‹ Memoires, 1792-1822Chapitre 3 sur 28 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

Murât, et tout cela, comme s'exprime Griois, accompagne parfaitement sa bouillante et brillante valeur. Griois le voit un jour au milieu de la mitraille, malgré les sauts et les écarts de sa monture, lire une dépèche et écrire la réponse avec 1-e même calme que s'il était assis à sa table sous sa tente, loin du danger, et l'on sait si bien qu'il est toujours au fort de la bataille et dans le feu le plus épais que les aides de camp et les officiers d'ordonnance chargés de lui porter des messages galopent vers le point où il fait le plus chaud, parce qu'ils sont sûrs de l'y trouver. Il a parfois un courage impatient; il veut enlever le succès d'emblée sans l'avoir préparé; à Mojaïsk, il montre trop d'impétuosité, et il se heurte à l'ennemi sur un terrain qu'il n'a pas reconnu ; des ravins arrêtent soudainement sa cavalerie. Mais c'est à Murât que Griois al Ici hue l'attaque décisive de la grande redoute dans la journée du 7 septembre : le feu durait depuis plusieurs heures sans résultat et l;i canonnade très vive et très meurtrière ne menait à rien; elle allait même, faute de munitions, se ralentir lorsque Murât arrive, envisage la situation et, après avoir parcouru la plaine où la cavalerie se laisse inutilement écraser, ordonne d'assaillir, de « charger » la grande redoute du centre où il remarque des terres éboulées dans le fossé et des parapets à peu près effacés par notre canon ; tout s'ébranle aussitôt, la cavalerie se forme en colonnes, les cuirassiers prennent la tète, culbutent tout ce qu'ils rencontrent, pénètrent dans la redoute. Plus tard, pendant l'espèce d'armistice qui règne entre les avant-

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postes, Griois voit Murât se fâcher contre un général russe qu'il accuse d'occuper sans aucun droit un certain emplacement: Murât parle avec hauteur et avec irritation; Griois croit même que sa violence va rompre les négociations entamées par Lauriston, et la scène paraîtrait plaisante sans la gravité des suites qu'elle pourrait avoir et « sans l'air martial de Murât qui donne de la dignité aux mouvements désordonnés de sa colère et à ses rodomontades gasconnes ». Lorsque a lieu l'affaire du 18 octobre, Murât est encore là : il rétablit le combat, il contient les Russes, il dirige la retraite, il reçoit au bras une contusion, mais il ne quitte pas l'artillerie qui couvre la reculade des troupes et il enjoint aux soldats de brûler ses propres voitures d'équipage qui gênent l'opération : il les excite même à se partager ce qu'elles renferment, et il rit de l'empressement qu'ils mettent en cette circonstance à lui obéir. Il riait d'ailleurs pendant cette retraite où tous, presque tous, marchaient sombres et mornes. Griois l'entrevoit à Smolensk : le roi de Naples est assis au pied du mauvais grabat où gît son chef d'étatmajor Belliard, encore souffrant d'une blessure reçue à Mojaïsk, et il cause joyeusement : tableau intéressant, remarque Griois. « un roi tenant compagnie à un de ses généraux blessés, et paraissant un ami qui soigne un autre ami! » Quelques instants après. Murât reparaît aux yeux de Griois : il sort avec Eugène de la chambre de l'empereur, il est gai, et à ses bruyants éclats nul ne devinerait la triste position de l'armée. Pareillement, près de Doubrovna. le 19 novembre,

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lorsqu'il rencontre de nouveau le roi de Naples à qui Napoléon donne le bras, Griois lui trouve un air de mâle assurance et de gaieté. Murât sourit en parlant à l'empereur et il plaisante sans doute de la contenance grotesque et de la figure transie de ses compagnons; il porte toujours sa toque, sa pelisse, ses bottes à la polonaise, et l'élégance de ce costume contraste avec le misérable accoutrement de ses entours.

Au-dessus de Murât, au-dessus de tous les autres Griois met le maréchal Nev» le brave des braves. Il le voit à Viasma arriver au galop à l'endroit où le combat est le plus vif. et Ney parle aux soldats, indique aux généraux les dispositions qu'ils doivent prendre, enflamme les cœurs de la confiance ardente qui brille dans ses regards. « Il fit sur moi. dit Griois, un effet que je ne saurais rendre : Murât au milieu du feu ne me parut jamais aussi beau! » N'estce pas l'intrépide maréchal qui, à Viasma, protège la retraite durant une partie de la miil et repousse les attaques réitérées des Russes? Il court bientôt un grand danger et il inspire au reste de l'armée des inquiétudes cruelles; on le croit pris, perdu; mais « après avoir erré presque au hasard dans les neiges, au milieu d'ennemis qui le regardaient comme une proie assurée et à travers lesquels il fallait se frayer un passage », il rejoint le gros des troupes, et c'est Griois qui, non loin d'Orcha, tire les trois coups de canon qui l'avertissent de la présence d'Eugène, qui lui apprennent que le vice-roi a rebroussé chemin et remonté la rive droite du Dnieper pour venir àsaren-

contre. Ney est sauvé, et de nouveau il sauve les débris de l'armée. A Yilna, sur la place, il forme en pelotons les soldats qu'il peut réunir; à Kovno, avec l'arrière-garde, il dispute jusqu'au soir l'entrée de la ville.

Les pages que Griois consacre à l'expédition de Russie méritent donc d'être connues et consultées. Il a lu Ségur et il sait par Ségur que, dans la nuit du 25 novembre, les deux armées se tournent le dos en se trompant l'une l'autre par leurs arrière-gardes et que les boulets quïl a jetés, lui, Griois, sur le camp russe sont tombés au milieu de colonnes en retraite. On peut même croire qu'il paraphrase les expressions de Ségur lorsqu'il retrace l'arrivée du vice-roi sur les bords du Vop. De même, il a évidemment lu la relation de Labaume. S'il fallait le comparer à ses devanciers, il faudrait dire qu'il rappelle Labaume, mais qu'il a plus de mordant que Labaume, plus de relief, plus de véracité, qu'il a plus de force et d'ampleur que Chambray, plus de simplicité que Ségur.

La dernière partie des Mémoires de Griois n'offre peut-être pas autant d'intérêt. L'historien trouvera néanmoins à y glaner.

Griois, devenu major de l'artillerie de la garde, retrace en 1813 les batailles de Dresde, de Leipzig et de Iïanau.

Il remarque qu'à Dresde la pluie incessante empê-

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cha l'infanterie d'user de ses fusils, qu'on n'employa d'autre arme que le sabre et la baïonnette, qu'on n'entendit durant toute cette journée que le bruit de l'artillerie.

Le 16 octobre, à Leipzig, au début de l'action, il admire l'armée française : on aurait cru, avant la bataille, que cette armée fût en désarroi; les rangs n'étaient pas serrés, les corps marchaient sans direction ; soudain, retentit le canon, des officiers courent porter partout les instructions de l'empereur, et cette masse confuse se déploie avec la plus grande régularité, s'avance vers l'ennemi dans le plus bel ordre; c'est un des plus superbes mouvements auxquels Griois ait jamais assisté. Mais le colonel exprime à Leipzig les mêmes regrets qu'à la Moskova. Il voit le village de Wachau pris et repris, son artillerie fait aux Russes un mal extrême, l'effet de ses pièces es! prodigieux, pas un coup ne se perd, chaque boulet pratique une brèche dans lescarrés de l'infanterie moscovite, l'adversaire recule sur les réserves en arriére de Gossa; c'est la victoire, et une victoire éclatante, c'est la défaite des alliés; il n'y a plus qu'à se jeter sur des troupes resserrées dans une espèce de vallon, embarrassées par l'arrivée des fuyards, incapables de se développer. Mais l'attaque des français ne fut pas, en cette circonstance, « assez vive ni assez générale ».

La bataille ne recommence pas le lendemain, et Griois voit alors l'empereur se promener « rêveur et soucieux ».

Le 18, mauvais présage : on fait sauter des caissons

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en plusieurs endroits et on brûle un grand nombre de chariots; Griois se rappelle la retraite de Moscou. 11 dirige derechef avec autant d'habileté que de courage le feu de son artillerie. Mais vers le soir, dans une conversation avec Poniatowski, il avoue que le résultat de la journée ne peut être que malheureux, et le jour suivant, à Lindenau, lorsqu'il se souvient de la tristesse de Poniatowski, il se prend à songer que le vaillant Polonais avait dès la veille le pressentiment de sa mort.

La retraite des Français de Leipzig sur Ilanau est très exactement décrite. Griois ne manque pas de dépeindre la foule croissante des traînards et des isolés, et de nouveau et de même que Noël, que Rilliet, qu'Odeleben, il se remémore certaines scènes de 1812; cette retraite, c'est un peu la retraite de Russie, moins le froid.

Ilanau est peut-être un des meilleurs, un des plus saisissants endroits du volume. Griois voit soudain l'empereur arriver au grand trot — la circonstance devait être bien pressante pour qu'il prit cette allure — et l'empereur lui ordonne de se rendre au galop avec son artillerie au débouché de la forêt. Puis, voici que les chasseurs de la vieille garde accourent à toutes jambes en chargeant leurs armes, et Griois ne peut penser sans émotion à l'élan de ces braves grognards : « Plus de rang; les plus agiles étaient en avant, et c'était à qui joindrait l'adversaire et qui croiserait le plus tôt la baïonnette avec lui ; on est fier de porter l'uniforme en voyant de tels soldats, et je ne puis

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encore me rappeler ce moment sans sentir mon cœur battre plus vivement ! » Il éprouve le même enthousiasme quelques instants plus tard lorsque se produit la charge de la cavalerie de la garde; tout le monde s'exalte, tout le monde sent qu'il faut vaincre ou mourir, Griois lui-même encourage les pelotons qui L'entourent et les anime de l'ardeur qui transporte son âme.

En 1814, Griois fut attaché à la cavalerie de la garde, placée sous les ordres de Nansouty, puis de Belliard, puis de Sebastiani, et il fait un curieux portrait de Nansouty et de Sebastiani, l'un énergique, doué d'un coup d'oeil rapide, du ton de commandement et d'un extérieur imposant, mais qui gâtait toutes ces qualités [Kir la brutalité de son allure, par la dureté de ses expressions, par le persiflage, par l'ironie, l'autre, aimable, spirituel, doux jusqu'à l'afféterie, brave du reste et allant volontiers au feu, mais dépourvu de fermeté el malheureux à la guerre où il avait mérité le nom de gén< pal Surprise.

On suit Griois avec intérêt à travers les péripéties de cette campagne de France, à Champaubert, à.Montmirail, à Château-Thierry <>ù eut lieu la charge brillante des dragons de la garde, à Montereau <»ù les habitants font le coup de feu avi c les soldats, à Berry- ; u-Bac, à Reims où notre colonel canonne la grille de la porte de Vesle, à Arcis-sur-Aube où il assiste a la

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fuite de notre cavalerie. « J'aperçus, dit-il, le général Sebastiani qui revenait au galop avec la cavalerie de la garde. Elle avait dû tourner bride, mais elle allait encore en bon ordre et sans que ses escadrons fussent rompus. Bientôt elle fut à ma hauteur, et je crois encore voir et entendre Sebastiani, entraîné par le mouvement, et tout en galopant, il criait à tue-tête d'arrêter et défaire demi-tour; chaque chef répétait le même ordre et aussi vainement ; l'impulsion était donnée et probablement cette retraite serait devenue une véritable déroute à l'entrée de la ville. Tout à coup cette masse s'arrête comme par enchantement. Elle avait aperçu sur la grande route l'empereur, l'épée à la main, à la tête de son état-major. A cette vue chacun de ces braves ne songe plus qu'à la honte de fuir en présence de l'empereur et au danger qu'il va courir; les escadrons font demi-tour; Exelmans, à la tête des dragons, se retourne sur un des hussards autrichiens qui le serraient de près et le renverse ; ceux qui n'ont pu arrêter à temps l'élan de leurs chevaux éprouvent le même sort; notre cavalerie culbute tout ce qu'elle rencontre ; elle chasse au grand galop ces escadrons devant lesquels elle pliait à l'instant et bientôt elle a repris ses premières positions. »

Mais Arcis-sur-Aube est le commencement de la tin. Jamais Griois n'a essuyé une canonnade plus rude, plus meurtrière, et bientôt se livre le dernier combat de la campagne, le combat de Saint-Dizier où AYinzingerode , complètement battu, sait du moins retarder l'empereur et l'entraîner loin de Paris.

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