verglas, mon cheval manqua des quatre pieds; la chute fut terrible. J'en fus quitte pour quelques contusions, mais c'était le coup de grâce pour mon cheval. Le pauvre animal eut peine à se relever; deux jours après, il mourut.

Le jour ne paraissait pas encore lorsque j'entrai à Borisof. Il y régnait un désordre dont on ne peut se faire une idée. Des hommes isolés, des voitures, des chevaux encombraient les rues. Les troupes de Victor se frayaient un passage à travers la foule. On se heurtait dans le crépuscule; des cris, des imprécations s'élevaient de toutes parts.

Dans l'apathique ignorance où j'étais de notre véritable position, je ne savais si le pont de Borisof était rétabli ou si le passage de la Bérésina devait s'effectuer sur un autre point. Je ne cherchais même pas à m'en informer et je suivais la foule. Séparé de mes camarades que j'avais perdus dans l'obscurité, j'entrai dans une maison d'où sortait une faible clarté. C'était un reste de feu qui brûlait encore dans le four. Deux ou trois personnes profitèrent, ainsi que moi, de cette bonne fortune pour se réchauffer; elles ne dirent que peu de mots : c'étaient des jurements ou des plaintes, selon le degré de misère de celui qui les prononçait et, chose singulière, je reconnus, au son de la voix, un jeune homme que j'avais entièrement perdu de vue depuis quinze ans, et avec qui je n'étais même pas lié, Donin, de Besançon (1). Il était, à ce qu'il me dit, chirurgien dans un régiment

(1) Ce Donin était, depuis le 25 mai 1811, chirurgien sous-aide-major au 8e régiment de chasseurs à cheval.

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dont les hommes étaient dispersés. Nous nous séparâmes peu d'instants après, et je n'ai plus entendu parler de lui. Très probablement qu'il n'est pas sorti de la Russie.

Le jour commençait à paraître et j'allais me remettre en route lorsque le capitaine Bonriardel, de mon régiment, nommé chef d'escadron pendant la campagne (1), entra dans la maison que j'allais quitter et m'offrit un plat de bouillie que son canonnier d'ordonnance allait préparer sur-le-champ. Je n'eus garde de refuser, et pendant que cuisait notre repas, je m'entretins avec Bonnardel que je n'avais pas vu depuis Smolensk. Plus heureux que moi, il était encore plein de santé, et une provision de farine de seigle que son canonnier avait sur son cheval assurait sa subsistance pour plusieurs jours. Un peu réconforté par la nourriture que je pris, je me disposai à me remettre en chemin et je proposai à Bonnardel de faire route avec moi. Mais, confiant dans ses forces et la santé de son cheval, il préféra se reposer quelques instants dans la maison et me laissa partir seul. Je le quittai donc, et ce fut pour toujours. Ces courts moments de repos causèrent sa perte. Resté en arrière des colonnes qu'il cherchait à rejoindre, il fut enveloppé par un hourra de Cosaques et y perdit la vie ainsi que son canonnier. Si l'on nous avait vus déjeuner ensemble le matin, qui se serait douté que celui dont les forces éteintes et la figure pâle et cadavéreuse annonçaient une fin prochaine, survivrait aux désastres de la retraite, et qu'au contraire l'homme robuste et plein de vie qui semblait défier la mauvaise fortune, succomberait dans cette journée même?

Au lieu de suivre la route qui traversait Borisof et conduisait à l'ancien pont dont les débris fumaient

(1) Etienne Bonnardel, né à Annonay en 1770, canonnier (179!), brigadier-fourrier (1796), maréchal des logis (1798), second lieutenant (1800), premier lieutenant (1802), capitaine de 2e classe (1807) et de lre classe (1809), chef d'escadron (31 juillet 1812), disparu dans la retraite de Russie.

encore, je pris sur la droite un chemin qui remontait la rive gauche de la Bérésina. J'ignorais où il conduisait; mais la foule le suivait et je faisais comme elle. Je n'étais pas encore très loin de Borisof, qu'un hourra eut lieu entre ce bourg et l'endroit où je me trouvais. C'est probablement celui dont Bonnardel fut la victime. Je m'en aperçus à la marche précipitée des piétons et au désordre qui se mit dans les voitures dont plusieurs furent abandonnées par leurs conducteurs. Ces sortes d'attaques m'effrayaient peu; j'y étais habitué. D'ailleurs, la faiblesse où la misère m'avait réduit me rendait insouciant, indifférent aux périls, et je m'abandonnais complètement au hasard qui, seul, j'en avais la conscience, pouvait me sauver. Aussi, au milieu de cette foule épouvantée qui fuyait sans savoir où était le danger, je continuai tranquillement mon chemin sans hâter le pas et sans trop m'embarrasser de ce qui se passait autour de moi. Les Cosaques ne parurent pas de mon côté, et dans l'après-midi j'arrivai à Stoudianka, à 3 lieues de Borisof. Dans cette journée, j'avais rencontré Gaëti, aide-major de mon ancien régiment (1); touché de l'état où il me voyait, il me donna quelques morceaux de racine de gentiane et me conseilla de les mettre dans de l'eau-devie et d'en prendre de temps en temps quelques gouttes pour rendre un peu de ton à mon estomac et ranimer mes forces. Il me restait précisément à peu près un demi-verre d'eau-de-vie dans une petite bouteille clissée que je portais toujours sur moi; j'y mis ma précieuse racine, et lorsque je me sentais plus faible ou plus souffrant qu'à l'ordinaire, j'en humectais mes lèvres. Mais, pour ne pas me trouver au dépourvu si ma faiblesse de-

(1) Michel-Ange Gaëti, né à Carrare en 1775, gradué à la Faculté de Florence en 1801, mis en réquisition comme sous-aide à l'hôpital militaire de Pise et à celui de Livourne ainsi qu'à l'armée d'Italie en 1806, commissionné au début de 1807, sous-aide au 92e régiment (1808), aide-major au Ie* régiment d'artillerie à cheval (1809), tué au passage de la Bérésina.

venait extrême, j'en usai avec une telle économie que ma petite bouteille, que je conserve comme une relique précieuse de mon terrible pèlerinage, était encore à demi pleine lorsque j'arrivai à Kœnigsberg. Ce pauvre Gaëti! C'était la dernière fois que je devais le voir, lui aussi, Le lendemain, il eut la tête fracassée presque devant moi par un obus, en passant le pont de la Bérésina. Il semble que j'aie porté malheur aux anciens amis que je rencontrai dans cette journée.

Ainsi que je l'ai dit, je suivais la foule et je m'arrêtai avec elle près d'un mamelon où se groupaient de misérables habitations en bois, dont une partie avait servi à construire des ponts et à nourrir les feux de bivouacs. Dans ce chétif village de Stoudianka, dont je n'ai su le nom que longtemps après, se trouvaient l'empereur, sa garde et le reste de l'armée, à l'exception du 2e et du 9e corps, aux ordres d'Oudinot et de Victor. Oudinot s'était porté sur la rive droite de la Bérésina, pour éloigner l'armée de Tchitchagof et faciliter notre passage; Victor tenait tête à Wittgenstein qui nous poursuivait. Ces deux corps étaient notre unique espoir; d'eux seuls dépendait notre salut; restés sur les bords de la Dvina, ils avaient échappé aux misères qui nous accablaient depuis Moscou; leur organisation militaire, ainsi que leur discipline, avaient peu souffert, et ils le prouvèrent par leur belle conduite dans les combats des 27 et 28 novembre. Mais ces journées si brillantes furent aussi les dernières, fatigués de ce dernier effort, ils succombèrent à leur tour; et peut-être plus promptement que nous-mêmes. Deux jours après ces glorieuses affaires, la désorganisation des 2° et 9e corps était aussi complète que celle du reste de l'armée.

La rive gauche de la Bérésina et la plaine qui entoure Stoudianka étaient couvertes d'une masse d'hommes isolés à travers lesquels les corps encore armés et la cava-

lerie ne se faisaient jour qu'en employant la force. Les flots de cette multitude se pressèrent d'autant plus sur les points où ils étaient refoulés, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et de temps que je parvins à gagner Stoudianka et à rejoindre mes camarades. Je les trouvai établis au bout du village, dans une espèce de grange remplie de paille où nous trouvâmes pour nous un excellent abri et pour nos chevaux litière et nourriture à discrétion.

A très peu de distance en avant de nous, le canon s'était fait entendre pendant toute la journée. Mais nous en étions peu inquiets; nous ne savions plus apprécier le danger et il ne nous restait même pas assez d'énergie pour le redouter. Rien ne troubla donc pendant cette soirée le plaisir d'avoir un aussi bon bivouac. Plusieurs officiers du 4e corps le partageaient avec nous, et, grâce à leurs provisions ajoutées aux nôtres, l'éternelle bouillie fut suivie cette fois d'une pleine marmite de thé qui nous sembla délicieux, bien que le sucre eût été remplacé par du miel.

Après notre souper, nous apprîmes que l'empereur était déjà sur la rive droite et qu'Eugène passerait les ponts dans la soirée. Fallait-il suivre, le soir même, le mouvement du prince? La prudence le voulait et notre devoir l'exigeait; mais le devoir n'était plus qu'un mot; la désorganisation et la misère avaient rompu tous les liens; la vue de notre grange remplie de paille fraîche qui nous promettait une si douce nuit l'emporta, et tout d'une voix, nous résolûmes d'attendre le jour dans la commode situation où nous étions, plutôt que d'aller, par l'obscurité et le mauvais temps, errer peut-être la nuit entière sur la rive droite sans trouver un abri pour reposer notre tête ni un morceau de bois pour faire du feu. Nous laissâmes partir le prince. Blottis dans notre paille et agréablement échauffés par le thé, nous passâmes une excellente nuit et ce ne fut qu'à la pointe du jour que nous nous réveillâmes pour nous remettre en route.

C'était le 28 novembre, jour d'affreuse mémoire. De l'endroit où nous étions, la vue s'étendait au loin, et nous vîmes la plaine couverte d'une foule immense qui, comme nous, avait bivouaqué sur la rive gauche et qui se dirigeait maintenant vers les ponts.- Nous descendîmes la colline à cheval dans la direction des ponts, que la brume nous empêchait de distinguer, mais qui n'étaient pas éloignés d'une demi-lieue.

Le temps était sombre, le froid pénétrant, et il tombait quelques flocons de neige. Nous hâtions le pas autant que le permettait le triste état de nos montures. Mais notre marche fut bientôt ralentie par la foule qui devenait plus épaisse. Croyant d'abord que cet encombrement provient de quelque accident, nous nous arrêtons pour attendre qu'il cesse; mais de nouvelles masses d'hommes isolés arrivent de toutes parts, et l'accroissent encore. Plus de mouvement; personne ne bouge; et l'obstacle se grossit à chaque instant. Après trois quarts d'heure d'attente, nous décidons d'aller de l'avant et grâce à nos chevaux qui heurtent et culbutent les pauvres piétons, nous avançons, mais lentement. Je montais un petit cheval polonais que j'avais acheté en allant à Moscou. Il avait de si beaux membres que je l'avais pris malgré sa petite taille, et quo' qu'il n'eût pas encore trois ans; mais les fatigues de la retraite l'avaient réduit à un tel état de faiblesse qu'il avait à peine la force de me porter. Aussi je fus promptement dépassé par mes camarades. Je ne faisais quelques pas que lorsque mon cheval était poussé par les gens qui me suivaient. Je regrettais alors d'avoir pénétré dans cette foule et j'aurais bien voulu m'en dépêtrer. Impossible d'y songer; il y avait déjà autant de monde derrière moi qu'en avant, et il augmentait à chaque instant.

Jusqu'alors, la foule avait été assez tranquille; elle n'avançait pas, mais l'impatience, la crainte ne l'agi-

taient pas encore, et les plus faibles se contentaient de crier contre ceux qui recouraient à la force pour s'ouvrir un chemin. Le désordre commença par le mouvement rétrograde de quelques cavaliers du 2e ou 9e corps qui se firent jour en renversant tout ce qui se trouvait devant eux. Ce fut sans doute une suite des consignes bien mal conçues et trop strictement exécutées qui causèrent en grande partie les désastres de cette journée.

Un des ponts était affecté au passage des voitures et des chevaux et l'autre à celui des piétons. Cette précaution, fort bonne pour des troupes organisées, devenait impraticable avec une foule sans chefs et sans direction, Les voitures, les chevaux, les piétons suivaient la même route; arrivés au pont, on refusait le passage aux voitures et aux chevaux; on voulait même les faire rétrograder. C'était chose impossible, et bientôt les voies furent obstruées (1). Malheureusement aussi, le brouillard avait d'abord empêché d'apercevoir les ponts, de sorte que la foule avait pris une fausse direction, et, obligée de revenir sur ses pas, elle formait une espèce de reflux qui augmentait le désarroi.

Les cris des malheureux renversés par les chevaux répandirent l'épouvante. Elle se propage rapidement, elle est au comble, et dès ce moment la confusion devient horrible. Chacun, s'exagérant le danger, cherche son salut dans sa force. On use même des armes pour pénétrer à travers cette multitude qui conserve à peine assez d'énergie pour crier, et qui ne se défend que par des imprécations. Dans cette lutte effroyable, un faux pas était un arrêt de mort; une fois tombé, on ne se relevait plus. Je vois encore se débattre les malheureux renversés près de

(1) Griois aurait dû dire ici que vers 8 heures du matin, le pont réservé aux chevaux et aux voitures se rompit, et que, par suite, comme l'a dit Labaume, p. 386, les bagages et l'artillerie avancèrent vers l'autre pont et tentèrent de forcer le passage. Cf. Ségur, p. 373 : « Le pont de l'artillerie creva et se rompit; tout se dirigea vers l'autre pont. »

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moi, dont les têtes apparaissaient par intervalles au milieu de la foule; on n'écoutait pas leurs cris, ils disparaissaient et le sol s'exhaussait de l'épaisseur de leurs cadavres. Un des cavaliers qui retournaient sur leurs pas, passait à côté de moi. Je lui offris quelques pièces d'or s'il voulait prendre mon cheval par la bride et me conduire hors de la presse : « J'ai bien assez à faire de me sauver, sans entreprendre d'en sauver d'autres », me dit-il sans même me regarder et il continua d'avancer malgré les cris de ceux que son cheval piétinait. Je compris alors toute l'horreur de ma position, mais sans trop m'en effrayer, et je fus assez heureux pour conserver mon sang-froid : je nvabandonnai entièrement à ma destinée.

J'eus envie de mettre pied à terre, puisque j'étais sûr que mon cheval n'avancerait pas d'un pas. Un moment de réflexion me fit renoncer à cette idée. Faible comme je l'étais, le moindre choc m'eût renversé; je n'aurais même pu me soutenir longtemps sur mes jambes, et ni» perte était moins prochaine en restant à cheval.

On entendait le canon depuis le matin en avant de nous sur la rive droite; Oudinot repoussait les efforts de Tchitchagof qu'une charge brillante des cuirassiers du général Doumerc culbuta (1). Mais derrière nous Victor était obligé de se retirer devant les forces supérieures de \\ ittgenstein. L'ennemi parut vers les 10 heures du matin sur les hauteurs qui dominaient les ponts et le combat redoubla de vivacité. Rien de ce qui demeurait encore sur la rive gauche n'aurait échappé, si Victor avait été enfoncé; heureusement, il parvint à conserver sa position jusqu'au soir. Mais dès que l'ennemi put apercevoir les

(1) La charge de Doumerc a été louée, non seulement dans le 29e bulletin, mais par tous les contemporains. Lanckron (Mémoires, p. 74) la tient pour « un bien beau fait d'armes » qui « fit un grand honneur au général Doumerc et à ses cuirassiers. » Hochbebg {Denktv, p. 176) la nomme une « charge brillante qui termina un combat très glorieux pour les Français ». Cf. Labaxtme, p. 389.

points de passage, il y envoya des boulets et des obus qui achevèrent d'y répandre la confusion et le désespoir. On ne peut se faire une idée du spectacle que présentait cette masse, et des cris de douleur qui s'élevaient lorsqu'un obus éclatait au milieu d'elle. Quoique l'éloignement rendît les coups des Russes fort incertains, quelques-uns de leurs projectiles tombèrent sur les ponts et l'un d'eux emporta la tête à ce Gaëti qui m'avait donné la veille la précieuse racine de gentiane.

J'avais reconnu l'impossibilité de percer la foule et je ne l'essayais plus. Tous mes soins se bornaient à garantir mon cheval des atteintes trop rudes qui l'auraient renversé; je tâchais de ranimer le pauvre animal des jambes et de la voix lorsque je le sentais prêt à fléchir; s'il fût tombé, c'était fait de nous deux. Poussé à droite, poussé à gauche, il n'avait pas assez de force pour résister de tous les côtés, et il restait dans la position où le dernier choc l'avait mis, jusqu'à ce qu'un nouveau vînt l'en faire changer. Malheureusement le hasard voulut qu'on lui fît faire, de choc en choc, le demi-tour entier, de sorte qu'il finit par avoir la croupe, et non la tête, dans la direction qu'on suivait, et je me trouvai tourner le dos aux ponts. J'étais depuis plus d'une heure dans cette désolante position qui achevait de m'ôter tout espoir, et je n'avais plus d'autre perspective que d'être étouffé par la foule, emporté par un boulet ou de tomber entre les mains des Russes et de mourir de froid et de misère sur la neige, lorsque j'aperçus assez loin de moi un jeune maréchal des logis-chef de mon régiment qui tentait de se faire jour à l'aide de sa vigueur et de sa haute taille. C'était Grassard, aujourd'hui percepteur à Livry, près de Châlons-sur-Marne, emploi que j'ai été assez heureux de lui faire obtenir. Ce ne fut pas sans peine, au milieu de ce tumulte affreux, que ma voix parvint jusqu'à lui et qu'il put me joindre; il n'avait plus son cheval ni ses

effets, et il é'.ait séparé de ses camarades; mais il avait conservé ses forces et il m'offrit d'unir ses efforts aux miens pour nous tirer de là. Après avoir, non sans difficulté, remis mon cheval dans la direction des ponts, la bride dans une main et le sabre dans l'autre, il commença à pousser en avant, écartant ou renversant ce qu'il rencontrait. Moi-même j'essayais de l'aider, et je me vois encore sur ma chétive monture, tenant en main un sabre dont la lame était brisée à moitié, triste épouvantail que j'avais peine à porter. Et, sans doute, nous avancions, mais avec quelle lenteur, et que de fois, repoussés par la foule, nous perdîmes en un instant l'espace que nous n'avions gagné qu'à force de temps et de peine! Les obstacles et le désordre qui en étaient la suite augmentaient de plus en plus; des hommes, des chevaux, des véhicules renversés causaient de nouvelles chutes; la foule était trop dense pour qu'on pût voir le sol, et ce n'était que par la manière plus ou moins assurée dont mon cheval posait le pied que je jugeais s'il marchait sur la terre ou sur des cadavres. Nous n'avions encore conquis que bien peu de terrain, lorsqu'un mouvement désordonné de mon cheval m'avertit qu'il avait rencontré un nouvel obstacle; il voulut se dégager, il tomba sur le côté, et la violence de sa chute me lança à quelques pas de lui, au milieu des débris d'un fourgon culbuté sur la route.

Il fut heureux pour moi que cet obstacle eût rendu la foule moins compacte en cet endroit; sans quoi j'aurais été tout d'abord étouffé. Je sentis le danger que je courais, et par un effort dont l'instinct de la conservation pouvait seul me rendre capable, je me relevai avec une sorte d'agilité, et par un hasard vraiment extraordinaire, je me retrouvai à cheval sans blessures ni contusions. Cet accident ne nous retarda guère plus de temps que je n'en mets à le raconter et nous continuâmes à avancer au milieu des gémissements et des cris de désespoir. Je h. 11

n'étais pas alors à cent toises des ponts. Il nous fallut cependant plus d'une heure pour y arriver, et là se présentèrent de nouveaux obstacles : des voitures renversées ou abandonnées, des chevaux soulevant la tête au milieu des débris qui les écrasaient, des cadavres, tout cela formait comme un retranchement qu'il semblait impossible de franchir.

Cet encombrement était, ainsi que je l'ai dit, le malheureux résultat des précautions qu'on avait cru devoir prendre pour l'éviter. La consigne sévère qu'on avait donnée n'était que trop bien exécutée par un détachement de gendarmes d'élite qui, le sabre à la main, repoussaient impitoyablement voitures et cavaliers. J'étais depuis quelque temps dans cette horrible position, quand je fus aperçu par les pontonniers qui s'occupaient nuit et jour à remédier aux avaries continuelles des ponts. A la vue d'un uniforme d'artillerie, ces braves gens m'aidèrent à venir jusqu'à eux, et je pus enfin franchir ce pont que je voyais depuis plus de quatre heures presque sans espoir de parvenir jusqu'à lui.

De quel poids je me sentis soulagé en le traversant! La sensation que j'éprouvai ressemblait à celle d'un malheureux qui recevrait sa grâce en marchant au supplice. J'étais presque seul sur le pont, tant l'accès en devenait difficile. Il s'élevait peu au-dessus de la surface de l'eau, de sorte que les cadavres, portés par le courant, s'y trouvaient arrêtés parmi les glaçons que charriait la rivière. Un grand nombre de chevaux dont les cavaliers s'étaient noyés venaient appuyer leur tête sur le plancher et restaient là tant que leurs forces leur permettaient de se soutenir sur l'eau; ils garnissaient un côté du pont dans presque toute sa longueur.

Lorsque j'avais gagné le pont grâce au secours des pontonniers, une cantinière, portant un enfant dans ses bras, avait eu l'idée de s'accrocher à la queue de mon cheval

et de partager ainsi ma bonne fortune. Ce ne fut qu'à la sortie du pont que je m'aperçus du signalé service que je lui avais rendu sans le savoir, et je n'oublierai jamais l'accent pénétré avec lequel elle me dit, en me quittant, qu'elle me devait la vie et celle de son enfant, et l'insistance qu'elle mit à partager avec moi un morceau de sucre qui lui restait encore. Je me reproche de l'avoir accepté; il lui était sans doute plus nécessaire qu'à moi, mais elle me semblait si heureuse de me l'offrir, et ce cadeau était si précieux dans le moment que peu de gens à ma place eussent eu, je crois, la force de refuser.

Je continuai à marcher avec mon maréchal des logis, en suivant, au travers du terrain marécageux où nous étions, le chemin qu'avaient tracé ceux qui nous avaient précédés. Il me conduisit, après deux heures de marche, au petit village de Zembin, où j'arrivai à la nuit obscure. Une multitude en désordre s'y agitait dans tous les sens; les feux de bivouacs se touchaient et ils étaient alimentés par les maisons du village qui, presque toutes, avaient été démolies. J'eus la chance de rencontrer un des hommes de notre petite troupe, qui me mena dans une cabane encore assez bien close dont mes camarades, arrivés depuis longtemps, avaient eu le bonheur de s'emparer. Je fus reçu comme un ami qu'on a cru perdu. C'est en m'embrassant, les larmes aux yeux, qu'ils me témoignèrent le plaisir de me voir échappé à la mort, et après leur avoir brièvement raconté mes longues mésaventures de la journée, je leur présentai le sous-officier dont le secours m'avait été si utile, et qui fit dès lors partie de notre société voyageuse (1).

(1) Il faut citer ici un intéressant passage de Labaume, p. 396:aParun mouvement spontané on embrassait ceux qui revenaient et qu'on n'avait jamais cru revoir; on se félicitait naturellement d'avoir échappé à une journée plus terrible pour nous que la plus sanglante bataille; partout on n'entendait que le récit des périls qu'on avait courus, et des difficultés qu'il avait fallu surmonter pour éviter la mort. » Cf. Bourgogne, p. 216.

Plusieurs de ceux qui la composaient avaient succombé dans cette journée, entre autres mon domestique bavarois, dont la foule m'avait séparé; je n'ai plus entendu parler de lui ni du cheval de main qu'il conduisait. Chacun de nous avait eu sa part du désastre et le peu de provisions que nous avions encore la veille se réduisait presque à rien, soit par la disparition des domestiques ou des ordonnances qui les portaient, soit parce que de hardis voleurs nous les avaient enlevées. Dans ces moments où il me semble qu'on ne doit penser qu'à sauver sa vie, des malheureux, bravant la mort qui les menaçait sous toutes ses formes, profitaient du désordre pour dérober ce qui était à leur portée, et, resté si longtemps au plus épais de la foule, j'avais été victime de leur rapacité. Lorsque à mon arrivée je voulus tirer des sacoches de ma selle le pain et le thé que j'avais achetés la veille, je n'y trouvai plus rien; elles étaient encore en place et bien fermées; pour les vider, on les avait fendues dans toute leur longueur, et cela, pendant que j'étais à cheval, sous mes yeux, et sans que je m'en fusse aperçu. Une fourrure attachée derrière moi avait eu le même sort, et je ne sais comment un petit portemanteau, que je perdis bientôt après, put alors leur échapper.

Parmi les innombrables catastrophes de la journée, je citerai la fin déplorable d'un capitaine de mon régiment, M. La Guérinais. Ce jeune homme, dans toute la force de son âge, avait parfaitement supporté les fatigues de la retraite. Il avait, comme presque tous les officiers, perdu son cheval, et faisait la route à pied. Arrivé sur les bords de la Bérésina, il choisit la voie la plus courte; il savait très bien nager; il entre tout habillé dans la rivière, écarte les glaçons et gagne à la nage la rive opposée. Il aperçoit un bivouac près de là; c'est celui d'une compagnie d'artillerie; il s'y rend au pas de course; il est accueilli en camarade, prend sa part du plat de bouillie, fait sécher ses

vêtements près d'un bon feu, et, enveloppé dans une couverture qu'on lui prête, dort d'un profond sommeil. Mais tout le monde ne dormait pas. Son uniforme, tout brillant d'or, fut un appât pour les voleurs, et le lendemain il ne retrouva ni pantalon, ni habit, ni bottes; tout avait été raflé pendant la nuit, et il ne put se procurer d'autres vêtements. On le mit sur un des caissons que la compagnie d'artillerie avait encore, et affublé de la couverture qu'on lui laissa, il quitta le bivouac. Mais la voiture qui le portait, retardée par des obstacles et mal attelée, ne put franchir un mauvais pas. Elle fut abandonnée le soir même avec le pauvre La Guérinais, dont on n'eut depuis aucune nouvelle, et qui, sans doute, aura péri dans la nuit au milieu des angoisses de la faim, du froid et du désespoir (1).

Notre caravane, quoique nombreuse, n'occupait pas à elle seule la cabane enfumée où nous étions. Plusieurs militaires la partageaient avec nous, entre autres un officier de chasseurs qui le jour même ou la veille avait reçu une balle dans le corps; mais, quoique à l'étroit, nous sentions le bonheur de notre situation en la comparant à celle !des malheureux qui n'avaient ni abri ni feu, et la meilleure intelligence, presque une sorte de gaîté, régnaient parmi nous lorsque nous entendîmes des cris et des imprécations. C'était un corps d'infanterie qui survenait, brisant les portes et démolissant les maisons pour se mettre à couvert sous leurs débris ou pour en faire des feux de bivouacs. Probablement notre baraque aurait eu le sort des autres. Nous nous disposions cependant à la défendre de notre mieux, lorsqu'un général, précédé de grenadiers, y entra en disant qu'elle était le quartier

(1) Théodore-Joseph-Marie La Guérinais (et non, comme Griois écrit, La Guérinière), né à Rennes en 1790, élève de l'Ecole polytechnique (1806) et de l'Ecole d'application (1808), lieutenant en second (1808) et en premier (1811), capitaine (22 juillet 1812).

général de la division qui arrivait. Employer la force pour repousser cette invasion à main armée eût été inutile; nous nous bornâmes à déclarer que nous recevions notre nouvel hôte, mais qu'en qualité de premiers occupants, nous étions décidés à ne pas sortir, dussions-nous étouffer avec eux. Le traité fut ainsi conclu et nous restâmes; mais les militaires qui étaient là avant nous ne furent pas si heureux. Le général Friederichs, car c'était lui, les chassa impitoyablement; il ne respecta même pas l'officier blessé; malgré ses gémissements et nos instances, il le fit transporter par ses grenadiers hors de la maison et sans doute le froid de la nuit aura mis fin aux souffrances de ce malheureux.

Je n'ai qu'un souvenir confus de notre marche depuis le 28 novembre, lendemain du passage de la Bérésina, jusqu'au 2 décembre que j'arrivai à Molodetchno où nous séjournâmes le 3. Depuis trois jours, le temps était magnifique, mais le froid plus violent qu'il n'avait encore été. L'air était chargé de petits glaçons qui étincelaient au soleil et mettaient le visage en sang lorsqu'ils étaient chassés par le vent, chose heureusement assez rare. Nous trouvâmes un abri et quelques pommes de terre à Molodetchno, et l'apparition des Cosaques qui faillirent enlever les équipages de l'empereur ne troubla pas la tranquillité délicieuse avec laquelle nous savourâmes, pour la première fois depuis si longtemps, un repos de vingtquatre heures dans un endroit chaud et fermé, tandis qu'à l'extérieur il faisait alors un froid de 25 à 28 degrés.

Mais lorsque, le 4 décembre, il fallut se remettre en route, le froid nous sembla plus insupportable et la fatigue plus accablante. C'est le lendemain ou le surlendemain que je rencontrai en route Bellet, lieutenant de mon régiment (1), qui m'apprit la mort de plusieurs militaires du

(1) Laurent Bellet, né à Montpellier en 1783, canonnier (1803), fourrier (1806), maréchal des logis (1809), maréchal des logis chef (1810), second

même corps dans un de ces incendies qui se renouvelaient chaque jour dans nos bivouacs (1).

Un soir, au lieu où ils devaient passer la nuit, ils trouvèrent une vaste grange et dans cette grange un espace libre dont ils s'emparèrent. C'était- une bonne fortune que de passer la nuit en un endroit clos et sur de la paille fraîche. Mais cette jouissance était achetée par le danger d'être brûlé vif

L'endroit le plus rapproché de la porte avait été occupé le dernier, comme le plus exposé au froid. C'est celui que Bellet et ses camarades trouvèrent vacant et où ils s'établirent. Les premiers arrivants s'étaient emparés des parties les plus abritées de la grange, et là, chaque société de route avait allumé son feu pour cuire sa bouillie et se réchauffer, avec la simple précaution de nettoyer la place tant bien que mal et d'en éloigner la paille. A voir la clarté des feux qui brillaient de toutes parts dans ces vastes bivouacs, on les eût pris pour une salle de fête. Dans les premières heures, il y avait peu de danger; tout le monde veillait encore, et on éteignait facilement les embrasements de paille qui avaient lieu. Mais vers le milieu de la nuit, lorsque tous les yeux se fermaient, le moindre accident de ce genre était irrémédiable; la grange et ceux qui la remplissaient étaient brûlés ou étouffés.

La soirée s'était bien passée et chacun commençait à se livrer au repos, si l'on peut appeler ainsi un lourd sommeil dans une atmosphère empestée où la fumée des feux de bivouac et de la chair de cheval grillée permettait à peine de respirer. C'était plutôt un état léthargique qu'un

lieutenant (1812), premier lieutenant (1813), fait prisonnier à Wittenberg et rentré en France en 1814, capitaine en second (1820) et en premier (1827), retraité en 183

(1)« Souvent, par accident, le feu prenait la nuit aux maisons encombrées de monde, et la moitié de ce monde périssait dans les flammes. » (Gueély, Itinéraire, p. 320). Voir dans BOUBOOGNE, p. 75-77, la description d'un de ces sinistres. Cf. plus haut, p. 70.

sommeil réparateur. Vers minuit, tout dormait. Le lieutenant Girard (1), étendu près d'un tison ardent, était dans cet état qui n'est pas encore le sommeil, mais où cependant la pensée a cessé, et où les yeux, quoique ouverts, ne distinguent qu'à peine; un moment de plus, ils se fermaient pour ne plus se rouvrir. Une clarté soudaine et éblouissante frappe sa vue; il se retourne; la grange est en feu. Par une admirable présence d'esprit, il comprend qu'il est perdu sans ressource si les hommes couchés entre lui et l'unique porte de la grange se précipitent avant lui vers cette seule issue. Un instant de retard et c'est fait de lui. Par un mouvement aussi rapide que la pensée, il pousse son camarade Bellet qui est à ses côtés, il s'élance avec lui, et ce n'est qu'arrivé près de la porte qu'il éveille par ses cris d'effroi les habitants de la grange. Tous se jettent vers cette porte, mais quelques-uns peuvent à peine l'atteindre, et bientôt un silence effrayant succède à des hurlements de désespoir et de douleur. Cette prudence de Girard était l'effet d'un égoïsme instinctif, mais elle lui sauva la vie, à lui et à son camarade; le nombre des victimes n'aurait pas été moins considérable s'il avait jeté plus tôt le cri d'alarme, et lui-même aurait certainement péri. Plusieurs canonniers et sous-officiers du régiment succombèrent dans cette occasion, entre autres le maréchal des logis chef Martel, qui venait d'obtenir le grade de lieutenant que j'avais demandé pour lui.

A la suite de ces tristes détails, Bellet me raconta la mésaventure qui lui était arrivée la veille ou l'avantveille de notre rencontre. Vers la fin de la journée, il s'était dirigé sur les côtés de la route, ainsi que le faisaient ceux à qui leurs forces le permettaient. Souvent, à une ou

(1) Xavier Girard, né à Bucey-lès-Gy (Haute-Saône) en 1780, canonnier (1799), fourrier (1803), maréchal des logis (1804), maréchal des logis chef (1806), adjudant sous-officier (1809), premier lieutenant (1er août 1812), capitaine (14 février 1813).

LA BÉRESINA 169

deux lieues, on rencontrait des villages échappés à la dévastation et qui offraient quelques ressources aux premiers arrivants. Presque tous les Polonais de notre armée employaient ce moyen que la connaissance du pays et de la langue leur rendait facile, et ils se ressentaient peu de notre affreuse misère. Ayant donc quitté la grande route, Bellet arriva vers le soir dans un château abandonné de ses habitants. Il trouva cependant nombreuse compagnie. C'étaient des Polonais. Groupés autour d'énormes brasiers, ils préparaient leur repas dont l'odeur seule faisait venir l'eau à la bouche du pauvre Bellet, qui n'avait depuis longtemps que du cheval grillé pour nourriture. Il se présente dans une chambre occupée par des officiers; ils refusent de l'accueillir. Même réception à tous les bivouacs. Accablé de fatigue, il se couche tristement sur les dalles du vestibule. Il dormait lorsque au milieu de la nuit il sent qu'on lui enlève le portemanteau sur lequel sa tête reposait; il se lève en sursaut, il crie au voleur, il cherche à le saisir, mais l'obscurité l'en empêche. Il veut se plaindre aux officiers polonais qui ne l'écoutent seulement pas. Le chagrin, la colère, et plus encore le froid lui ont ôté toute envie de dormir; il pense qu'il trouvera peut-être dans les bâtiments avoisinants un endroit plus chaud, et à la faible clarté de la lune, il se dirige vers une espèce de hangar qui paraît bien clos. Mais en cherchant à tâtons un endroit favorable pour s'étendre, il tombe dans une trappe; il se retient à une poutre et il en est quitte pour la peur. Toutefois le bruit que font des débris de bois qu'il avait entraînés après lui, annonce que le fond du trou est rempli d'eau, et Bellet, ainsi suspendu sur l'abîme, se croit perdu lorsqu'un peu plus bas que lui une voix lui révèle un compagnon d'infortune. C'était un soldat qui venait, lui aussi, chercher un abri dans le hangar et qui, sans s'être accroché comme Bellet, ne s'était pas blessé. Il lui dit que le trou n'était pas très pro-

fond et qu'il y avait à peine deux ou trois pouces d'eau. Tous deux essayèrent d'abord de se tirer de ce trou, qui servait probablement à la distillation de l'eau-de-vie de seigle; mais ils virent bientôt qu'il valait encore mieux attendre le jour dans la position gênante où ils se trouvaient que de courir risque de la vie en essayant de sortir en pleines ténèbres. Ce ne fut qu'après la fin de cette nuit malencontreuse que Bellet put regagner la route, et, dépouillé du peu d'effets qui lui restaient, chercher des camarades plus hospitaliers.

Sans être aussi violente que précédemment, la fièvre, dont les accès étaient fort irréguliers, me tenait toujours. J'étais sans appétit, ce qui était un bonheur dans cette pénurie de vivres, mais mes forces diminuaient chaque jour, et je ne puis m'expliquer comment, dans le triste état où j'étais réduit, je pouvais supporter la fatigue, la souffrance et le froid qui chaque jour devenaient plus intolérables (1).

Voici à peu près comment chacune de mes tristes journées était employée. Après un sommeil plus ou moins interrompu par des accès de toux, j'étais réveillé bien avant le jour par le mouvement et le bruit des bivouacs voisins; c'était le moment où beaucoup d'hommes se mettaient en route pour arriver des premiers et avoir plus de chances de trouver un abri pour la nuit suivante. Xos dispositions de départ n'étaient pas longues : nous n'avions ni toilette, ni paquets à faire, et selon la disposition de chacun de nous, il partait en avant ou restait jusqu'au jour, accroupi près des débris de notre feu.

(1) « Le 7 décembre, a dit Hochberg (Denkir, p. 200), fut le jour le plus terrible de ma vie. Il y avait 30 degrés de froid. Je ne pus réunir que cinquante de mes gens; le reste, de deux cents à trois cents, gisait gelé sur le sol. Les derniers restes du 9e corps furent anéantis. La cavalerie de Doumerc qui faisait l'extrême arrière-garde, fut également détruite dans cette malheureuse nuit du 6 au 7. » Cf. Soltyk, p. 455 : « Nous croyions tous toucher à notre dernière heure: la plupart d'entre nous eurent quelques membres gelés », et Ségttr, p. 400-401.

LA BERKSINA 171

C'était ordinairement lorsque l'aube commençait à paraître, — ce qui dans cette saison n'arrivait guère avant 8 heures, — que je quittais à regret un bivouac que, tout mauvais qu'il était, je n'étais pas sûr de pouvoir remplacer. On n'était d'ordinaire que deux ou trois ensemble, et presque toujours on se séparait en route; mais, chaque soir, nous avions grand soin de nous retrouver à l'endroit où le gros de l'armée faisait halte. C'était notre intérêt à tous; seul, chacun de nous eût péri avant la seconde journée; l'union qui régnait dans notre petite caravane, nous sauvait. Nous mettions en commun nos ressources, nous nous entr'aidions, nous nous soutenions mutuellement, et chacun prenait sa part des travaux et des soins qu'exigeait notre établissement de chaque soir. Il en était de même parmi cette multitude d'hommes isolés don* le régiment n'existait plus ou qui l'avaient abandonné. Ils s'étaient associés plusieurs ensemble, et chaque soir, en arrivant au bivouac, on entendait de tous côtés les membres égarés appeler à tue-tête leurs camarades (1). Pour éviter de nous chercher ainsi chaque soir au milieu de la foule et peut-être sans pouvoir nous rejoindre, il était convenu que les premiers arrivés, après avoir trouvé un endroit propice, écriraient à la craie ou au charbon sur le premier mur ou la première baraque à droite de la route, le lieu de rendez-vous; et la nuit venue, si quelqu'un restait en arrière, un de nous suppléait à l'écriteau et demeurait sur le chemin une demi-heure ou une heure. Lorsque après ce temps quelqu'un manquait encore, comme il arriva plusieurs fois, c'est que le malheureux était tombé sur la route, accablé par la fatigue et le besoin, ou saisi par

O C'est ainsi que sur le pont de Kovno, au milieu de la foule, les deux aides de camp de Damas, craignant d'être séparés, s'appellent constamment par leur nom, l'un criant « Brodelet », l'autre répondant « Torlet » (Hochbekg, Denkw, p. 2

le froid. On lui donnait des regrets dans notre triste veillée, mais ils étaient courts; le sentiment de nos maux laissait si peu de place à la pitié!

Bien réchauffé avant de partir, je commençais la route à cheval, mais il était rare que je pusse rester en selle plus d'une demi-heure; j'étais obligé de mettre pied à terre pour n'avoir pas les membres gelés. Alors, prenant mon cheval par la bride, croisant les bras, pliant les épaules et baissant la tête, j'avançais aussi vite que me le permettaient ma faiblesse et la difficulté que mon cheval éprouvait à marcher sur un terrain gelé. La route était ordinairement couverte de monde. On se coudoyait, mais sans jamais échanger une parole avec son voisin ou le camarade qu'on rencontrait. Un silence de mort régnait sur cette multitude en mouvement et il n'était troublé que par les imprécations de ceux qui tombaient, et par les cris des blessés que la foule heurtait sans pitié. Les journées étaient ordinairement de quatre ou cinq lieues, et quelquefois de six qu'il fallait faire d'une traite; tout repos était mortel. Mais si une maison restée debout par hasard se trouvait près de la route, la foule s'y portait, et après y avoir mis le feu, se pressait autour; si je venais alors à passer, je ne résistais pas au besoin de me réchauffer un peu, et les pieds dans l'eau de neige que l'incendie faisait fondre, le visage grillé par la flamme et les yeux abîmés de fumée, je restais dans cette désagréable position aussi longtemps que me le permettait l'approche de la nuit, qui arrivait vers les 2 heures et m'obligeait de me remettre en route.

Le soir, en arrivant, on se distribuait les corvées. Les canonniers et les domestiques qui nous restaient encore allaient à la recherche de la paille nécessaire aux chevaux : heureux lorsqu'ils pouvaient en rapporter quelques livres à moitié pourries! Quant à nous, ramasser du bois, allumer le feu, faire fondre de la neige pour avoir

de l'eau, préparer la bouillie et abriter de notre mieux notre bivouac, tels étaient les soins que nous nous partagions et auxquels chacun se livrait suivant ses forces. Pendant que notre fade brouet était sur le feu, nous profitions de ce premier moment de repos pour faire la chasse à la vermine dont nous étions couverts. Ce genre de souffrance, qu'il faut avoir éprouvé pour en avoir une idée, était devenu un véritable supplice qu'augmentait encore le dégoût qu'il inspirait. Malgré toutes les précautions de propreté dont on peut user en campagne, il est presque impossible, lorsqu'on doit rester plusieurs jours et souvent des semaines entières sans quitter ses vêtements, de se préserver entièrement de ces hôtes incommodes. Aussi, depuis notre entrée en Russie, peu de nous avaient échappé à ce désagréable inconvénient. Mais depuis la retraite il était devenu une calamité; et comment en auraitil été autrement, puisque nous étions obligés, pour échapper au froid meurtrier des nuits, non seulement de ne quitter aucun de nos vêtement >, mais de nous couvrir de tous les haillons que le hasard mettait à notre portée, puisque nous profitions du moindre espace libre dans les bivouacs que d'autres venaient de quitter, ou dans les misérables cabanes où nous pouvions pénétrer? Cette vermine avait donc pullulé d'une effroyable manière. Chemises, gilets, habits, en étaient infectés. D'horribles démangeaisons nous tenaient éveillés pendant une partie de la nuit et nous brûlaient le sang. Elles étaient devenues si intolérables qu'à force de me gratter je m'étais arraché la peau d'une partie du dos et que la cuisson de cette horrible et dégoûtante plaie me semblait douce en comparaison. Mes camarades étaient tous dans le même état, nous ne nous gênions pas dans nos sales recherches et nous pouvions sans rougir les faire l'un devant l'autre.

L'instant du repas arrivé, tous, armés de leur cuiller, entouraient la gamelle de bouillie. Faite sans graisse et

sans sel, cette bouillie était une véritable colle et il fallait être affamé comme nous l'étions pour pouvoir la manger. Mais, tout insipide qu'elle était, elle me semblait préférable à la chair de cheval grillée, dont l'odeur fade et nauséabonde me suivait partout. Après avoir mangé, on ravivait le feu lorsqu'on était assez heureux pour avoir du bois. Puis chacun s'arrangeait de son mieux autour du brasier, et après quelques moments de conversation, on essayait de goûter quelques heures de repos jusqu'au lendemain, qui ramenait les mêmes misères.

J'ai parlé tout à l'heure de ces maisons embrasées qui servaient de point de ralliement aux voyageurs engourdis par le froid. Autour de ces vastes brasiers s'établissait presque toujours une espèce de foire où chacun devenait marchand et acheteur. Il était rare que les marchés se fissent en argent; c'était ordinairement un commerce d'échange. « Qui veut du sel pour de la graisse, de la farine pour du sucre, une gorgée de schnick pour une poignée de thé? » — et par gorgée on entendait ce qu'on pouvait boire à un bidon sans reprendre haleine — telles étaient les propositions qu'on entendait de toutes parts. Et combien ceux qui les faisaient ou qui les acceptaient étaient enviés par ceux, en bien plus grand nombre, qui n'avaient rien à offrir et par conséquent rien à espérer!

Je vais décrire ici le costume dans lequel j'ai fait toute la retraite. Les différents effets qui le composaient étaient encore en bon état lorsque je quittai Moscou; mais ils n'avaient pas résisté longtemps aux détériorations de tout genre qu'ils éprouvèrent, et longtemps avant la fin de la retraite ils étaient en lambeaux. Heureusement, depuis environ deux mois, j'avais contracté l'habitude de porter un gilet de flanelle sur la peau. Je ne quittai qu'à Kœnigsberg celui que j'avais pendant la retraite; et D'eu sait en quel état! Un gilet de Casimir rouge galonné, un frac en drap léger, par-dessus une redingote

unie, un pantalon en drap boutonnant sur le côté et mis sans caleçons, des bottes à la Souvorof fort étroites et des chaussettes en fil, tels étaient mes vêtements ordinaires. Ce costume léger, tout au plus convenable pendant l'automne de nos climats, était absolument insuffisant contre le froid que nous éprouvions. Il était cependant impossible de le changer, et une peau d'ours que je m'étais procurée ne remplaçait pas le manteau qui me fut volé au passage de la Bérésina. Cette fourrure, excellente la nuit au bivouac, était beaucoup trop pesante pour servir en route. J'étais obligé de la laisser sur mon cheval; mais l'industrieuse nécessité m'en avait fait tirer parti. Je m'étais fabriqué, avec quelques bandes que j'en avais coupées, une espèce de fourreau de sept à huit pouces de long, attaché aux extrémités d'une ficelle que je passais à mon cou. Lorsque je marchais, j'y mettais mes mains, faute de gants, et je m'en faisais une espèce de manchon. Il changeait de destination quand j'étais à cheval; je le plaçais alors dans les étriers, et c'étaient mes pieds, plus sensibles au froid que mes mains, qui en profitaient. D'une autre bande de peau, j'avais fait une mentonnière qui me couvrait le bas de la figure et que j'attachais derrière la tête. C'est dans ce singulier équipage, la tête à peine abritée d'un chapeau en lambeaux, la peau gercée par le froid et noircie par la fumée, les cheveux saupoudrés de givre et les moustaches hérissées de glaçons, que je fis deux ou trois cents lieues pour venir de Moscou à Kœnigsberg, et parmi la foule qui couvrait la route, j'étais un de ceux dont le costume conservait encore quelque chose de l'uniforme; la plupart de nos malheureux compagnons semblaient des fantômes habillés en chienlits.

S'il restait encore des effets d'habillement militaire, ils ne paraissaient pas, recouverts qu'ils étaient par les vêtements plus chauds dont chacun avait cherché à se pourvoir. Les uns, assez heureux pour avoir conservé leur ca-

pote, s'en étaient fait une espèce de mante à capuchon, serrée autour de leur corps avec une corde; les autres se servaient d'une couverture de laine ou de jupons pour le même usage; plusieurs portaient sur leurs épaules des pelisses de femmes doublées de fourrures précieuses, reliques de Moscou destinées d'abord à des sœurs, ou à des maîtresses. Rien n'était plus ordinaire que de voir un soldat à figure noire et dégoûtante, revêtu d'un manteau de satin rose ou bleu bordé de cygne ou de renard bleu que le feu du bivouac avait roussi et que sillonnaient des taches de graisse. La plupart avaient la tête enveloppée de mouchoirs sales sous un reste de bonnet de police, et des loques de linge, de couvertures ou de fourrures remplaçaient les chaussures usées. Ce n'était pas le simple soldat que la misère obligeait de se travestir ainsi. La plupart des officiers, des colonels, des généraux n'avaient pas un costume moins ridiculement misérable, et je vis un jour le colonel Fiéreck enveloppé dans une vieille capote de soldat, et portant sur la tête, par-dessus son bonnet de police, une culotte boutonnée sous le menton. Tous ces grotesques accoutrements passaient inaperçus; on ne les remarquait que pour profiter des inventions qui paraissaient les plus propres à garantir du froid (1). Le 4 décembre, en sortant de Molodetchno, le vice-roi

(1) Cf. tous les récits de la retraite et notamment Boulart, p. 269; Mme Fusil. L'incendie de Moscou, p. 85; Grabowski, p. 12-13: et Hochberg. Nous ne citons que ces mots de Hochberg {Denkw, p. 206), qui n'est pas connu en France : « Le costume ressemblait à une mascarade. Un général de cavalerie sur un konia, les pieds entourés de haillons, enveloppé dans une pelisse jusqu'aux oreilles; un officier de cuirassiers, sur un cheval semblable, brandillant les pieds sur le sol, affublé d'un manteau de satin bordé de fourrure; un employé au col brodé, portant un chapeau de femme et trottinant dans des pantoufles jaunes: des cavaliers à pied, le manteau à demi brûlé, une botte à un pied et un soulier à l'autre, ceux-ci munis de mousquets, ceux-là sans armes; des lanciers westphaliens traînant péniblement leur lance; des fantassins sans fusil, sans schako, n'ayant en main qu'un bâton, coiffés d'un bonnet fourré et vêtus d'une peau de brebis : des officiers habillés, eux aussi, d'une peau ôtée peu auparavant à une bête et portant un petit paquet ou un havre-sac. »

LA BERÉSINA 177

se dirigea vers la gauche. Nous allâmes coucher à Markovo et le lendemain à Smorgoni, où nous rejoignîmes la grande route. C'est à cette époque que nous apprîmes le départ de l'empereur, et, par suite de l'apathie profonde dans laquelle nous étions comme engourdis, la nouvelle fit sur nous peu d'impression. C'est à tort qu'on assure dans plusieurs relations de cette campagne que l'armée apprit ce départ avec indignation et qu'il acheva d'y jeter le découragement et la désorganisation. Je me rappelle parfaitement que loin d'y voir rien de fâcheux et d'en faire un crime à l'empereur, je jugeai au contraire que c'était la seule manière de sauver les débris de l'armée, en allant à l'avance organiser des moyens de secours et diriger à notre rencontre les réserves rassemblées en Pologne et en Prusse (1).

En arrivant à Smorgoni, nous fûmes assez heureux pour trouver une baraque de paysan qui n'était pas encore occupée. Nous nous en emparâmes; mais il fallut soutenir de véritables sièges contre ceux qui voulaient l'envahir ou du moins la démolir pour en brûler les débris, et plusieurs fois dans la nuit nous dûmes nous lever pour ajouter à nos barricades. Je vois encore la colère furibonde du colonel Cottin, qui menaçait de percer les assaillants de son épée et qui en allongeait de grands coups à travers

(1) « Le départ de Napoléon, dit Soltyk, p. 458, fut le signal de la dissolution complète de l'armée. Les soldats quittèrent leurs rangs. Au moment où l'on atteignait le Niémen, il n'y avait plus que quelques centaines d'hommes qui marchassent armés. Toutes les troupes que nous rencontrions furent successivement enveloppées dans le désordre général. » Cf. Fezensac, p. 343 : « Chacun fit à sa tête », et Ségur, p. 396-397 : « Un grand homme ne se remplace point. Les vétérans de la garde tombèrent dans le désordre. Ce fut un sauve-qui-peut général. » Mais le départ de Napoléon était nécessaire : il allait, dit Dupuy, p. 208, « organiser les moyens de réparer le désastre »; c'était, assure Vionnet de Maringoné, p. 76, « le seul moyen de sauver la France en créant une autre armée »; et Gourgaud, citant Boutourlin, p. 466, juge que Napoléon devait songer à son Empire autant qu'à son armée. Cf. Chambray, IL p. 358; Roguet. Mémoires, IV, p. 546; Mathieu Dumas, Mémoires, III, p. 476-477; Bourgogne, p. 225.

les fentes de la porte et de la fenêtre. On ne pouvait sans rire entendre cette éloquence à grand fracas. Ce même soir il nous avait rendus témoins d'une scène dont je n'oublierai jamais l'originalité. Il donnait des ordres à son domestique, et il remarqua pour la première fois que cet homme avait la figure noircie par la fumée, ainsi que nous l'avions tous. Ce qui le choqua le plus, ce fut la malpropreté des oreilles. Il ne put contenir son indignation, et avec des gestes désordonnés dont ses longs bras accompagnaient chacune de ses paroles : « Comment osez-vous, dit-il, vous présenter avec la figure et les oreilles couvertes de crasse devant des officiers supérieurs, des colonels! Oubliez-vous les égards que vous leur devez? Depuis le départ de Moscou, j'ai perdu par votre faute une partie de mes effets et deux chevaux, et je ne vous ai fait aucun reproche. Mais se présenter avec la figure malpropre comme vous l'avez, c'est par trop fort. Sortez, allez vous laver, et pour Dieu! lavez vos oreilles! » Le pauvre domestique était stupéfait de ces reproches étranges, et nous crûmes d'abord que Cottin voulait plaisanter; mais il parlait très sérieusement, et des oreilles qui n'étaient guère plus noires que les nôtres et que les siennes même avaient excité sa colère, tandis qu'il avait paru insensible à la perte de chevaux et d'effets dont il aurait pu avec raison accuser la négligence de son domestique! C'était probablement la goutte d'eau qui fait répandre le vase. Nous en avons souvent ri depuis et Cottin le premier. Persuadé que les effets qui lui restaient auraient le même sort que les autres, il nous les distribua avant d'arriver à Vilna, et j'eus pour ma part une chemise et quatre tablettes de chocolat. Passablement ridicule par ses emportements hors de saison et par les mouvements de ses bras qui, dans sa colère, ressemblaient à deux télégraphes, Cottin était du reste un bon camarade, plein de courage, et qui n'a dû qu'à la fermeté de son caractère d'avoir résisté aux

fatigues et aux dangers de la retraite, accablé comme il l'était par une toux continuelle qui lui déchirait la poitrine. Souvent, le soir, en le voyant étendu autour du foyer, crachant le sang à pleine bouche, nous avons cru qu'il n'arriverait pas au bivouac du lendemain; mais il s'en est tiré.

Le 8 décembre, nous passâmes la nuit dans un village, à deux ou trois lieues de Yilna, dont presque toutes les maisons avaient été brûlées ou démolies, et nous fûmes trop heureux de trouver un reste de grange, ouverte de toutes parts, mais dont une partie de la toiture existait encore. Ce faible abri nous garantissait un peu des émanations glacées que réfléchissait un ciel étincelant d'étoiles et sans aucun nuage. Depuis quelques jours, le froid était d'une telle rigueur que nos doigts engourdis avaient perdu toute sensibilité. Il me semblait que les miens étaient garnis de coton à leurs extrémités, et lorsque j'avais un bouton à remettre, j'étais obligé d'avoir recours à la complaisance d'un camarade dont les doigts avaient moins souffert. Cet effet produit par le froid était presque général; aussi beaucoup de soldats, dans la crainte de ne pouvoir rajuster le vêtement que le besoin leur faisait quitter, et de ne pas trouver une main secourable pour les y aider, avaient décousu la partie postérieure de leur culotte pour n'être pas obligés de la déboutonner. Ces dégoûtants détails ne sont qu'une faible partie de ceux que je pourrais rapporter (1). Notre misère était alors à son comble. Déjà, depuis longtemps, la route que nous suivions était jalonnée par les cadavres de ceux qui succombaient; depuis quelques jours leur nombre augmentait d'une manière effrayante, et parmi ces victimes du froid et de la faim se trouvaient beaucoup de Russes faits prisonniers

(l)Cf. Bottrgoghx, p. 252, et Fantin, p. 350: « Malheur à celui qui, ayant déboutonné ses bretelles pour satisfaire un besoin, n'avait plus, dans sa main engourdie par le froid, assez de force pour les replacer lui-même i a

à la Bérésina. Isolés au milieu de la foule, repoussés de toutes parts, et sans camarades dont ils pussent espérer des secours, ils ne sont pas arrivés jusqu'à Vilna, et si quelques-uns ont survécu, c'est qu'ils auront pu s'échapper dans la campagne (1).

(1) Cf. Labaume, p. 378; Ségur, p. 246; Soltyk, p. 384; Fezensac, p. 281; Gourgaud, p. 351-353. Selon Soltyk, les Espagnols, selon Fezensac, les Allemands fusillaient les prisonniers qui ne pouvaient marcher; Napoléon s'irrita, et, comme dit Gourgaud à rencontre de Ségur, on ne laissa pas les Russes mourir de faim, « ils restèrent successivement en arrière et furent recueillis par leurs compatriotes. »

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