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batailles, parcouru la ligne de son armée; il est resté constamment au même point, à la droite, une lunette à la main, et l'occasion de terminer la guerre sur les bords de la Moskova, d'enfoncer et de détruire les Russes après l'enlèvement de la grande redoute, a été manquée (1).
Il faut donc livrer une seconde et dernière bataille ; personne qui ne la désire et personne qui ne doute de son succès. Mais cette bataille, les Russes la refusent! Ils ne défendent même pas Moscou, et le 14 septembre du mont Sacré, Griois contemple cette ville vers laquelle les Français cheminent depuis plusieurs mois et pour laquelle ils ont supporté tant de privations <jt de fatigues, cette ville qu'ils dévorent du regard comme le terme de leurs courses. Elle lui paraît immense, et à l'aspect des clochers et des coupoles revêtues de métal doré, il croit voir une de ces fameuses cités de la Perse ou de l'Inde décrites par les voyageurs.
(iriois commandait l'artillerie du :>e corps des réserves de cavalerie, et ce corps, qui formail l'extrême droite de Murât, prit position sur la route de Pétersbourg. Il n'a donc pas séjourné dans Moscou; il y est venu cinq ou six fois, trois heures chaque fois, et il n'a i»as soulfert de l'incendie; il l'admire du peste;
h C'esl ainsi que Lejicu.nl; (Mémoires, t. II, p. 217) s'étonne que l'empereur ne déploie pas son activité d'antan, et il ajoute que Napoléon n'était plus l'homme d'Austerlitz, qu'il resta constamment assis, suivant tous les mouvement» et donnant ses ordres avec calme, sans courir, coiiiine autrefois, sur les points ou le sucres semblail douteux, pour électriser les troupes par sa présence; « nous ignorions, dil Leje me qu'il fût sou tirant ».
à ses yeux, cette catastrophe est une horreur digne des temps antiques, une horreur « belle et héroïque que l'égoïsme des siècles modernes regarde presque comme fabuleuse et que la demi-civilisation et le sauvage patriotisme des Moscovites pouvaient seuls renouveler ».
Les jours s'écoulent, et le 3e corps de cavalerie, posté à Vinkovo, ne cesse pas de guerroyer avec les Cosaques. Le 19 octobre, au lendemain d'une sérieuse attaque, commence la retraite, et bientôt elle devient lamentable. Dès le 26 il faut abandonner les blessés malgré leurs prières et leurs lamentations, et le 3 novembre, après le combat de Viasma, le désordre se met dans les rangs ; le 3e corps de cavalerie n'existe plus, et Griois ne relève plus de personne; il ne reçoit plus d'instructions de qui que ce soit, il marche à sa guise avec son artillerie, et de sa propre autorité il suit à Dorogobouje le 4e corps d'armée commandé par le prince Eugène : il y connaît beaucoup de monde et il compte trouver sur le chemin qu'a pris le vice-roi plus de ressources que sur la route où s'est engagé le reste de l'armée.
Mais le 0 novembre l'hiver fond sur cette masse de fugitifs pour ne plus la quitter, la neige tombe, elle durcit sous le froid, un froid qui depuis ce fatal 6 novembre est intolérable, et peu à peu Griois abandonne ses caissons et ses pièces. Nommé, après la blessure de d'Anthouard, commandant de l'artillerie du 4 e corps, il laisse le 9 novembre au passage du Vop la plupart de ses canons entre les mains des Cosaques
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et le lendemain, à Doukhovtchina, lorsque tous les hommes qui sont à cheval se jettent en avant pour arrêter les Russes, lorsqu'il se joint à cet escadron improvisé, il n'a d'autre arme qu'un sabre à la lame brisée et son domestique, qu'une cravache!
Le 12, à une heure de la nuit, on sort de Doukhovtchina livré aux flammes. Marche triste et sinistre! L'incendie semble poursuivre les soldats; il illumine la neige et les sapins de la forêt qu'ils traversent; puis insensiblement vient l'obscurité, le fracas des maisons qui s'écroulent diminue, et le silence n'est plus interrompu que par les jurons et par le bruit de la neige qui craque sous les pieds.
Le 13 et le 14, séjour à Smolensk; le 15, arrêt à Loubnia sous un hangar par un vent glacial sous des tourbillons de neige; le 10, attaque des Cosaques. Cette fois, le 4e corps, qui ne compte plus que 4 000 hommes, est débordé de toutes paris: il périssait si la nuit n'était venue, el quelques heures plus tard, après avoir abandonné ses bagageset ses blessés, il profite des ténèbres pour gagner à travers champs la route de Krasnoï.
Les dramatiques tableaux ont abonde jusqu'ici dans la narration de Griois. .Mais voici le plus terrible de tous, le passage de la Bérésina. Tourmenté par la fièvre et par la toux, Griois arrive sur les bords de la rivière et au lieu de traverser aussitôi le pont avec le [•rince Eugène, il cède au plaisir de dormir toute la nuit dans une grange, sur de la paille fraîche. Le matin du 28 novembre, il pari à cheval; mais dans la
foule épaisse et toujours grossissante il perd ses camarades et soudain il remarque qu'il ne peut plus bouger; il est ballotté à droite, à gauche ; il finit même par tourner le dos au pont, et il songe qu'il va être étouffé par le monde qui l'entoure ou emporté par un des boulets russes qui commencent à tomber; mais un de ses soldats qu'il rencontre par bonheur, le pousse en avant, tantôt sur le sol, tantôt sur les cadavres, parmi les gémissements et les cris de douleur et d'effroi; les pontonniers l'aperçoivent, le reconnaissent, l'aident à franchir ce pont qu'il voyait depuis plus de quatre heures sans espoir de l'atteindre, ce pont qui se hausse si peu au-dessus de l'eau que les chevaux dont les cavaliers se sont noyés viennent appuyer leur tête sur le plancher et le garnissent ainsi dans toute sa longueur.
Au reste, il faudrait citer tout ou presque tout dans cette partie de Mémoires de Griois, citer, par exemple, cet endroit vraiment curieux et original dans lequel il a eu l'idée de retracer par le menu l'emploi de la journée pendant la retraite. On se lève avant le jour et on se sépare aussitôt pour se retrouver le soir au moyen de cris et d'écriteaux; on marche tout le jour, cinq, six lieues durant, sans échanger une parole avec qui que ce soit, sans faire attention à ceux qui défaillent et qui meurent, sans s'arrêter jamais, sinon pour se chauffer quelques instants au feu d'une maison incendiée; le soir, au bivouac, on mange une insipide bouillie, on fait la chasse à la vermine, on dort autour d'un pauvre brasier.
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Griois n'excelle pas moins à tracer des portraits. On lira volontiers au cours de sa narration de la campagne le jugement qu'il porte sur plusieurs généraux : Bessières, Lahoussaye, Friederiehs, Chastel, Grouchy, Davout, le prince Eugène, Murât, Ney.
Bessières était, de l'avis de Castellane, incapable de conduire un corps d'armée. Griois fait la même remarque : il sert durant quelques jours sous le duc d'Istrie et il se moque des ordres ridicules que donne le maréchal et qui se contredisent à chaque instant.
Lahoussaye, que Gonneville accuse de poltronnerie et de fausseté, n'est pas mieux traité par Griois. « Su réputation ne donnait pas de lui une idée bien avantageuse, et sa réputation avait raison. » Il manque de sang-froid; il s'échauffe, s'emporte; il perd la tête: il ne sait diriger une retraite, ne sait imposer à l'ennemi par une belle contenance. Vainement Griois lui représente qu'il faut se replier par échelons en canonnant. Laboussaye enjoint à l'artillerie de se retirer au galop, et qu'advient-il ? Griois lui désobéit, et Watier fait de même. A plusieurs reprises Griois taxe Lahoussaye d'imprévoyance, lui reproche les bagarres où il engage ses troupes. Lne fois, pendant que fuient les dragons et les équipages, on voit Lahoussaye aller de régimenl en régiment, sans donner d'ordre et comme s'il ne commandait pas, et inquiétement il s'informe de ses cantines et de sa cuisine. Une autre fois.
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malgré les instances de ses lieutenants et bien qu'il entende le canon, bien qu'il entende les cris de nos soldats et les hourras de nos Polonais, il refuse de marcher au secours du roi de Naples et le soir, après le combat, dont il ignore l'issue, il pousse dans un défilé pour y établir ses bivouacs. Généraux et colonels se révoltent contre cet ordre absurde, s'étonnent qu'il veuille passer la nuit en un endroit où la cavalerie ne peut agir. Lahoussaye persiste dans son dessein. Alors le général Chastel lui déclare net et ferme qu'il n'obéit pas, et il s'éloigne avec ses escadrons. Colère de Lahoussaye, colère furibonde, risible : il se démène, il se lamente, il s'écrie que son autorité est méconnue, qu'on le prend pour un imbécile, qu'il ne commande plus, qu'il ne montera plus à cheval, et il met pied à terre, il jette son chapeau sur le sol, il jure qu'il aura raison des mutins. Mais Chastel est déjà loin, et Lahoussaye suit Chastel. Enfin, à Vinkovo, lorsqu'il remarque que son quartier général est en l'air, Lahoussaye ne prescrit-il pas d'entourer d'un retranchement la maison où il demeure au centre du village ; il appelle à lui toutes les gardes extérieures et il laisse Griois et Jumilhac en dehors de la ligne des grand'gardes à la discrétion de la première patrouille de Cosaques!
Friederichs est un des plus beaux hommes de l'armée. Mais Griois l'a pris en horreur. Ce général a montré pendant la retraite une cruauté, une insensibilité abominable. Un jour, il commande à ses soldats de tuer des paysans russes qui n'ont fait aucun mal et
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de les brûler dans une hutte de paille. Un autre jour, il ordonne de transporter impitoyablement, hors de la baraque qu'il occupe, un officier blessé et gémissant qui. dans la nuit, meurt de froid.
Ce Friederichs, ainsi que Lahoussaye et Bessières, sont les seuls généraux que Griois ait blâmés dans cette partie de ses Mémoires. Il aime et il loue les autres.
Chastel, si énergique en face de Lahoussaye et qui, par bonheur, lui succède, est un excellent militaire plein de valeur et d'expérience.
Grouchy est brave, prudent, et il a la confiance des troupes.
Davout presse durant la retraite le mouvement de ses bataillons et il engage Griois à hâter sa marche I'1 plus tût possible.
Le prince Eugène fait preuve des plus grandes qualités. A Malo-Iaroslavets, il déploie non seulement la bravoure du soldat, mais le sang-froid d'un général consomnir. Au passage du Vop, il donne l'exemple du eourage et de la constance: il ne quitte qu'à la nuit le bord de la rhière lorsque les hommes et les chevaux ne peux cul plus bouger. A Doukhxn t china, il forme en carré la garde italienne et il marche résolument contre les Cosaques. Avant de se diriger sur Smolensk, ils'entretient longuement avec Griois des mesures nécessaires au transport de l'artillerie dont il dispose encore. A Smolensk, il « débloque » la division Broussier et, au matin, Griois le voit toujours calme et énergique, debout près d'un petit bois, adroite de la route, devant
un feu de bivouac, par un temps extraordinairement superbe, mais par un froid que la pâle lumière du soleil rend plus âpre et plus pénétrant. « Le prince Eugène, dit Griois, esta coup sûr un des hommes qui, dans ces années de splendeurs et d'infortunes, ont constamment développé le plus beau caractère. Toujours accessible et bienveillant, il ne se laissa pas éblouir par l'éclat dont il fut si tôt entouré, et il sut dans l'adversité rester fidèle à l'honneur, à la patrie et au grand homme que tant de lâches courtisans abandonnèrent sans pudeur. »
Mais les deux hommes que Griois admire sans réserve et qu'il regarde comme les héros de la campagne, ce sont Murât et Ney; ils personnifient à ses yeux l'idéal, le beau idéal du courage.
Avant fentrée des Français à Moscou, Griois a vu Murât presque tous les jours. Il a été félicité par le roi de Xaples; il la entendu dire à ses canonniers : « Bravo, enfants, culbutez cette canaille, vous tirez comme des anges! » Le costume de Murât est théâtral; il rendrait tout autre ridicule: mais à lui, Murât, il convient merveilleusement et il semble fait pour sa taille : des cheveux longs et noirs retombant en boucles sur les épaules, un chapeau retroussé et garni de plumes et d'aigrettes, — à moins que ce ne soit un bonnet polonais surmonté d'un panache — un habit chamois, un manteau de velours vert orné d'or, un pantalon cramoisi, des bottes jaunes, un cheval bizarrement mais magnifiquement harnaché, manié avec autant de grâce que d'adresse. Tout cela sied donc à